« Mao dominait tous les rassemblements ; Zhou s'en imprégnait. La passion de Mao s'efforçait d'écraser l'opposition ; l'intelligence de Zhou cherchait à la persuader ou la manipuler. Mao était sardonique ; Zhou perspicace. Mao se considérait comme un philosophe ; Zhou comme un administrateur ou un négociateur. Mao était avide d'accélérer l'histoire ; Zhou se contentait de l'exploiter[1]. »
En grande partie grâce à son expertise, Zhou Enlai parvient à survivre aux purges des grands dirigeants durant larévolution culturelle desannées 1960. Ses tentatives de réduire les dommages desGardes rouges et ses efforts pour protéger les autres de la colère de ces derniers l'ont rendu très populaire après les événements. Alors que la santé de Mao commence à décliner en 1971 et 1972, Zhou et labande des Quatre mènent une lutte interne pour prendre la direction de la Chine. Mais la santé de Zhou Enlai est également défaillante et il meurt huit mois avant Mao Zedong, le. L'effusion de chagrin du peuple à Pékin tourne à la colère envers la bande des Quatre, menant aumouvement du 5 Avril. Bien queHua Guofeng lui succède, c'estDeng Xiaoping, l'allié de Zhou Enlai, qui parvient à vaincre politiquement la bande des Quatre et à prendre finalement la place de Mao Zedong en tant que chef suprême de la Chine en 1977.
Zhou Enlai est né àHuai'an dans laprovince duJiangsu, le. Il est lefilsaîné de sa famille. Les Zhou sont originaires deShaoxing dans la province duZhejiang. À la fin de ladynastie Qing, Shaoxing est réputée pour les familles telles que les Zhou, dont les membres sont greffiers du gouvernement (shiye) de génération en génération[2]. Pour grimper les échelons de la fonction publique, les hommes de ces familles sont souvent mutés, et dans les dernières années de la dynastie Qing, la famille Zhou déménage à Huai'an. Après cela, toutefois, elle continue à considérer Shaoxing comme sa résidence ancestrale[3].
Le grand-père d'Enlai, Zhou Panlong, et son grand-oncle, Zhou Jun'ang, sont les premiers membres de la famille à déménager à Huai'an. Panlong réussit les examens provinciaux et Zhou Enlai prétend par la suite qu'il a servi en tant que magistrat dans le comté de Huai'an, même si une étude récente le contredit[4]. Le père d'Enlai, Zhou Yineng, est le second des quatre fils de Panlong. Sa mère, dont le nom de jeune fille est Wan, est la fille d'un important fonctionnaire du Jiangsu. Durant larévolution culturelle, les origines d'une famille rouge (pauvre) sont devenues essentielles pour entrer au service du gouvernement. Zhou Enlai doit donc remonter à la mère de sa mère qui était la fille d'un fermier afin de trouver un membre de la famille qualifié de rouge[5].
Comme beaucoup d'autres, la fortune économique des fonctionnaires de la famille Zhou est éprouvée par la grande récession économique dont souffre la Chine au début duXXe siècle. Zhou Yineng est réputé honnête, bon, intelligent et préoccupé des autres, mais il est également connu pour sa faiblesse, son manque de discipline et de détermination. Sa vie personnelle n'est pas un grand succès et il parcourt la Chine pour exercer divers métiers, travaillant àPékin, dans leShandong, dans l'Anhui, àShenyang, enMongolie-Intérieure et auSichuan. Enlai se souvient qu'il était toujours en dehors de la maison et incapable de soutenir sa famille[6].
Peu après sa naissance, Enlai est adopté par le plus jeune frère de son père, Zhou Yigan, qui souffre detuberculose. Apparemment, cette adoption aurait été arrangée de crainte que celui-ci ne meure avant d'avoir un héritier[7],[8]. Il décède en effet peu après l'adoption et Enlai est par la suite élevé par sa veuve, madame Chen. Cette dernière est également issue d'une famille de fonctionnaires et a reçu une éducation traditionnelle. Selon les dires d'Enlai, il est très proche de sa mère adoptive et lui doit son intérêt futur pour lalittérature et l'opéra chinois. Elle lui apprend à lire et à écrire dès son plus jeune âge, ce qui lui permet de prétendre avoir lu le roman traditionnel en langue vernaculaireLe Voyage en Occident à seulement six ans[9]. À huit ans, il lit d'autres romans classiques chinois dontAu bord de l'eau,Les Trois Royaumes etLe Rêve dans le pavillon rouge[5].
La mère biologique de Zhou Enlai meurt en 1907 alors qu'il n'a que 9 ans et sa mère adoptive en 1908. Son père travaille dans leHubei, loin du Jiangsu, donc Enlai et ses deux jeunes frères retournent à Huai'an pour vivre avec le plus jeune frère de leur père, Yikui, pour les deux années suivantes[10]. En 1910, l'oncle Yigeng, le frère aîné de Yineng, se propose de recueillir Enlai. La famille à Huai'an est d'accord et il est donc envoyé auprès de son oncle enMandchourie à Shenyang, où ce dernier travaille en tant que fonctionnaire d'État. Le père d'Enlai aurait également vécu en Mandchourie à cette époque et le garçon aurait vécu un moment avec lui. Après cela, les contacts avec son père s'espacent jusqu'à sa mort en 1941[11].
ÀShenyang, Enlai intègre laDongguan Model Academy, une école de style occidental. Avant celle-ci, il a uniquement suivi un enseignement à domicile. En plus de nouvelles matières comme l'anglais et les sciences, Enlai prend également connaissance des écrits de réformateurs et de radicaux tels queLiang Qichao,Kang Youwei,Chen Tianhua,Zou Rong etZhang Binglin[12],[13]. À quatorze ans, il déclare que sa motivation pour continuer ses études est de« devenir un grand homme qui prendra de grandes responsabilités du pays dans le futur »[14]. En 1913, son oncle est muté à Tianjin, où le jeune homme intègre le renommé Lycée de Nankai.
L'établissement a été fondé parYan Xiu, un important fonctionnaire et philanthrope, et est dirigé parZhang Boling, un des plus célèbres éducateurs chinois duXXe siècle[15]. Les méthodes d'enseignement de Nankai sont insolites pour les standards chinois de l'époque. Lorsqu'Enlai intègre le lycée, celui-ci a adopté le modèle d'éducation de laPhillips Academy aux États-Unis[16]. La réputation de l'école, avec sa routine quotidienne très disciplinaire et un code moral strict[17], attire de nombreux étudiants qui deviennent par la suite d'importants personnages de la vie publique. Parmi les amis et camarades de classe de Zhou Enlai, on retrouve Ma Jun (un des premiers dirigeants communistes, exécuté en 1927) ou Wu Guozhen (futur maire de Shanghai et gouverneur de Taïwan sous le Parti nationaliste)[18]. Les talents de Zhou attirent l'attention de Yan Xiu et Zhang Boling, si bien que Yan l'aidera par la suite à payer ses études au Japon et en France[19].
Yan est tellement impressionné par Zhou Enlai qu'il lui propose d'épouser sa fille, mais ce dernier refuse. Il expliquera par la suite son refus en affirmant qu'il avait peur de ne pas atteindre les perspectives financières imaginées par Yan et que ce dernier, en tant que beau-père, aurait alors pris le contrôle de sa vie[20].
Zhou Enlai mène à bien ses études à Nankai. Il excelle en chinois, gagne plusieurs récompenses au club de débats de l'école et devient éditeur du journal du lycée lors de sa dernière année dans l'établissement. Il est également très actif dans le jeu et la production de pièces de théâtre, ce qui lui apporte une certaine popularité parmi les autres étudiants[21]. Nankai conserve un certain nombre d'essais et articles écrits par Enlai à cette époque. Ces derniers reflètent la discipline, l'entraînement et l'amour du pays que les fondateurs de l'établissement tentent d'inculquer aux étudiants. À la fin de sa quatrième année à Nankai en, Zhou Enlai fait partie des cinq étudiants honorés à la cérémonie de remise des diplômes et est un des deuxvaledictorians[22].
Au moment de devenir diplômé de Nankai, les enseignements de Zhang Boling sur legong (esprit public) et leneng (capacité) ont une grande influence sur Enlai. Sa participation à des débats et des représentations théâtrales contribuent à développer son éloquence et ses qualités de persuasion. Il quitte Nankai avec un grand désir d'intégrer la fonction publique et d'acquérir les compétences nécessaires à cela[23].
Suivant plusieurs de ses camarades de classe, il part au Japon en pour poursuivre ses études. Pendant deux ans dans ce pays, il passe la plupart de son temps à l'East Asian Higher Preparatory School, une école de langues pour les étudiants chinois. Ses études sont financées par ses oncles et le fondateur de Nankai, Yan Xiu. Mais leurs fonds sont limités et durant cette période le Japon subit une sévère inflation[24]. À l'origine, Enlai souhaite remporter une des bourses offertes par le gouvernement chinois, conditionnées à la réussite aux examens d'admission des universités japonaises. Il participe à au moins deux concours mais ne parvient pas à être admis[25]. Ses anxiétés sont aggravées par la mort de son oncle, Zhou Yikui, une incapacité à maîtriser le Japonais et un chauvinisme culturel japonais aigu qui discrimine les Chinois. Zhou Enlai rentre donc en Chine durant l'été 1919. Il est fortement déçu de laculture japonaise et rejette l'idée que le modèle politique japonais est pertinent pour la Chine[26].
Les journaux intimes et lettres de Zhou Enlai lors de sa période à Tokyo montrent un intérêt certain pour la politique et les événements en cours, en particulier la révolution russe de 1917 et la nouvelle politique desBolcheviques. il commence à lire le magazine progressiste et d'extrême gauche deChen Duxiu,Nouvelle jeunesse[27]. Il lit probablement certains des premiers ouvrages de Marx en japonais et aurait assisté aux conférences deHajime Kawakami à l'université deKyoto. Ce dernier est une importante figure du début de l'histoire dumarxisme japonais et ses traductions et articles ont influencé une génération de communistes chinois[28]. Toutefois, selon certains chercheurs, il semble peu probable que Zhou Enlai l'ait effectivement rencontré ou ait participé à ses conférences[29]. Les journaux intimes de Zhou Enlai montrent également son intérêt pour les grèves des étudiants chinois au Japon en, lorsque le gouvernement chinois n'est plus capable d'envoyer les bourses à ses étudiants, mais il ne semble pas avoir été très impliqué dans ces manifestations. Son rôle actif dans des mouvements politiques commence après son retour en Chine.
Zhou revient à Tianjin durant l'automne 1919. Les historiens sont partagés sur sa participation aumouvement du 4 Mai (de mai à). Sa biographie chinoise officielle affirme qu'il était le leader des manifestations étudiantes de Tianjin durant le mouvement[30], mais plusieurs universitaires pensent qu'il est très peu probable qu'il y ait même participé, en se basant sur l'absence de preuves directes dans les archives de cette époque[30],[31]. En, toutefois, il devient éditeur du Journal de l'Union des étudiants de Tianjin, apparemment à la demande de son camarade de classe Ma Jun, fondateur de l'Union[32]. Durant sa brève existence, de au début de l'année 1920, le journal est largement lu par des groupes d'étudiants à travers le pays mais est supprimé par le gouvernement national pour« menace de la sécurité publique et de l'ordre social »[33].
Lorsque Nankai devient une université en, Zhou fait partie de la première promotion, mais il milite désormais à plein temps et délaisse ses études. Ses activités politiques continuent de se développer et, en septembre, Zhou et plusieurs autres étudiants fondent laSociété naissante, un petit groupe qui ne dépassera pas25 membres[34]. En expliquant les buts et objectifs de laSociété naissante, il déclare que« tout ce qui est incompatible avec le progrès des temps actuels, comme le militarisme, la bourgeoisie, les seigneurs de partis, les bureaucrates, les inégalités entre hommes et femmes, les idées obstinées, les morales obsolètes, les anciennes éthiques… devraient être abolies ou reformées »[réf. nécessaire]. Il affirme que l'objectif de la société est de répandre cette conscience à travers le peuple chinois. C'est au sein de celle-ci que Zhou rencontre sa future femme,Deng Yingchao[35]. Par certains aspects, laSociété naissante ressemble au groupe clandestin d'étude marxiste de l'université de Pékin mené parLi Dazhao. Les membres des deux groupes utilisent des numéros au lieu de leurs noms pour garder le secret. Zhou est le« Numéro Cinq », un pseudonyme qu'il continuera à utiliser dans les années suivantes[36]. Peu après sa création, le groupeSociété naissante invite Li Dazhao à donner une conférence sur le marxisme.
Zhou endosse un rôle plus actif et important dans les activités politiques dans les mois suivants[37]. Il a ainsi pour objectif principal de rallier le soutien de la nation pour boycotter les biens japonais. Alors que le boycott devient de plus en plus suivi, le gouvernement national chinois, sous la pression du Japon, tente d'y mettre fin. Le, une action contre les activités de boycott à Tianjin aboutit à l'arrestation de plusieurs personnes dont plusieurs membres deSociété naissante. Le, Zhou lance une marche vers le bureau du gouverneur à Tianjin pour présenter une pétition appelant à la libération des prisonniers. Il est lui-même arrêté avec trois autres membres du groupe. Les prisonniers sont encore gardés en captivité pendant plus de six mois. Durant sa détention, Zhou aurait organisé des discussions sur le marxisme[38]. Au cours de leur procès en juillet, Zhou et six autres personnes sont condamnés à deux mois de prison, les autres sont jugés non coupables. Tous sont immédiatement libérés puisqu'ils ont déjà été enfermés pendant six mois.
Après sa libération, Zhou et laSociété naissante rencontrent plusieurs organisations à Pékin pour s'accorder sur la formation de laFédération de la réforme. Durant ces activités, il tisse des liens avec Li Dazhao et rencontre Zhang Shenfu, qui est le contact entre Li à Pékin etChen Duxiu à Shanghai. Les deux hommes organisent des cellules communistes clandestines en collaboration avecGrigori Voïtinski, un agent duKomintern, même si Zhou ne l'a jamais rencontré en personne.
Zhou décide ensuite de partir en Europe pour étudier, puisqu'il est exclu de l'université de Nankai durant son séjour en prison. Alors que l'argent pose problème, il reçoit une bourse de Yan Xiu[39]. Afin de rassembler plus de fonds, il parvient à approcher le journal tianjinnaisYishi Bao, pour travailler en tant qu'envoyé spécial en Europe. Il quitte Shanghai pour leVieux Continent le avec un groupe de 196 étudiants dumouvement Travail-Études, dont des amis de Nankai et Tianjin[40].
Les expériences de Zhou après le mouvement du 4 Mai semblent avoir joué un rôle crucial dans sa radicalisation. Ses amis de laSociété naissante sont également affectés. Quinze membres du groupe deviennent communistes au moins pour un temps et le groupe restera proche longtemps. Zhou et six autres membres du groupe partent pour l'Europe dans les deux années suivantes. Enfin, Zhou épouse la plus jeune membre du groupe,Deng Yingchao.
Le groupe de Zhou arrive àMarseille le. Contrairement aux autres étudiants chinois qui voyagent en Europe avec lemouvement Travail-Études, sa bourse et son travail pour leYishi bao lui permettent de ne pas travailler durant son séjour. Grâce à sa position financière, il est capable de se dévouer à plein temps aux activités révolutionnaires[40]. Dans une lettre destinée à son cousin le, il précise que son but en Europe est de découvrir les conditions sociales des pays étrangers et leurs méthodes pour résoudre les problèmes sociaux, dans le but d'appliquer par la suite ces leçons en Chine après son retour. Dans la même lettre, il dit à son cousin que, en ce qui concerne son adhésion à une idéologie spécifique,« je dois encore me décider[41] ».
En Europe, il apprend les différentes approches pour résoudre les conflits de classe adoptées par les nations européennes. ÀLondres en, il est témoin d'une importante grève demineurs et écrit une série d'articles pour leYishi Bao (en général compatissants pour les mineurs), examinant le conflit entre les travailleurs et employeurs, ainsi que la résolution du conflit. Après cinq semaines à Londres, il déménage à Paris où l'intérêt pour larévolution russe de 1917 est vif. Dans une lettre à son cousin, Zhou identifie deux voies possibles pour réformer a Chine :« la réforme graduelle » (comme enAngleterre) ou« les moyens violents » (comme en Russie). Il écrit alors :« je n'ai de préférence ni pour la manière russe ni pour l'anglaise… Je préférerais quelque chose entre les deux, plutôt que l'un de ces deux extrêmes[41] ».
Toujours intéressé par les programmes universitaires, Zhou voyage en Grande-Bretagne en pour visiter l'université d'Édimbourg. Mais à cause de problèmes financiers et de langue, il ne peut l'intégrer et retourne en France à la fin du mois. Il n'existe toutefois aucune trace de l'inscription de Zhou dans un quelconque cursus universitaire en France. Au printemps 1921, il rejoint une organisation communiste chinoise. La date de cet événement est sujette à controverse. La plupart des chercheurs comme Gao acceptent désormais la date de[42]. Plusieurs de ces organisations ont été créées à la fin 1920 et début 1921, soit avant l'établissement duParti communiste chinois (ou PCC) en. Le statut de communiste des membres de ces organisations divise donc les milieux universitaires. Zhou est recruté parZhang Shenfu, qu'il a rencontré en août de l'année précédente grâce àLi Dazhao. Il le connaît également par l'intermédiaire de la femme de celui-ci, Liu Qingyang, membre deSociété naissante. Zhou est parfois décrit à cette période comme incertain dans ses croyances politiques[42],[43], mais son rapide engagement pour le communisme suggère le contraire. De plus, en s'appuyant sur le statut des membres des cellules par rapport aux membres du parti, Levine se demande si Zhou était alors un fidèle communiste dans ses croyances[44].
L'organisation à laquelle appartient Zhou est basée à Paris. En plus de Zhou, Zhang et Liu, elle contient deux autres étudiants,Zhao Shiyan et Chen Gongpei. Dans les mois suivants, le groupe s'unit avec un groupe de radicaux chinois duHunan, qui vivent àMontargis au sud deParis. Ce groupe contient certaines futures grandes figures chinoises commeCai Hesen,Li Lisan, Chen Yi,Nie Rongzhen,Deng Xiaoping et aussi Guo Longzhen, un autre membre deSociété naissante. Contrairement à Zhou, la plupart des étudiants de ce groupe participent au mouvement travail-études. Une série de conflits avec les administrateurs chinois du programme sur les faibles bourses et les pauvres conditions de travail en résultant conduisent une centaine d'étudiants à occuper les bureaux de l'Institut franco-chinois de Lyon en 1921. Les étudiants, dont plusieurs membres du groupe de Montargis, sont arrêtés et expulsés. Zhou ne semble pas avoir pris part à cette occupation et reste en France jusqu'en février ou, lorsqu'il déménage avec Zhang et Liu de Paris àBerlin. Ce déménagement peut s'expliquer par l'atmosphère politique relativement clémente dans la capitale allemande, ce qui en fait une bonne base pour organiser les activités sur l'Europe entière[45]. De plus, le Secrétariat de l'Europe de l'Ouest duKomintern est situé à Berlin et il est clair que Zhou possède d'importants liens avec l'organisation[46]. Après avoir déménagé ses activités en Allemagne, il voyage régulièrement entre Paris et Berlin.
Il retourne à Paris en, où il fait partie des vingt-deux participants présents à la naissance du Parti communiste de la jeunesse chinoise, établi comme la branche européenne du Parti communiste chinois[47]. Zhou aide à ébaucher la charte du parti et est élu parmi les trois membres du comité exécutif en tant que directeur de la propagande[48]. Il participe également à l'écriture d'articles et à l'édition du magazine du parti,Shaonian (Jeunesse), plus tard renomméChiguang (Lumière rouge). En tant que rédacteur en chef de ce magazine, Zhou rencontre pour la première foisDeng Xiaoping, âgé de seulement17 ans, qu'il embauche pour faire fonctionner une ronéo[49]. Le parti subit plusieurs réorganisations et changements de noms, mais Zhou reste un membre clé du groupe durant son séjour en Europe. Il participe également au recrutement et au transport d'étudiants pour l'université communiste des travailleurs de l'Est àMoscou et à l'établissement de la branche européenne du Parti nationaliste chinois (Kuomintang ou KMT).
En 1924, l'alliance soviétique-nationaliste se développe rapidement et Zhou est sommé de revenir en Chine pour continuer son action. Il quitte probablement l'Europe à la fin du mois de, puisque la dernière apparition publique de Zhou y est un dîner d'adieu organisé le[51].
Zhou retourne en Chine à la fin du mois d'août ou au début du mois de pour rejoindre le département politique de l'Académie de Huangpu, probablement à la demande de Zhang Shenfu, qui y a précédemment travaillé[52]. Les postes exacts occupés par Zhou dans cette académie et les dates associées ne sont pas clairs. Peu de mois après son arrivée, vers, il devient directeur adjoint du département politique, avant de devenir en directeur du même département[53]. Toutefois, il aurait également dirigé le département de formation politique[54]. Même s'il n'est pas techniquement un responsable du gouvernement central, le département politique de Zhou opère sous son mandat direct pour endoctriner les élèves de l'académie à l'idéologie duKMT afin d'améliorer leur loyauté et leur morale. En parallèle de ses activités à Huangpu, Zhou est également secrétaire du Parti communiste de Guandong-Guanxi et major-général duPCC[55].
L'île de Huangpu où se trouve l'académie, à environ 15 kilomètres de Guangzhou, est le cœur de l'alliance entre les soviétiques et le Parti nationaliste. Conçue comme un camp d'entraînement de l'Armée du Parti nationaliste, elle fournit une base militaire aux nationalistes qui souhaitent unifier la Chine, alors divisée entre une douzaine de seigneurs de guerre. Dès ses débuts, l'école est fondée, armée et en partie financée par les soviétiques[56].
Le Département politique est responsable de l'endoctrinement et du contrôle politique. De ce fait, Zhou est une importante figure dans la plupart des réunions de l'académie, s'adressant souvent aux étudiants juste après le commandantTchang Kaï-chek. Il est très influent dans la mise en œuvre du système de commissaires, qui associe représentants du département politique de l'académie et représentants du Parti nationaliste, adopté dans les forces armées nationalistes en 1925[57].
En même temps que ses postes à Huangpu, Zhou devient Secrétaire du Comité provincial du Parti communiste du Guangdong[55] et membre de la section militaire du comité provincial[58]. Il étend considérablement l'influence communiste au sein de l'académie. Il permet rapidement à un certain nombre d'autres communistes de rejoindre le département politique, dontChen Yi,Nie Rongzhen, Yun Daiying et Xiong Xiong[59],[60]. Il joue un rôle important dans l'établissement de l'Association des jeunes soldats, un groupe de jeunes dominé par les communistes, et d'Étincelles, un groupe communiste éphémère. Il recrute également un certain nombre de nouveaux jeunes membres pour le Parti communiste et finalement met en place une branche secrète du Parti communiste au sein de l'académie[58]. Lorsque les nationalistes s'inquiètent du nombre croissant de membres et organisations communistes à Huangpu et fondent uneSociété pour le Sun Yatsénisme, Zhou tente de l'étouffer. Le conflit entre ces groupes d'étudiants sert alors de prétexte pour le renvoi de Zhou de l'académie[61].
Zhou participe à deux opérations militaires conduites par le régime nationaliste en 1925, plus tard connues sous les appellations de première et seconde expéditions orientales. La première a lieu en janvier 1925 lorsque Chen Jiongming, un important dirigeant militaire cantonais précédemment chassé de Guangzhou par Sun Yat-sen, tente de reprendre la ville. La campagne du régime nationaliste est constituée de forces de l'armée du Guangdong de Xu Chongzhi et de deux régiments de l'Armée du parti nationaliste, menés par Tchang Kaï-chek et composés d'officiers et de cadets de l'académie, sous les conseils d'experts russes[62]. Le combat dure jusqu'en avec la défaite, mais sans la destruction totale, des forces de Chen[63]. Zhou dirige alors les cadets de Huangpu en tant qu'officier politique.
Lorsque Chen regroupe une nouvelle armée et attaque à nouveau Guangzhou en, les nationalistes lancent une seconde expédition. Leurs forces cette fois sont organisées en cinq armées et adoptent le système de commissaires avec des représentants des départements politiques et du parti nationaliste dans la plupart des divisions. Le premier corps, constitué de l'armée du parti nationaliste, est dirigé par des diplômés de Huangpu et commandé par Tchang Kaï-chek, qui nomme personnellement Zhou comme directeur du département politique du premier corps[64]. Peu après, le Comité exécutif central du Parti nationaliste nomme Zhou comme représentant du parti nationaliste, faisant ainsi de Zhou le commissaire en chef du premier corps[65]. La première importante bataille se solde par la capture de la base de Chen à Huizhou le. Shantou est ensuite prise le, avant que les nationalistes ne prennent le contrôle complet de la province du Gangdong à la fin de l'année 1925.
La nomination de Zhou en tant que commissaire en chef du premier corps lui permet de nommer des communistes dans des postes de commissaires dans quatre corps sur cinq[66]. Grâce au succès de l'expédition, Zhou est nommé commissaire spécial du district de la rivière de l'est, qui lui donne un contrôle administratif temporaire sur plusieurs districts. Il utilise cette occasion pour établir une branche du parti communiste à Shantou et renforcer le contrôle local duPCC[67]. Ceci marque l'apogée de la carrière de Zhou à Huangpu.
D'un point de vue personnel, 1925 est également une année importante pour Zhou. Il a en effet gardé des contacts avecDeng Yingchao, qu'il a rencontrée dansSociété naissante à Tianjin. En, il demande et reçoit l'autorisation duPCC pour l'épouser. Le mariage a lieu à Guangzhou le[68].
Les travaux de Zhou à Huangpu prennent fin avec l'incident du navire de guerre Zhongshan le, au cours duquel une canonnière composée principalement d'équipage communiste quitte Huangpu pour Guangzhou, sans en informer Tchang. Cet événement conduit Tchang à exclure les communistes de l'académie en et à renvoyer certains communistes des hauts postes occupés dans le Parti nationaliste. Dans ses mémoires,Nie Rongzhen suggère que la canonnière a ainsi manœuvré en protestation de la courte arrestation de Zhou Enlai[58].
En, les nationalistes entament l'expédition du Nord, une importante tentative militaire d'unification de la Chine. Elle est menée par Tchang Kaï-chek et l'Armée nationale révolutionnaire (ANR), un amalgame des précédentes forces militaires avec une orientation significative des conseillers militaires russes et de nombreux communistes, à la fois commandants et officiers politiques. Avec les premiers succès de l'expédition, commence une compétition entre Tchang Kaï-chek représentant l'aile droite des nationalistes et les Communistes constituant son aile gauche pour le contrôle des principales villes méridionales telles que Nankin et Shanghai. À ce moment, une partie de Shanghai est contrôlée par Sun Chuanfang, un des seigneurs de guerre ciblés par l'expédition. Affaibli par sa lutte contre l'ANR et les défections dans son armée, Sun réduit ses forces à Shanghai et les Communistes, dont le siège est situé à Shanghai, font trois tentatives de prise de contrôle de la ville en, et.
Zhou est transféré à Shanghai en support de ces trois actions militaires. Il ne semble pas présent lors de la première les 23 et[71], mais est avec certitude dans la ville en. Les premiers compte-rendu créditent Zhou d'activités d'organisation à Shanghai, même si son rôle a certainement été de renforcer l'endoctrinement des travailleurs dans les syndicats et à faire entrer clandestinement des bras pour les attaquants[72]. Les rapports selon lesquels il aurait organisé et commandé les deuxième et troisième soulèvements sont probablement exagérés. Les décisions principales à cette époque sont prises par le dirigeant communiste de Shanghai,Chen Duxiu, secrétaire général du Parti, avec un comité spécial de huit officiels coordonnant les actions communistes. Pour toute décision, le comité consulte également les représentants du Komintern à Shanghai, dirigés par Grigori Voïtinski[73]. La documentation partielle de cette époque montre que Zhou est à la tête de la commission militaire du comité central du parti communiste de Shanghai[74]. Il participe à la fois aux opérations de février et mars, mais n'est jamais le guide de ces deux mouvements, travaillant plutôt avec le conseiller militaire soviétique du comité central, entraînant les piquets de grève de l'Union générale du travail, l'organisation communiste du travail à Shanghai. Il travaille également à l'unification des bras armés les plus efficaces lorsque les communistes déclarent vouloir mener une Terreur rouge après l'échec de l'opération de février. Cette action se traduit par l'assassinat de vingt personnes anti-union et l'enlèvement, le lynchage et l'intimidation d'autres personnes en association avec des activités anti-union[75].
Le troisième soulèvement communiste à Shanghai a lieu les 20 et. 600 000 travailleurs en grève coupent l'électricité et les lignes téléphoniques et prennent possession des bureaux de poste, commissariats de police et gares ferroviaires, souvent après d'âpres combats. Durant ce soulèvement, les insurgés ont pour recommandation de ne pas blesser les étrangers, consignes qui sont respectées. Les forces de Sun Chuanfang se retirent : le soulèvement est couronné de succès malgré le petit nombre de forces armées disponibles. Le premier groupe nationaliste entre dans la ville le jour suivant[76].
Fuyant Shanghai, Zhou fait une halte àHankou et participe au5e Congrès national duPCC entre le et le. À la fin du Congrès, il est une fois de plus élu à la tête du département militaire du comité central du Parti[78]. Après la suppression par Tchang des communistes, le Parti nationaliste se divise en deux, avec l'aile gauche du parti menée parWang Jingwei qui contrôle le gouvernement à Hankou, et le parti de l'aile droite de Tchang établissant un gouvernement rival à Nankin. Toujours suivant les instructions du Komintern, les communistes restent en bloc à l'intérieur du parti nationaliste, espérant ainsi accroître leur influence parmi les nationalistes[79]. Après avoir été attaqué par un seigneur de guerre proche de Tchang, le gouvernement gauchiste de Wang est désintégré à la fin du mois de et les troupes de Tchang commencent à purger les communistes sur les territoires précédemment contrôlés par Wang[80]. Mi-juillet, Zhou est forcé de rentrer dans la clandestinité[79]. Cette purge est connue sous le nom demassacre de Shanghai.André Malraux se serait librement inspiré de Zhou Enlai pour concevoir le personnage de Kyo dans son romanLa Condition humaine, qui se déroule durant ces événements[81].
Sous la pression des conseillers du Komintern et convaincus eux-mêmes que« la marée haute révolutionnaire » est arrivée, les communistes décident de lancer une série de révoltes militaires[82]. La première de celles-ci est lesoulèvement de Nanchang. Zhou est envoyé pour superviser l'événement, même si les principaux acteurs semblent avoir été Tang Pingshan et Li Lisan, alors que les principaux militaires semblent avoir été Ye Ting et He Long. En termes militaires, le soulèvement est un désastre, avec des forces communistes décimées et éparpillées[83].
Au cours du Congrès, Zhou proclame un long discours qui insiste sur le fait que les conditions en Chine ne sont pas favorables pour une révolution immédiate et que le but du Parti communiste chinois est de construire un élan révolutionnaire en gagnant le soutien des masses dans les campagnes et en établissant un régime soviétique dans le sud de la Chine, similaire à celui déjà créé par Mao Zedong et Zhu De dans la province duJiangxi. Le congrès juge l'analyse de Zhou exacte.Xiang Zhongfa est désigné secrétaire général du Parti mais il se révèle rapidement incapable de remplir ce rôle, ce qui conduit Zhou à endosserde facto le costume de dirigeant duPCC. Il n'est alors âgé que de trente ans[86].
Toujours lors de ce rassemblement, Zhou est élu Directeur du département organisation du comité central. Son allié, Li Lisan, est chargé de la propagande. Zhou retourne finalement en Chine après plus d'une année à l'étranger, en 1929. Le Congrès est également l'occasion de révéler les chiffres selon lesquels en 1928 moins de 32 000 membres sont loyaux aux Communistes et que seulement dix pour cent des membres du parti sont des prolétaires. En 1929, seulement trois pour cent du Parti est prolétaire[87].
Au début des années 1930, Zhou commence à être en désaccord avec le timing de la stratégie de Li Lisan visant à favoriser les riches paysans et à concentrer les forces armées pour des attaques sur les centres urbains. Zhou ne rompt toutefois pas ouvertement avec ces notions plus orthodoxes et tentera même de les mettre en application en 1931 dans le Jianqxi[88]. Le soviétique Pavel Mif arrive àShanghai pour diriger le Komintern en Chine en. Ce dernier critique la stratégie de Li, la qualifiant d'aventurisme de gauche. Il reproche également à Zhou de soutenir Li dans cette voie. Zhou reconnaît ses erreurs en se compromettant avec Li en. Il offre sa démission du Politburo, mais il est conservé à son poste alors que d'autres dirigeants duPCC, dont Li Lisan et Qu'Qiubai, sont remerciés. Comme Mao l'a plus tard reconnu, Mif a compris que les services de Zhou sont indispensables à la tête du Parti et que Zhou va volontiers coopérer avec quiconque tient le pouvoir[89].
Toute la purge se déroule alors que Zhou est à Shanghai. Même s'il a soutenu l'élimination des contrerévolutionnaires, il s'efforce d'y mettre fin lorsqu'il arrive dans le Jiangxi en, critiquant« l'excès, la panique et la simplification excessive » pratiqués par les dirigeants locaux. Après avoir interrogé les accusés d'anti-bolchévisme et leurs persécuteurs, Zhou remet un rapport critique sur la campagne qui se focalise sur la persécution étroite des anti-maoïstes et des anti-bolchéviques, exagérant la menace qui règne sur le Parti. Il condamne également l'usage de la torture et les méthodes d'enquête. La résolution de Zhou est adoptée le et la campagne est petit à petit contenue[100].
En arrivant dans le Jianxi, Zhou bouleverse l'approche orientée vers la propagande de la révolution en demandant aux forces armées sous le contrôle communiste d'être effectivement utilisées pour agrandir la zone d'influence de la base communiste, plutôt que de se contenter de la contrôler et la défendre. En, il remplace Mao Zedong en tant que Secrétaire de la Première armée de front avecXiang Ying et remplace Mao en tant que commissaire politique de l'Armée rouge. Liu Bocheng, Lin Biao et Peng Dehuai critiquent tous la politique de Mao en durant la Conférence de Ningdu[101],[102].
En rejoignant le Jiangxi, Zhou retrouve Mao pour la première fois depuis 1927 et commence sa longue relation avec ce dernier. À la conférence de Ningdu, Mao est rétrogradé dans le gouvernement soviétique. Zhou, qui a apprécié les stratégies de Mao après une série d'échecs militaires menés par les dirigeants du Parti depuis 1927, le défend, mais sans succès[103].
Au début de l'année 1933,Bo Gu arrive avec le conseiller du Komintern allemandOtto Braun (surnommé en chinoisLi De) et prend les rênes du Parti. À ce moment, Zhou, qui apparemment jouit d'un soutien important du Parti et des militaires, réorganise et unifie l'Armée rouge. Sous les ordres de Zhou, Bo et Braun, elle défait les quatre attaques menées par les troupes nationalistes de Tchang Kaï-chek[104]. La structure militaire qui a conduit les Communistes à la victoire est la suivante :
La cinquième campagne de Tchang lancée en est plus difficile à contenir. Le stratège nationaliste utilise une nouvelle tactique de blocus. Un plus grand nombre de ses troupes parvient donc à avancer dans le territoire communiste et ils parviennent à capturer certaines places fortes communistes. Bo Gu et Otto Braun adoptent des tactiques orthodoxes pour répondre à Tchang. Zhou, bien qu'opposé à ces ordres, les dirige. Après une importante défaite, Zhou et d'autres commandants militaires sont blâmés[105].
Après l'annonce de l'abandon du Jiangxi, Zhou devient responsable de l'organisation et de la supervision de la logistique de la fuite communiste. Menant ses plans en secret et n'informant les cadres dirigeants du Parti qu'à la dernière minute, l'objectif de Zhou est de briser l'encerclement de l'ennemi avec le moins de pertes possibles et avant que les forces de Tchang n'aient complètement la capacité d'occuper toutes les positions communistes. Des critères sont alors établis pour déterminer qui pourra partir et qui restera. Ainsi, 16 000 soldats et commandants communistes sont mobilisés pour former une arrière-garde afin de distraire les principales forces des nationalistes pendant la fuite des généraux communistes[107].
La fuite de 84 000 soldats et civils débute au début du mois d'. Les agents de renseignement de Zhou identifient une large section dans les lignes de Tchang qui est composée de troupes sous les ordres du général Chen Jitang, un seigneur de guerre duGuangdong qui préfère conserver sa force militaire plutôt que de combattre. Zhou envoie Pan Hannian pour négocier un passage sûr avec le général Chen, qui autorise par la suite l'Armée rouge à traverser son territoire sans combattre[108].
Après avoir passé trois des quatre lignes de fortifications nécessaires pour fuir l'encerclement de Tchang, l'Armée rouge est finalement rattrapée par les troupes régulières nationalistes et subit de lourdes pertes. Sur les 86 000 communistes qui tentent de quitter le Jiangxi, seulement 36 000 parviennent à s'enfuir. Ces pertes démoralisent les dirigeants communistes, en particulierBo Gu et Otto Braun, mais Zhou reste calme et conserve son commandement[108].
Durant laLongue Marche des communistes qui s'ensuit, un certain nombre de divergences apparaissent entre eux sur la route à suivre et les causes des défaites de l'Armée rouge. Durant cette lutte de pouvoir, Zhou soutient largement Mao contre les intérêts de Bo Gu et Otto Braun. On reproche par la suite à ces derniers les défaites de l'Armée rouge et ils sont démis de leurs fonctions de dirigeants[109]. Les communistes parviennent finalement à établir une nouvelle base dans le nord de la province duShaanxi le, arrivant avec seulement 8 000 à 9 000 membres[110].
Zhou établit un« Comité de travail du nord-est » dans le but de promouvoir la coopération avec Zhang. Le Comité travaille à persuader l'armée de Zhang de s'unir avec l'Armée rouge pour combattre le Japon et reprendre laMandchourie. Il crée également de nouveaux slogans patriotiques, dont« Les Chinois ne doivent pas combattre les Chinois », afin de promouvoir la nouvelle politique de Zhou. Utilisant son réseau de contacts secrets, ce dernier organise une rencontre avec Zhang àYan'an, alors contrôlée par l'armée du nord-est de Zhang[115].
Cette première réunion entre les deux hommes se tient dans une église le. Zhang montre un grand intérêt à mettre fin à la guerre civile, unifier le pays et combattre les Japonais. Mais il met en garde sur le fait que Tchang contrôle fermement le gouvernement national et que ces buts seront difficiles à atteindre sans sa coopération. Les deux parties mettent fin à la réunion en scellant un accord pour trouver un moyen secret de travailler ensemble. Alors que Zhou tente de se rapprocher de Zhang, Tchang devient suspicieux envers Zhang et de plus en plus insatisfait de son inaction envers les communistes. Pour duper Tchang, Zhou et Zhang déploient de fausses unités militaires pour donner l'impression que l'Armée rouge et l'Armée du nord-est sont engagés dans une bataille[115].
Après de premiers échanges avec Zhang sur le sort de Tchang, Zhou se rend à Xi'an le en tant que négociateur communiste, dans un avion spécialement affrété par Zhang. Jusqu'au, Zhou tente de négocier avec Tchang et Zhang en proposant un gouvernement national de front uni avec Tchang comme leader, une démarcation entre les territoires duKMT et duPCC, la tenue d'une conférence incluant une délégation communiste et une série de futures négociations à Nankin[119]. Au fil de ces jours d'intenses négociations, menées avec extrême précaution et courtoisie, Zhou parvient avec succès à réconcilier leurs positions[117].
Le,Song Ziwen arrive à Xi'an, suivie deux jours plus tard parSong Meiling, afin de négocier la libération de Tchang. Dans un premier temps, Tchang est opposé à toute négociation avec un délégué communiste. Il change finalement d'avis, en se rendant compte que sa vie et sa liberté son largement dépendantes du bon vouloir des communistes. Le, il rencontre Zhou, pour la première entrevue entre les deux hommes depuis que Zhou a quitté Huangpu dix ans plus tôt. Zhou commence la conversation par cette phrase :« En dix ans que nous ne nous sommes pas rencontrés, tu as très peu vieilli. » Tchang hoche la tête et dit :« Enlai, tu étais mon subordonné. Tu devrais faire ce que je dis. » Le communiste réplique alors que si Tchang souhaite arrêter la guerre civile et résister aux Japonais à la place, l'Armée rouge acceptera volontiers son commandement. À la fin de l'entretien, Tchang promet de mettre fin à la guerre civile et de résister ensemble contre les Japonais, et il invite Zhou à Nankin pour poursuivre les pourparlers[117].
Après l'annonce de la trahison contre Zhang et de son arrestation par Tchang, les anciens officiers de Zhang sont inquiets. Certains d'entre eux assassinent un général nationaliste, Wang Yizhe. Alors que Zhou est toujours à Xi'an, il est encerclé dans ses bureaux par des officiers de Zhang, qui accusent les communistes d'avoir fomenté l'incident de Xi'an et trahi Zhang en le convainquant de se rendre à Nankin. Ils menacent alors de tuer Zhou. Ce dernier garde son calme et défend avec éloquence sa position. Il parvient à apaiser les officiers, qui finissent par partir. Dans une série de négociations menées avec leKMT, qui dure jusqu'en (lorsque l'incident du pont Marco Polo se produit), Zhou tente d'obtenir la libération de Zhang, sans succès[120].
Zhou parvient à rassembler un nombre important d'intellectuels et artistes chinois pour promouvoir la résistance contre les Japonais. En 1938, il organise un important rassemblement de propagande, à la suite de lavictoire de Tai'erzhuang. Entre 400 000 et 500 000 personnes prennent part à cette célébration et un chœur de 10 000 personnes entonne des chansons de résistance. Les levées de fonds durant la semaine de fête permettent de récolter plus d'un million de yuan. Zhou lui-même donne 240 yuan, son salaire mensuel de directeur adjoint du Département politique[122].
En, le gouvernement nationaliste nomme Zhou directeur adjoint du Département politique du Comité militaire, travaillant directement sous les ordres du général Cheng Cheng. En tant que communiste confirmé au rang de lieutenant-général, Zhou est le seul communiste à avoir une position de haute responsabilité dans le gouvernement nationaliste. Il utilise son influence dans le Comité militaire pour promouvoir les généraux nationalistes qu'il juge capables et pour promouvoir la coopération avec l'Armée rouge[121].
Durant lacampagne de Tai'erzhuang, Zhou utilise son influence pour s'assurer que le général nationaliste le plus efficace disponible,Li Zongren, soit nommé commandant général, malgré les réserves de Tchang vis-à-vis de la loyauté de Li. Alors que Tchang hésite à engager des troupes pour la défense deTai'erzhuang, Zhou le convainc de le faire en promettant une attaque simultanée de l'armée de la8e route communiste sur les positions septentrionales des Japonais et un sabotage par laNouvelle Quatrième armée de la ligne ferroviaire Tianjin-Pukou, coupant ainsi le ravitaillement japonais. Finalement, la défense de Tai'erzhuang est une victoire importante pour les nationalistes, qui se solde par la perte de 20 000 soldats japonais et la capture d'un nombre important de fournitures et d'équipements[121].
Zhou adopte également le frère de Sun, Sun Yang[126]. Après avoir rejoint Zhou à Yan'an, Sun Yang devient l'assistant personnel deZhu De[127]. Après la fondation de la république populaire de Chine, il devient président de l'université Renmin de Chine[125].
À l'automne 1938, les Japonais engagent labataille de Wuhan afin de s'emparer de la ville. Les combats sont rudes pendant quatre mois autour de la cité. Une fois complètement encerclés, les nationalistes abandonnent la cité sans y combattre directement et fuient encore plus dans les terres jusqu'àChongqing. Sur la route vers la ville du Sichuan, Zhou est presque tué au cours de l'incendie de Changsha, qui dure trois jours, détruit les deux tiers de la ville, tue plus de 20 000 civils et fait des centaines de milliers de sans-abris. Ce feu est délibérément causé par l'armée nationaliste en retraite pour éviter que la ville ne tombe aux mains des Japonais. Prétendument à cause d'une erreur d'organisation, le feu débute sans que la population de la ville ait été avertie[129].
Après s'être échappé deChangsha, Zhou trouve refuge dans un temple bouddhiste dans un village voisin et organise l'évacuation de la ville. Il mandate une enquête auprès des autorités pour déterminer les causes de l'incendie, afin que les responsables soient punis. Il organise les réparations données aux victimes, le grand nettoyage de la cité et l'aide apportée aux sans-abris. Finalement, les nationalistes blâment trois responsables locaux pour le feu et les exécutent. Les journaux à travers la Chine accusent des incendiaires non nationalistes, mais l'incendie conduit à une perte de soutien pour leKMT de la part de la population[130].
En, alors qu'il participe à une série de réunions du Politburo à Yan'an, Zhou a un accident de cheval et se brise le coude droit. À cause des faibles soins médicaux disponibles dans la ville, Zhou se rend à Moscou, mais trop tard pour réparer la fracture, son bras droit restant courbé pour le reste de sa vie. Il profite toutefois de l'occasion pour rendre compte auprès du Komintern du statut du front uni.Joseph Staline est alors contrarié face au refus duPCC de travailler plus étroitement avec les nationalistes et il refuse de voir Zhou durant son séjour[134]. La fille adoptive de Zhou l'accompagne à Moscou, où elle reste après son départ pour poursuivre des études de cinéma[125].
Zhou se défend lui-même en menant une longue série de réflexions publiques et d'auto-critiques. Il fait également de nombreux discours durant lesquels il loue Mao et le maoïsme et donne son approbation inconditionnelle à la direction de Mao. Il rejoint également le rang des alliés de Mao en attaquant Peng Shuzhi,Chen Duxiu etWang Ming. La persécution de Zhou inquiète Moscou etGeorgi Dimitrov écrit une lettre personnelle à Mao indiquant que« Zhou Enlai […] ne doit pas être exclu du Parti. » Finalement, la reconnaissance enthousiaste par Zhou de ses propres fautes, son approbation explicite et élogieuse des méthodes de Mao et son attaque des ennemis de Mao finissent par convaincre que son adhésion au maoïsme est sincère, ce qui est une conditionsine qua non pour sa survie politique. Lors du septième Congrès duPCC en 1945, Mao est désigné comme dirigeant global duPCC et le dogme du maoïsme est fermement ancré dans la direction du Parti[141].
En 1944, Zhou écrit au général Joseph Stillwell, le commandant américain duthéâtre des opérations de Chine-Birmanie-Inde, pour le convaincre du besoin de soutenir les communistes et du désir de ces derniers de fonder un gouvernement uni après la guerre. Le désenchantement ouvert de Stillwell envers le gouvernement nationaliste en général et Tchang en particulier motive le présidentFranklin Delano Roosevelt de le destituer la même année, avant que la diplomatie de Zhou ne porte ses fruits. Le remplaçant de Stillwell, Patrick Hurley, est réceptif aux appels de Zhou, mais refuse finalement d'aligner les forces américaines avec lePCC à moins que le Parti ne fasse des concessions auKMT, ce que Mao et Zhou jugent inacceptable. Peu après lareddition du Japon en 1945, Tchang invite Mao et Zhou à Chongqing pour prendre part à la conférence pour la paix organisée par les Américains[143].
Il existe une grande appréhension à Yan'an, de peur que l'invitation ne soit qu'un piège et que les nationalistes aient planifié d'assassiner ou emprisonner les deux dirigeants communistes. Zhou prend en charge la sécurité de Mao. Sa fouille minutieuse de leur avion et de leur logement ne donne aucun résultat. Au cours du voyage àChongqing, Mao refuse d'entrer dans son logement avant qu'il ne soit personnellement inspecté par Zhou. Les deux hommes se rendent ensemble aux réceptions, banquets et autres rassemblements publics. Zhou présente Mao à un certain nombre de célébrités et hommes politiques locaux avec lesquels il a noué des amitiés lors de son précédent séjour dans la ville[144].
Après l'échec des négociations, la guerre civile chinoise reprend de plus belle. Zhou délaisse la diplomatie, tournant son attention vers les affaires militaires tout en gardant un intérêt pour les renseignements. Il travaille directement sous les ordres de Mao en tant que chef de camp, vice secrétaire de la Commission militaire du Comité central et général en chef. À la tête du Comité de travail urbain du Comité central, une agence fondée pour coordonner le travail dans les zones contrôlées par leKMT, Zhou continue ses activités clandestines[151].
Au début des années 1950, l'influence internationale de la Chine est très faible. Après la chute de ladynastie Qing en 1911, les prétentions de la Chine à l'universalisme sont brisées par une succession de défaites militaires et d'incursions européennes et japonaises. À la fin du règne deYuan Shikai et de la période desseigneurs de guerre, le prestige international de la Chine est quasiment inexistant. Durant la seconde guerre mondiale, le rôle effectif de la Chine est parfois remis en question par les dirigeants des forces alliées. Laguerre de Corée entre 1950 et 1953 exacerbe la position internationale de la Chine en s'opposant aux États-Unis, en assurant que Taïwan restera sous le contrôle de larépublique populaire de Chine (RPC) et en restant hors des Nations unies[155].
Les premiers succès diplomatiques de Zhou arrivent avec la poursuite d'une relation chaleureuse, basée sur le respect mutuel, avec le premier Premier ministre de l'Inde post-indépendance,Jawaharlal Nehru. Avec ses talents de diplomate, il parvient à persuader l'Inde d'accepter l'occupation du Tibet par la Chine en 1950 et 1951. L'Inde intervient ensuite en tant que médiateur neutre entre la Chine et les États-Unis durant les nombreuses phases difficiles des négociations suivant la Guerre de Corée[155].
Lorsque laguerre de Corée éclate le, Zhou est en plein processus de démobilisation de la moitié des5,6 millions de soldats de l'APL, sous la direction du Comité central. Mao et lui discutent de la possibilité d'une intervention américaine avecKim Il-sung en mai. Ils pressent ce dernier d'être prudent s'il envahit la Corée du Sud mais Kim refuse de prendre en compte sérieusement ces avertissements. Le, après que les États-Unis parviennent à faire voter une résolution de l'ONU condamnant l'agression nord-coréenne et envoient leurSeptième flotte pour contrôler ledétroit de Taïwan, Zhou critique à la fois les initiatives de l'ONU et des États-Unis les qualifiant« d'agression armée sur le territoire chinois[158] ».
Alors que les premiers succès de Kim le laissent penser qu'il peut remporter la guerre dès le mois d'août, les dirigeants chinois sont plus pessimistes. Zhou ne partage pas la confiance du dirigeant coréen sur une fin rapide de la guerre et redoute de plus en plus l'intervention américaine. Pour contrer une possible invasion américaine en Corée du Nord ou en Chine, il obtient un engagement soviétique à apporter un soutien de l'URSS aux forces chinoises, avec un soutien aérien. Il déploie également 260 000 soldats chinois le long de la frontière avec la Corée du Nord, sous le commandement deGao Gang. Ces forces armées reçoivent toutefois l'ordre de ne pas pénétrer en Corée du Nord ni engager le combat avec des forces des Nations unies ou américaines, sauf si elles sont attaquées. Zhou ordonne à Chai Chengwen d'engager une étude topographique de la Corée et charge Lei Yingfu, son conseiller militaire en Corée du Nord, d'analyser la situation militaire. Lei conclut queDouglas MacArthur va vraisemblablement tenter de débarquer àIncheon[159].
Le, MacArthur débarque en effet à Incheon, rencontre peu de résistance et capture Séoul le. Des raids aériens détruisent la plupart des tanks nord-coréens et la plupart de son artillerie. Les troupes nord-coréennes, au lieu de fuir vers le nord, se désintègrent rapidement. Le, Zhou prévient les Américains que« le peuple chinois ne tolèrera pas d'agression étrangère ni ne tolèrera de voir ses voisins être sauvagement envahis par des impérialistes[160] ».
Pour obtenir le soutien de Staline, Zhou voyage jusqu'à sa résidence d'été sur laMer Noire le. Dans un premier temps, le dirigeant soviétique s'accorde pour envoyer des équipements militaires et des munitions, mais il met en garde Zhou que l'aviation russe a besoin de deux ou trois mois pour préparer toute opération et qu'aucune troupe au sol ne sera envoyée. Dans la réunion qui suit, il lui dit qu'il fournira des équipements à la Chine sur la base d'un crédit et que l'aviation soviétique opérera uniquement dans l'espace aérien chinois. Tout cela ne sera effectif qu'à partir de[162].
Dès son retour à Pékin le, Zhou rencontre Mao Zedong, Peng Dehuai et Gao Gang. Les hommes ordonnent à 200 000 soldats chinois le long de la frontière de rentrer en Corée du Nord, ce qu'ils font le. Après avoir rencontré Staline le, Mao nomme Zhou commandant général et coordinateur de l'effort de guerre, avec Peng comme commandant de terrain. Ainsi, les ordres donnés par Zhou le sont au nom de la Commission militaire centrale[163].
En, le conflit est dans une impasse autour du trente-huitième parallèle et les deux côtés s'accordent pour négocier un armistice. Zhou mène les discussions de trêve, qui commencent le. Il choisit Li Kenong etQiao Guanhua pour diriger l'équipe de négociation chinoise. Les pourparlers se poursuivent pendant encore deux ans avant de mener à un cessez-le-feu en, signé officiellement àPanmunjeom[164].
Après la mort de Staline en 1953, Zhou se rend à Moscou pour assister à ses funérailles. Mao, curieusement, décide de ne pas voyager dans la capitale russe, peut-être en réponse au fait qu'aucun dirigeant soviétique important ne soit encore venu à Pékin ou parce que Staline avait refusé de le rencontrer en 1948. À Moscou, Zhou est notablement reçu avec un respect considérable de la part des officiels soviétiques, étant autorisé à se tenir auprès des nouveaux dirigeants de l'URSS,Nikita Khrouchtchev,Gueorgui Malenkov etLavrenti Beria, contrairement à d'autres dignitaires étrangers. Avec ces trois dirigeants, Zhou marche directement derrière l'affut de canon qui transporte le cercueil de Staline. Ses efforts diplomatiques lors de son séjour à Moscou portent leurs fruits peu de temps après, en 1954, lorsque Khrouchtchev se rend en personne à Pékin pour assister au cinquième anniversaire de la fondation de la république populaire de Chine[153],[166].
Au cours des années 1950, Zhou travaille ardemment à tisser des relations économiques et politiques entre la Chine et les autres États communistes, coordonnant la politique étrangère de la Chine avec la politique soviétique de solidarité avec les alliés politiques. En 1952, il signe un accord économique et culturel avec laRépublique populaire mongole, reconnaissantde facto l'indépendance de ce qui est connu sous le nom deMongolie-Extérieure sous ladynastie Qing. Il travaille également sur un accord avecKim Il-sung afin d'aider à la reconstruction de l'économie de laCorée du Nord après la guerre. Poursuivant un but de diplomatie pacifique avec les voisins de la Chine, Zhou entame des discussions amicales avec le Premier ministre deBirmanie,U Nu, et promet des efforts de la part de la Chine pour approvisionner les rebelles vietnamiens d'Hô Chi Minh[155].
En, Zhou participe à laConférence de Genève, qui a pour but de régler laguerre d'Indochine en cours. Sa patience et sa finesse sont sollicitées par les principales forces en présence (Soviétiques, Français, Américains et Vietnamiens du Nord) pour aplanir l'accord de fin du conflit. Selon la paix négociée, l'Indochine française est divisée en Laos, Cambodge, Viêt Nam du Nord et Viêt Nam du Sud. Des élections sont prévues dans les deux ans à venir pour créer un gouvernement de coalition dans un Viêt Nam réunifié et les Vietminh s'accordent à mettre fin aux activités de guérilla dans le Viêt Nam du Sud, au Laos et au Cambodge[167].
Durant une des premières réunions à Genève, Zhou se trouve dans la même pièce que le résolument anti-communiste secrétaire d'État américain,John Foster Dulles. Alors que Zhou l'invite à serrer sa main, Dulles lui tourne le dos grossièrement et quitte la salle en disant :« Je ne peux pas. » Zhou parvient à retourner ce moment d'humiliation en petite victoire en répondant à ce comportement par un léger haussement d'épaule. Il est également efficace pour lutter contre l'insistance de Dulles à ne pas donner de siège à la Chine durant les sessions de discussion. Favorisant l'impression d'urbanité et de civilité chinoises, il déjeune avecCharlie Chaplin, qui vit en Suisse après avoir été mis sur liste noire aux États-Unis pour ses positions politiques radicales[167].
En 1955, Zhou est un des principaux participants de la Conférence deBandung enIndonésie. Il s'agit d'une réunion de vingt-neuf États africains et asiatiques, organisée par l'Indonésie, laBirmanie, lePakistan,Ceylan (l'actuel Sri Lanka) et l'Inde. Elle a pour but de promouvoir l'économie et la coopération culturelle afro-asiatiques, en opposition avec le colonialisme ou le néocolonialisme menés par les États-Unis et l'Union soviétique durant laguerre froide. Durant une allocution, Zhou expose une position neutre qui fait passer les États-Unis pour une menace pour la paix et la stabilité de la région. Il se plaint que pendant que la Chine travaillait à« la paix mondiale et le processus d'humanité », des« cercles agressifs » affiliés aux États-Unis ont activement soutenu les nationalistes à Taïwan et planifié de réarmer les Japonais. Il est particulièrement remarqué pour la déclaration suivante :« Le peuple d'Asie n'oubliera jamais que la première bombe atomique a explosé sur le sol asiatique. » Avec le soutien de ses plus prestigieux participants, la conférence se conclut sur la production d'une forte déclaration en faveur de la paix, l'abolition des armes nucléaires, la réduction générale des armées et le principe de représentation universelle aux Nations unies[168].
Alors qu'il se rend à la conférence, Zhou échappe à une tentative d'assassinat. Une bombe est en effet déposée dans l'avionKashmir Princess d'Air India, qui doit mener Zhou de Hong Kong à Jakarta. Le dirigeant communiste échappe à cette tentative en changeant de vol à la dernière minute, mais les onze autres passagers du vol sont tués. Une récente étude attribue cette tentative d'assassinat à« une des agences de renseignements duKMT (Kuomintang)[169] ». Le journaliste Joseph Trento affirme que Zhou a également échappé à une seconde tentative d'assassinat à la conférence de Bandung impliquant« un bol de riz empoisonné avec une toxine à action lente[170] ».
Zhou sort de la conférence de Bandung avec une réputation de négociateur flexible et ouvert d'esprit. Reconnaissant que les États-Unis soutiendraient l'indépendancede facto de Taïwan avec une force militaire, Zhou persuade son gouvernement de mettre fin aux bombardements de Quemoy et des îles Matsu. Il recommande également la recherche d'une alternative diplomatique au lieu de la confrontation directe. Lors d'une annonce officielle en, il déclare que laRPC« s'efforcera de libérer Taïwan par des moyens pacifiques aussi longtemps que possible[175] ». Chaque fois que la question de Taïwan est posée par un homme d'État étranger, Zhou déclare que Taïwan fait partie de la Chine et que la résolution du conflit avec la république de Chine est une affaire interne[176]. Il n'est néanmoins pas opposé à l'idée d'un rapprochement avec le gouvernement taïwanais, déclarant en 1971 : « Nous avons déjà fait deux fois alliance avec le Kuomintang, nous en ferons bien une troisième[177]. »
Au début des années 1970, les relations sino-américaines commencent à s'améliorer. Les travailleurs de Mao dans l'industrie pétrolière, un des seuls secteurs économiques de la Chine à cette époque, conseillent ausecrétaire[Qui ?] une importante importation de technologie et d'expertise américaine, afin de pouvoir atteindre les objectifs de croissance fixés par les dirigeants communistes. En, les Chinois invitent l'équipe américaine de tennis de table à venir en Chine, initiant ainsi une période de« diplomatie par le ping-pong[179] ».
En 1971, Zhou Enlai rencontre secrètement le conseiller en sécurité du président Nixon,Henry Kissinger, qui est venu en Chine pour préparer une rencontre entre Richard Nixon et Mao Zedong. Zhou Enlai formule quatre demandes essentielles : retrait des troupes américaines de toute l'Indochine, retrait des troupes américaines de Taïwan, admission de la république populaire de Chine à l'ONU, et cessation de tout encouragement à la remilitarisation du Japon[177]. Au cours de ces réunions, les États-Unis autorisent les transferts d'argent vers la Chine, afin de permettre aux armateurs américains de pouvoir commercer avec la Chine (bien qu'encore sous d'autres pavillons) et pour permettre les exportations chinoises vers les États-Unis pour la première fois depuis laguerre de Corée. À ce moment, les discussions sont considérées tellement sensibles qu'elles sont dissimulées au public américain, au Département d'État, au secrétaire d'État américain et à tous les gouvernements étrangers[179].
Le matin du, Richard Nixon arrive à Pékin où il est accueilli par Zhou. Il y rencontre par la suite Mao Zedong. Le fond diplomatique de la visite de Nixon est dévoilé le dans le Communiqué de Shanghai. Il résume les positions des deux parties sans tenter de les résoudre. Les Américains réaffirment que leur engagement dans laguerre du Viêt Nam en cours ne constitue pas une« intervention extérieure » dans les affaires vietnamiennes, rappelle son engagement pour la« liberté individuelle » et appelle à continuer le soutien à la Corée du Sud. Les Chinois affirment que« où que soit l'oppression, il existe une résistance », que« toutes les troupes étrangères devraient retourner dans leur propre pays » et que la Corée devrait être réunifiée selon des demandes de la Corée du Nord. Les deux parties se rejoignent sur la non reconnaissance du statut de Taïwan. Les dernières parties du communiqué appellent à plus d'échanges diplomatiques, culturels, économiques et scientifiques et approuvent les intentions des deux parties à travailler ensemble pour« le relâchement des tensions en Asie et dans le monde ». Les résolutions du Communiqué de Shanghai représentent un important virage dans la politique des États-Unis et de la Chine[180].
En 1958, Mao Zedong lance leGrand Bond en avant, afin d'augmenter les niveaux de production industrielle et agricole de la Chine jusqu'à des objectifs irréalistes. En tant qu'administrateur populaire et pratique, Zhou réussit à conserver sa position durant les événements. Il est décrit par au moins un historien comme étant la« sage-femme » du Grand Bond en avant[181], en donnant vie à la théorie de Mao et en mettant en place un processus à l'origine de la mort« d'un minimum de 45 millions » d'individus[182].
Au début des années 1960, le prestige de Mao commence à diminuer. Les politiques économiques de Mao dans les années 1950 ont échoué et il adopte un train de vie qui est de plus en plus éloigné de celui de ses collègues. Parmi les activités qui semblent incompatibles avec son image populaire, Mao nage dans sa piscine privée àZhongnanhai, possède de nombreuses villas en Chine vers lesquelles il voyage en train privé… La combinaison de ses excentricités personnelles et des échecs de ses politiques publiques sont à l'origine de vives critiques de la part de vétérans révolutionnaires tels que Liu Shaoqi, Deng Xiaoping, Chen Yun et Zhou Enlai, qui semblent partager de moins en moins d'enthousiasme sur sa présence dans les hautes sphères du pouvoir ou sa vision de lutte révolutionnaire continuelle[183].
Afin d'améliorer son image et son pouvoir, Mao, avec l'aide deLin Biao, entreprend un certain nombre de campagnes de propagande publique. Au début des années 1960, Lin publie un fauxJournal intime deLei Feng et sa compilation desCitations du Président Mao Zedong[184]. La dernière action de propagande qui s'avèrera être également la plus efficace est larévolution culturelle.
La révolution culturelle est lancée en 1966. Quelles que soient les autres causes qu'elle défend, elle est ouvertement pro-maoïste et donne à Mao le pouvoir et l'influence pour purger le Parti de ses ennemis politiques dans les plus hautes sphères du gouvernement. En plus de la fermeture des écoles et universités en Chine, elle incite les jeunes Chinois à détruire les anciens monuments, les temples et les œuvres d'art. Ils attaquent également leurs enseignants, directeurs d'école, dirigeants du Parti et parents qu'ils considèrent comme révisionnistes[185]. Après la proclamation du début de la révolution culturelle, certains membres expérimentés duPCC qui ont partagé l'hésitation de Zhou à suivre Mao, dont Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, sont démis de leurs postes presque immédiatement. Leurs familles sont victimes de critique et d'humiliation publiques[185].
Peu après leur éviction, Zhou demande la réintégration de Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, mais il se heurte à Mao, Lin Biao, Keng Sheng et Chen Boda. Ce dernier suggère même que Zhou lui-même devrait être« considéré comme un contre-révolutionnaire », s'il ne s'aligne pas sur la ligne maoïste[186]. Réalisant les menaces qui pèsent sur lui s'il ne soutient pas Mao, Zhou cesse ses critiques et commence à travailler plus étroitement avec le secrétaire du Parti et son entourage.
Zhou donne son appui à l'établissement des organisations radicales desGardes rouges en et rejoint Chen Boda et Jiang Qing contre les factions des Gardes rouges considérés comme gauchistes et droitistes. Ceci ouvre la voie pour des attaques contre Liu Shaoqi, Deng Xiaoping et Tao Zhu en et[187]. En, Zhou décrit candidement sa stratégie de survie politique lors de la visite à Pékin de parlementaires japonais :« les opinions personnelles d'une personne devraient changer ou battre en retraite en fonction de la direction de la majorité[188] ». Lorsqu'il est accusé d'être peu enthousiaste dans le soutien à la direction de Mao, il s'accuse lui-même de« mal comprendre » les théories de Mao, donnant ainsi une apparence de compromis avec les forces qu'il déteste secrètement et qu'il qualifie en privé d'infernales[189]. Suivant sa stratégie de survie politique, Zhou travaille à aider Mao et restreint ses critiques lors de conversations privées.
Bien que Zhou Enlaï parvienne à ne pas être directement persécuté, il ne réussit pas à sauver certains de ses proches de la destruction de la révolution culturelle.Sun Weishi, sa fille adoptive, meurt en 1968 après sept mois de torture et d'emprisonnement par les Gardes rouges maoïstes. Après la fin de la révolution culturelle, les pièces de Sun sont re-mises en scène ; ceci constitue une critique de labande des Quatre, que beaucoup de gens considèrent comme responsables de sa mort[190].
Au cours des années suivantes, Mao développe largement les politiques du pays alors que Zhou est chargé de les mettre en application, tout en tentant de modérer certains excès de la révolution culturelle. Malgré ses efforts, son impuissance face à de nombreux événements de cette période trouble est une grande blessure pour Zhou. Dans la dernière décennie de sa vie, la capacité de Zhou à implémenter les politiques de Mao et à garder la nation à flot durant les périodes d'adversité est telle que son importance pratique suffit à le sauver (avec l'aide de Mao), quelles que soient les menaces politiques dont il est victime[191]. Dans les dernières heures de la révolution culturelle, en 1975, Zhou pousse pour mener lesQuatre modernisations afin d'annuler les dommages causés par les politiques de Mao.
À la fin de la révolution culturelle, il devient la cible de campagnes politiques orchestrées par le secrétaire Mao et labande des Quatre. La campagneCritique de Lin Piao et de Confucius en 1973 et 1974 est dirigée contre lui car il est considéré comme un des principaux opposants politiques de la Bande. En 1975, les ennemis de Zhou initient une campagne nomméeCritique de Song Jiang et évaluation deAu bord de l'eau, qui encourage à utiliser Zhou comme un exemple de perdant politique[192].
À la fin de la vie de Zhou, de nombreux signes montrent que la relation entre Zhou et Mao est très tendue. À la surprise de nombreux observateurs, Mao ne rend pas visite à Zhou au cours de ses derniers mois et ne publie aucun message personnel après sa mort pour louer les réussites ou contributions de Zhou pour la révolution. Il n'envoie pas de message de condoléances à la veuve de Zhou, qui est elle-même une importante et ancienne figure de la révolution et duPCC. Mao ne se rend à aucun service funéraire tenu dans le Grand hall du peuple dans les semaines suivantes[193].
Mao attaque ouvertement une proposition visant à déclarer publiquement Zhou comme étant un grand marxiste, ce qui reflète l'amertume qu'il a face à l'importante influence de Zhou. Lorsque quarante maréchaux et généraux proposent à Mao qu'il apparaisse brièvement aux funérailles de Zhou, il refuse, ordonnant à son neveu,Mao Yuanxin, d'expliquer au Politburo chinois que Mao ne pourra pas y participer car ceci serait une acceptation publique de déni de la révolution culturelle, auquel Zhou était opposé en privé. Mao s'inquiète que des expressions publiques de deuil puissent ensuite être utilisées contre lui et sa politique. Il soutient donc la campagne desCinq nons qui vise à supprimer les expressions publiques de deuil pour Zhou après la mort du Premier ministre[194].
Les explications officielles quant au refus de Mao de reconnaître les réussites de Zhou s'appuient sur une supposée maladie de Mao, bien que ce dernier ne soit pas suffisamment malade pour éviter de recevoir le président deSao Tomé-et-Principe seulement deux semaines après la mort de Zhou ou pour recevoir Richard Nixon quelques mois plus tôt[193]. Peut-être pour renforcer l'impression de rupture entre Mao et Zhou, certaines rumeurs disent que Mao a refusé le traitement du cancer de Zhou et a ordonné le déclenchement de feux d'artifice à Pékin pour célébrer la mort de Zhou. Mais ces rumeurs n'ont pas été confirmées[195].
Après avoir découvert qu'il souffre d'uncancer de la vessie, Zhou transfère la plupart de ses responsabilités à Deng Xiaoping. Il est hospitalisé en 1974 mais continue à travailler depuis l'hôpital avec Deng. Sa dernière apparition publique importante est le dîner donné dans le Grand hall le au cours duquel il annonce la rédaction d'un rapport officiel sur le travail du gouvernement. Il meurt à 9 h 57 le, à l'âge de77 ans, soit huit mois avant Mao Zedong. Il était premier ministre sans interruption depuis.
De nombreux États non alignés font part de leurs vœux de condoléances, saluant ses talents de diplomate et de négociateur. Plusieurs pays déclarent que son décès est une terrible perte. Le corps de Zhou est incinéré et ses cendres sont dispersées dans les airs au-dessus de collines et de vallées, selon ses dernières volontés.
Quelle que soit l'opinion de Mao envers Zhou, le reste de la nation est plongé dans le deuil. Des correspondants étrangers rapportent que Pékin, peu de temps après le décès de Zhou, ressemble à une ville fantôme. Zhou a souhaité que ses cendres soient dispersées au-dessus des collines et des rivières de sa région natale, plutôt que conservées dans un mausolée cérémonial. Zhou parti, il apparaît clairement que le peuple chinois le vénère et le voit comme un symbole de stabilité dans les périodes chaotiques de l'histoire du pays[196].
Spence raconte que le vice-premier ministre Deng Xiaoping donne un éloge durant les funérailles nationales le. Bien que la plupart de ce discours résonne comme des mots d'un homme d'État officiel du Comité central et consiste à décrire méticuleusement la carrière politique remarquable de Zhou, la fin de l'éloge funèbre est un hommage personnel au personnage, dans un ton très différent de la rhétorique habituelle utilisée lors des cérémonies officielles d'État[197]. Parlant de Zhou, Deng utilise les mots suivants :
« Il était ouvert et honnête, portait attention à l'intérêt de la masse, observait la discipline du Parti, était strict à se "disséquer" lui-même et bon pour unifier l'ensemble des cadres, et confirmait l'unité et la solidarité du Parti. Il maintenait le cap et des liens étroits avec le peuple et montrait une chaleur sans limite envers tous les camarades et le peuple… Nous devrions apprendre de son style raffiné - étant modeste et prudent, sans prétention et accessible, montrant l'exemple par sa conduite, et vivant dans une voie du travail ardu. Nous devrions suivre son exemple d'adhésion à un style de vie prolétaire en opposition avec celui des bourgeois[197]. »
Spence pense que cette déclaration est interprétée à cette époque comme une subtile critique de Mao et d'autres dirigeants de la révolution culturelle, auxquels on ne peut pas attribuer les qualités attribuées à Zhou dans ce discours. Quelles que soient les intentions de Deng, la bande des Quatre et plus tardHua Guofeng augmentent la persécution envers lui peu de temps après qu'il a prononcé cet éloge[197].
Après la cérémonie officielle du, les ennemis politiques de Zhou au sein du Parti interdisent officiellement toute démonstration publique de deuil. Les cinq interdictions les plus connues pour contrer les hommages à Zhou sont lesCinq nons : non au port de brassard noir, non aux couronnes mortuaires, non aux salles de deuil, non aux activités de mémoire et non à l'affichage de photos de Zhou. Des années de ressentiments de la révolution culturelle, la persécution publique de Deng Xiaoping (qui est fortement associé à Zhou aux yeux du peuple chinois) et une interdiction de toute manifestation publique de deuil conduisent au mécontentement populaire contre Mao et ses successeurs désignés (notamment Hua Guofeng et la bande des Quatre)[198].
Les tentatives officielles d'application descinq nons se traduisent par le démontage des mémoriaux publics et la destruction des affiches commémorant ses succès. Le, un important journal de Shanghai,Wenhui Bao, publie un article affirmant que Zhou était« le capitaliste infiltré dans le Parti [qui] voulait aider l’impénitent capitaliste [Deng] à regagner son pouvoir. » Ceci, parmi d'autres tentatives de propagande contre l'image de Zhou, ne fait que renforcer l'attachement public à la mémoire de leur ancien Premier ministre[199].
Dans les quelques semaines qui suivent le décès de Zhou, un événement spontané extraordinaire dans l'histoire de laRPC se produit. Le, la veille de lafête de Qing ming, au cours de laquelle les Chinois rendent traditionnellement hommage à leurs ancêtres décédés, des milliers de personnes se rassemblent autour duMonument aux Héros du Peuple sur laplace Tian'anmen pour commémorer la vie et la mort de Zhou Enlai. À cette occasion, le peuple de Pékin honore Zhou en déposant des couronnes, des bannières, des poèmes, des affiches et des fleurs au pied du monument[200]. Le but le plus évident de cette commémoration est de faire l'éloge de Zhou, mais Jiang Qing, Zhang Chunqiao et Yao Wenyuan sont également critiqués pour leurs mauvaises actions menées contre le Premier ministre. Quelques slogans déployés sur la place visent même directement Mao et sa révolution culturelle[201].
Au matin du, la foule venue se rassembler autour du mémorial découvre qu'il a été complètement détruit par la police durant la nuit, attisant ainsi leur colère. Les tentatives de dispersion des manifestants se traduisent par une violente émeute au cours de laquelle des voitures de police sont incendiées et plus de 100 000 personnes s'introduisent de force dans plusieurs bâtiments gouvernementaux autour de la place[200].
À 18h00, la plupart de la foule est dispersée mais un petit groupe reste jusqu'à 22h, lorsque les forces de sécurité entrent sur la place pour les arrêter. Il est fait état de 388 arrestations, même si certaines rumeurs annoncent des chiffres bien plus élevés. La plupart des personnes interpelées sont jugées devant une cour populaire à l'université de Pékin ou en prison à travailler dans des camps. Des incidents similaires apparaissent dans différentes villes du pays :Zhengzhou,Kunming,Taiyuan,Changchun,Shanghai,Wuhan etGuangzhou. Certainement en raison de son étroite association avec Zhou, Deng Xiaoping est officiellement démis de toutes ses fonctions« à l'intérieur et à l'extérieur du Parti » le[200].
Le décès de Zhou positionne désormais Deng comme le chef de file incontestable des réformistes. Réintégré à la direction du parti en 1977, il s'empare avec ses soutiens de la direction fin 1978.
Après avoir évincéHua Guofeng et pris le contrôle de la Chine, Deng Xiaoping relâche les prisonniers des incidents ayant suivi la mort de Zhou. Ce geste fait partie des importants efforts menés pour inverser les effets de la révolution culturelle.
À la fin de sa vie, Zhou est largement perçu comme le représentant de la modération et de la justice dans la culture populaire chinoise[198]. Après sa mort, il est considéré comme un négociateur capable, un maître dans la mise en œuvre de politiques, un révolutionnaire dévoué et un homme d'État pragmatique avec une écoute inhabituelle pour les détails et les nuances. Il est également reconnu pour son infatigable et dévouée éthique de travail, ainsi que pour son charme et son calme en public. Il est considéré comme le dernier bureaucrate mandarin dans la tradition confucéenne. Son comportement politique est considéré comme étant un éclairage de sa philosophie et de sa personnalité. Dans une large mesure, Zhou incarne le paradoxe inhérent aux politiques communistes avec une éducation traditionnelle : à la fois conservateur et radical, pragmatique et idéologique, possédé par une croyance en l'ordre et en l'harmonie ainsi qu'une foi, qu'il a développé petit à petit au fil du temps, dans le pouvoir progressiste de la rébellion et de la révolution.
Alors que certains dirigeants les plus anciens de la Chine sont aujourd'hui critiqués dans le pays, l'image de Zhou reste positive. De nombreux Chinois continuent à le vénérer comme étant sans doute le dirigeant le plus humain duXXe siècle. De nos jours, lePCC dépeint Zhou comme un dirigeant dévoué corps et âme, symbole important du Parti[203]. Même les historiens qui énumèrent les fautes de Mao attribuent généralement les qualités opposées à Zhou : Il est cultivé alors que Mao est brut, cohérent où Mao est instable, stoïque où Mao est paranoïaque[195].
Selon l'explication officielle sur l'implication de Zhou durant la révolution culturelle, il n'aurait pas eu d'autre choix, si ce n'est de devenir un martyr politique. Son influence et ses compétences politiques sont telles que sans sa coopération le gouvernement entier, qu'il a passé sa vie entière à constituer, se serait effondré. Au regard des circonstances politiques des dix dernières années de sa vie, il est peu probable qu'il ait pu résister aux purges sans montrer son soutien à Mao à travers une aide active[191].
Un adage populaire en Chine compare Zhou à unbudaoweng (unculbuto), ce qu'il laisse entendre qu'il était un opportuniste politique. Certains observateurs l'ont critiqué pour être trop diplomatique, évitant de prendre une posture claire dans des situations politiques complexes et restant au contraire élusif, ambigu et énigmatique[203].
Un politicien américain qui a rencontré Zhou en 1971 a écrit qu'il était profondément touché par ses qualités. En 1979,Henry Kissinger écrit qu'il a été très impressionné par l'intelligence et le personnage de Zhou, le décrivant« aussi à l'aise en philosophie, réminiscence, analyse historique, enquêtes tactiques, répartie humoristique […] [et pouvant] afficher une grâce personnelle extraordinaire ». Kissinger le considère comme« un des deux ou trois hommes les plus impressionnants que j'ai jamais rencontré[206] », affirmant que« sa commande des faits, en particulier sa connaissance des événements américains et par ailleurs de mon propre parcours était stupéfiante[207] », alors même que le diplomate américain était opposé à l'idéologie communiste que Zhou représente.Richard Nixon, dans ses propres mémoires, affirme qu'il a été impressionné par« l'intelligence et le dynamisme » exceptionnels de Zhou[195].
Peu après son accession au pouvoir, Deng Xiaoping surestime les succès de Zhou Enlai pour éloigner lePCC duGrand Bond en avant et de larévolution culturelle, qui ont sérieusement affaibli le prestige du Parti. Deng considère que les politiques désastreuses de Mao ne peuvent plus représenter les meilleures heures du Parti, contrairement à l'héritage et la personnalité de Zhou. En s'associant activement avec un déjà très populaire Zhou Enlai, son héritage est utilisé et parfois déformé comme outil politique pour le Parti[191].
Zhou est toujours largement vénéré en Chine. Après la fondation de laRPC, il ordonne à sa ville natale deHuai'an de ne pas transformer sa maison en mémorial et de ne pas maintenir les tombes de la famille. Ces volontés sont respectées de son vivant, mais aujourd'hui sa maison natale et son école ont été restaurées. Ces deux bâtisses sont visitées par de nombreux touristes chaque année. En 1998, Huai'an, afin de célébrer le centième anniversaire de la naissance de Zhou, inaugure un vaste parc commémoratif avec un musée consacré à sa vie. Il comprend une reproduction de Xihuating, le quartier dans lequel Zhou vivait et travaillait à Pékin[208].
La ville de Tianjin a ouvert unmusée en hommage à Zhou et sa femme. La ville de Nankin a érigé un mémorial sur les négociations de 1948 entre les communistes et le gouvernement nationaliste, qui contient une statue en bronze de Zhou[209]. Des timbres célébrant le premier anniversaire de son décès sont émis en 1977, ainsi qu'une autre série en 1998 à l'occasion de son centième anniversaire.
La version du 6 octobre 2013 de cet article a été reconnue comme « article de qualité », c'est-à-dire qu'elle répond à des critères de qualité concernant le style, la clarté, la pertinence, la citation des sources et l'illustration.