
Le roi de France et le roi de Navarre exercèrent de fortes pressions sur moi pour que je me croise*. A cela je répondis que, pendant que j'avais été outre-mer au service de Dieu et du roi et depuis que j'en revins, les sergents du roi de France et du roi de Navarre m'avaient réduit à rien mes hommes et les avaient appauvris, si bien qu'il n'y aurait jamais de moment où moi et eux soyons dans une situation pire. Et je leur disais ainsi que, si je voulais uvrer suivant la volonté de Dieu, je resterais ici pour aider mon peuple et le défendre ; si j'exposais ma personne aux hasards du pèlerinage de la croix, quand je voyais bien clairement que ce serait au mal et au détriment de mes hommes, j'en susciterais la colère de Dieu, qui exposa son corps pour sauver son peuple.
Je considérai que tous ceux qui lui conseillèrent ce voyage firent un péché mortel, parce que, au point où en était la France, tout le royaume était en bonne paix à l'intérieur et avec tous ses voisins ; et, depuis qu'il en partit, l'état du royaume ne fit qu'empirer. Ceux qui lui conseillèrent le voyage commirent un grand péché, compte tenu de la grande faiblesse où se trouvait son corps, car il ne pouvait supporter ni d'aller en voiture ni d'aller à cheval. Sa faiblesse était si grande qu'il accepta que je le porte dans mes bras de l'hôtel du comte d'Auxerre, où je pris congé de lui, jusqu'aux Cordeliers. Et, quoique étant faible comme il était, s'il était resté en France, peut-être aurait-il encore vécu longtemps, et fait beaucoup de bien.
* s'engager dans une croisade.

Alors il appela Monseigneur Philippe [futur PIII Le Hardi] son fils, et lui commanda de garder en testament les enseignemnts qu'il lui laissa, écrits de sa sainte main, dit-on, et qui sont ci-dessous rédigés en français :
1- Cher fils, la première chose que je t'enseigne est d'appliquer dans tout ton cur à aimer Dieu ; car sans cela nul ne peut être sauvé ;
[...]
5- Confesse-toi souvent et choisi un confesseur prud'homme qui sache t'enseigner ce que tu dois faire et ce dont du dois te garder ; [...]
9- Aie soin d'avoir en ta compagnie des prud'hommes, soit religieux, soit séculiers et parle souvent avec eux ; et fuis la compagnie des méchants.
[...]
16- Si quelqu'un a une action contre toi, sois toujours pour lui contre toi jusqu'à ce que tu saches la vérité ; ainsi tes conceillers jugeront le cas plus hardiment selon le droit et la vérité
[...]
28- Prends garde que les dépenses de ton hôtel soient raisonnables et modérées.
29- Enfin, très doux, fais chanter des messes et dire des oraisons par tout le royaume our le repos de mon âme, et octroie-moi une part spéciale dans tout le bien que tu feras.
30- En dernier, mon cher fils, je te fonne toutes les bénédictions qu'un bn père peut donner à son gils Que la benoite Trinité et tous les saints te gardent et défendent de toujours sa volonté, de telle sorte qu'il soit honoré par toi, et que toi et moi, nous puissions, après cette vie mortelle, être ensemble avec lui et chanter sans fin ses louanges. Amen.
Du voyage que le roi fit à Tunis je ne veux parler parce que je n'y fus pas, Dieu merci, et que je ne veux rien dire ni mettre dans mon livre dont e ne sois certain. Nous dirons simplement qu'après son arrivée à Tunis, devant le château de Carthage, un accès de flux du ventre le prit, en même temps que Philippe, son fils aîné, était malade de fièvre quarte. Il fut obligé de se mettre au lit, sentant bien qu'il devait bientôt trépasser de ce monde dans l'autre.
Quand il arriva à Terre et qu'il aperçut les Sarrasins, il demanda qui étaient ces gens, et on lui dit que c'était des Sarrasins. Et il mit sa lance sous son aisselle et son écu devant lui, et il aurait chargé les Sarrasins, si ses prud'hommes qui étaient avec lui l'avaient laissé faire
L'aide que Dieu apporta au roi fut telle que le comte Thibault de Champagne qui fut depuis roi de Navarre, offrit ses services au roi avec trois cents chevaliers ; grâce à quoi, le comte de Bretagne dut se rendre à la merci du roi, lui abandonnant, en faisant la paix avec lui, les comtés d'Anjou et du Perche.
Il arriva que notre nef heurta le rivage devant l'île de Chypre, par un vent qui a un nom garbin et qui n'est pas des quatre maître vents. Et le choc qu'on en ressentit mit les nautonniers en tel désespoir qu'ils échiraient leurs vêtements et s'arrachaient la barbe.
Monseigneur Raoul de Vanault, qui était près de moi, avait eu les jarrets coupés à la grande bataille de Mardi-gras et il ne pouvait se tenir sur ses pieds ; et sachez qu'un vieux chevalier sarrasin le portait au privé, suspendu à son cou.
La démoralisation du comte de Champagne était telle qu'il brûlait lui-même ses villes, avant la venu des barons, pour que ceux-ci ne les trouvassent garnies. Ainsi brûlèrent, avec d'autres vile, Épernay, Vertus et Sézanne.
Ceci fut écrit en l'an de grâce 1309, au mois d'octobre.
XVIII - Comment fut rompu le mariage de Thibault et d'Yolande de Bretagne, et omment les barons attaquèrent le comte de Champagne.