Ce film dénonce la vie de Truman sur le ton de la
comédie dramatique.
Ce dernier est enfermé dans un monde modelé et factice entièrement contrôlé par le réalisateur de l'émission dont il est le héros à son insu. La régie est placée dans la Lune mobile qui touche le plafond du studio et se déplace sur un rail. Ce placement et ce secret peuvent être compris comme l'allégorie d'un « Dieu tout-puissant », omnipotent, orgueilleux de sa toute-puissance[9], caché du protagoniste principal qui n'a aucune conscience de sa présence et encore moins de raison d'y songer.
D'un autre point de vue, le réalisateur Christof n'est pas le seul « maître » de Truman ; il y a aussi les spectateurs qui sont avides de voyeurisme, ce qu'ont bien compris les publicitaires qui en profitent aussi[10] : le film est en effet parcouru de références variées relevant duplacement de produit dans la maison ou dans la ville. Les proches du jeune homme font régulièrement la promotion de produits de consommation dans le cadre de contrats publicitaires liés à l'émission. Cela les incite évidemment à vouloir placer leurs produits promotionnels en utilisant des slogans de circonstance, dans les discussions qu'ils ont avec lui (du fait de l'assurance d'être filmé). De même, des produits dérivés de l'émission et à l’effigie de Truman sont visibles chez beaucoup de téléspectateurs : par exemple des calendriers, des coussins, des vêtements, des tasses...
Par ailleurs, les spectateurs, tout comme Truman, sont eux aussi placés devant des choix qui leur sont dictés : depuis le début du programme, des questionnaires leur font croire qu'ils peuvent donner leur avis à propos deslignes principales de la vie du jeune homme. Pourtant, ces dernières sont préalablement décidées à l'avance par Christof et mises en pratique par son équipe.
L'omniprésence des caméras produit spontanément une atmosphère étouffante, malsaine, cynique et hypocrite, proche deBig Brother et de lasurveillance de masse. En effet, Truman est uniquement entouré d'acteurs qui ne font que jouer la comédie, quoi que puissent être leurs actions. Se promener dans la ville, avoir un métier véritablement fonctionnel, se rendre dans l'entreprise d’assurance où travaille Truman n'est qu'une mascarade de leur part. Tous ces quidams ne sont présents que pour remplir un rôle d'apparence, de silhouettes muettes comme dans unstalking en groupe.
La pseudo-« mère » n'éprouve pour Truman, depuis le début, aucune tendresse maternelle ni respect véritable. Son « épouse » répugne à se trouver près de lui. Son « meilleur ami d'enfance » n'est là que pour restreindre ses velléités de comportement, pour le forcer à entrer dans le moule prévu par Christof. Les vrais sentiments n'ont pas leur place dans la zone de tournage, au risque d'être expulsé de l'émission comme cela fut le cas de son « père », honnêtement révulsé par ce que l'enfant subit[Note 2].
Au fil du temps, le réalisateur s'est arrogé tous les pouvoirs sur la vie sociale de Truman. Les interactions avec autrui du jeune homme, ses aspirations, ses rêves, ses peines sont depuis des décennies sous la coupe réglée de Christof. Alors qu'il est interrogé durant son enfance sur ce qu'il souhaite réaliser lorsqu'il sera adulte, Truman répond qu'il veut voyager et parcourir le monde. Ce n'est évidemment pas compatible avec les projets du réalisateur. Pour s'assurer que le héros malgré lui ne soit pas tenté de partir de la petite ville de son enfance, le chef va agir de manière machiavélique et lui fabriquer un traumatisme de toutes pièces : assister à ce qui lui apparaît comme la mort par noyade de son père qui a chuté d'un petit bateau, devant lui. Cela fonctionne durant des années : sa perception du monde s'est retrouvée biaisée pour qu'il possède la peur panique de s'approcher de l'eau. Truman se fige donc dans un mensonge qui a pour but de s'assurer d'une docilité qui n'aurait pas été naturelle sans ce stratagème. De plus, cette technique permet d'éloigner le pseudo-père, ce qui n'est pas pour déplaire au réalisateur.
Dans la même optique de forcer le dégoût de la découverte et du voyage de Truman, diverses affiches punaisées sur les murs d'une agence factice dans la ville sont des illustrations de catastrophes aériennes et autres dégâts de masse. Il est évident qu'elles sont ouvertement présentes pour que Truman ne cherche pas à sortir de la zone de confort de la ville.
Par le biais d'oreillettes, le réalisateur dicte aussi des répliques que les acteurs principaux doivent prononcer (la femme de Truman, sa mère, son ami), lorsqu'ils s'adressent au héros malgré lui[Note 3].
Lorsque Truman décide, en dernier recours et par désespoir, de quitter sa ville après avoir été appelé par son prénom par un homme qui lui est un parfait inconnu, l’atmosphère des lieux devient nettement plus sinistre. Une tempête artificielle est créée par une puissante machinerie cachée, d'ordinaire dévolue à créer les vagues de la mer paisible. La tempête est dantesque car les flots sont si difficilement navigables que Truman risque la noyade[Note 4]. Enfin, malgré cette péripétie, Truman arrive au mur délimitant le studio et se rend compte qu'il est enfermé : le ciel de l'horizon est en fait une paroi peinte. Il peut longer le rebord et il trouve une porte qui lui permettrait de sortir.
Le réalisateur s'adresse alors à lui par une voix haut perchée, immatérielle, quidescend du ciel. Il lui révèle qu'il se trouve présent pour le divertissement de millions de personnes et que toute sa vie a été scrutée depuis sa naissance.
Christof n'a pas de véritable contre-pouvoir dans sa bulle onirique artificielle. Son comportement, depuis des décennies, est omnipotent, narcissique et arrogant. Sa gestion de Truman qu'il contrôle comme une marionnette depuis sa naissance lui a fait complètement oublier le libre-arbitre spontané de chaque individu. De cette façon, le réalisateur possède l'orgueil de croire que Truman n'aura pas le cran, ni l'envie, ni la logique de partir du studio : puisque ce n'est pas dans les plans du réalisateur, ce dernier ne trouve pas cela possible ou faisable.
Truman, pourtant, refuse bravement. Cette partie du film est un éloge de la liberté de pensée et de décision. Ce côté rappelle le livreLe Meilleur des mondes, d'Aldous Huxley, avec le même combat entre d'un côté une vie contrôlée, surveillée, mais sans risques, et de l'autre la liberté et ses problèmes inhérents.
Le film semble aussi traiter de l'impossible contrôle total des individus. La fuite du héros n'est pas due à une volonté éclairée de découvrir le monde dont il a peur, mais au désir fou d'une femme à peine rencontrée et à une lucidité qui s'éveillera au fil du temps[11]. Ce thème se trouve également dans le roman1984, où c'est aussi l'amour qui guidera la rébellion de Winston Smith. Lemythe des marionnettes dePlaton peut également être un point de vue qui permet de décrire l’interaction malaisée entre Christof et Truman.