Composée au début des dix dernières années de Bach, elles inaugurent la série des œuvres mono-thématiques et contrapuntiques de musique instrumentale. Elles comprennent un grand nombre de formes, d'harmonies, de rythmes et de raffinements techniques. Fondée sur une techniquecontrapuntique qui atteint la plus grande virtuosité d'écriture.
En 1974 à Strasbourg,Olivier Alain découvre l'exemplaire imprimé personnel du compositeur, annoté de sa main, attestant de l'importance de ces variations. Parmi les additifs et corrections, Bach a ajouté sur la page de couverture, une série de« quatorze canons sur les huit premières notes fondamentales de l'Aria », dont le principe se retrouve dans ses œuvres tardives, tellesL'Offrande musicale etL'Art de la fugue.
LesVariations Goldberg sont écrites, comme le spécifie la page de titre, pour un « clavecin à deux claviers ». L'usage fréquent des croisements de mains rendent son interprétation plus difficile sur un seul clavier.
LesVariations Goldberg (BWV 988) sont publiées àNuremberg, durant l'automne1741, comme quatrième partie duClavier-Übung, sous le titreAria avec différentes variations pour clavecin à deux claviers[1]. Selon la tradition, inspirée de la biographie de Bach qu'écrivitJohann Nikolaus Forkel en1802[2], elles furent commandées au compositeur par lecomte Herman von Keyserlingk. Bach était en voyage à Dresde en novembre1741, et on peut soupçonner qu'il ait présenté à son protecteur, c'est-à-dire précisément le comte Keyserling, une copie desVariations Goldberg qui venaient d'être imprimées. Peut-être le jeuneJohann Gottlieb Goldberg, apprenti claveciniste et élève extrêmement doué deJean-Sébastien Bach et deWilhelm Friedemann Bach, a-t-il joué ces variations à son maître le comte, pour distraire ses longues nuits d'insomnies, et pour l'accompagner jusque dans les bras de Morphée[3].
Cette légende est néanmoins largement contestée au début duXXIe siècle, du fait de l'absence de dédicace aufrontispice de l'édition de 1741, très en coutume à l'époque, et de l'absence, dans l'inventaire des biens de Bach après sa mort, de traces des riches cadeaux prétendument faits à Bach par Keyserling — selon Forkel, une coupe en or remplie de cent louis d’or.
Cependant, Goldberg, qui était un claveciniste accompli et un élève estimé de Bach, les lui a sans doute interprétées[4].
Ces trente variations, à l'instar de la grandeChaconne pour violon seul, reposent sur labasse obstinée[5] et non sur l'air principal[6], selon la technique de lachaconne ou duground anglais[7], comme le montrent clairement les 14 canons énigmes (non développés), dérivés, non seulement des huit premières notes la ligne de basse (présentés sous forme droite, inverses, rétrogrades et rétrogrades-inverse), mais également duRuggiero[6],[8].
La basse des Variations Goldberg.
Le développement s'étend sur trente variations. À mi-chemin, Bach ménage une césure franche avec une variation notéeOuverture, qui prépare aux quatorze dernières. Après ces trente variations dans lesquelles Bach emploie de nombreux moyens pour revenir au même point (chaque variation correspond à une mesure de l'aria), il clôt le cycle en toute simplicité, avec le retour de l’aria. Le nombre de mesures et la tonalité des mouvements concordent : Aria, 30 variations, Aria da Capo.
Outre l'articulation en deux parties, les variations se regroupent en dix ensembles de trois (les numéros 3, 6, 9, 12, etc.), qui sont des variationscanoniques à deux voix, superposées à la basse obstinée[5]. Les écarts des voix de l'imitation, commencent de l'unisson (variation 3) et progressent jusqu'à la neuvième (variation 27).
Ces jeux dépassent le seul contrepoint par exemple lesnos 12 et 15, où utilise les mouvements contraires[5]. Dans le canon 6 (mesures 11-13), Bach signe de quatre notesB-A-C-H, ainsi qu'aux variations 15 et 21[9]. Partout dans l'œuvre, revient le chiffre bachien « 14 » (somme de B-A-C-H) : nombre de notes de mesures, etc.[10]
Mais la variation 30 n'est pas un canon à la dixième, comme attendu ; Bach écrit une savante plaisanterie enquodlibet humoristique qui combine, sur la basse obstinée, encontrepoint, deux thèmes populaires, et logée dans le contrepoint (mesures 13 à 15), Bach ajoute également une allusion discrète de l'incipit deL'Homme armé, thème bien connu[11]. La première mélodie populaire était très répandue auXVIIe siècle[12] :
« Ich bin so lange nicht bei dir gewest, rück her, rück her. »
« Il y a si longtemps que je ne suis plus auprès de toi, rapproche-toi, rapproche-toi. »
et :
« Kraut und Rüben haben mich vertrieben Hätt’ mein’ Mutter Fleisch gekocht, so wär’ ich länger blieben. »
« Les choux et les navets m'ont chassé, Si ma mère avait cuisiné de la viande, je serais resté plus longtemps. »
Malgré la complexité de structure de chaque variation et de l'ensemble de l'œuvre :
« Il existe souvent des liens entre les variations successives, ce qui laisse supposer que des parties de l'œuvre ont été conçues dans un ordre continu ; par exemple, le motif principal de la première variation se retrouve dans les dernières notes de l'aria. »
La page manuscrite des 14 canons sur la basse des Goldberg trouvée sur l'exemplaire de Paul Blumenroeder (BnF MS 17 669).
En 1974, le pianiste Paul Blumenroeder (1912-2000) permet àOlivier Alain d'étudier les annotations autographes de l'auteur figurant sur le volume de sa bibliothèque personnelle, à Strasbourg. D'autres exemplaires de copies duClavier-übung à Londres, Berlin et Princeton ont déjà révélé des corrections effectuées par Bach lui-même. Mais à Strasbourg, figure en outre, sur la troisième page de couverture, en regard duQodlibet un trésor supplémentaire : quatorze canons fondés sur les huit premières notes de la basse, sans les solutions. L'exemplaire est authentifié par les spécialistes duJohann-Sebastian-Bach-Institut de Göttingen, dès février 1975. L'œuvre entre dans le catalogue et est publiée dans laNeue Bach-Ausgage. Le volume lui-même, entre à laBnF sous la cote MS 17 669[13].
En 1938,Józef Koffler orchestre l'œuvre pour petit orchestre (cordes, flûte, hautbois, cor anglais et basson)[14].
Une transcription pour trio à cordes deDmitri Sitkovetsky est enregistrée plusieurs fois, notamment en 2017 parSébastien Surel, Paul Radais et Aurélien Sabouret (Bien Records).
LesVariations Goldberg sont très enregistrées, tant auclavecin, aupiano, mais aussi à l'orgue, parfois à l'accordéon. Ces dernières décénies elles ont également été adaptées pour trio à cordes, trio de jazz, pour orchestre (par exemple parJózef Koffler), pour flûtes à bec, etc.
Parmi les interprétations les plus connues au piano, figurent celles deGlenn Gould. Parmi ses quatre disques, les plus diffusées sont de 1955 et surtout de 1981.
La toute première « gravure » surpiano mécaniqueWelte-Mignon, est immortalisée parRudolf Serkin en 1928 et publiée en 1992 dans des conditions modernes par le label Archiphon (ARC-105)[15].
En 2012, le projetOpen Goldberg Variations[16] permet l'enregistrement desVariations Goldberg jouées par la pianisteKimiko Ishizaka et la mise à disposition dans le domaine public des enregistrements[17] ainsi que des partitions réalisées avec le logicielMuseScore[18].
Pascal Vigneron-Dimitri Vassilakis-Christine Auger, clavecin, orgue et piano - 2010, Quantum QM7035 — première version comparée sur les trois instruments
Trevor Pinnock, Royal Academy of Music Soloists Ensemble ; membres de laGlenn Gould School (22–23 mai 2019, Linn Records CKD609)(OCLC1287594865) — versionJózef Koffler (1938).
Kreisleriana deE.T.A. Hoffmann, dans le chapitre I,Souffrances musicales du maître de chapelle Johannès Kreisler. On y voit Kreisler jouer lesVariations pour clavecin de Jean-Sébastien Bach devant un public qui « croit que ce sont de jolies petites variations ». Hoffmann décrit avec humour les réactions du public éprouvé, de la variation 3 à la variation 30.
La Nuit de la Saint-Jean[23] (1935) de laChronique des Pasquier deGeorges Duhamel. Cécile Pasquier joue lesVariations Goldberg lors d'une fête familiale pour l'inauguration de la maison de son frère Joseph, et l'auteur nous invite successivement à partager les sentiments et émotions de chacun des convives.
Liberty Street (2008) deBertrand Puard, Nouveau Monde Éditions. Dans ce roman, lesVariations Goldberg ponctuent la vie de Tristan Thackeray, un jeune financier, surdoué du piano.
Contrepoint (2010) deAnna Enquist, « retrace l'histoire de sa fille, décédée depuis peu, au travers desVariations Goldberg. »
Giovanni Battista Piranesi,Le carceri d'invenzione (1750) : un labyrinthe figé de pierres ; comme lesGoldberg construit de notes, sont une solide et rigoureuse architecture développée dans le temps.
« Clavier Übung consistant dans un air et de nombreuses variations pour clavecin à deux claviers, publié par Balthasar Schmidt, à Nuremberg. Cette œuvre se compose de trente variations dans lesquelles se trouvent entremêlés des canons combinés à toutes sortes d'intervalles et de mouvements, depuis l’unisson jusqu’à la neuvième ; la mélodie en est facile et coulante. Il se trouve aussi une fugue régulière à quatre parties et d’autres variations très brillantes pour deux clavecins [sicVariationen für 2 Claviere, sous entendu « clavecin à deux claviers »], enfin un quodlibet, comme il l’appelait, et qui suffirait à lui seul à rendre son auteur immortel. Il n’occupe pourtant point le premier rang de ce recueil.
Ces variations sont un modèle d’après lequel toutes les variations du monde devraient être faites, quoique, pour des raisons faciles à comprendre, la chose n’ait jamais été tentée par personne. Nous en sommes redevables au comte Kayserling, ancien ambassadeur de Russie à la cour de l’Électeur de Saxe. Il résidait souvent à Leipzig et amenait avec lui Goldberg, que nous avons cité ci-dessus comme ayant reçu de Bach des leçons de musique. Le comte, plein d’infirmités, avait de nombreuses nuits d’insomnie. À cette époque, Goldberg vivait dans la maison de l’ambassadeur et couchait dans une chambre attenante à celle de ce dernier, pour être prêt à lui jouer quelque morceau s’il s’éveillait. Le comte dit un jour à Bach qu’il aurait aimé avoir pour Goldberg quelques morceaux de clavecin. Ces morceaux devaient être d’un caractère plutôt calme et plutôt joyeux, afin qu’ils le pussent récréer pendant ses nuits de repos. Bach pensa que ce but serait atteint à souhait à l’aide de variations. Il avait considéré jusqu’alors comme un travail bien ingrat ce genre de composition, dans lequel l’harmonie a périodiquement des tours semblables : mais il était dans cette phase de son existence où il ne pouvait toucher une plume sans produire un chef d’œuvre. Les variations subirent le même sort ; elles sont l’unique modèle de ce genre qu’il nous ait laissé. Toujours, le comte les appelait ses variations. Il ne se lassait jamais de les entendre, et dans la suite, pendant ses longues insomnies, il avait coutume de dire : « Cher Goldberg, jouez-moi donc, je vous en prie, une de mes variations ». Jamais peut-être Bach ne reçut pour aucun de ses ouvrages une aussi belle récompense ; car le comte lui fit cadeau d’un gobelet d’or empli de cent louis d’or. Mais la valeur de cet ouvrage, comme œuvre d’art, ne se pouvait payer, le cadeau eût-il été mille fois plus considérable encore. Il est important d’observer que les planches gravées de ces variations portent des errata importants que l’auteur s’est empressé de corriger sur son exemplaire. »
↑Un des enregistrements les plus connus des débuts de Glenn Gould. Plus tard, le pianiste finira par en critiquer le style lyrique et l'interprétation « hors tempo », tout en émettant des réserves générales sur son style ou, par exemple, le manque d'unité temporelle .
↑Une des rares œuvres ré-enregistrées par Gould. Interprétation plusclassique, plus sobre et plus lente que celle de 1955 — et avec la plupart des reprises. Le minutage est de38 min 26 s pour l'enregistrement de 1955 et51 min 14 s pour celui de 1981. Les séances d'enregistrement ont donné lieu à un film réalisé parBruno Monsaingeon(OCLC1115681410).
Alan Street, « The Rhetorico-Musical Structure of the ‘Goldberg’ Variations: Bach’s ‘Clavier-Übung’ IV and the ‘Institutio Oratoria’ of Quintilian »,Music Analysis,vol. 6,nos 1/2,,p. 89–131(DOI10.2307/854217,JSTOR854217)
Manuscrit des variations (BnF MS-17669) lire en ligne surGallica. Découvert en Alsace, en 1974, cet exemplaire de l'impression originale, porte des corrections manuscrites de la main de Bach, notamment les ornements. Dans un appendice manuscrit, il contient les 14 canons (BWV 1087), sur le motif initial des huit premières mesures.