
Lescastes sont des divisions des sociétés dusous-continent indien en groupes héréditaires, endogames et hiérarchisés.
Le terme d'origine occidentale« caste », duportugais« casta » (race, pur), peut désigner deux concepts différents mais liés : lesvarnas et lesjatis, qui sont des subdivisions desvarnas. Les castes trouvent leur origine dans l'hindouisme mais touchent toute la société indienne. Certains auteurs considèrent que lacolonisation britannique de l'Inde a joué un rôle majeur dans la rigidité du système des castes.
L'article 15 de laConstitution de l'Inde interdit les discriminations fondées sur les castes ; néanmoins, celles-ci continuent de jouer un rôle majeur dans la société contemporaine. Certaines catégories (Dalits,Adivasis,Other Backward Classes) bénéficient d'une politique de quotas dans la représentation politique, la fonction publique et l'éducation.
Au cours de lapériode védique, et introduisant en cela une modification essentielle par rapport aux sociétésdravidiennes antérieures, les colonisateursaryens constituent une société de classes. Ils vont se distinguer des populations indigènes qu'ils soumettent et considèrent comme inférieures[1]. Ainsi naît la formulation d'une théorie des classes sociales : la théorie des Varna (le motvarna signifiant « couleur » en sanskrit, puis « rang »). La société est répartie en quatre classes :
LesVarnas constituent une première figuration du système des castes[3].
Il faut cependant séparer levarna, qui est une structure symbolique avec la réalité sociologique[2].
Néanmoins, ce nouveau système social est encore loin de s'imposer dans l'ensemble du monde indien et produit tous ses effets exclusivement dans laplaine gangique, le centre et le sud de l'Inde y échappant totalement. De surcroît, la naissance dubouddhisme et le début de son développement condamnent tout système de caste[3]. Aux environs de l'ère chrétienne, lesLois de Manu, traité didactique rédigé par des brahmanes, loin d'être un reflet de la société de l'époque, ne représentent que l'opinion de certains milieux brahmaniques sur la façon dont une société idéale doit être ordonnée. Elles deviendront néanmoins un texte fondamental de la société brahmanique et seront largement diffusées dans une grande partie de l'Inde. C'est l'idéologie des lois de Manu qui met au premier plan la « pureté » du sang ce qui entraîne pour chaque communauté sociale la pratique de l'endogamie[3].
Il est difficile de préciser la chronologie de ce changement profond de société. Les régions du Sud qui ont conservé deslangues dravidiennes sont restées attachées aux anciennes formes sociétales au moins jusqu'auVIIe siècle. Ce n'est que dans la suite du grand mouvement religieux qui voit l'affirmation des cultes deShiva et deVishnou que l'établissement de cette société hiérarchique devient effectif pour l'ensemble de l'Inde mis en évidence par le grand conflit social duXIIe siècle[4].
À partir duXIXe siècle, le gouvernement colonial britannique adopte une série de lois qui s'appliquent aux Indiens en fonction de leur religion et de leur identification à la caste[5],[6],[7]. Ces lois de l'ère coloniale utilisent le terme « tribus », qui inclut les castes dans leur champ d'application. Ledroit colonial français à Pondichéry commence aussi à légiférer sur les castes[8].
Le gouvernement colonial britannique promulgue, par exemple, leCriminal Tribes Act de 1871. Selon cette loi, tous les membres de certaines castes naissent avec des tendances criminelles[9] . Les castes soupçonnées de se rebeller contre l'autorité coloniale et de rechercher l'autonomie de l'Inde, telles que les familles Kallars et les Maravars auparavant régnantes dans le sud de l'Inde, et les castes « déloyales » dans le nord de l'Inde, telles que les Ahirs, lesGurjars et lesJats, ont été qualifiées de « prédatrices et barbares » et ajoutées à la liste des « castes criminelles »[10],[11]. Certaines castes sont ciblées au moyen duCriminal Tribes Act même lorsque leurs membres n'ont commis aucune violence, parce que leurs ancêtres sont connus pour s'être rebellés contre les autorités mogholes ou britanniques[12],[13], ou parce qu'elles perturbent les autorités coloniales dans la perception des impôts[14].
Tous les membres enregistrés dans lescastes criminelles par le recensement des castes sont limités dans leurs déplacements[9]. Dans certaines régions de l'Inde coloniale, des enfants sont séparés de leurs parents, détenus dans des colonies pénitentiaires ou mis en quarantaine sans condamnation ni procédure régulière[15]. La notion de criminels héréditaires est conforme aux stéréotypes desorientalistes et auxthéories raciales dominantes à l'époque coloniale. Son application a pour conséquences le profilage, la division et l'isolement de nombreuses communautés d'hindous en tant que criminelles de naissance[15],[16],[N 1].
SelonFrançois Gautier :« Dans l'Inde ancienne, les castes représentaient un système qui distribuait les fonctions au sein de la société, comme ce fut le cas descorps de métier dans l'Europe duMoyen Âge. Mais le principe sur lequel était basée cette distribution est particulier à l'Inde[18]. » PourGuy Deleury,« l'élément essentiel — et sans doute unique du modèle social hindou — est de poser en principe absolu la reconnaissance par l'ensemble de la société de l'identité culturelle de chacune des communautés qui la composent »[18].
L'indianiste et musicologueAlain Daniélou, dans son ouvrageApproche de l'hindouisme, définit le système des castes en Inde comme un « socialisme corporatif dans une société sans compétition ».

Dans les textes classiques hindous, les personnes et leur rôle dans la société sont décrits au travers de leurvarna (वर्ण (varṇa),« couleur, classe »)[N 2] :
« Au plus haut, lesBrahmanes ou prêtres, au-dessous d’eux lesKshatriyas ou guerriers, puis lesVaishyas, dans l’usage moderne surtout des marchands, enfin lesShudras, des serviteurs ou gens de peu. […] Il faudrait ajouter comme cinquième catégorie lesIntouchables[N 3], qui sont laissés en dehors[19]. »
SelonLouis Dumont, les trois premières castes apparaissent dans les premiers livres duRig-Véda mais les Shudra seulement dans un hymne tardif ; ils pourraient être des aborigènes intégrés dans la société sous forme de servitude[20].
SelonRobert Deliège,« la caste existe depuis des milliers d'années, la littérature en langue sanskrite en fournit la preuve irréfutable »[21]. LeRig-Véda (X, 90, 12) explique que l'homme primordial (Purusha) donne naissance aux quatrevarnas :« Le brahmane fut sa bouche ; le royal (rājanya, équivalent dekṣatriya) a été fait de ses bras ; ce qui est ses cuisses, c'est levaiśya ; de ses pieds leśūdra est né »[22]. Plus tard, les textes duDharmashastra donnent la même origine mythique desvarnas ; lesLois de Manu (I, 88-91) définissent leurs rôles dans la société[22].
Cesvarnas s’apparentent aux fonctions tripartites indo-européennes décrites parGeorges Dumézil[23] :fonction sacerdotale pour les Brahmanes,guerrière pour les Kshatriyas, et productive pour les Vaishyas et Shudras. Mais à cesvarnas, qui existent de manière universelle dans toute l’Inde, se surimposent lesjatis (जाति (jāti), « naissance »), qui correspondent au système des castes qui peuvent être observées sur le terrain[24]. De manière générale, les Indiens, à l’exception notable des Brahmanes, font assez peu référence auxvarnas mais plutôt auxjatis[25]. Ainsi, lorsque l’on fait référence à une caste, c’est généralement d’unejati qu’il est question[N 4].
Les caractéristiques généralement admises du système des castes sont[26] :
DansHomo hierarchicus,Louis Dumont explique notamment que lesmusulmans — bien que par définition exclus du système des castes — jouissent, y compris ceux qui sont situés au bas de l’échelle sociale, d’une situation supérieure à celles des Intouchables. Cela s’explique par le contexte politique : l’Inde a été pendant de longues périodes dominée par des gouvernants musulmans. Mais Dumont note que les musulmans eux-mêmes sont subdivisés en plusieurs groupes. On distingue d’abord« les Ashraf ou nobles, descendants réputés d’immigrants, […] et les gens du commun, dont l’origine indienne est avouée, répartis dans un grand nombre de groupes qui ressemblent beaucoup à des castes ». Chez les Ashraf, s’il n’y a pas de groupes strictement endogames, lesmariages s’organisent de préférence dans un cercle restreint et une union en dehors de ce cercle équivaut à une descente sur l’échelle sociale. Ainsi, sans se conformer aux règles du système des castes, les Ashraf sont en quelque sorte« contaminés ». En ce qui concerne les autres musulmans, il existe trois groupes endogames, comparables aux castes hindoues : les convertis de caste supérieure, des groupes professionnels correspondant à des castes artisanales, et des Dalits[N 3], qui ont conservé leur fonction sociale après leur conversion[29].
La situation est un peu différente chez leschrétiens indiens. Dumont observe que les chrétiens « anciens », qui ont été convertis parsaint Thomas, sont divisés en groupes, qui se révèlent de fait endogames, et que les « chrétiens d’origine intouchable semblent avoir leurs propres églises ». La question des castes s’est aussi posée à l’Église catholique lors des conversions plus récentes, les Indiens issus de castes supérieures n’acceptant pas lesmissionnaires qui se rendaient également dans les maisons des Dalits, ni de fréquenter les mêmes églises que ces derniers. Cette situation a conduit à des adaptations, comme la création d’une séparation au milieu des églises, plus ou moins bien acceptées par la hiérarchie catholique car contraires au principe de l’égalité des croyants[29].
Les chrétiensnon confessionnels, toujours plus nombreux en Inde, se fondent sur l'enseignement de Jésus, uniquement, dont l'essence même est de ne discriminer personne : aimer chacun comme soi-même.Dans les faits, les Intouchables vivent une véritable libération intérieure, perdant l'habitude de se percevoir eux-mêmes comme différents.[réf. souhaitée]
Lebouddhisme, à la différence du christianisme ou de l’islam, est une religion née en Inde et les principaux textes bouddhistes ont été composés à une époque où le système de castes était déjà en place[30]. SiBouddha y critique le système des castes et leur hiérarchie, selon Yuvraj Krishan, il ne faut pas y voir une défense de l'égalité[31].
En effet, dans leMadhura Sutta, Bouddha indique que les quatrevarnas sont égaux et réfute la supériorité des hautes castes sur un plan métaphysique : après la mort, tous renaissent en fonction de leurkarma et pas de leur caste[32]. Il ne s'agit pas pour autant d'un rejet du système : les castes sont reconnues mais pour Bouddha c'est la conduite d'une personne plutôt que sa caste qui détermine si elle est bonne ou mauvaise[33]. Toujours selon Krishan, qui cite leVasala Sutta et leVasetthasutta, le bouddhisme considère que la caste n'est pas déterminée par la naissance mais par lekarma des vies passées : les bouddhistes considèrent les distinctions de castes de la vie présente comme le produit des vies passées et non comme un accident de naissance[34].
Lesikhisme partage avec l'islam et le christianisme le principe de l’égalité des croyants face à Dieu et s’est construit en opposition à l’hindouisme, notamment par le refus des notions de pur et d'impur et l’absence de prêtrise basée sur la caste. Le premiergourou sikh,Nanak, proclame qu’« [il] n’y a pas de caste dans l’autre monde », et dès le cinquième gourou se met en place la pratique du repas commun dans lesgurdwaras (temples sikhs), assurant que tous les fidèles, y compris ceux issus des hautes castes, mangent dans la même assiette. La majorité des convertis au sikhisme est issue de la caste des Jats, l’élite rurale duPendjab, et une minorité de convertis sont des Dalits (Intouchables). Mais, malgré le rejet doctrinaire des castes,« le sikhisme n’a pas conduit à la création d’une communauté égalitaire ou à la fin de la hiérarchie des castes et des discriminations »[T 1], mais plutôt à un système parallèle, avec les Jats comme classe dominante. Ainsi, même si les règles semblent moins strictes que chez les hindous, l’endogamie est pratiquée et il existe encore aujourd’hui desgurdwaras et des lieux de crémation réservés aux Dalits chez les sikhs[35].

Le premier recensement complet de l’Inde a été mené par les Britanniques en1872 et plusieurs auteurs considèrent qu'il a conduit à la création d’une certaine conscience de caste, qui jusqu’alors était plus diffuse et floue.
En effet, à l'époque,« les castes étaient perçues [par les colonisateurs] comme l’essence de la société indienne, le système à travers lequel il était possible de classifier tous les groupes du peuple indigène en fonction de leurs capacités »[T 2], et ce recensement incluait donc des questions sur la nationalité, la race, la tribu, la religion et la caste. Ces classifications sont d'importance dans la vision qu’ont les Britanniques des castes : par exemple, après le recensement de 1901, les Mahtons demandèrent que leur classification soit revue pour qu’ils soient intégrés avec lesRajputs, dont ils suivent les coutumes. Une partie des Mahtons voulaient en effet rejoindre un régiment militaire, ce qui n’était possible que s’ils possédaient le statut de Rajput. Leur demande fut initialement rejetée sur la base du recensement de 1881, qui déclarait que les Mahtons descendaient d’une caste de chasseurs-cueilleurs[36].
Cet exemple démontre que le processus du recensement alimente lui-même le système des castes en le renforçant.Christophe Jaffrelot parle d’un« exercice d’ingénierie sociale »[37] : en voulant énumérer et classifier la population sur la base de leurs propres perceptions de la société indienne, les Britanniques ont dans les faits modifié la société pour qu’elle corresponde à leur vision. Cet exercice a eu pour résultat de rigidifier des contours de la société. Ainsi, en attribuant à chaque groupe ou caste une occupation déterminée et immuable, les Britanniques ont freiné sinon empêché la mobilité sociale qui, comme le décrit Dumont[38], se réalise généralement par le changement d’activité d’une caste ou sous-caste.
Par ailleurs, lorsque lesIndiens furent interrogés sur leur caste, ils donnèrent une variété de réponses qui ne correspondaient pas aux attentes des auteurs du recensement. Apparemment les concepts d’identification ne coïncidaient pas à ceux des Britanniques, et une même question pouvait recevoir différentes réponses en fonction du contexte : secte religieuse, profession, région d’origine, etc.[36]. Cela n’empêchait pas les commissions chargées du recensement d’établir des « listes de préséance » pour chaque province de l’Empire, plaçant systématiquement les Brahmanes au sommet et classant précisément les autres castes en ordre descendant[39]. Cette volonté de classification hiérarchique des colonisateurs a conduit de nombreux groupes à prendre conscience de la place qu’ils occupaient dans la société, comme l’exemple des Mahtons, cherchant à être reclassifiés pour accéder à une carrière militaire, le prouve. Mais il existe de nombreux autres cas de contestations de la part de groupes mal classés[37].
En revanche, le généticienDavid Reich s'est élevé contre l'idée développée notamment par Nicholas B. Dirks[40] selon laquelle le colonialisme anglais aurait joué un rôle important dans le système des castes conduisant à un renforcement de l'endogamie de certains groupes de la société indienne. Les dernières études génétiques provenant de plus de 250 groupes de jati répartis dans toute l'Inde, montrent au contraire que cette endogamie n'a aucun rapport avec le colonialisme anglais, mais découle de l'institution des castes pendant des millénaires. Elle a eu pour conséquence qu'environ un tiers des groupes indiens ont connu des goulots d'étranglement démographiques extrêmement forts et un degré de différenciation génétique entre les groupes de jati indiens vivant côte à côte dans le même village généralement deux à trois fois supérieur à celui entre Européens du Nord et du Sud[41].
La recherche d'une explication du phénomène des castes a dominé la réflexion occidentale lorsqu’elles ont été étudiées pour la première fois[42]. On note trois types principaux de théories explicatives.
Les premières théories proposent une explication volontariste. Ainsi, l’abbé Dubois, qui quitta la France auXVIIIe siècle pour vivre au milieu de la population duMysore, écrivit à propos des castes:
« Une pareille institution était peut-être le seul moyen que la prudence la plus clairvoyante pût inventer pour maintenir la civilisation chez un peuple comme les Indiens. […]
Ils [les législateurs indiens] partirent de ce principe, commun à tous les anciens législateurs, qu’il n’est permis à personne d’être inutile à l’État. »
Les castes seraient une création d’anciens législateurs destinée à diviser le travail de la manière la plus efficace possible. Elles seraient donc l’expression d’une volonté consciente de dirigeants, à laquelle on attache une volonté divine[42].
Le deuxième type de théories nées à la fin duXIXe siècle et au début duXXe siècle rapproche les castes des classes et des institutions sociales connues enOccident. On l’a vu, les castes posaient certains problèmes pour les missionnaires chrétiens, en particulier l’opprobre suscité dans les hautes castes par leur refus du contact avec les basses castes. Afin de faciliter la conversion des hindous de haute caste, certainsJésuites adoptèrent le mode de vie hindou, rejetant toute solidarité avec les missionnaires s’occupant des basses castes et interprétant la caste non pas comme une pratique religieuse mais comme une« forme extrême des distinctions de rang et d’état bien connues en Occident ». Pour le sociologueMax Weber, la caste est comparable aux ordres de laFrance d’Ancien Régime, alors que pour l’anthropologueAlfred Louis Kroeber, elle est comparable à une classe sociale« prenant conscience de soi comme distincte et se refermant sur soi ». D’autres, comme John C. Nesfield, la considèrent comme une forme extrême decorporations de métier[42].
Enfin, le troisième type de théorie avance une motivation raciale : au début duXXe siècle,Émile Senart conçoit la création des castes comme la volonté desenvahisseurs aryens de préserver la pureté de leur race en créant des groupes fermés[42]. La philosophe indienneDivya Dwivedi va plus loin :« Le système des castes était conçu comme une forme d’apartheid racialisé et ritualisé pour assurer l’hégémonie des envahisseurs védiques aryaphones et de leurs descendants sur la majorité des habitants du sous-continent[43] ». Grâce à ce système très rigide,« Les castes supérieures pouvaient ainsi exploiter le travail de ceux-là mêmes qui étaient exclus de la vie collective[43] ».
DansHomo hierarchicus, une étude systématique du système des castes par l'anthropologueLouis Dumont, la principale clé de compréhension du système des castes est la hiérarchie. Pour Dumont« la hiérarchie n’est dans le système [des castes] rien moins que la forme consciente de référence des parties au tout ». Mais il ne s’agit pas d’une hiérarchie de type militaire qui impliquerait une subordination, mais plutôt d’une gradation, d’un« classement des êtres selon leur degré de dignité ».
Ce degré de dignité est avant tout basé sur l’occupation de la caste. Ici intervient la notion de pur/impur : chaque caste est dotée d’une spécialisation professionnelle et le degré relatif de pureté de cette profession détermine la place de la caste qui l’exerce dans la hiérarchie. Cette hiérarchie s’organise entre, à son sommet, leBrahmane, prêtre et érudit, et, au bas de l’échelle, l’Intouchable, chargée des tâches les plus impures. Les autres castes se répartissent entre ces deux extrêmes.
Dumont note deux autres données dans l’organisation de ce système hiérarchique :
Toutefois, cette analyse hiérarchique ne tient pas compte de tous les phénomènes à l'œuvre car, en soi, ce système hiérarchique reposant sur un principe de pur/impur censé correspondre à l’ordre cosmique ne pourrait souffrir aucune contestation : même ceux considérés comme « polluant », et par conséquent relégués tout en bas de l’échelle, souffrant discrimination et ostracisme, ne pourraient qu’accepter leur sort comme le reflet de leur statut impur[44] et le système serait en quelque sorte immobile. Or, il ne l’est pas : comme Dumont le dit lui-même, d’autres facteurs que la hiérarchie, en particulier le pouvoir, interviennent. En effet, en Inde comme ailleurs, le pouvoir n’est pas immuable : il est l’objet d’une lutte, autrefois souvent armée, aujourd’hui principalement politique. Quand le pouvoir passe d’un groupe à un autre, il déplace une ou plusieurs castes dans la hiérarchie et remet donc en cause le système de départ. De même que le pouvoir politique, la richesse joue un rôle important : par exemple, dans le Pendjab ce sont les Jats, caste agricole, qui dominent la société[45].
Les colonisateursbritanniques expliquent d'abord les castes par comparaison avec ce qu’ils connaissent déjà, rejoignant le deuxième type de théories explicatives : pour les colonisateurs provenant d’une société elle-même divisée enclasses, les castes sont une expression de classes sociales reflétant uneorganisation sociale elle aussi fixe et hiérarchisée, posant les Brahmanes au sommet de la société :
« Classe et caste ont entre elles une relation de famille et espèce. La classification générale est par classe, la classification détaillée par caste. La première représente la vision externe de l’organisation sociale, la seconde la vision interne[46]. »
Un tel parallèle ne correspond cependant pas aux caractéristiques des castes : alors qu’une classe sociale est définie uniquement par des facteurs politiques et économiques, une caste est non seulement déterminée par d’autres facteurs, notamment religieux, mais elle est aussi endogame.
Mais les Britanniques percevaient aussi l’Inde comme étant peuplée d’une grande variété de « races » qui auraient été préservées par l’institution de la caste[36]. Si elle rend compte de l’endogamie de la caste, cette interprétation revêt surtout un intérêt pratique du point de vue de l’administrateur : la conception des castes en tant que races, dotées selon la conception de l’époque de caractéristiques propres, permet en effet aux colonisateurs de tenter d’organiser la société indienne en se fondant sur des bases jugées « naturelles » et donc plus efficaces. Ainsi, on peut citer l’exemple du Pendjab utilisé par H. K. Puri[47] : l’armée britannique indienne est réorganisée en 1890 sur la base de « races martiales », en particulier les Jats sikhs ; lePunjab Land Alienation Act de 1901 réserve l’attribution des terres aux « castes agricoles » à l’exclusion des castes les plus basses ; ou encore leCriminal Tribes Act de 1871 qui déclare :
« quand nous parlons de “criminels professionnels”, nous […] voulons dire une tribu dont les ancêtres étaient des criminels depuis des temps immémoriaux, dont les membres sont eux-mêmes destinés par l’usage de la caste à commettre des crimes et dont les descendants violeront la loi[T 3],[36]. »
Pour un individu, l'appartenance à une caste va de pair avec l'application d'un certain nombre de règles qui régentent son rapport avec les individus de sa caste ou d'autres castes. Ces règles sont liées à la notion depureté évoquée plus haut : il s'agit globalement pour une personne de se protéger ou de se laver d'une impureté qui peut être temporaire (associée à un évènement de la vie) ou permanente (liée à l'occupation d'une caste)[48].
Les textes hindous, notamment lesLois de Manu datées environ duIIe siècle av. J.-C.[49], listent les causes d'impureté. La mort, en particulier, est cause d'impureté temporaire pour les parents du défunt ainsi que, par exemple, la naissance pour la mère et le nouveau-né ou lesmenstruations pour une femme. Des rituels de purification sont prescrits pour qui est affecté d'une impureté temporaire : bain, rasage, absorption des produits de la vache, etc.[50].
Un degré de pureté est attaché à une caste en fonction de son occupation. Par exemple, la caste des blanchisseurs, qui lavent notamment les draps après un accouchement ou les menstruations, est relativement impure en raison de l'impureté de son activité[48]. De là découlent de nombreux interdits destinés à éviter qu'une personne ne soit« polluée » par l'impureté d'une personne appartenant à une caste inférieure, mais il n'existe pas forcément de règles universelles : une caste est attachée à une région particulière et les règles qui régissent ses rapports avec les autres castes peuvent être différentes des règles que suivent une caste similaire dans une autre région de l'Inde[51]. Herbert Risley, dans le cadre durecensement effectué par les Britanniques en1901, a notamment listé certains critères dans la perspective d'établir un classement hiérarchique des castes dans chaque région : levarna d'appartenance de la caste en question, si des Brahmanes officient à ses cérémonies religieuses, si la caste pratique lemariage des enfants et interdit le remariage des veuves, si elle est servie par des barbiers, si elle a accès ou non à certains temples, si elle a accès au puits commun, si elle est reléguée dans un quartier distinct, si elle doit s'écarter de la route en croisant une personne d'une caste supérieure, etc.[52]. À l'époque, il observe en particulier que les règles sont beaucoup plus rigides dans leSud de l'Inde que dans le Nord[51].
D'autres règles sociales existent : avec qui une caste peut partager un repas (avec des variantes en fonction du type de nourriture) ou unnarguilé, le régime alimentaire (végétarisme ou non par exemple), l'organisation des mariages, etc.
Traditionnellement, une caste ou un« fragment de caste » (sous-caste ou fragment territorial) peut être dotée d'une gouvernance sous la forme d'une assemblée de caste ou d'unpanchayat. Ce système perdure encore parfois dans le nord de l'Inde (Uttar Pradesh,Haryana,Pendjab) de manière para-légale et parallèle au système despanchayats de village organisé par l'État.
Formé par un groupe de notables ou spécialistes, parfois doté d'unsarpanch et d'autres dignitaires élus ou héréditaires, ce gouvernement agit comme une« autorité plurielle, gardienne de la coutume et de la concorde » à qui on peut faire appel pour arbitrer un conflit ou sanctionner ce qui est contraire à la coutume de la caste. Il peut notamment adopter comme sanction l'exclusion d'une personne de la caste[53]. Ces dernières années, lespanchayats de caste ont été déclarées illégaux par laCour suprême de l'Inde en raison de peines qu'ils infligent — pouvant aller jusqu'aucrime d'honneur — à l'encontre d'individus ne souhaitant pas respecter les règles de la caste pour leur mariage[54].
LesDalits, ouDepressed Classes comme on les appelle officiellement jusqu’en 1935, occupent une place particulière dans la politique coloniale en Inde. À la différence des autres castes, leur cas ne pose pas de problème particulier en termes de classification : destinés par leur naissance même aux métiers les plus « impurs », ils sont exclus des« temples et de tous les autres lieux publics où les autres peuvent craindre leur contact « polluant » » et se situent donc au bas de la hiérarchie sociale[37]. Cependant, c’est autour de la question desDepressed Classes que se mettent en place les premières politiques de quota.
Ambedkar écrit dansThe Untouchables and the Pax Britannica[55] :
« De grands espoirs ont été soulevés parmi les gens desDepressed Classes par l’avènement du règne britannique. D’abord parce qu’il s’agissait d’une démocratie qui, pensaient-ils, croyait dans le principe que chaque homme compte[T 4]. »
En colonisant l'Inde, les Britanniques mettent en place un système d’écoles publiques théoriquement ouvertes à tous, sans considération de castes. Cependant, dès 1854, on constate que l’admission est dans la plupart des cas refusés aux enfants desDepressed Classes, ou, quand ils sont admis, qu’ils sont rejetés par les enseignants et les parents d’élèves[55]. Aussi est-il décidé en 1892 d’établir des écoles spéciales réservées. Les Britanniques créèrent également en 1944 des bourses réservées aux castes les plus basses. À partir de 1934, lorsqu’il fut constaté que« même instruits, les Intouchables ne trouvaient pas d’emploi », un quota d’embauche de 8,5 % fut instauré dans la fonction publique (porté à 12,5 % en 1946). Enfin, dès 1919, des sièges furent réservés auxDepressed Classes dans lesassemblées législatives des provinces et l'assemblée centrale siégeant àNew Delhi[56]. Il faut attendre 1935 pour que la terminologie change, quand lesDepressed Classes sont rebaptiséesScheduled Castes, reconnaissant ainsi que les populations en question sont des« races, castes ou tribus[T 5] » plutôt que des classes sociales[57]. C’est dans ce contexte qu’émergent les premiers leaders dalits, en particulierAmbedkar, qui revendique en 1932 la création d’électorats séparés.
Mais ce qui apparaît clairement, c'est qu'aucune des mesures évoquées n’a été susceptible d’améliorer durablement le sort des Dalits. Si les écoles réservées permettent de faire progresser légèrement le taux d’alphabétisation dans cette population, l'impact de la politique reste très limité[58]. D’autant plus que certaines décisions sont en contradiction avec la politique générale : si des postes sont réservés dans la fonction publique à partir de 1934, la décision prise en 1890 d’organiser l’armée sur la base des castes et d’exclure du recrutement les Intouchables n’est pas remise en cause, alors que« le service militaire était le seul service dans lequel il était possible pour les Intouchables de gagner leur vie et d’avoir une carrière »[55]. L'administration britannique ne manifeste en effet pas de volonté de transformation sociale. Bien au contraire, confronté à plusieurs reprises à divers cas de discriminations, le gouvernement colonial déclare que les « désavantages » affectant une partie de la population ne sont pas de son fait, qu'elles existaient avant la colonisation, et qu’il ne peut donc pas agir sans que les mentalités et les attitudes des Indiens évoluent d’abord[55].
La question des castes en général n’a pas vraiment été au cœur des préoccupations de la pensée politique indienne avant l’Indépendance, même si on note quelques exemples de prise de conscience poussée par le recensement britannique. Par exemple en 1931, un pamphlet distribué àLahore invite les Indiens à répondre, entre autres, « néant » à la question sur la caste. Le groupe distribuant ce pamphlet avait de toute évidence un but politique, mais le fait de proposer une telle réponse laisse penser qu’elle est envisageable pour les Indiens, et que donc ils n’accorderaient pas à la caste une importance particulière en termes d’identification[36].
La question se pose différemment pour les Dalits. Les traitements dont ils sont l’objet en raison de leur « impureté » les isolent du reste de la population et conduisirent les Britanniques à adopter une série de politiques en leur faveur. Émerge alors une pensée politique concrétisée par l’émergence de leaders dalits, au premier rang desquelsBhimrao Ramji Ambedkar.

Né en 1891 à Mahu (aujourd’huiDr Ambedkar Nagar, dans leMadhya Pradesh) dans la caste dalite des Mahars,Bhimrao Ramji Ambedkar a étudié à l’université de Bombay, l’université Columbia auxÉtats-Unis puis àLondres, avant de rentrer en Inde en 1923. Il s’est impliqué dans la lutte des Dalits pour avoir accès aux temples hindous ou le droit de puiser l’eau dans les mêmes puits que les autres hindous. Il a participé, en tant que représentant des Intouchables, aux troisconférences de la Table ronde à Londres. En 1947, il est invité par Nehru à devenir le premier ministre de la Justice du gouvernement de l’Inde indépendante, avant d’être élu à la présidence du comité de rédaction de laConstitution de la République indienne.
Durant toutes ces années, Ambedkar dénonce le sort fait aux Dalits et développe une critique très vigoureuse du système des castes. En cela, il se différencie très nettement de la vision britannique : pour lui, les Intouchables ne sont pas une classe défavorisée, mais une communauté opprimée.
Il développe ainsi une critique radicale de l'hindouisme. DansThe Untouchables and the Pax Britannica[55],Mr Gandhi and the Emancipation of the Untouchables[59] ouWhat Congress and Gandhi have done to the Untouchables[60], Ambedkar se situe dans une démarche polémique de dénonciation de la situation des Dalits dans laquelle il insiste, en se servant d’exemples, sur les discriminations, exactions ou atrocités commises par des hindous de castes supérieures. Mais Ambedkar ne se contente pas d’une critique sociale : pour lui, l’origine du mal se situe dans l’existence du système des castes. Or ce système trouvant sa source dans la religion, c’est l’hindouisme même qu’il faut remettre en cause :
« [Il] doit être reconnu que les hindous respectent les castes non pas parce qu’ils sont inhumains ou bornés. Ils respectent les castes car ils sont profondément religieux. Les gens n'ont pas tort de respecter les castes. À mon avis, c’est leur religion qui a tort[T 6],[61]. »
Ambedkar invite donc à rejeter les enseignements et l'autorité des textes hindous, qui imposent selon lui une « religion de règles », pour les remplacer par une « religion de principes »[61]. Ainsi, il déclare « Je ne mourrai pas hindou »[62] et finit par se convertir aubouddhisme en 1956.
Cependant, si pour Ambedkar les Dalits ne trouveront de véritable solution que par le rejet de l'hindouisme, il situe sa lutte sur le terrain politique : pour lui, la lutte pour la liberté que constitue lemouvement pour l'indépendance doit non seulement être une réforme des institutions politiques, mais également une refonte des institutions sociales. Ambedkar considère qu'une réforme sociale se met en place par la loi. Ainsi, lors de la Conférence de la Table ronde de 1930, il soumet un « Plan de garanties politiques pour la protection desDepressed Classes dans la future Constitution de l’Inde autonome »[60]. Ce plan a pour but de permettre l'intégration des Dalits à la société indienne, c’est-à-dire de supprimer de fait l’intouchabilité, et de garantir cette suppression par la loi. Le plan comprend huit conditions et Ambedkar précise que seul leur respect lui permettra, en tant que représentant desDepressed Classes, de consentir à l’autonomie politique de l’Inde. Si le leader dalit pose des « conditions », c’est qu’il considère qu’une Inde politiquement autonome sera soumise au règne de la majorité hindoue. Ainsi, il ne veut pas de l’autonomie ou de l’indépendance si elle se traduit par le remplacement pour les Dalits d’une oppression par une autre (en l’occurrence des Britanniques par les hindous) et il conçoit ici encore les Dalits comme étant une communauté entièrement séparée des hindous et nécessitant donc une protection particulière. Ce postulat de la séparation de fait entre hindous et Dalits est d’ailleurs clairement exprimé par Ambedkar :
« Un Intouchable peut-il être considéré comme faisant partie de la société hindoue ? Y a-t-il un quelconque lien humain qui les lie au reste des hindous ? Il n’y en a aucun. Il n’y a pas deconnubium[N 5]. Il n’ y a pas de commensalité. Il n’y a même pas le droit de toucher ou encore moins de s’associer. Au contraire, le simple contact physique est source de pollution pour un hindou. L’entière tradition des hindous est de considérer l’Intouchable comme un élément séparé et d’insister là-dessus comme un fait avéré[T 7],[60]. »

À l'inverse d'Ambedkar,Mohandas Karamchand Gandhi ne remet pas en cause l’organisation en castes de la société indienne. Au contraire, il est « convaincu de la perfection organiciste et cosmique de l’ordre quadripartite des castes hindoues »[63]. Mais il n’est pas non plus insensible au sort des Dalits. En 1920 Gandhi écrit qu’il y a trois possibilités d’action pour ce qu’il appelle alors lesPanchamas : l’alliance avec les Britanniques qui selon lui ferait d’eux leurs « esclaves », le rejet de l’hindouisme qu’il refuse car « l’intouchabilité ne fait pas partie de l’hindouisme [mais] est plutôt une excroissance à retirer par tous les moyens », et la non coopération avec les autres hindous, impossible pour lui car nécessitant une organisation dont ils ne disposent pas[60]. Pour Gandhi, la solution est donc la suivante :
« La meilleure méthode est donc pour les Panchamas de se joindre au grand mouvement national avançant vers le rejet de l’esclavage du Gouvernement actuel. […] La non coopération contre ce gouvernement malfaisant présuppose la coopération entre les différentes sections formant la Nation indienne. […]
La non coopération contre le gouvernement signifie la coopération entre les gouvernés et si les hindous ne suppriment pas le péché de l’intouchabilité, il n’y aura pas deswaraj, ni dans un an ni dans cent ans. Leswaraj n’est pas atteignable sans la suppression des péchés de l’intouchabilité et sans l’unité entre hindous et musulmans[T 8],[60]. »
Lors de la Conférence de la Table ronde de 1931 chargée de préparer la future Constitution de l’Inde britannique, la principale question est celle de la représentation des communautés. En particulier, la délégation duCongrès emmenée par Gandhi insiste sur l’unité de la nation indienne et ne parvient pas à trouver d’accord avec laLigue musulmane et Ambedkar sur la représentation des musulmans et desDepressed Classes. Ambedkar propose en particulier, dans la logique de sa vision de communautés séparées, que comme les musulmans, lesDepressed Classes forment un électorat séparé du reste des hindous, capable d’élire ses propres représentants dans les législatures provinciales et centrale. Comme le raconte Ambedkar dans son récit de 1945, cette proposition est vigoureusement combattue par Gandhi au nom de l’unité de la communauté hindoue :
« Les électorats séparés pour les « Intouchables » les condamneront à l’esclavage pour toujours. Les musulmans ne cesseront jamais d’être musulmans en ayant des électorats séparés. Voulez-vous que les « Intouchables » restent « intouchables » à jamais ? Les électorats séparés perpétueraient le stigmate. […] Avec le suffrage universel, vous donnez aux « Intouchables » une sécurité complète. Même les hindous orthodoxes auraient à les approcher pour voter[T 9],[60]. »
En l’absence d’accord entre les représentants présents à la Conférence, le gouvernement britannique rend en août 1932 un arbitrage accordant aux communautés, y compris lesDepressed Classes, des électorats séparés. Gandhi, en recourant à lagrève de la faim, oblige alors Ambedkar à accepter une solution de compromis : lePacte de Poona. Selon les termes du pacte, lesDepressed Classes ne disposent plus d’un électorat séparé mais voient un certain nombre de circonscriptions hindoues réservées à des candidats issus de leurs rangs[64]. Sont ainsi jetées les bases du système qui perdure aujourd’hui : la crainte de voir les Dalits séparés du reste des hindous est écartée, puisque tous votent ensemble, et la réservation des circonscriptions permet d’assurer une représentation minimale des Dalits au sein des assemblées.
La conception des castes et les politiques mises en œuvre ne varient que très peu entre les dernières années de colonisation et les premières années qui suivent l'indépendance.
La présidence du comité de rédaction de laConstitution est confiée à Ambedkar : la loi fondamentale de la nouvelle république conserve ainsi les dispositifs précédents, adoptés par les Britanniques en concertation avec les leaders indépendantistes indiens et basés sur la représentation desScheduled Castes dans les organes politiques et la fonction publique, avec quasiment le même dispositif de réservations que celui négocié à Poona.
La mesure la plus emblématique de la Constitution est inscrite dans son article 17 :
« L'« intouchabilité » est abolie et sa pratique dans toutes ses formes est interdite. L'application de toute incapacité trouvant sa source dans l'« intouchabilité » sera un délit punissable selon la loi[T 10],[65]. »
La Constitution se garde cependant d’abolir le système des castes dans son ensemble. Elle se contente d’interdire les discriminations :
« (1) L'État ne fera aucune discrimination à l’encontre d’un citoyen sur la base de la religion, de la race, de la caste, du sexe, du lieu de naissance ou d’aucune de ces raisons
(2) Aucun citoyen ne sera, sur la base de la religion, de la race, de la caste, du sexe, du lieu de naissance ou d’aucune de ces raisons, sujet à une incapacité, responsabilité, restriction ou condition par rapport à :
(a) l'accès aux magasins, restaurants publics, hôtels et lieux de divertissement public ; ou
(b) l'usage des puits, réservoirs, bains publics, routes et lieux publics entièrement ou partiellement entretenus par les fonds de l'État ou dédiés à l'usage du grand public[T 11],[66]. »
Le principe des réservations est quant à lui inscrit dans le titre XVI de la Constitution sous le titre « Dispositions particulières relatives à certaines classes ». Comme dans le Pacte de Poona, la Constitution dispose qu’un certain nombre de sièges seront réservés dans laLok Sabha et lesassemblées législatives des États[67]. Le système en vigueur avant l'indépendance est donc maintenu avec quelques différences : les réservations sont étendues auxpopulations tribales, lesScheduled Tribes, et un système de proportionnalité est instauré. Ainsi en 1951, 5 % des sièges sont réservés auScheduled Tribes (st) et 15 % auxScheduled Castes (sc), en fonction de la représentation démographique des deux catégories[64]. Cependant, dans ce même titre XVI il est indiqué :
« Nonobstant quoi que ce soit dans ce chapitre, les dispositions de la présente Constitution relative à la réservation de sièges pour lesScheduled Castes et lesScheduled Tribes dans la Chambre du peuple et les Assemblées législatives des États […] cesseront d’avoir effet à l’expiration d'un délai de vingt ans après l'entrée en vigueur de la présente Constitution[T 12],[68]. »
Ainsi, dans l’esprit des rédacteurs de la Constitution, ce dispositif de réservations devait être transitoire. L'histoire montre qu’il n’en a rien été, et à partir de 1970 puis tous les dix ans, la fin des réservations a été sans cesse repoussée.
Enfin, le titre XVI prévoit dans l’article 340 la nomination d’une commission chargée d’examiner« la condition des classes arriérées sur le plan social et éducatif »[T 13] et de faire des recommandations pour améliorer cette condition. Cet article constitue l’une des premières reconnaissances de l’existence de populations défavorisées en dehors dessc/st et de la possibilité d’une politique catégorielle en leur faveur.
Si les politiques en faveur des Dalits ont été mises en place extrêmement tôt, il en va différemment pour les autres basses castes. L’expressionbackward classes apparaît pour la première fois en 1870 : à l'époque elle désigne non seulement les Dalits mais également les classes appartenant auvarna desShudras. Les Shudras sont partout majoritaires en Inde, mais ils englobent une multitude dejatis, certaines considérées comme très impures, bien que non intouchables, d’autres exerçant une domination locale. Les conséquences de l’intouchabilité font qu’à partir de 1925 lesDepressed Classes sont catégorisées à part pour faire l’objet d’une politique spécifique[69]. La question des pauvres non intouchables ne ressurgit vraiment qu’après l’indépendance. On les appelle alors « autres classes arriérées »,Other Backward Classes (obc). L’utilisation du mot « classe » reflète à la fois l’influencesocialiste — l’important ce sont les classes sociales – etgandhienne – reconnaître la caste divise la société[70]. Toutefois, quand une premièreBackward Classes Commission est constituée en 1953 sous la présidence de Kaka Kelalkar, elle établit quatre critères permettant de définir le retard social (un statut social dégradé, un manque général d’éducation, une sous-représentation dans la fonction publique, une sous-représentation dans les secteurs du commerce et de l’industrie), et conclut que ces critères sont liés à un « même dénominateur commun » : la caste[69]. La commission Kelalkar établit ainsi la première liste desobc, regroupant 2 399 castes représentant 32 % de la population, et elle formule un lien direct entre la caste et le statut socio-économique d’une communauté. Le gouvernement de l'époque répond cependant que les efforts de développement effaceraient« ces lignes de clivage social, alors que la classification de ces castes comme arriérées [risquerait] de maintenir, et même de perpétuer, les distinctions de caste »[70]. Dans les années qui suivent, les tribunaux indiens reprennent cette ligne et invalident les quotas pour les basses castes autres que les Dalits[71].
Il faut attendre lesannées 1970 pour que cette conception des basses castes évolue. Après la victoire duJanata Party face auxCongrès en1977, le nouveau gouvernement met en place une deuxième commission nationale sur lesbackward classes, la commission Mandal. La commission rend son rapport en1980, qui présente un tournant majeur dans la conception des basses castes, en considérant que :
« La caste est aussi une classe de citoyens, et si une caste dans son ensemble souffre d’un retard en termes sociaux et éducatifs, des quotas peuvent être introduits en sa faveur[72]. »
Elle recommande de créer un quota de 27 % de cesOther Backward Classes (obc) pour les embauches dans lafonction publique, quota qui s'ajoute à ceux desScheduled Tribes etScheduled Castes, en respectant la décision de laCour suprême de ne pas avoir plus de 50 % des postes soumis à un quota. À partir de l'examen des castes à l'aide d'un système de points mesurant le retard social (considération sociale par les autres classes ou castes, travail manuel, âge moyen lors du mariage, participation des femmes au travail), le retard éducatif (scolarisation, échec scolaire) et le retard économique (patrimoine de la famille, habitation, accès à l’eau potable, endettement), le rapport Mandal établit une liste de 3 743 castes, représentant 52 % de la population.
Toutefois, on observe que les critères retenus ne sont pas strictement économiques et aboutissent à faire bénéficier de quotas des castes, notamment agricoles, qui en réalité dominent socialement les autres castes de leur région[73]. Cela s'explique par la volonté affichée de la commission Mandal de donner à ces castes« le sentiment de participer à la gouvernance [du] pays[72] » afin de leur donner confiance dans ce système, et même de « [les] mobiliser politiquement »[74].
Le rapport Mandal est très critiqué à sa publication. LeCongrès, notamment, refuse de constater la réalité de la sur-représentation des hautes castes dans le monde politique[75] et critique le fait que les critères retenus pour la définition desobc ne permettent pas de cibler les plus pauvres[76].
Il faut attendre un nouveau jugement de la Cour suprême en 1992, reconnaissant qu'« une caste peut être une classe en Inde, et c’est même très souvent le cas[77] » pour que le rapport Mandal soit mis en œuvre. Un quota de 27 % des postes de la fonction publique est alors réservé aux « Socially and Educationally Backward Classes » et une Commission nationale pour les classes arriérées (National Commission for Backward Classes,ncbc), permanente, est chargée « d’examiner les demandes d’inclusion de toute classe de citoyens aux listes comme classe arriérée et de recevoir les plaintes pour la sur-inclusion ou la sous-inclusion de toute classe arriérée dans de telles listes »[78]. Dans le même temps, des quotas réservés auxobc — en plus des réservations pour lessc/st — sont mis en place dans lespanchayats puis, en2005, le gouvernement décide d’étendre le quota desobc de 27% à l’admission dans les institutions d’enseignement supérieur gérées par le gouvernement central.
En 1993, la Cour suprême a toutefois prescrit l’exclusion des quotas de la « couche de crème » (creamy layer), c’est-à-dire des « personnes ou sections socialement avancées parmi lesobc »[79].
L'émergence de la question desOther Backward Classes dans le débat public arrive dans un contexte marqué, d'une part, par de fortes inégalités économiques et sociales et, d'autre part, par des réformes politiques (réforme agraire notamment) qui bousculent l’ordre social et font de certaines castes considérées autrefois comme basses de par leur occupation, des castes dominantes économiquement, aboutissant à ce que les groupes qui dominent une région se trouvent confrontés aux hautes castes qui continuent de constituer l’élite politique[80]. Alors que la domination politique duCongrès national indien s'effrite, la création desobc comme « catégorie politique reposant sur la caste » permet dans un paysage politique changeant de mobiliser rapidement un grand nombre d'électeurs[81]. La revendication de quotas pour lesobc devient l’argument permettant la constitution d’une coalition de castes afin d’accéder au pouvoir.
Selon Max-Jean Zins, la montée en puissance desobc sur le plan économique est ainsi directement liée à l'éparpillement des votes entre différents petits partis. Alors que précédemment le Congrès parvenait à « capter » les leaders des castes, en particulier dalits, qui pourraient mettre en danger sa prééminence, en leur proposant des responsabilités politiques[82], à partir desannées 1970 et1980 lesobc« [entendent défendre eux-mêmes leurs intérêts et leur propre vision du monde »[83]. Mécaniquement, les partis politiques s’adaptent à cette volonté de représentation communautaire, car ils ont tout intérêt à baser leur plate-forme politique sur la défense des intérêts communautaires, voire à tenter de créer eux-mêmes un sentiment d’appartenance, dans la mesure où cela leur permet d’engranger les votes de communautés entières (« votebank »). Ce phénomène est par exemple particulièrement marqué dans l’État de l’Uttar Pradesh, où le Congrès a été électoralement marginalisé par lebjp et deux partis régionaux, leBahujan Samaj Party et leSamajwadi Party, tous trois formulant leurs plates-formes politiques en termes d’identités[84], sur lesquelles d’ailleurs repose principalement leur succès électoraux. Selon laNational Election Study effectuée pour lesélections à laLok Sabha de 2009, seulement 12 % des électeurs dubsp ont soutenu ce parti parce qu’ils pensaient que son programme était bon alors qu’un quart l’ont fait pour représenter leur communauté et 5 % parce qu’ils pensaient bénéficier de la victoire du parti[85].
Selon Gilles Verniers, chercheur au Centre for policy research deNew Delhi et professeur invité à l’Amherst College, auxÉtats-Unis, « Depuis l’arrivée deModi, leBJP veut toucher les basses castes. Il a fait le pari de l’inclusion. Mais si on regarde le profil des électeurs en 2019, les hautes castes restent surreprésentées. A peu près 80% des hautes castes ont voté pour le BJP il y a cinq ans. Il y a donc un écart entre l’argument de l’inclusion et la réalité des chiffres. »[86]

Bien loin de l’objectif d’une société sans caste, encore rappelé parRajiv Gandhi dans son discours de 1990, les castes sont une réalité dans l’Inde contemporaine[76]. Leurs effets sont cependant difficiles à mesurer car de 1951 à 2011, la question de la caste a disparu du recensement décennal, seule restant la question de l’appartenance auxScheduled Castes ouScheduled Tribes.
Cependant, les chiffres de laNational Sample Survey Organisation, qui intègrent la catégorie desOther Backward Classes,« attestent clairement de la persistance des inégalités de castes dans l’Inde contemporaine »[87]. En effet, les basses castes (sc,st etobc) sont sur-représentées dans les catégories les plus pauvres. Dans les campagnes, ils représentent 83 % de la population vivant sous leseuil de pauvreté alors qu’ils ne sont que 69 % de la population rurale totale. Le différentiel est encore plus grand en ville, où ces chiffres s’établissent à 67 et 48 % respectivement. Les inégalités frappent en premier lieu les Dalits, puisque 36 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté en milieu rural, contre moins de 12 % pour les hautes castes et, là encore, cette différence s’accentue en milieu urbain où 38 % dessc vivent sous le seuil de pauvreté contre moins de 10 % des hautes castes. Lesobc sont globalement mieux lotis dans la mesure où si la majorité d’entre eux sont considérés « très pauvres » ou « pauvres », ils sont plus équitablement répartis entre les différentes catégories, compte tenu du fait que la définition retenue pour lesobc par le rapport Mandal rend cette catégorie très hétérogène.
Ces inégalités de richesses se retrouvent dans le type d'emploi occupé. Ainsi, les hommes appartenant auxScheduled Castes ouScheduled Tribes ont bien plus de chance d’être des travailleurs irréguliers (47 % d’entre eux) et ceux appartenant auxobc sont plus souvent travailleurs indépendants (41 %). À l’autre bout de l’échelle, 44 % des employeurs et 43 % des hommes bénéficiant d’un salaire régulier sont des hindous de hautes castes. Ainsi, non seulement les basses castes disposent globalement d’un revenu plus faible, elles ont également des emplois plus précaires que les autres. C’est particulièrement frappant en ce qui concerne les Dalits dans la mesure où le type d’emploi qu’ils occupent majoritairement (travailleurs irréguliers et travailleurs indépendants) laisse penser qu’ils exercent toujours les activités traditionnelles liées à l’intouchabilité de leur caste[88].
Au-delà des inégalités économiques, les violences envers les Dalits existent toujours et ont conduit le gouvernement à faire adopter leScheduled Castes and Scheduled Tribes (Prevention of Atrocities) Act en 1989. Cette loi contraint lesÉtats à désigner des tribunaux spéciaux pour traiter des crimes commis au nom de l’intouchabilité et oblige legouvernement central à leur fournir une assistance financière. Ainsi pour la période de 2007 à 2008, 358 millions deroupies ont été versées aux États et 32 407 cas d’atrocités ont été enregistrés[89].
Des centaines de milliers d'Indiens appartenant aux basses castes sont chargés de nettoyer le plus souvent sans aucune protection les tuyaux souterrains, les égouts et les fosses septiques. L'usage du nettoyage manuel tel qu'il est pratiqué est théoriquement interdit par la loi depuis 2013, mais celle-ci est difficile à appliquer, la pratique ayant souvent lieu via des sous-traitants. Des accidents mortels surviennent régulièrement[90].
Les réservations, c’est-à-dire des quotas de sièges ou de postes réservés à certaines castes, concernent trois secteurs :
Le nombre de circonscriptions réservées auxIntouchables etAdivasis (SC/ST) est calculé en fonction de leur part respective dans la population. Par exemple, dans laLok Sabha élue en 2009, sur 545 circonscriptions, 79 sont réservées pour des candidats issus dessc et 47 pour des candidats issus desst, soit respectivement 16 % et 9 % correspondant à la part dessc etst dans la population totale. Des dispositifs similaires existent au niveau local et dans chaqueÉtat. Ces réservations en faveur des Dalits et des Adivasis visent à garantir à ces populations une représentation correspondant à leur poids démographique car les discriminations dont elles sont l’objet, liées notamment à l’intouchabilité, laissent supposer qu’elles seraient autrement exclues. Mais à la différence des revendications d’Ambedkar lors des Conférences de la Table ronde, il ne s’est jamais agi pour les Dalits d’élire leurs propres représentants dans les différentes assemblées : dans la quasi-totalité des circonscriptions, les Dalits (ou les Adivasis) forment une minorité de la population.Christophe Jaffrelot note qu’en 1961, la majorité des circonscriptions réservées comptaient entre 20 % et 30 % de Dalits et que seulement 3 en comptaient plus de 40 %[91]. Dès lors, les candidats, bien qu’issus de la communauté dalite, doivent en appeler à la population générale lors des campagnes électorales. Ils n’ont donc pas de raison de défendre les intérêts spécifiques des Dalits s’ils espèrent être élus. Par ailleurs, même les élus dalits des circonscriptions réservées ne peuvent se prétendre représentants des Dalits dans leur ensemble puisque 75 % des membres desScheduled Castes vivent dans des circonscriptions non réservées et sont donc représentés à laLok Sabha par des élus généralement issus de castes supérieures[82].
Un système similaire existe au niveau local mais certains États ont adopté des dispositifs supplémentaires. Ainsi, auBengale-Occidental, non seulement des sièges sont réservés au sein desgram panchayats, mais une réservation existe également au niveau du chef de village (les villages dont le poste de chef de village est réservé à un membre dessc/st sont déterminés par un système de rotation à chaque élection). Une étude montre que dans les villages dont le chef est issu dessc oust, les foyers dalits ou adivasis bénéficient plus qu’ailleurs des programmes gouvernementaux. Mais l’aspect clientéliste de ces affectations d’aides est également présent, puisque l'étude note que la présence aux meetings politiques est fortement corrélée à la réception d’aides par les participants[92].
En ce qui concerne lesOther Backward Classes, ceux-ci ne bénéficient généralement pas de réservations dans les assemblées législatives. Cependant, l’émergence de la question desobc dans le débat public a eu des effets certains sur leur représentation. En effet, lesobc représentant presque partout la majorité de la population, les partis politiques ont adapté leurs discours afin de répondre à leurs revendications. Mais ce faisant, ils ont aussi présenté plus de candidats issus de ces communautés :
« Ces formations […] donnèrent leur investiture à des candidats de basses castes en plus grand nombre à partir de 1991, et ce avec un succès croissant car lesobc […] votaient désormais pour les leurs […][77] »
Ainsi, la part desobc parmi les députés s’est accrue : en Inde du Nord, ils étaient 25 % en 1996 contre seulement 11 % en 1984. Dans le même temps, la proportion des élus de hautes castes passe de 47 % à 37 %[77].
La politique de quotas dans la fonction publique est introduite en 1934 par lesBritanniques car, plusieurs années après la création d’écoles réservées, il apparaît que les membres desDepressed Classes, même instruits, ne parviennent pas à trouver d’emplois. Une réservation de 8,5 % des postes vacants de la fonction publique est donc instaurée, chiffre porté à 12,5 % en 1946 pour être proportionnel à la part des Dalits dans la population. À ces réservations furent ajoutées celles desScheduled Tribes au moment de l’Indépendance puis, à partir de 1992, un quota de 27 % pour lesobc. Signalons également qu’un certain nombre d’États princiers, dont les souverains sont issus de castesshudras, ont tenté de lutter contre l’influence desBrahmanes dans leurs administrations en instaurant des quotas pour lesbackward classes[93].
Parmi les effets de telles réservations, il était attendu qu'en offrant aux Dalits un débouché dans l’administration, il deviendrait possible de les extraire de leurs activités traditionnelles associées à leur caractère « polluant » et donc théoriquement d’atténuer les effets de l’intouchabilité. Dans les faits c'est difficilement le cas, car lorsque l’on regarde la proportion desScheduled Castes dans l’administration indienne, on observe que ceux-ci sont sur-représentés dans la catégorie inférieure des fonctionnaires, entre 17 % et 20 % des effectifs suivant les années, et que leur proportion n’augmente que très lentement dans les autres catégories. Dans la catégorie supérieure, leur présence reste très marginale, passant péniblement de 0,53 % en 1953 à 8,23 % en 1987[94]. Ainsi, les quotas desc/st ne sont remplis que pour les basses catégories, c’est-à-dire celles s’occupant principalement du nettoyage des lieux publics[95]. Les Dalits continuent d’exercer dans la fonction publique les occupations qu’ils exercent traditionnellement, même s'il ne faut pas sous-estimer les avantages offerts par le statut de fonctionnaire dans un pays où moins de 10 % de la force de travail est occupée dans le « secteur organisé »[96]. Une étude de 2007 a démontré que les réservations ont augmenté la représentation desScheduled Castes et desScheduled Tribes dans l’emploi salarié d’au moins 5 %[97].
En ce qui concerne lesobc, des études effectuées dans les années 1980 montrent qu'ils sont nettement sous-représentées parmi les hauts fonctionnaires : entre 5 % et 12,5 %, soit pour l’hypothèse haute le tiers seulement de la population estimée desShudras. Mais malgré la mise en place des réservations pour lesobc à partir de 1992, il est difficile depuis de trouver de la documentation établissant leur proportion dans l’administration, car il semblerait que les ministères soient réticents à fournir les données nécessaires[98].
Une étude de C.P. Chauhan[99] compare la part dessc,st etobc dans la population et parmi les élèves des différents niveaux d’éducation.
En ce qui concerne lessc/st tout d’abord, les chiffres montrent qu’ils ont toujours eu un taux d’alphabétisation inférieur au reste de la population. Les taux d’alphabétisation pour la population générale étaient de 16,7 % en 1951 et 64,4 % en 2001 (+286 %), pour lesScheduled Castes, ces taux s’établissent à 8 % en 1951 et 54,3 % en 2001 (+578 %), et pour lesScheduled Tribes ils sont de 5 % et 46,3 % (+826 %). Ces chiffres montrent que malgré la différence, l’alphabétisation a progressé plus rapidement parmi lessc que dans le reste de la population. Ces bons résultats sont à mettre en lien avec le taux de scolarisation des enfants issus dessc/st au niveau primaire. En effet, dans les écoles élémentaires ceux-ci sont présents dans la même proportion que leur population, ce qui dénote un taux de scolarisation satisfaisant à ce niveau. En revanche, à partir du niveau secondaire, la part dessc/st se réduit notamment parce que l’échec scolaire est beaucoup plus important pour ces élèves que pour les élèves de plus hautes castes. La situation est encore plus critique dans l’enseignement supérieur, où lesScheduled Castes ne représentent que 9,9 % des inscrits, et lesScheduled Tribes 3,7 %.
Concernant lesobc, la situation est plus difficile à évaluer car il n’existe pas de statistiques officielles concernant leur population. Une étude démontre cependant que la proportion desobc s’établirait à 25,5 % parmi les hommes étudiant dans l’enseignement supérieur[100]. Ce chiffre est très proche du quota de 27 % mis en place en 2006 par le gouvernement central dans les établissements qu’il gère.
En 2018, une large étude génétique portant sur la formation génomique de l'Asie du Sud et centrale constate que certains groupes se démarquent du modèle général, chacun d'entre eux présentant un mauvais ajustement et des niveaux d'ascendance steppique significativement plus élevés que la moyenne. Les signes les plus marqués de l'ascendance steppique élevée étaient ceux de deux groupes traditionnellement sacerdotaux, censés être les gardiens des textes écrits ensanscrit.
Selon les chercheurs de cette étude : « Une explication possible est que l'afflux d'ascendance steppique en Asie du Sud au milieu duIIe millénaire avant notre ère a créé une méta-population de groupes ayant des proportions différentes d'ascendance steppique, un groupe ayant relativement plus d'ascendance steppique dans la propagation de laculture védique précoce. En raison des règles strictes en matière d'endogamie en Asie du Sud, qui ont gardé certains groupes isolés de leurs voisins pendant des milliers d'années, une partie de cette infrastructure au sein de la population indienne persiste encore… »[101]
« " [British] amateur ethnographers believed that Indian castes, because of their strictures against intermarriage, represented pure racial types, and they concocted the notion ofracially inferior criminal castes or 'criminal tribes', inbred ethnic groups predisposed to criminal behavior by both cultural tradition and hereditary disposition" »
« " In 1911, the entireDharala [a Rajput caste] population of nearly 250,000 individuals in Kheda district was declared a criminal tribe under Act IIII of 1911, the Criminal Tribes Act." »
« "[The] criminal tribes are destined by the usage ofcaste to commit crime and whose dependents will be offenders against the law, until the whole tribe is exterminated or accounted for..." »
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