On sait peu de choses sur les premières années de la vie de Susato. Son lieu de naissance a parfois été situé àSoestdijk, près d'Utrecht, ou àSoest, près deDortmund enWestphalie, dans l'archevêché de Cologne, localité dont le toponyme latin est « Susatum », et auquel le nom de Susato peut faire référence. Cette seconde hypothèse paraît plus probable dans la mesure où, dans deux publications, Susato parle de lui-même comme de « Tilemannus Susato Agrippinus » (faisant allusion au toponyme latin deCologne) ; en1561, il est aussi décrit comme « Thielman Suzato, geboeren van Coelen » (né à Cologne) et en1563 comme quelqu'un né hors du territoire de l'Empereur.
L’estimation de la date de naissance est fondée sur un document de1565 où il est mentionné comme âgé d'environ 50 ans (« out omtrent L jaren »).
Certaines données indiquent qu'il était le fils de sonhomonyme (Thielmanssone, littéralement « fils de Thielman ») ; le père peut avoir été le musicien aveugle « Tielman dem blynden », mentionné dans uneprocession duCorpus Christi en1508 àCologne.
Une certaine confusion au sujet des origines de Susato a été causée par l'allusion qu'il fait aunéerlandais comme « notrelangue maternelle » dans son premier livre dechansonsnéerlandaises (1551) ; il ne faut toutefois pas perdre de vue à quel public cette édition était destinée et qu'à l'époque de lapublication, Susato habitait depuis déjà plus de vingt ans à Anvers.
En1531, il rejoint le groupe de musiciens de la ville, avec qui il joue jusqu'en1549. Il est joueur desacqueboute, detrompette, decromorne, deflûte et deflûte à bec ; en tant qu'instrumentiste il joue souvent de la sacqueboute pendant les services du soir de laconfrérie deNotre-Dame. Vers le milieu desannées 1530, il épouse Elizabeth Peltz, la sœur du chef de la confrériemariale. Le couple a trois enfants : Jacob, Clara et Catheryna. Il se peut que les paroles d'unmadrigal deLasso, découvert dans unmanuscritsuédois, lui aient été dédiées à l’occasion de son mariage.
En1541, Susato conclut un partenariat avec deux imprimeurs anversois, Hendrik ter Bruggen et Willem van Vissenaken[1]. C’est sans doute aussi à Susato que l'on s'est adressé pour compiler la première édition musicale anversoise imprimée en un seul passage :Quatuor vocum musicæ modulationes, publiée en1542 à l'adresse de Vissenaken.
De1543 à sa mort, Susato dirige un atelier de typographie musicale. À la suite d'une longue et complexe affaire judiciaire, il acquiert toutes les parts de l'entreprise. Vers 1543, il déménage dans une maison nouvellement construite, appelée « In den Cromhorn » (AuCromorne) et établit une imprimerie dans la rue des Douze mois (Twaalfmaandenstraat).
Entre1543 et1561, il publie 22 livres dechansons (en deux séries), trois livres demesses, 19 livres demotets (en deux séries) et onze livres d'une série intituléeMusyck Boexken dont deux livres consacrés aurépertoire de chansons profanesnéerlandaises (ou « flamandes »), un livre dedanses (pour la plupart desarrangements de chansons connues), et huit livres desouterliedekens (mises en musique dupsautier complet et de quelquescantiques). De ces éditions, certaines ont été réimprimées par la suite, sous la même date que celle de la première édition.
Le, Susato obtient un premierprivilège d’imprimeur, accordé pour trois ans. Dès1546, le privilège étant arrivé à expiration, il s’occupe de l’impression d’œuvres demusique sacrée, en publiant des séries consacrées aux messes et aux motets.
Unserment sur sa bonne conduite dechrétien, déposé le, suggère qu'il a été soupçonné d'hérésie. Un nouveau privilège, accordé en1549 pour l'édition duOnzième de chansons, a nécessité une recommandation deBenedictus Appenzeller, lecompositeur de lacour. Cette même année, Susato et plusieurs autres instrumentistes du groupe de musiciens de la ville sont licenciés par la ville en raison d'uneinfraction commise lors de l'entrée solennelle à Anvers de l'empereurCharles Quint et de son filsPhilippe.
Susato a dû une partie de son succès dans les affaires à quelques hommes haut placés à qui il dédiait ses éditions musicales. Il est possible qu'il ait exploité un commerce d'instruments de musique. À différentes reprises, mais en vain, il essaye de s'associer avec d'autres imprimeurs de musique. Son fils Jacob, qui rejoint l’entreprise au plus tard en1558, reprend l'atelier de son père quelques années encore mais meurt en1564 ; de lui, on ne connaît qu’un seul ouvrage :Le Premier livre de chansons deLassus de1564. À tort, on a suggéré que Tylman mourut avant son fils et avant la vente de matériel d'impression àChristophe Plantin.
Une adresse sur les pages de titre des quatre derniers livres desSouterliedekens de 1561 indique qu’il a déménagé àAlkmaar, enHollande-Septentrionale actuelle, et c’est là que sont rédigées ses dernières volontés, datées du. Toutefois, les terres qu’il possède sont confisquées en1567, avec celles des membrescalvinistes de sa famille.
Dès1565, Susato, agissant en tant qu'émissaire, et songendre Arnold Rosenberger sont impliqués dans lesnégociations concernant le mariage d'Éric XIV de Suède avecRenée de Lorraine. En1567, il porte témoignage dans un procès, intenté contre l’émissaire principal enLorraine, où il est blanchi de toute accusation. Il demeure enSuède, au moins jusqu'en1570 ; on ignore s'il est mort sur place ou s'il est retourné auxPays-Bas septentrionaux, où vivent sa fille et songendre.
L'officine de Susato est la première établie dans lesPays-Bas à connaître un certain succès dans l'édition musicale. Comme imprimeur-libraire, il est rejoint peu après parPierre Phalèse àLouvain et parChristophe Plantin à Anvers[2] ; les Pays-Bas deviennent alors un centre d'édition musicale très actif.
Ses livres de musique, le plus souvent de formatin-quarto,in-quartooblong ouin-octavo oblong, révèlent qu'il possédait deuxpolices de caractères de musique, utilisant toutes deux la technique de l'emboîtage. De la première, il fait usage jusqu'en 1551 et elle reste spécifique de son atelier[3] ; la seconde est une police plus petite, aussi employée par les imprimeurs de musique du sud de l'Allemagne, deBâle et deLyon[4]. Son équipement typographique était donc assez limité, ce qui n'étonne pas dans la mesure où ses années d'exercice ne couvrent que dix-huit ans. On ne lui connaît pas de caractère pour les tablatures instrumentales. Le contenu de son imprimerie sera inventorié en vue de la vente faite par la veuve de Jacob Susato àChristophe Plantin en1565.
La plupart des publications de Susato sont des recueils d'œuvres de compositeurs actifs dans les anciens Pays-Bas et à lachapelle flamande de la cour impériale ; les livres de chansons et de motets étaient publiés dans des collections organisées selon lemode et le nombre des voix. Parmi les monographies (ouvrages d'un seul compositeur) figurent des éditions d'œuvres de Susato lui-même, ainsi que deThomas Créquillon,Orlando di Lasso,Jacob Clemens non Papa etJosquin des Prés.
Liber primus [secundus, tertius] missarum, a diversis musicis compositionatum..., 1545-1546. Le premier livre à 5 voix, les deux suivants à 4 voix. 4 ou 5 vol. in-4° chacun.
RISM 15451, 15463-4 ; Meissner n° T.S.Miss.1 à 3. Sur les quinze messes, les compositeurs les plus représentés sontThomas Créquillon (6 messes) etLupus Hellinck (3).
Liber primus [secundus, tertius, quartus] sacrarum cantionum, vulgo moteta vocant, ex optimis quibusquis huius aetatis musicis selectarum, 1546-1547. Les deux premiers à 5 voix les deux suivants à 4 voix. 4 ou 5 vol. in-4° chacun.
Liber primus [secundus, tertius etc. ... -XV] ecclesiasticarum cantionum quatuor [ou quinque] vocum vulgo moteta vocant, publiés entre 1553 et 1560, avec quelques rééditions. 4 ou 5 vol. in-4° obl. chacun.
RISM 15538-10, 12-16, 15548-9, 15558-9, 15573-4, 15583, 15604 ; Meissner n° T.S.Eccl.1 à 15. Le livre XV de 1558 (RISM L 763) contient uniquement des compositions deRoland de Lassus et le livre XIII (1557) est perdu. Les livres V-VIII sont transcrits dansThe Sixteenth Century Motet, vol. XV-XVI.
Jacob Clemens non Papa,Souterliedekens, I-IV : het vierd [-sevenste] musyck boexken mit dry partie, waer inne begrepen syn XLI [-XXIX] psalmen van David... vol. I-IV, à 3 voix, 1556-1557. 3 vol. in-8° obl. chacun.
RISM C 2708 à 2711 ; Meissner T.S.Mb.4 à 7.
Gerardus Mes,Souterliedekens V-VIII : het achtste [-elfste] musyckboeck met vier partien, à 4 voix, 1561. 4 vol. in-8° obl. chacun.
RISM M 2384 ; Meissner n° T.S.Mb. 8 à 11.
Cette collection desSouterliedekens, riche de huit volumes partagée entre Clemens non Papa et Mes, était destinée à la dévotion privée. Il s'agit de psaumes traduits en néerlandais.
Het derde musyck boexken... alderhande danserye, à 4 parties (1551). 4 vol. in-8° obl.
Inconnu du RISM ; Meissner n° T.S.Mb.3. Édités par F.J. Giesbert,Danserye zeer lustich... om spelen op alle musicale instrumenten, (Mayence, 1936). Fac-similé : Alamire, 1987, ed. Eugeen Schreurs et Martine Sanders.
Vingt et six chansons chansons musicales & nouvelles à cincq parties, convenables tant à la voix comme aussi propices à jouer de divers instruments nouvellement imprimées.... 4 ou 5 vol. in-4° obl.
RISM 154315 ; Meissner n° T.S.26.
Le Premier [-Quatorzième] livre des chansons à quatre parties auquel sont contenues trente-et-une nouvelles chansons, convenables tant à la voix comme aux instruments..., 1543-1560, avec quelques rééditions. Chansons de 4 à 8 voix.
RISM 154316, 154410-13, 154514-17, 154929, 155013-14, 155519 = L 755, 15589, 15604 ; Meissner n° T.S.1 à 14.
LeSeptiesme livre (1545) contient des chansons deJosquin des Prés ; qu'il soit publié 24 ans après la mort du compositeur et qu'il constitue la première impressioon de 23 de ses chansons a soulevé des questions concernant la provenance de ces œuvres et l'exactitude des attributions.
Premier livre des chansons à trois parties auquel sont contenues trente et une nouvelles chansons..., à 2 et 3 voix, (1544). 3 vol. in-8° obl.
Inconnu du RISM ; Meissner n° T.S.2/3.
La Fleur des chansons... livre I[-VI] à quatre parties, contenant XXXI nouvelles chansons, propices à tous instruments musicaulx.... Tous parus en 1552, à 3 ou 4 parties. 3 ou 4 vol. in-4° obl.
RISM [1552]7-11 ;Meissner n° T.S.Fleur 1 à 6. Le livre III (1552) entièrement consacré aux œuvres de Susato et perdu. 79 chansons sont éditées dansThe Sixteenth-century chanson, vol. XXIX-XXX (1994).
En tant que compositeur, Susato écrit plus de 90 chansons, dont beaucoup parodient des modèlesfrançais etnéerlandais (« flamands ») bien connus. Deux livres (de1544 et de1552) contiennent des mises en musique didactiques à deux et trois parties ; d'autres harmonisations pour un plus grand nombre de voix sont des parodies étendues de style imitatif de chansons célèbres. Beaucoup de chansons de Susato sont réparties en groupes d’œuvres musicalement et textuellement apparentées, appelées « responces » ou « replicques », tandis que la collection de danses (1551) présente desarrangements simples à quatre voix, dans un stylehomophone, de chansons bien connues. Ses motets sont bien conçus, dans l’esprit de lapolyphonie imitative ; l'hymneIn illo tempore (1545) constitue la base de la seule messe que l’on connaisse de lui, tandis que son motetSalve quæ roseo decora (1540) est une œuvre de circonstance à la gloire de la ville d'Anvers.
Premier livre des [31]chansons, à deux et à trois voix (1544), édités par A. Agnel (Paris, 1970-1971).
Tiers livre des [30]chansons, à deux et à trois voix (1552 ?).
Trente chansons de quatre à six voix , dans RISM 154315, 154316, 154410, 154412, 154514, 154929, 15527, 15528, dont 11 sont éditées dans la sérieSixteenth-century music, XXIX-XXX (1994).
Six chansons néerlandaises (ou « flamandes ») dansHet I-II Musyck boexken, RISM 155118-19, éd. dansRecent Researches in the Music of the Renaissance, 1997.
↑La première édition musicale polyphonique imprimée auxPays-Bas sortit despresses deJan de Gheet à Anvers en1515. Entre 1515 et le début des années 1540, ce sont surtout des ateliers italiens, français et allemands qui sont les plus actifs dans la typographie musicale
↑Encore que dans le cas de l'imprimerie plantinienne la musique fut très marginale dans sa production : une quinzaine d'éditions seulement entre 1578 et 1639 sur plusieurs centaines d'éditions généralistes : cf. Stellfeld 1949.
Laurent Guillo, « Les caractères de musique utilisés des origines à environ 1650 dans les Anciens Pays-Bas »,Music Printing in Antwerp and Europe in the 16th Century [Actes du colloque d'Anvers, 23-], Louvain-Peer, Alamire Foundation,1997,p. 183-235.
Laurent Guillo,Les éditions musicales de la Renaissance lyonnaise, Paris, Klincksieck, 1991.
Harold S. Powers, « Tonal Types and Modal Categories in Renaissance Polyphony,Journal of the American Musicological Society 34, 1981,p. 428-470.
Jean-Auguste Stellfeld,Bibliographie des éditions musicales plantiniennes, Bruxelles, 1949.
Henri Vanhulst, « Les éditions de musique polyphonique et les traités musicaux mentionnés dans les inventaires dressés en 1569 dans les Pays-Bas espagnols sur ordre du duc d'Albe »,Revue belge de musicologie / Belgisch Tijdschrift voor Muziekwetenschap 31, 1977,p. 60-71.
Henri Vanhulst, « Suppliers and clients of Christopher Plantin, distributor of polyphonic music in Antwerp (1566-1578) »,Musicology and Archival Research / Musicologie et recherches en archives / Musicologie en Archiefonderzoek [Actes du colloque de Bruxelles, 22-] (réd. Barbara Haggh, Frank Daelemans et André Vanrie), Archives et bibliothèques de Belgique / Archief- en Bibliotheekwezen in Belgie, numéro spécial, 46 (1994),p. 558-604.
Hendrik D. L. Vervliet,Sixteenth Century Printing Types in the Low Countries: with a Foreword by Harry Carter, Amsterdam, 1968.
Kristine Forney,Tielman Susato, Sixteenth-Century Music Printer: an Archival and Typographical Investigation (Ph.D. diss.,Université du Kentucky, 1978).
Kristine Forney, « New Documents on the Life of Tielman Susato, Sixteenth-Century Music Printer and Musician »,Revue belge de musicologie 36-38 (1982-1984),p. 18-52.
Ute Schwab,Tylman Susato: Notendrucker und Musikverleger, Von Soest - aus Westfalen : Wege und Wirkung abgewanderter Westfalen im späten Middelalter und in der frühen Neuzeit, Paderborn, Éd. H.-D. Heimann, 1986,p. 61-77.
Lawrence F. Bernstein, « The Cantus-Firmus Chansons of Tylman Susato »,Journal of the American Musicological Society 22, 1969,p. 197-240.
Donna G. Cardamone, « Multiple Formes and vertical settings in Susato’s first edition of Lassus’s Opus 1 »,Notes 46, 1989,p. 7-24.
Lon Travis Dehnert,Libri ecclesiasticarum cantionum (1553-1560) of Tielman Susato, Ph.D. diss.,université du Kansas, 1987.
Kristine Forney, « Orlando di Lasso’s “Opus 1” : the making and marketing of a Renaissance music book »,Revue belge de musicologie 39-40, 1985-1986,p. 33-60.
Kristine Forney, « A Gift of madrigals and chansons : the Winchester part books and the courtship of Elizabeth I by Erik XIV of Sweden,Journal of Musicology 17, 1999,p. 50-75.
Timothy McTaggart, « Susato’s Musyck Boexken I and II : music for a Flemish middle class »,Music printing in Antwerp and Europe in the 16th Century (réd. Eugeen Schreurs etHenri Vanhulst), Louvain], 1995,p. 307-332.
Ute Schwab, « In illo tempore cum audissent apostoli : Liber secundus Missarum, liber primus Missarum... apud Tylmannum Susato »,De captu lectoris : Wirkungen des Buches im 15. und 16. Jahrhundert (réd. Wolfgang Milde et Werner Schuder), Berlin], 1988,p. 257-272.