De dix-neuf ans le cadet de son frèrePierre, Thomas Corneille s’appliqua toute sa vie à suivre la voie de son aîné. Il fait ses études chez les Jésuites et, après de brillantes humanités, est, comme son frère,juriste. Il épouse la belle-sœur de Pierre et quitte Rouen pour Paris en même temps que lui, lorsque les triomphes de son frère l’entraînent vers le théâtre.
Il épouse Marguerite de Lampérière, fille d'un notable des Andelys, tandis que son frère Pierre épousera sa sœur Marie (1617-1694). Marie et Thomas ont leur sépulture dans lacollégiale Notre-Dame des Andelys.
Comme Pierre, il fait d’abord descomédies, tirées pour la plupart des auteurs espagnols (il s’inspirera duJodelet astrologue ded'Ouville pour écrire sonFeint Astrologue en1648 et saDevineresse en1679) et il réussit même à concurrencer victorieusementScarron sur le terrain de la comédie burlesque, sonGeôlier de soi-même (surnommé quelquefoisJodelet Prince[Note 1] concurrençant victorieusement leGardien de soi-même de Scarron en 1655).
En novembre1656, il débute sur la scène tragique avecTimocrate, dont le sujet est tiré du romanCléopâtre deLa Calprenède, et qui connaît un immense succès : jouée durant six mois sans interruptions, avec une succession ininterrompue de — selon la légende — quatre-vingts représentations[1], c'est la série de représentations la plus longue de tout son siècle. Le héros de cette pièce joue un double personnage : sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la reine d’Argos, et sous celui de Cléomène, il est son défenseur et l’amant de sa fille. Malgré la vogue immense que connut cette pièce en son temps, elle est tombée dans un profond oubli et n’a jamais reparu sur la scène. SelonJean-François de La Harpe, l'intrigue est pleine d'incidents« guère vraisemblables, mais qui pourtant ne sont pas amenés sans art »[2] ;Pierre-François Tissot estime quant à lui que l'époque, fortement tournée vers l'exagération espagnole et le romanesque, a influencé le succès de la pièce[3].
Il écrit, seul ou en collaboration, une quarantaine de pièces de théâtre.Camma, reine de Galitie est aux yeux de Tissot sa pièce la mieux conduite, et génère une très grande affluence ; elle influence la pièceZelmire deBelloy[3].
Lui et son coauteurDonneau de Visé[Note 2], reçoivent plus de 6 000 livres pourLa Devineresse ou les Faux Enchantements, la plus grosse somme payée à cette période. Enfin, une de ses pièces,Le Baron des Fondrières, à « l’honneur » d’être la première à être huée hors de la scène.
En 1677, quatre ans après la mort de Molière, à la demande de sa veuve,Armande Béjart, il met en vers la pièce que Molière avait créée en 1665 sous le titre deLe Festin de pierre (qui sera rebaptisée en 1682Don Juan ou le Festin de pierre) et il en profite pour édulcorer les passages les plus audacieux (la scène du pauvre, en particulier, disparaît totalement). Ainsi mise à l'affiche du Théâtre Guénégaud sous le même titre (Le Festin de pierre) et sous le nom de Molière (Thomas Corneille ne publie la pièce sous son nom qu'en 1683 seulement), cette version passe après la fusion des troupes parisiennes à laComédie-Française en 1680 et est reprise jusque vers le milieu des années 1840[4].
Les deux frères étaient proches et vécurent pratiquement ensemble[Note 3]. Selon Tissot,« Thomas n’avait encore produit niLe Comte d'Essex niAriane [seules tragédies qui soient encore représentées au théâtre] lorsque Pierre, adoptant l’enthousiasme public pour les productions de son frère, disait naïvement qu’il voudrait les avoir faites. Mais jamais le plus léger mouvement de jalouse humeur ne trouva d’accès dans son cœur ; il partageait avec joie la royauté littéraire avec celui que la faveur du moment semblait asseoir au même rang que lui. De son côté, le modeste et bon Thomas, loin d’accepter les honneurs du parallèle avec son frère, se plaisait lui-même à l’appeler le grand Corneille »[5]
Thomas Corneille a souvent été considéré par certains comme quelqu’un qui n’a été remarqué que pour le nom qu’il portait, tandis que d’autres estiment qu’il a eu la malchance d’avoir un frère qui lui faisait de l’ombre, comme il en aurait fait à presque n’importe qui d’autre.« Modeste, affable, toujours prêt à louer le mérite d’autrui, bienfaisant, religieux sans faste de dévotion, Thomas possédait toutes les vertus de son frère avec plus d’agrément dans l’esprit et plus de grâce dans le monde »[6].
Les informations concernant les œuvres suivies de "comédie", "tragédie" ou "tragi-comédie" sont tirées de l'éditionPoëmes dramatiques de Thomas Corneille, nouvelle édition, parue chez Gissay en 1738.
Œuvres musicales et littéraires inspirées par Thomas Corneille
Une édition scientifique du théâtre de Thomas Corneille est en cours de publication sous la direction de Christopher Gossip (Classiques Garnier, t. I paru en 2015).
En dehors de cette entreprise, il y a peu d'éditions modernes des pièces de Thomas Corneille. Signalons néanmoins :
Le Berger extravagant, éd. Francis Bar, Droz, 1960 ;
↑Sur le site CESAR (Calendrier Electronique des Spectacles de l'Ancien Régime), l'auteur de la note "Durée du succès" fait remarquer que, de novembre 1656 au 31 mars 1657 (date du relâche de Pâques), il y a tout au plus une soixantaine de représentations successives, dans la mesure où, jusqu'à la fondation de la Comédie-Française en 1680, les théâtres parisiens donnaient trois représentations par semaine (http://cesar.org.uk/cesar2/titles/titles.php?fct=edit&script_UOID=174216).
Éliane Fischler,La Dramaturgie de Thomas Corneille, thèse de doctorat, Université de Paris III, 1976.
Louis Lapert,Pierre Corneille, ses frères Antoine et Thomas, leur famille maternelle et leurs amis en Pays-de-Caux, Association pour l’animation et la coordination culturelle à Yvetot et dans le Pays de Caux, Yvetot, 1984.
Gaël Le Chevalier,La Conquête des publics. Le Théâtre de Thomas Corneille, Classique Garnier, 2012.
Gaël Le Chevalier, La Pratique du spectateur. La médiation des regards dans le théâtre de Thomas Corneille, Paris, Classiques Garnier, 2017.
Jacques Monestier (éd.),Le Festival Corneille. Vingt ans de théâtre à Barentin (1956-1975), Rouen, éditions Médianes, 1994.
Thomas Pavel,La Syntaxe narrative des tragédies de Corneille : recherches et propositions, Paris, Librairie F. Klincksieck – Ottawa, éditions de l’Université d'Ottawa, 1976.
Gustave Reynier,Thomas Corneille. Sa vie et son théâtre, Genève, Slatkine Reprints, 1970 (1re éd. 1892).
Gilbert Sautebin,Thomas Corneille grammairien, thèse présentée à la faculté de philosophie, Imprimerie Stæmpfli & Cie, Berne, 1897 [Genève, Slatkine Reprints, 1968].
Louis van Renynghe de Voxvrie,Descendance de Thomas Corneille, accompagnée de divers articles sur le théâtre de Thomas Corneille, Tablette des Flandres, Bruges, 1959.
Catherine Cessac,Marc-Antoine Charpentier, Fayard 2004, collaboration avec Thomas Corneille, P. 23, 72, 88, 89, 91, 96, 97, 99, 102, 207, 386, 408, 410,411, 415-416, 453.