La légende dit que des marins grecs, passant sur la côte orientale de la Sicile, avaient oublié de sacrifier à Poséidon. Celui-ci, en colère, fit chavirer leur embarcation. Le seul survivant,Théocle, parvint au Cap Schiso, non loin du site deNaxos (aujourd'huiGiardini-Naxos). Il retourna ensuite enGrèce pour narrer à ses compatriotes les merveilles de la Sicile. Certains, convaincus, décidèrent de venir s’y installer. Strabon évoque la plage appelée « Etable à fumier » jonchée de débris de bateaux victimes duCharybde[2],[3].
Taormine, entre les puissantes cités deCatane au Sud et deMessine au Nord, à proximité du continent, faisant face à laGrèce, occupait une position géographique clef. Cette situation a déterminé une grande part de son histoire. La ville actuelle ne se situe qu'à 5km du site antique deNaxos, et on est certain que la cité romaine deTauromenium (emplacement actuel de la ville) n'a pas existé avant la destruction de Naxos parDenys l'Ancien en.
Les circonstances entourant sa fondation restent quelque peu confuses et incertaines. LesSicules occupent le site, Denys l’Ancien également. Ce dernier, selonDiodore de Sicile, après avoir détruit Naxos, mit en exil les survivants et attribua le territoire de la ville auxSicules qui, délaissant le site de la cité antique, s'établirent au Nord sur lacolline du Taurus. Ils y construisirent tout d'abord un camp provisoire (en), puis érigèrent des murailles en pierre. Le camp devint alors une forteresse classique, et une nouvelle ville baptiséeTauroménion fut créée[4]. Le lieu était toujours dans les mains des Sicules en, tenant en échecDenys l'Ancien qui l'assiégea en vain pendant une grande partie de l'hiver -394. Même s'il avait réussi une fois, de nuit et par surprise, à se frayer un chemin à travers les murs, il fut repoussé en subissant de lourdes pertes[5]. Cependant, dans le traité de paix conclu en, il fut expressément stipulé queTauroménion devait être assujettie à Denys, qui expulsa la plupart des Sicules qui s'étaient installés là, et qui y installa ses propres mercenaires[6].
Nous n'avons pas d'informations sur Tauroménion entre cette date et, date à laquelle Diodore nous rapporte qu'Andromaque, père de l'historienTimée de Tauroménion, réussit à réunir ce qui restait des exilés de Naxos, disséminés à travers la Sicile, et à tous les installer àTauroménion[7],[3]. Contrairement à ses précédents témoignages,Diodore relate ici ces évènements comme s'il s'agissait d'une nouvelle fondation de la ville, voire comme la première fois qu'on donnait son nom à la cité. On ne sait pas exactement ce que sont devenus les anciens habitants. Cependant on peut considérer ce témoignage fiable dans les grandes lignes, et que c'est à cette date () que la ville deTauroménion fut enfin considérée comme une cité grecque à part entière, prenant ainsi la place de Naxos même si elle n'en occupait pas le site[8], pouvant expliquer l'approximation dePline l'Ancien affirmant queTauromenium avait jadis été nommée Naxos[9].
Cette nouvelle implantation semble être devenue prospère rapidement. À l'époque de l'expédition deTimoléon en, c'était vraisemblablement une ville importante. Ce fut le premier endroit en Sicile où ce chef mit pied à terre, réussissant à déjouer la vigilance desCarthaginois qui gardaient ledétroit de Messine[10]. La cité était encore sous la direction d'Andromachus, dont le gouvernement juste et équitable contrastait avec celle des tyrans et despotes des autres villes siciliennes (comme àSyracuse par exemple). Il accueillit chaleureusementTimoléon, et lui offrit repos et sécurité jusqu'à ce qu'il puisse mener à bien ses plans dans les autres régions de la Sicile[11]. Contrairement aux autres tyrans et chefs qui furent chassés parTimoléon, il est certain qu'Andromachus conserva son statut de chef et son autorité, et ce jusqu'à sa mort[12].
Tauroménion est ensuite assez peu mentionnée dans les textes. Il est probable qu'elle passa sous l'autorité d'Agathocle de Syracuse, qui conduisit l'historienTimée à l'exil. Quelque temps après, la ville fut soumise par un tyran local du nom de Tyndarion, contemporain deHicétas de Syracuse et dePhintias d'Agrigente(it)[13]. Tyndarion fut l'un de ceux qui invitèrentPyrrhusIer en Sicile (). Lorsque le monarque (formidable général de guerre mais piètre homme politique) débarqua avec son armée àTauroménion, Tyndarion le rejoignit avec toutes ses forces, le supportant dans sa marche surSyracuse[14]. Quelques années plus tard, on retrouve la trace deTauroménion : elle est alors tombée sous la coupe deHiéron de Syracuse, et elle a servi de bastion dans la guerre contre lesMamertins[15].
Elle fit également partie des villes laissées sous sa domination par le traité de paix avec lesRomains en[16]. C'est pourquoi le nom deTauroménion n'est pas cité pendant lapremière guerre punique.
Tauromenium fit partie intégrante du royaume deSyracuse jusqu'à la mort de Hiéron. Elle passa ensuite sous la domination de Rome lorsque la totalité de la Sicile devint une province romaine. On ne possède cependant que peu d'informations sur sa participation à ladeuxième guerre punique, même si d'après une allusion d'Appien (Sic. 5) il semble qu'elle se soit soumise àMarcellus en des termes favorables.
C'est probablement à cette occasion qu'elle obtint la position particulièrement bénéfique qu'elle conserva sous la domination romaine. En effet,Cicéron nous rapporte queTauromenium était une des trois villes siciliennes disposant du statut decivitas foederata (cité alliée). Ainsi elle garda une indépendance nominale et n'était même pas sujette commeMessine à l'obligation de fournir des bateaux de guerre (CicéronVerrines II 6, III 6, V 19).
La ville subit de lourds dommages lors de lapremière guerre servile ( à). Elle tomba aux mains des esclaves insurgés qui, étant donné la position de la ville, en firent un de leurs bastions. Ils furent ainsi capables de défier longuement le consulPublius Rupilius. Ils résistèrent jusqu'à ce qu'ils furent réduits à la famine, et trahis par un de leurs chefs du nom de Sarapion. Tous les survivants périrent par l'épée (Diod. XXXIV. Exc. Phot. p. 528; Oros. v. 9).Tauromenium a aussi subi un lourd tribut lors de la guerre menée parSextus Pompée en Sicile. En raison de la position stratégique de la ville, il en fit en un de ses principaux points d'appui contreAuguste.
La ville fut d'ailleurs témoin d'une bataille navale entre une partie de la flotte d'Octave, commandée par le triumvir en personne, et celle de Pompée qui se termina par la défaite de celui-ci et la quasi-destruction de sa flotte (Appian,B.C. v. 103, 105, 106-11, 116;Dion Cassius XLIX 5). Après la défaite dePompée,Auguste choisit d'y établir une colonie romaine par mesure de précaution du fait de sa position de force. Il fit ainsi expulser les anciens habitants pour y installer ses colons (Diod, XVI 7).Strabon mentionneTauromenium comme une des villes subsistant encore de son temps sur la côte est de la Sicile, même si la population était inférieure à celle deMessine ou deCatane (Strab. VI pp. 267, 268). Pline etPtolémée lui assignent tous deux le rang decolonia (Plin. III 8. s. 14; Ptol. III 4. § 9), et il semble d'ailleurs que ce fut une des villes de Sicile à continuer de recevoir de la considération sous l'Empire romain.
Son territoire était connu pour la qualité de son vin (Plin. XIV 6. s. 8), et produisait une sorte de marbre qui semble avoir été très demandée (Athen. v. p. 207.).Juvénal mentionne également ses produits de la mer, en particulier desmulets de choix (Juv. v. 93.).
Les Itinéraires placent Tauromenium à 40 km de Messine et à la même distance de Catane (Itinéraire d'Antonin p. 90;Table de Peutinger). La ville demeure une des plus importantes villes de Sicile après la chute de l'Empire d'Occident. Grâce à sa position de force, elle fut l'une des dernières places-fortes à demeurer aux mains de l'Empire byzantin dans la région. Cependant la ville fut prise par lesmusulmans en902 après unsiège de deux ans, et fut partiellement détruite. La ville résista farouchement, ce n'est que sous l'émiraghlabideIbrahim II lui-même, qui venait d'abdiquer au profit de son fils pour se consacrer à la guerre sainte en Sicile, que la cité finit par tomber[17]. Il faudra deux autres sièges, en 913 et 962, pour vaincre définitivement la résistance des habitants[18].
Lors de la conquêtenormande de laSicile musulmane, Taormine est prise en 1079 par les troupes dirigées parRoger de Hauteville et son filsJourdain. Taormine fit alors partie du comté puis duroyaume de Sicile proclamé en 1130 par le fils de Roger de Hauteville,Roger II. Il s’ensuivra une longue période de prospérité.
À la fin duXIXe siècle, Taormine fut rendue célèbre parWilhelm von Gloeden qui y travailla pendant la majeure partie de sa vie à photographier principalement des hommes nus. Le premier touriste important de Taormine futGoethe qui dédia à la ville quelques pages exaltantes dans son livre intituléVoyage en Italie.
Le peintreOtto Geleng est aussi reconnu pour avoir participé à la renommée de Taormine, même s'il était mieux connu dans sa ville deBerlin où il exposait les peintures qu'il avait peintes enItalie. Cependant, ce qui distingue Geleng est son choix de peindre les régions les plus méridionales de l'île, réussissant à capturer les vues et lumières les plus spectaculaires. Il peignit souvent les endroits où se trouvaient des ruines grecques, en particulier Taormine. Ses œuvres ont fait parler de la beauté de Taormine, et en ont fait une destination touristique prisée. L'artiste arriva à 20 ans à la recherche de nouveaux sujets pour ses peintures. Sur sa route vers Taormine, il devint si amoureux du paysage qu'il décida d'y faire halte pendant une partie de l'hiver. Geleng commença à peindre tout ce que Taormine pouvait offrir : les ruines, la mer, les montagnes, paysages qu'on ne retrouve nulle part en Europe. Lorsqu'il exposa plus tard ses peintures àParis etBerlin, on critiqua sonimagination débridée. En entendant ceci, Geleng les incita à venir avec lui à Taormine, leur promettant de payer leur voyage s'il ne disait pas la vérité.
Taormine, dominée par sa forteresse et au loin par l'Etna, peut en effet être qualifiée de « Saint-Tropez sicilien ». Le centre-ville piétonnier, aux ruelles toutes médiévales au détour desquelles on découvre de splendides points de vue ou des vestiges de la ville antique, attire de nombreux touristes.
Juste au sud de Taormine, on trouve laréserve naturelle de l'Isola Bella. On peut aussi profiter d'excursions vers lesgrottes duCapo Sant'Andrea.
La ville actuelle de Taormine occupe le site antique, sur une colline élevée qui forme le dernier promontoire d'une crête du Cap Peloro à Taormine. Le site de la vieille ville se situe à 200 m au-dessus du niveau de la mer. Elle est dominée par un promontoire rocheux de 450 m, abrupt et quasiment isolé, couronné par le château ditsarrasin, probable emplacement de l'antique forteresse quasi-imprenable évoqués par des écrivains grecs[20]. Des fragments de murailles antiques subsistent, mais le château actuel date de l'époque normande.
La cité antique occupait la colline septentrionale, la ville médiévale et moderne s'étend plus au sud[3]. De nombreux vestiges antiques subsistent, notamment leNaumachia, le théâtre antique et les restes de l'odéon romain. Il subsiste également des vestiges épars d'habitations, de l'enceinte, d'un aqueduc avec réservoir (ditPiscina mirabile), de thermes près de l’église Saint-Pancrace, elle-même construite sur un temple hellénistiquein antis dédié àSarapis[3].
Lethéâtre antique gréco-romain se trouve près du centre-ville, à l'est du promontoire. Il est l'une des ruines les plus prisées de Sicile en raison de sa remarquable préservation et par la beauté de son emplacement. Il est construit en grande partie de briques et date donc probablement de l'époque romaine même si son plan et sa disposition sont plus d'influence grecque que romaine. On suppose que l'actuelle structure a été construite sur les fondations d'un autre théâtre de la période grecque. La construction duthéâtre a sans doute été commencée auIIIe siècle av. J.-C. sous le gouvernement deHiéron II. AuIIe siècle, lethéâtre est transformé par lesRomains pour les jeux d'amphithéâtre.
Cethéâtre est l'un des plus importants du monde antique. Le monument, de 109 m de diamètre (deuxième plus grand théâtre de Sicile après celui deSyracuse), est divisé en 9 secteurs pouvant accueillir au total 5 400 personnes. L'acoustique est reconnue comme exceptionnelle[21]. La scène est en très bon état : remarquablement conservée, avec son mur de fond à 2 étages où 5 colonnes, 4 chapiteauxcorinthiens et 1 fragment d'entablement enmarbre ont pu être replacés. Creusé dans la roche, de forme classique, il est comme une gigantesque coquille face à la mer.
Construit auIIe siècle en l'adossant à un temple grecdoriquepériptère du siècle précédent, dont on peut toujours voir une partie des fondations[3], l'odéon comprenait 11 niveaux de sièges divisés par trois escaliers et pouvait accueillir jusqu'à 200 personnes. Seul exemple connu de théâtre couvert en Sicile avec celui de Catane, l'odéon fut ensuite recouvert par de nouveaux bâtiments. L'église baroqueSanta Caterina, au sud-ouest de la place Vittorio-Emanuele II, recouvre partiellement le monument, dont seule une partie a pu être dégagée.
Vestiges des gradins. Seule la partie droite a été dégagée.
Vestiges de la scène, au pied de l'égliseSanta Caterina.
Substructions sur la partie droite des gradins, seule dégagée. Au fond, vestiges du temple grec.
La Naumachia est un vaste édifice thermal romain de l’époque impériale, ou unenymphée[3], ou encore ungymnase. Il n'en reste plus qu'un mur de terrasse de 122 m, qui soutenait une citerne voûtée à deux nefs de la même taille. Il est percé de grandes niches en arc et de petites niches rectangulaires[3].
La vieille ville s'organise autour duCorso Umberto I, petite ruelle centrale, reliant laPorta Messina à laPorta Catania.
Le long de cette rue, on peut voir les principaux monuments médiévaux de Taormine. C'est aussi une rue piétonne très touristique, bordée de magasins de souvenirs, de restaurants et de boutiques de vêtements, dans laquelle déambule la foule des touristes.
Juste à côté se dresse l'église baroqueSan Caterina, sise à l'emplacement d'un temple grec et d'une partie des vestiges de l'odéon. Continuant vers l'ouest et laPorta Catania, on a sur la gauche, en contrebas duCorso, le mur dela Naumachia.
On arrive ensuite sur laPiazza 9 Aprile sur laquelle se dresse les églisesSan Agostino (gothique et maintenant bibliothèque) etSan Giuseppe (baroque).
L'écrivain britanniqueD. H. Lawrence se serait laissé inspirer par une aventure amoureuse de sa femme, la baronneFrieda von Richthofen, vécue à Taormine avec un muletier sicilien, pour écrire le romanL'Amant de Lady Chatterley, qui fit scandale en Angleterre[22]. Le couple séjourna à Taormine de 1920 à 1922, l'écrivain comptant sur les bienfaits du climat sicilien pour soigner sa tuberculose. Ils demeuraient via Fontana Vecchia, ce que rappelle une plaque commémorative[23]. Le roman, publié à Florence en 1928, ne paraîtra au Royaume-Uni qu'en 1960.
En 1905, le compositeur post-romantiqueErnst Boehe, de passage à Taormine compose un vaste poème symphonique,Taormina, achevé et publié en 1906 et dédié à sa femme. L’œuvre s'attelle à traduire les émotions ressenties par le compositeur pendant son séjour.
Mark Knopfler, guitariste de Dire Straits, a également écrit une chanson sur la villeLights of Taormina. On la retrouve sur l'album solo Tracker .Taormine est le lieu d’une compétition d’apnée entre Jacques Mayol (joué par Jean-Marc Barr) qui descend à 120 mètres, et Enzo Molinari (Jean Reno) dans le filmLe Grand Bleu deLuc Besson en 1988.
La deuxième saison de la série américaineThe White Lotus se déroule principalement à Taormine et a été filmée dans divers endroits de la ville[24].
↑abcdef etgPierre Lévêque, « Les colonies chalcidiennes de la côte orientale »,La Sicile, Presses Universitaires de France, « Nous partons pour », 1989, p. 261-278.[lire en ligne].