Levédisme[1] est une religion apportée en Inde antique par un peuple descendu de la culture d'Andronovo après la décadence des villes deMohenjo-daro et deHarappa. Ce peuplearya, organisé en castes complémentaires, assied sa puissance sur la pratique de rites complexes qui intègrent paroles et gestes « magiques ». La parole y exerce toute sa force sous la forme d'« hymnes » transmis oralement de maître à disciple. L'invention de l'écriture permet de créer des recueils de textes dont le principal se nommeRig-Veda.
Veda signifie simultanément connaissance intuitive des puissances agissantes lumineuses qui régissent l'existence de la société desaryas, et pratique des méthodes aptes à les influencer. Dotées d'un nom qui permet de les évoquer, ces puissances deviennent desdevas lumineux. Par l'exercice du rituel védique, les officiants brahmanes renforcent le pouvoir du roi, leraja, et assurent ainsi la prospérité du peuplearya.
Sous l'égide des brahmanes, l'importance du védisme passe peu à peu du ritualisme à la spéculation cosmogonique. Le corpus de textes védiques demeure fondamental, mais il se complète progressivement de commentaires nommésbrahmana qui fondent une idéologie nouvelle en Inde ancienne, celle dubrahmanisme, qui évolue ensuite vers les diverses formes historiques d'hindouisme, jusqu'à celles de l'hindouisme contemporain. Les Indiens d'aujourd'hui utilisent encore les textes védiques, mais ils l'intègrent dans une culture fort différente du védisme des anciensaryas. Pour bien percevoir ce qu'était réellement le védisme originel, il convient de ne pas mélanger les interprétations hindouistes actuelles duVeda à celles des textes védiques anciens.
Unshishya (élève ou disciple) en cours d'apprentissage du chant védique dans unpathashala (École védique et d'enseignement du sanskrit) de la région deKumbakonam (Tamil Nadu), dans le sud de l'Inde.
Le recueil du ऋग्वेदRig-véda, collationne sous forme d'hymnes toutes les formules que récite l'officianthotṛ', chargé de verser au feu les oblations et les libations au cours du sacrifice védique, leyajña.
Le recueil du 'सामवेदSâma-Veda, ou « Veda des mélodies » (sâman), collationne sous forme de chants la plupart des hymnes tirés duRig-Veda, et permet à l'officiantudgātṛ, le chantre, d'accompagner mélodieusement les rites du sacrifice védique, leyajña.
Le recueil duयजुर्वेदYajur-Veda, ou « Veda des formules sacrificielles » (yajus), est utilisé par l'officiantadhvaryu dont le rôle est de manipuler des objets sacrés et de prononcer des dédicaces en prose au cours du sacrifice védique, leyajña.
Le recueil duअथर्ववेद'Atharva-Veda, ou « Veda des formules magiques », n'est pas utilisé au cours du sacrifice, leyajña. L'utilisateur de ces textes est un brahmane en fonction depurohita, protecteur du maître de maison.
Lire les textes védiques demande une bonne connaissance de la languesanskrite et surtout dusanskrit védique. Aujourd'hui, il est possible, moyennant temps et volonté, de lire cette littérature et y trouver intérêt linguistique ou plaisir esthétique. Pour saisir le sens de ces formules, arrangées en ce qu'il nomme des « hymnes »[3], il convient de se dénuder totalement de l'idéologie contemporaine qui forge une mentalité scientifique, analytique, technologique, pour tenter de percevoir laWeltanschauung de cetHomo vedicus qui vit à l'air libre, entouré de constellations, de plantes et d'animaux, cavalier et bouvier, combattant armé d'arc et de flèches qui parle à son arc et à ses flèches, membre d'une tribu d'aryas très intégrante, dans un monde que, faute de mieux, le savant d'aujourd'hui nomme « magique »[4].
Un sentimentholistique intense soutient la notion intuitive d'un monde dynamique, en mouvement perpétuel, mais indivis. Les aspects de ce monde ne sont pas conçus comme desparties élémentaires synthétisées en un tout. Ces aspects montrent plutôt desnuances infinies d'un monde très plastique qui amalgame puissances agissantes, phénomènes naturels, états mentaux, et les intègre fortement. Comme un poème dePrévert, ce monde complexe offre une collection d'aspects très variés, un arc, la pluie, une idée, un rite, une vache, un enfant, qui sont les manifestations de puissances agissantes qu'il s'agit d'apprivoiser[5].Prascanwa invoque ainsi le pouvoir de l'Aurore : « ô brillante Aurore, l'oiseau et le bipède humain et le quadrupède, à ton retour dans le ciel, se lèvent de tous côtés ; tu rayonnes, et ton éclat se communique à l'univers »[6].
Les métamorphoses de ce monde s'opèrent sans le déchirer, des nœuds, des attaches, et des liens constamment se nouent et se dénouent, et l'homme védique désireux d'influencer son destin coopère au moyen du rituel dont toutes les facettes ne tendent qu'à un but : réaliser le bonheur des siens. En conclusion d'une invocation àIndra,Agastya chante : « que nous connaissions la prospérité, la force, et l'heureuse vieillesse »[7]. Le thème récurrent de tous les chants duRig-Veda vise toujours à assurer vigueur, victoire, richesse et descendance, en ce monde car il n'en imagine pas d'autres[8].
Comme la course du soleil, l'évolution du cosmos est rythmée par des cycles sans principe et sans fin. Les puissances agissantes du monde védique apparaissent et disparaissent comme autant de naissances et de morts. Ce grand drame cosmique s'articule autour d'un point focal : leयज्ञyajña, acte sacral dont la complexité correspond à celle de la conception védique du cosmos. Celui-ci s'harmonise à toutes les variations de cet acte fondamental, leयज्ञyajña, au cours duquel se joue ce grand opéra sacré qui organise la société et le monde védiques[9].
Les premiers érudits allemands spécialisés dans l'étude des textes védiques interprètent ceux-ci comme l'expression primesautière d'unepoésie ingénue[10]. Les premiers érudits français qualifient ces textes derhétorique bizarre[11]. Ils ne perçoivent pas encore que cette littérature est constituée, fondamentalement, de formules destinées à s'incorporer aurituel védique, et que leurs qualités poétiques ou littéraires, secondaires, restent subordonnées à cette destination liturgique principale[12].
Desmantras et formules liturgiques, hérités de la tradition orale dans une société convaincue de lapuissance inhérente à uneparole solennelle, sont prononcés à voix forte par un brahmane au cours des rites fondamentaux de sa culture archaïque[13]. Exemple : « J'invoque Mitra, qui a la force de la pureté, et Varouna, qui est le fléau de l'ennemi, qu'ils accordent la pluie à la prière qui les implore »[14]. Le style et les modalités littéraires de ces formules aident à les rendre puissamment efficaces[15]. Rituellement utilisées, ces formules peuvent augmenter par leur puissance propre les énergies desdevas qu'elles évoquent et celles de la nature dans laquelle s'insèrent les hommes védiques et leursdevas[16].
Ces formules utilisent souvent des comparaisons, dont les termes sont considérés comme potentiellement équivalents. L'évocation d'un terme a la même puissance rituelle que celle du second. Exemple : « Tel qu'unéléphant sauvage tu réduis en poussière la plus forte puissance », le chantreVamadéva compare ici Indra à un éléphant sauvage, l'évocation du pouvoir de l'éléphant sauvagevaut celle du pouvoir de Indra, etvaut celle du pouvoir qui réduira réellement l'ennemi en poussière[17].
L'Homo vedicus vit en pleine nature, en ces temps primitifs où l'homme ne prétend pas encore la dominer, mais tente de s'adapter aux circonstances naturelles de sa vie nomade. Il perçoit le dynamisme des événements qui l'entourent comme des phénomènes, des apparitions, des manifestations de puissances agissantes. Il a le sentiment de la présence, derrière cesnumina, de forces occultes, de puissances cachées, de pouvoirs invisibles qui deviennent pour lui évidents. À cette évidence correspond le terme sanscrit deVeda[18].
Cesnumina, puissances agissantes, peuvent se montrer pour lui bénéfiques ou maléfiques. Il est vital pour lui de tenter de les influencer, de les apprivoiser, de les conduire à servir la prospérité de ses proches. Pour les amadouer, il utilise le pouvoir de la parole, à chaquenumen il fait correspondre unnomen construit sur une forme verbale qui évoque sa fonction. Ce nom lui permet aussi de l'invoquer, permettant à sa force occulte de briller parmi les hommes, devenant ainsi un pouvoir bénéfique et lumineux, ce que le sanscrit rend par le motdeva[18].
Quelques devas brillent du feu d'un pouvoir simple, ainsi leNetar est-il une puissance dont l'action guide et conduit, il est invoqué au RV 5,50 pour qu'il conduise ceux qui le prient à la richesse[18]. A la plupart des devas correspond pourtant un faisceau de pouvoirs conjugués qui composent en quelque sorte une figure dynamique complexe qui permet son invocation par l'énoncé d'un seul nom.Indra évoque ainsi le pouvoir guerrier, constitué de toutes les puissances nécessaires à l'exercer[18].
La traduction dedeva par « dieu » peut prêter à confusion. Pour la culture védique le deva n'est ni une personne, ni surnaturel. Comme la face cachée de la lune, ses forces occultes sont de ce monde car le védisme n'en connait point d'autres et ignore tout dualisme. Sans être une personne il est cependant tutoyé, sur un mode poétique, afin d'entretenir avec lui une très forte convivialité. Pour l'Homo vedicus il n'est pas un objet, une chose, une notion, un concept, car sa mentalité n'est ni rationnelle ni scientifique[18].
Le panthéon védique veut représenter le dynamisme des phénomènes naturels, comprendre les activités des forces cachées ainsi que leurs interactions, afin de les influencer, autant que faire se peut, par la force du sacrifice et trouver ainsi le moyen de coexister avec elles[19].
Laphilosophie occidentale considèreDieu comme « principe ontologique unique et suprême... substance immanente des êtres... cause transcendante créant le monde hors de lui... fin de l'univers »[20]. La conception védique du monde est unmonisme dynamique cyclique, sans principe et sans fin, sans distinction entre immanence et transcendance, dont le fondement n'est pas un Être supérieur mais une variété de puissances agissantes numineuses qui se manifestent dans les phénomènes, ceux de la nature et ceux du mental humain[21].
LeसोमSoma évoque une puissance agissante importante au cours du sacrifice. Roi desplantes, deseaux, roi du monde,Soma désigne l'essence de la vie et tout ce qui l'anime — lesBrâhmana l'identifient à la lune[19].
Un cycle (mandala) entier, le neuvième, est consacré à honorer le pouvoir deSoma.
Unआदित्यAditya est un fils de la déesseअदितिAditi qui symbolise le non-limité de l'univers de la liberté[19].
À côté desdevas, on trouve un autre groupe de puissances agissantes numineuses, lesAsuras, qui finissent par être assimilées aux démons, ennemis des dieux.
वरुणVaruna etमित्रMitra guident lesÂditya, auxquels on attribue les mêmes caractéristiques que celles deVaruna[19].
Les actions rituelles au cours du sacrifice védique s'adressent auxdévas dont la puissance peut être influencée, jusqu'à concéder aide et faveurs au requérant. Les rites sont des techniques utiles pour émouvoir des puissances ou les porteurs de puissances. L'élémentmagique est donc rarement absent du rituel védique[23].
Les données antérieures à 1838 sont généralement « sporadiques et imprécises »[27].
Diogo do Couto (né à Lisbonne en 1542, décédé àGoa en 1616), et lejésuiteJoão de Lucena (1548-1600) professeur àEvora, sont deux Portugais qui, les premiers, ramènent en Occident quelques renseignements sur les coutumes hindoues de leur temps. Les Hollandais A. Rogerius (en 1651) etP. Baldaeus (en 1672) collectent, eux aussi, quelques notes de voyages relatives à l'hindouisme pratiqué en leur siècle aux Indes.
Le médecinFrançois Bernier (1620-1688), grand voyageur et philosophe épicurien français, écrivit dans son livre « Histoire des ouvrages des Savants de Basnage » un « Mémoire sur le Quiétisme des Indes » donnant quelques indications relatives au Véda.
Parmi les œuvres du magistratHenry Thomas Colebrooke (1765-1837), botaniste anglais et indianiste réputé, se détachent un « Essay on the Vedas » (1805), « Miscellaneous Essays » (1837), et « On the Religion and Philosophy of the Hindus » (1858).
L'anglaisJohn Zephaniah Holwell (1711-1798), chirurgien contracté par laCompagnie des Indes orientales puis Gouverneur temporaire duBengale en 1760, édite à Londres, de 1765 à 1771, trois volumes de « Interesting Historical Events Relative to the Provinces of Bengal and the Empire of Indostan, with a seasonable hint and perswasive to the honourable the court of directors of the East India Company. As also the mythology and cosmogony, fasts and festivals of the Gentoo's, followers of the Shastah. And a dissertation on the metempsychosis, commonly, though erroneously, called the Pythagorean doctrine », qui fournit des témoignages intéressants concernant l'hindouisme.
L'anglaisWilliam Jones (1746-1794) a traduit plusieurs parties du Veda.
Antoine Fabre d'Olivet (1767-1825), protestant cévenol, publie :L'histoire philosophique du genre humain en 2 volumes (1824).
L'allemandFranz Felix Adalbert Kuhn (Koenigsberg 1812 - Berlin 1881) est le premier à déceler les traces d'unemythologie indo-germanique dans leVeda, que l'on retrouve aussi chez les Grecs et les Romains. Il identifieDyaus Pita àZeùs patèr et àJupiter[28].
Le britanniqueRobert Caldwell (1814 - 1891) éditeA Comparative Grammar of the Dravidian or South-Indian Family of Languages en 1856.
Gerhard J. Bellinger,Knaurs Grosser Religions Führer, 1986, traduction française préfacée parPierre Chaunu sous le titreEncyclopédie des religions, 804 pages, Librairie Générale Française, Paris 2000, Le Livre de Poche,(ISBN2-253-13111-3)
Kreith Crim, General Editor,The Perennial Dictionary of World Religions, originally published as Abingdon Dictionary of Living Religions, 830 pages, Harpers and Row, Publishers, San Francisco, 1981,(ISBN978-0-06-061613-7)
Jan Gonda,Die Religionen Indiens, Band 1: Veda und älterer Hinduismus, 1960, traduction italienne de Carlo Danna sous le titreLe religioni dell'India : Veda e antico induismo, 514 pages, Jaca Book, Milano, 1980, ISBN
Jan Gonda,Védisme et hindouisme ancien. Traduit de l'allemand par L. Jospin, 432 pages, Payot, Paris, 1962, ISBN
Alexandre Langlois,Rig-Véda ou Livre des hymnes, 646 pages, Maisonneuve et Cie, 1872, réédité par la Librairie d'Amérique et d'Orient Jean Maisonneuve, Paris 1984,(ISBN2-7200-1029-4)