Unesorcière, oumagicienne, est une femme qui pratique lasorcellerie et lamagie. Dans le monde occidental, la sorcière est longuement associée à une symbolique négative, au pouvoir de voler sur unbalai, à sa fréquentation desabbats, et à lachasse aux sorcières. Malgré les difficultés consistant à chiffrer les femmes victimes des chasses aux sorcières, les estimations sont de cent dix milleprocès en sorcellerie aboutissant à soixante mille condamnations à mort, depuis la fin duMoyen Âge jusqu'au début de l'époque moderne[1].
Sa figure est réhabilitée durant les années 1970, à travers lesmouvements féministes[2]. La sorcière est un personnage récurrent dans l'imaginaire contemporain, à travers lescontes,romans,films etmasques des fêtes populaires. Son pendant masculin, lesorcier, ou magicien a une symbolique différente.
Le motsorcière, féminin, remonte aulatin populaire *sortiarius, « diseur de sorts », dérivé desors (gén.sortis), désignant primitivement un procédé dedivination, puis « destinée, sort ». Les noms de la sorcière enibéro-roman tels que le portugaisbruxa, espagnolbruja ou catalanbruixa ainsi que l’occitanbruèissa, proviendraient d’un hispano-celtique *bruxtia, attesté d’ailleurs sous la forme debrixtía « sort » sur leplomb de Larzac[3]. On rapproche ce dernier duvieil irlandaisbricht « formule magique, incantation » et duvieux bretonbrith « magie ». Le motanglaiswitch est undéverbatif duvieil anglaiswiccian « jeter un sort, pratiquer la sorcellerie », comparable aubas-allemandwicken « pratiquer la divination » et aufrison de l’Ouestwikje « prédire, prévenir »[4].
Les références antiques à la sorcière et aux magiciennes sont nombreuses.Saül consulte lasorcière d'Endor pour parler àSamuel mort[5].
DansL'Odyssée,Homère évoque l'enchanteresseCircé, qui transforme les compagnons d'Ulysse en porcs. La déesseHécate préside à la sorcellerie et aux enchantements[6]. LaThessalie est le lieu d'origine de plusieurs sorcières telles qu'Erichtho, un personnage important du livre VI de laPharsale deLucain. Dans cette épopée, qui raconte laBataille de Pharsale qui eut lieu en-48 en Thessalie,Sextus Pompée rencontre cette sorcière et lui demande quelle sera l'issue de la guerre. Erictho fait alors parler un mort pour qu'il révèle le sort de la bataille. Elle vit au milieu des tombes, et entend ce qui se passe dans lesEnfers ; elle est maigre et laide, et« ses cheveux mêlés sur sa tête sont noués comme des serpents. » Elle ne sort que la nuit ou par temps d'orage[7].Pamphile, citée dans lesMétamorphoses d'Apulée, habite en Thessalie. Elle évoque les esprits des morts ; s'éprend de tous les jeunes hommes qu'elle voit et les transforme en pierres ou en animaux s'ils lui résistent[8],[9].Horace évoque la sorcièreCanidia : avec d'autres sorcières aussi pâles qu'elle, elle creuse les fosses, fait couler le sang des morts et parle avec eux[10].
Labulle pontificale du papeJean XXII en 1326 marque le début des procès en sorcellerie, qui va s'étendre et s'intensifier sur près de quatre siècles[12]. Le premier procès en sorcellerie à Paris est celui deJeanne de Brigue, brûlée vive le.
Lestéréotype de la sorcière est présent dès lesprocès des années 1420-1430, et se maintient pendant plus de deux siècles, mais au milieu duXVe siècle, il n’est pas pleinement développé[13]. Ce sont le processus judiciaire et la tradition livresque qui permettent de développer ce stéréotype. LeMalleus Maleficarum (Le Marteau des sorcières), manuel écrit en 1487 par deuxinquisiteursdominicains,Heinrich Kramer etJacob Sprenger[14], synthétise une variété de croyances permettant d'identifier les sorcières qu’il intègre dans un traité vaste et bien structuré. Il fournit aussi un supportthéologique aux idéaux qu’il entend promouvoir. Il est considéré par certaines féministes comme leMein Kampf des sorcières du fait des conséquences que sa publication ont amenées sur la vie des femmes[15]. Cet ouvrage, bien que très répandu, n'est cependant pas à l’origine d’une augmentation immédiate du nombre de procès, mais il rend les juges sensibles au crime de sorcellerie.
D'abord seulement exercés par les gens d'Église, les procès sont ensuite pris en charge par leslaïcs. En1599, le roiJacquesIer d'Angleterre explique qu'il est possible de prouver la culpabilité d'une sorcière en la piquant, ou bien en la jetant à l'eau (ordalie par la piqûre, par l'eau froide) : si la piqûre ne saigne pas ou si la femme remonte à la surface de l'eau après y avoir été précipitée, la sorcière est reconnue coupable. Dans les pays catholiques, c'est un retour complet au « jugement de Dieu », qui avait été remplacé par les tribunaux d'Inquisition organisés avec juges, défenseur, et consigne des minutes du procès.
« Les sabbats des sorcières sur leBrocken », (de)M. Herr, 1650
En 1580, le théoricien françaisJean Bodin publie un traité sur la démonomanie des sorciers. Cet ouvrage a eu selon l'historienRobert Muchembled, beaucoup d'influences sur la réalisation desbûchers car J.Bodin voulait que les crimes de sorcellerie soient jugés par les juges laïcs, ce qui a eu pour conséquence l'augmentation du nombre de bûchers[17]. En réalité, l'ouvrage de Jean Bodin, quoique très populaire et réédité plusieurs fois, n'a jamais vraiment convaincu les autorités civiles, notamment leParlement de Paris : celui-ci souhaitait conserver sa prudence et ne donna son aval que pour l'exécution d'une centaine de sorcières en un siècle, cherchant surtout à empêcher les persécutions locales massives en punissant leurs responsables de mort ou degalères[18]. Les autorités civiles ont en effet tenté de juguler à toute force la chasse aux sorcières, dont le ressort principal se trouvait surtout dans lavindicte populaire[19].
Grâce à la multiplication du processusd'imprimerie, 30 000 exemplaires duMarteau des sorcières ont été mis en circulation jusqu'à la dernière édition publié en 1669. D’autres traités sur la sorcellerie sont publiés. En 1563,Jean Wier, médecin à la cour deClèves, désireux de tempérer les premiers persécuteurs, considère les sorcières comme de simples esprits égarés, ce queMontaigne sous-entend aussi dans la réédition de ses essais de1588. Il conseille de soigner ces femmes à l'ellébore, comme des folles[20].
Les« chasses aux sorcières » connaissent deux vagues : la première de 1480 à 1520 environ, puis la seconde de 1560 à 1650. Mais, dès les années 1400-1450, le portrait de ce qui deviendra une« image d’Épinal » par la suite se dessine et les dernières persécutions se terminent vers la fin duXVII.
Parallèlement à ces répressions se développe une littérature inquisitoriale (près de 2000 œuvres) dénonçant les pouvoirs maléfiques des sorcières, dangereuses car elles « sont encore plus exécrables en ce qu'elles apprennent de la bouche de Satan mesme ce que les magiciens apprennent dans les livres »[21]. Parmi ces œuvres figureLe Marteau des sorcières.
L'historienBrian P. Levack(en) estime qu’environ 110 000 procès pour crimes de sorcellerie eurent lieu en Europe en cinq siècles[22]. Historiens et chercheurs estiment aujourd’hui le nombre de leurs victimes entre 50 et 100 000 sur les deux siècles où tant les tribunaux de l’Inquisition que ceux de laRéforme les conduisent aubûcher[23]. Un chiffre élevé en proportion de la population européenne de l’époque (de l'ordre de 80 millions d’habitants auXVIe siècle, Russie comprise). Anne Barstow, professeur d'histoire à l'université, estime que 80 % des accusés sont des femmes et 85% des condamnés sont également des femmes[24] :Claude Seignolle donne des chiffres similaires[25]. Les hommes qui sont accusés de sorcellerie sont pour la plupart en lien avec des femmes accusées. Le même Claude Seignolle résume :« Satan eut ses prêtres : ce furent les sorciers. Il eut surtout ses prêtresses : les sorcières ; et c'est encore par une conséquence de la plus implacable logique que, les hommes étant seuls admis au service du Seigneur, les femmes, qui en étaient exclues, allèrent en plus grand nombre vers son rival obscur, qui les accueillait de préférence. On a dit qu'il y avait mille sorcières pour un sorcier ; c'est là une exagération manifeste, mais il est certain que la proportion des femmes, dans la foule qui se pressait à l'adoration duBouc, l'emportait beaucoup sur celle des hommes. »[26].
Ces femmes (et quelquefois leurs enfants, surtout s’il s’agissait de filles) appartenaient le plus souvent aux classes populaires. Une toute petite minorité d’entre elles pouvait être considérée comme étant d’authentiques criminelles (ce fut le cas dela Voisin, sousLouis XIV, par exemple) coupables d’homicide, ou demalades mentales.
De nombreux mythes ont circulé sur les sorcières, notamment inspirés par l'image de magiciennes détentrices d'une connaissance mystérieuse largement diffusés dans les arts et la littérature : dès la seconde moitié duxviiie siècle, la figure de la sorcière est réhabilitée par leroman gothique, qui la charge d'une aura de mystère fascinante[27]. De là vient qu'on associe parfois les sorcières à un rôle de sages-femmes ou de guérisseuses dépositaires d'un savoir ancestral pour lequel elles auraient été persécutées. Ces pratiques étaient toutefois très minoritaires parmi les personnes accusées de sorcellerie et leur ont en réalité été attribuées sans preuve par les écrivains romantiques duxixe siècle[28]. La diffusion d'ouvrages présentés comme historiques mais en réalité purement fictifs, commeLa Sorcière deJules Michelet (où sont notamment inventées les prétendues « millions de victimes »[29] de l'Inquisition), a participé à donner du crédit à ces idées, plus tard reprises par les féministes duxxe siècle pour construire la figure politique, quoique non historique, de la sorcière comme modèle de la femme rebelle et émancipée[30].
Trois femmes et trois loups, aquarelle d'Eugène Grasset, vers 1900
Une femme suspectée d'être une sorcière était interrogée de plusieurs manières, la torture était largement utilisée lors de ces interrogatoires. On raconte qu'un des moyens également pour savoir si une femme était une sorcière consistait à la jeter nue à l’eau, les mains et pieds attachés ensemble pour l’empêcher de surnager. Une sorcière étant — en théorie — plus légère que l’eau, si elle flottait, elle était aussitôt repêchée et brûlée vive. Si elle se noyait, c’est qu’elle était morte innocente[réf. nécessaire]. H.P. Duer, professeur d’ethnologie allemand, dans son ouvrageNudité et pudeur, estime que cette pratique, si choquante par l’exhibition qu’elle provoquait, fut peu utilisée. En réalité, la diffusion de ces images de torture est en grande partie due à l'iconographie de l'époque, plus illustrative que réellement descriptive, mais reprise par l'imaginaire romantique et gothique duxixe siècle, puis par le folklore féministe duxxe siècle[30].
Les femmes des classes privilégiées échappèrent aux persécutions, même si le scandale éclaboussa parfois la Cour, comme ce fut le cas lors de l’affaire des poisons.
Aux États-Unis, lejuge, ainsi que tous les membres dujury duMassachusetts signe un repentir public faisant suite à l'affaire dessorcières de Salem : « Nous vous demandons à tous pardon du fond du cœur, vous que nous avons injustement offensés, et déclarons, selon notre conscience présente, que pour rien au monde aucun de nous ne ferait à nouveau de telles choses pour de telles raisons ».
EnAngleterre, la loi contre la sorcellerie fut définitivement abolie en 1736, ce qui n'empêcha pas la pendaison de la dernière sorcière anglaise en 1808. Les dernières sorcières exécutées le sont à la fin duXVIIIe siècle et au début duXIXe siècle, telleAnna Göldin dans lecanton de Glaris de la Suisse protestante en 1782, ou en 1793 enPologne. EnFrance àBournel, une femme accusée de sorcellerie fut brûlée par des paysans le[31], une autre en 1856, fut jetée dans un four àCamalès.
Femme accusée de sorcellerie et torturée, gravure française duXIXe siècle
Scène du procès des sorcières de Salem, William A. Crafts, gravure de 1876
Le phénomène se poursuit dans différentes régions jusque dans la première moitié duXXe siècle, notamment enInde (utilisation dusringa[32] et de l'arsenic) ou chez les Hébreux et les Grecs, où survit la pratique de l'ordalie par le poison (si le sorcier ou la sorcière sont coupables, ils tombent malades ou meurent, s'ils ne réagissent pas, ils sont innocentés et le poison violent est éliminé parvomissement oumiction)[33], ou enAfrique où se pratique sur les sorciers l'ordalie par le poison et par l'eau ou l'huile bouillante, et ce jusque dans la seconde moitié duXXe siècle[34].
Comparaison des représentations d'une sorcière « contemporaine » à gauche et de Juifs allemands (portant lejudenhut médiéval) à droite.
Les sorcières nourrissent l’imaginaire populaire mais elles permettent également d’évoquer la société moderne. La chasse aux sorcières, durant laRenaissance, sert demétaphore pour comprendre l’ordre social. C'est immédiatement après l'expulsion des Juifs d'Europe de l'Ouest que commence la chasse aux sorcières, accusées de posséder des caractéristiques physiques démoniaques inhérentes à leur état, tout comme l'étaient les Juifs. La coiffe juive médiévale, obligation imposée par le pape, devient le chapeau pointu traditionnel des sorcières. L'image de la vieille femme hideuse au nez crochu évoque aussi l'archétype fantasmé du Juifs malveillant, né en Angleterre auXIIe siècle et propagé lors descroisades. La sorcière, bouc émissaire de remplacement, cumule ainsi les caractéristiques attribuées auxJuifs et auxhérétiques[35],[36].
Le mot « sabbat » (de sorcières), désignant une cérémonie nocturne de sorcières, provient du mot « shabbat », désignant le jour hebdomadaire sacré de repos et deprières chez les Juifs (que suivent certainschrétiens fidèles auchristianisme primitif, à travers le « sabbat » chrétien) et dont l'emploi figuré, étendu et dégradé est devenu abusif et malveillant dans un but de dénigrement, de mépris et de suspicion[37],[38].
Le premier à réhabiliter les sorcières futJules Michelet qui leur consacra un livre en1862. Il voulut ce livre comme un« hymne à la femme, bienfaisante et victime ». Michelet choisit de faire de la sorcière une révoltée en même temps qu'une victime et il réhabilite la sorcière à une époque où elle avait totalement disparu derrière l'image du diable. Dans ce livre, Michelet accuse l'Église d'avoir organisé cette chasse aux sorcières, pas seulement auMoyen Âge mais aussi auXVIIe siècle et auXVIIIe siècle. Le livre eut des difficultés à trouver un éditeur et provoqua un scandale[39]. Michelet se défendit en présentant son livre comme un travail d'historien et non de romancier. Le bilan de ces chasses aux sorcières a d'ailleurs été une hécatombe en pays protestants avec notamment 25 000 victimes en Allemagne contre 1 300 victimes dans les très catholiques Espagne, Portugal et Italie rassemblées[40]. Toutefois, Michelet ne leur reconnaît pas véritablement le droit à l'émancipation. Il faut attendre lesmouvements féministes desannées 1970 pour voir apparaître le thème sous un jour positif. Les représentantes de ces mouvements s'en sont emparé et l'ont revendiqué comme symbole de leur combat.
Les sorcières : héritières d'un matriarcat originel ?
Un tournant particulier eut lieu au début duXXe siècle lorsque l'égyptologueMargaret Murray soutint dansThe Witch-Cult in Western Europe (1926) que les assemblées décrites par les accusées des procès en sorcellerie seraient issues de rites réels et que la sorcellerie serait en fait une religion très ancienne, un culte préchrétien de la fertilité que les juges du Moyen Âge et de l'époque moderne réduisaient à une simple perversion diabolique qu'ils ne comprenaient en réalité pas. Margaret Murray s'inspirait en cela des thèses émises dansLe Rameau d'or (1911) deSir James Frazer. Si presque tous les historiens de la sorcellerie s'accordent aujourd'hui sur le fait que les travaux de Murray sont non scientifiques et fondés sur une manipulation volontaire des documents, ils eurent à l'époque une large diffusion puisque ce fut à Murray que fut confiée la rédaction de l'article « Witchcraft » de l'Encyclopædia Britannica[41].
La première féministe à utiliser l’histoire des sorcières et à revendiquer elle-même ce titre a été l’AméricaineMatilda Joslyn Gage (1826-1898), qui militait pour le droit de vote des femmes, mais aussi pour les droits desAmérindiens et l’abolition de l’esclavage. DansFemme, Église, État (1893), elle propose une lecture féministe de la chasse aux sorcières en proposant de remplacer le mot « sorcière » par le mot « femme » pour mieux se rendre compte de l'étendue du phénomène : « Quand, au lieu de « sorcières », on choisit de lire « femmes », on gagne une meilleure compréhension des cruautés infligées par l’Église à cette portion de l’humanité. »[42]. L'ouvrage invente notamment « neuf millions de personnes »[43] prétendument tuées pour sorcellerie, chiffre totalement fantaisiste et non documenté, qu'on sait aujourd'hui surestimer d'un facteur 150 le nombre réel de sorcières exécutées (aux alentours de 60 000[44]). Par ailleurs, l'idée d'un matriarcat originel défendu par Gage est aujourd'hui considérée comme un pur et simple mythe[45] : il s'agit donc ici d'une récupération politique de la notion de sorcière, entièrement vidée de sa réalité historique pour s'appliquer au contexte militant particulier qu'est celui de la fin duxixe siècle[28].
La sorcière, pour différents courants féministes de laseconde vague, devient un symbole de revendications. En 1968, le jour deHalloween, apparaît à New York le mouvementWomen's International Terrorist Conspiracy from Hell (Conspiration féministe international venue de l'enfer, WITCH) dont les membres défilèrent dansWall Street, devant la Bourse, en dansant lasarabande, main dans la main, vêtues de capes noires. L'une d'entre elles,Robin Morgan, raconte ce moment quelques années plus tard dans « WITCH hexes Wall Street » tiré deGoing Too Far, The personal Chronicle of a Feminist : « Les yeux fermés, la tête baissée, les femmes entonnèrent un chantberbère (sacré aux yeux des sorcières algériennes) et proclamèrent l’effondrement imminent des diverses actions. Quelques heures plus tard, le marché clôtura en baisse d’un point et demi, et le lendemain, il chuta de cinq points »[46].
Plusieurs groupes féministes des années 1970 ne tardent pas à suivre le mouvement et à revendiquer cette identité : « nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n'avez pas réussi à brûler », dit un slogan féministe célèbre. De même qu'un mouvement similaire, qui apparaît en Italie à la même période, prône à son tour « Tremblez, tremblez, les sorcières sont revenues ! » (Tremate, tremate, le streghe son tornate !)[47]. En France, la revueSorcières paraît de 1976 à 1981 sous la direction deXavière Gauthier[48], revue à laquelle collaborèrentHélène Cixous,Marguerite Duras,Luce Irigaray,Julia Kristeva,Nancy Houston ou encoreAnnie Leclerc. Et plus tard, à l'occasion du rassemblement du contre la réforme du code du travail, des membres du « Witch Bloc Paname », un collectif de « sorcières » (witch enanglais) ont défilé avec des banderoles« Macron auchaudron » tandis qu’elles manifestaient en tenues noires et chapeaux pointus[49]. La même année, en, un groupe de sorcières auxquelles s’est jointe la chanteuseLana Del Rey se donnait rendez-vous au pied de laTrump Tower à New-York afin de provoquer la destitution du président[50].
Dès lors, l'image de la sorcière a été utilisée comme une figure de revendication, de résistance et de libération, ainsi qu'un symbole de lutte face aux oppressions et aux dominations misogynes. Il en a résulté une génération d'ouvrages, commençant parCaliban et la sorcière deSilvia Federici[51], dont les analyses ont été reprises et popularisées dans d'autres pays par des auteures féministes commeStarhawk ou en FranceMona Chollet, dansSorcières la puissance invaincue des femmes[52] paru en 2018 dans lequel elle propose un tour d'horizon critique des différentes perceptions et réappropriations de la figure de la sorcière. Pour l'autrice, comme pour beaucoup d'autres auteurs et critiques sur lesquels elle s'appuie (jusqu'à l'historien romantiqueJules Michelet[53]), la sorcière est fortement mêlée au féminisme et àl’empowerment politique qui implique la critique des systèmes d’oppression, ce qu'illustrent plus ou moins directement plusieurs œuvres littéraires contemporaines[54].
Ce lien entre sorcière et engagement politique a également été fait par les détracteurs du féminisme.Mona Chollet, dans l’introduction de son essai, cite le télévangélistePat Robertson, qui déclara dans une lettre de 1992 : « Le féminisme encourage les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes »[55]. La réaction, comme le rappelle Mona Chollet, se manifeste par une sorte d’élan d’adhésion assez immédiat et tout aussi peu nuancé qu'elle traduit par : « Où-est-ce qu’on signe ? ».
Les sorcières incarnent, pour ces auteures féministes, la liberté contre la vigilance et le contrôle du mari, et donc une figure de l'émancipation des femmes (c'était par exemple la base de l'intrigue de la sérieMa Sorcière bien-aimée). Il faut rappeler que les premièreschasses aux sorcières avaient pour motif de traquer lesavorteuses en les condamnant pour sorcellerie. C'est donc assez naturellement que la sorcière devient une figure emblématique des luttes pour ledroit à l'avortement. Les mouvements féministes combattent la stigmatisation des femmes sans enfant, ces femmes qui menacent de devenir des « vieilles femmes à chats » pour reprendre une expression populaire qu'on peut relier à l’imaginaire de la sorcière en femme âgée, seule et toujours accompagnée de son animalfamilier. Néanmoins, ils n’obligent pas non plus à refuser la maternité. Les féministes insistent sur le libre choix individuel, à l'image du « Un enfant si je veux, quand je veux » que scandaient les manifestantes pour le droit à l’avortement au moment des mouvements de libération des femmes[56].
La sorcière devient également un symbole de vieillesse assumée selon Mona Chollet. En effet, l’image de la sorcière aux cheveux grisonnants révèlent la peur du changement physique et une crainte de l’expérience liée au vécu des femmes âgées, l'âgisme étant dans notre société une pratique très courante. L’âge et le vieillissement des femmes restent un sujet tabou encore sujet à la dévalorisation. Les médias et la presse féminine s'appliquent à montrer des femmes jeunes, au visage lisse et au corps ferme tout en omettant de mentionner les femmes plus âgées ou expérimentées. La peur de vieillir reste une inégalité entre hommes et femmes observe Mona Chollet dans son essai : « Un homme n’est jamais disqualifié sur le plan amoureux et sexuel du fait de son âge et, lorsqu’il commence à présenter des signes de vieillissement, il ne suscite ni les mêmes regards apitoyés ni la même répulsion »[52]. Or la sorcière est une figure qui, même représentée laide et vieille, reste puissante, crainte et détentrice d'un savoir particulier. Et si, avec la sorcière, l'accent n'est pas nécessairement mis sur la beauté, il n'en reste pas moins un symbole de valorisation de l'expérience et du savoir. Il en vient même à se détacher de cet impératif de la beauté au profit justement de connaissances plus profondes.
Dans cette hybridation entre sorcière et féminisme, il ne s'agit plus de se référer à un imaginaire populaire aussi fantastique qu'inquiétant pour le projeter dans la sphère politique. Il revient de prendre la sorcière comme l'incarnation de la femme qui refuse la soumission aux normes et aux contraintes sociales, comme un modèle de femme marginalisée ou exclue pour son mode de vie et de sa résistance face à cela. La sorcière est réinterprétée ainsi comme une figure de dissidence, dont se sont inspirés et dont s’inspirent encore les mouvements féministes. Symbole d'une autonomie féminine affranchie des normes, elle a été un objet de haine pour les représentants de l’ordre patriarcal, en témoigne le fait que le terme reste encore une insultemisogyne.
Pour améliorer cet article il convient, si ces citations présentent unintérêt encyclopédique et sontcorrectement sourcées, de les intégrer au corps du texte en les ramenant à une longueur plus raisonnable.
Certaines auteurs féministes commeMichelle Zancarini-Fournel considèrent également que le modèle de la sorcière n'a en réalité pas grand-chose de féministe et constitue une figure d'identification trompeuse pour les jeunes féministes contemporaines[58].
Selon l'historienne Alison Rowlands spécialiste de la chasse aux sorcières :
« les interprétations féministes les plus radicales de la chasse aux sorcières ont émergé dans un contexte d'activisme politique féministe hors de la sphère académique, et étaient par conséquent polémiques et historiquement imprécis. [Les historiens] critiquent le présupposé des féministes radicales selon lequel les chasses aux sorcières étaient des “chasses aux femmes”, la sur-dépendance de leur analyse au manuel de démonologieLe marteau des sorcières (Malleus Maleficarum), leur réticence à travailler sur les archives des procès de sorcières, et leur usage anhistorique des termes “misogynie” et “patriarcat” qui minimise la spécificité historique de la culture et de la société de la Renaissance. »
Plusieurs historiennes féministes spécialisées dans les procès pour sorcellerie telles queLyndal Roper,Diane Purkiss(en) etDeborah Willis, dénoncent, dès les années 1990, comment la figure de la sorcière comme idéal féministe rend difficile la recherche sur les dynamiques de genre qui sous-tendent les dénonciations pour sorcelleries[60].
Diane Purkiss(en) dénonce aussi la figure féministe de la sorcière en ce qu'elle sous-tend un idéal qu'elle juge profondément anti-féministe. En particulier, pour elle, le mythe d'un matriarcat perdu dévalue le pouvoir des femmes en le présentant comme contradictoire avec la technologie, la modernité et la civilisation, plutôt que de l'inscrire dans les réalités du présent et du futur ; en parallèle, le développement d'une religion réinventée relègue les femmes aux marges alors que le féminisme devrait au contraire viser à leur permettre d'occuper l'espace public[60],[61].
Dans son ouvrageCette femme qu’ils disent fatale publié chez Grasset en 1993, Mireille Dottin-Orsini pose un regard critique sur les représentations iconographiques et littéraires qui prennent la femme pour modèle durant leXIXe et leXXe siècle[63]. Pour Michelle Dottin-Orsini la femme « fatale », c’est celle qui est déterminée d’avance, marquée par le destin. Et pas par n’importe quel destin, un destin construit et érigé par le désir masculin. Ce « ils » dont il est question dès le titre est un « ils » englobant qui désigne les artistes, plus généralement les hommes, qui sont à l’origine de ces représentations qui enferment les femmes. Si dans son ouvrage elle n'aborde pas la figure de la sorcière de façon spécifique (lui préférant le portrait en vampire[64]), elle rend compte de plusieurs idées clés qui s'appliquent tout aussi bien au modèle de la sorcière. En effet, si la femme est dite fatale pour Mireille Dottin-Orsini c’est à cause de sa beauté "mortelle", sa nature prétendument déviante, pernicieuse et cruelle ou alors pour sa froideur indifférente, presque frigide à l’égard des malheureux tombés sous son charme ou encore parce qu'elle est représentée comme un monstre[63].
Mireille Dottin-Orsini rappelle que dans cet imaginaire de la femme fatale celle-ci n’est pas seulement à prendre au sens de la femme qui tue, mais également au sens de celle qui répugne et dont l’immoralité contagieuse n’a d’égal que la bassesse et l’anormalité. Parallèle qui prend tout son sens avec l'imaginaire de la sorcière de la Renaissance dans la mesure où c'est à cette époque que celle-ci est perçue comme une assassine, une dévoreuse d'enfant, accusée de fornication avec Satan et de s'adonner à des pratiques sexuelles déviantes. La sorcière en tant que femme fatale devient celle qui envoûte, charme, et détourne l'homme du droit chemin. Elle devient, au même titre que l’enchanteresse, à la fois un fantasme et un objet de crainte.
La femme, et donc ici plus spécifiquement la sorcière, n’est dans l’art qu’en tant qu’effigie peinte ou écrite par le désir de l’homme, désir que l’autrice fait osciller entre deux tendances : tantôt celle de la célébration et de la fascination, tantôt celle de la condamnation et de la répulsion[63].
Pourtant à mesure que la sorcière se popularise elle quitte l'imaginaire mythique et religieux, se met à gagner les écrans et à s'intégrer dans les livres de fiction tout en se libérant du fantasme des artistes. Elle quitte l'immensité des statues de marbre, s'efface peu à peu des toiles et des peintures gigantesques pour gagner les écrans de télévision. La sorcière est alors montrée pour la première fois sous un jour plus favorable à travers de nombreuses œuvres de fiction, instaurant un nouveau mythe, celui de la « bonne sorcière ».
On compte également parmi ces nouvelles bonnes sorcières le personnage deWillow Rosenberg, personnage fictif tiré de la série téléviséeBuffy contre les vampires (1997-2001) et interprété parAlyson Hannigan. Mais aussi les sœurs Halliwell :Prudence,Piper,Phoebe ainsi quePaige Matthews, toutes présentes dans la série téléviséeCharmed. Sans oublierHermione Granger, personnage emblématique de la série littéraire de fantasyHarry Potter écrite par l'auteure britanniqueJ. K. Rowling, et interprétée parEmma Watson dans les différentes adaptations cinématographiques. L'ouvrage de David Bauwens "Tout savoir sur la sorcière"[65], à destination d'un public d'enfants, ajoute également les bonnes sorcières suivantes :Nanny McPhee, considérée comme« une gentille sorcière dont le métier est nounou », Gretchen, tirée de la sérieZombilénium et dont le père n'est autre que Satan,Mary Poppins, encore une nounou dotée de pouvoirs magiques et, enfin,Maléfique qui, dansle film deRobert Stromberg, incarne une sorcière aimante mais trahie.
Vers la fin duXVe siècle, de nombreux Européens cultivés croyaient que les sorcières pratiquaient de nombreuses activités diaboliques en plus de lamagie noire[13]. Ils croyaient que les sorcières faisaient un pacte explicite personnel avec lediable. Le pacte avec le diable donnait à la sorcière le pouvoir d'accomplir des maléfices et la faisait entrer au service du diable. Les sorcières acceptaient alors de rejeter lafoi chrétienne et d'être rebaptisées par le diable en guise de soumission. Le diable appliquait une marque sur la sorcière.
Cette croyance était surtout partagée par les classes dominantes et cultivées de l'époque. En effet, les classes populaires avaient tendance à plus se focaliser sur la capacité de la sorcière à nuire plutôt que sur son lien avec le diable[13].
Le pacte avec le diable est une notion très ancienne et a une origine qui remonte avant leMoyen Âge. Par ce pacte, la sorcière était censée conclure un accord semblable à un contrat juridique obligeant le diable à fournir larichesse et des pouvoirs à la sorcière en échange de sa soumission et son âme après sa mort[13]. Les thèmes du vol nocturne, de la transformation en animal, de l'assemblée autour d'une figure surnaturelle, participaient déjà du monde de la sorcière.
Par contre, l'association de la sorcière audémon, aucrime et à lasexualité fut une théorie démonologique qui se construisit peu à peu au cours duXVIe siècle[13]. Les ingrédients du sabbat (le terme même desabbat, sa description comprenant un culte organisé voué à des démons nommésDiane,Hérodiade ouLucifer, leur présence sous une forme semi-animale, les orgies, la profanation des sacrements) furent élaborés sous l'influence desthéologiens chrétiens et desinquisiteurs, du milieu duXIIIe au milieu du XVe siècle, diffusés à travers des traités dedémonologie comme leMalleus Maleficarum ou des prédications comme celles desaint Bernardin de Sienne, puis entérinés par les membres laïcs des cours de justice ou des parlements. Les accusées étaient forcées de souscrire, sous latorture ou la pressionpsychologique, à cette vision des choses. Leurs aveux confirmaient aux yeux de beaucoup la validité de cette description et contribuèrent à la répandre.
Lesabbat serait une déformation deSabasius, c'est-à-direBacchus et dériverait du motSabazzia, les mystèresdionysiaques deThrace[67]. Ces fêtes étaient organisées en l'honneur du « dieu cornu » de la fécondité et de la nature (incarné parDionysos,Pan,Lug,Cernunnos,Mithra). Ces fêtes s'accompagnaient delibations, de danses et d'orgies sexuelles afin de stimuler la fécondité des terres. Ce mot proviendrait également duShabbat des Juifs désignant leur jour hebdomadaire et sacré de repos et deprières (suivi également par certainschrétiens fidèles auchristianisme primitif, à travers lesabbat chrétien) dans un emploi dégradé, abusif et malveillant, totalement détourné de son sens premier[37],[38].
C'est à partir du Moyen Âge, par réaction de l'Église catholique, que le « dieu cornu » est devenu le Diable, nomméSatan ouLucifer, et que les ecclésiastiques surnommaient « Verbouc ». Et c'est par contre-réaction aux répressions de l'Église chrétienne que, d'après l'analyse deMichelet, lesabbatpaïen se mue enmesse noire[68].
Les sorcières étaient réputées pour se réunir la nuit dans des endroits spéciaux pour accomplir des rites magiques. Les lieux que les sorcières choisissent pour pratiquer leur art ne sont donc pas le fruit du hasard. Leslieux de sabbat étaient en général situés à l'écart des populations, sur un mont ou bien dans une forêt. Les lieux sont très variés et permettent l’efficacité du rite, par les pouvoirs qu’on leur accorde autant que par la mémoire qu’ils suscitent, en conditionnant les acteurs de la cérémonie magique[69].
La fête d'Halloween, il y a dix siècles, était lejour de l'an païen fêté dans les pays celtiques le1er novembre : c'était la fête deSamhain, dieu de la Mort. On croyait alors que la nuit précédant cette date, les esprits des morts venaient se mêler aux vivants, de même que « tous les esprits de Féerie,nains,gnomes,lutins,fées, ainsi que lesdémons les plus noirs, issus de l'enfer »[70]. C'était pour conjurer ces sortilèges que les anciens avaient coutume d'allumer de grands feux et de danser, de rire, afin de vaincre leur peur.
Au cours de cette nuit, les sorcières enfourchaient leur balai, taillé dans du bois degenêt et enduit d'un onguent composé de plantes. AuIIe siècle,Apulée raconte dans sonÂne d'or comment une sorcière nomméePamphile s'apprête à s'envoler pour le sabbat : « Elle ouvrit un certain cabinet, en tira plusieurs boîtes. Ôtant le couvercle de l'une d'elles et en retirant l'onguent, elle se frotta pendant un temps considérable avec les mains, se couvrant de cette huile de la pointe des pieds jusqu'aux cheveux. »
Sorcières, gravure sur bois deHans Baldung.Sabbat de sorcières, gravure de 1909.
Les sorcières se réunissaient périodiquement pour se livrer à de nombreuxblasphèmes. Les sorcières devaient se rendre rapidement vers les lieux de réunions qui se tenaient en général dans des endroits très isolés. La croyance était que les sorcières utilisaient un pouvoir du diable pour se déplacer rapidement[71].
Soit les sorcières se déplaçaient en volant sans moyen particulier, soit transportées par une rafale de vent ou bien par la seule vertu de leurs pouvoirs magiques. Dans certains cas, la sorcière se servait d'un onguent pour voler[71]. Mais la croyance la plus répandue était que les sorcières utilisent un balai pour se déplacer. Des sorcières utilisaient des animaux magiques pour se déplacer ou bien lediable lui-même transportait la sorcière. Parfois les sorcières laissaient leur balai dans leur lit après lui avoir donné leur apparence pour tromper leurs maris[71].
Lebalai serait un attribut des activités féminines, et son utilisation dans la représentation des sorciers pourrait s'expliquer par la prépondérance des femmes parmi les sorciers[13].Cela pourrait aussi être une déformation de l'utilisation qu'en faisait par exempleBaba Yaga dans la mythologie slave. En effet, au lieu de le chevaucher, la sorcière ogresse s'en servait pour effacer ses traces en volant :« Baba-Yaga siffla son mortier, qui arriva ventre à terre, et elle sauta dedans. Jouant du pilon et effaçant ses traces avec son balai ».
La sorcière vole la nuit, généralement lors de la pleine lune. La sorcière et la lune vont de pair. Cette idée remonte à l'époque du culte de Diane. Les fidèles deDiane, la déesse romaine de laLune, croyaient qu'elles pouvaient voler les nuits de pleine lune quand Diane était présente.
Ces femmes utilisaient pour cela un onguent à base de drogues[71]. D'après des spécialistes[71], les plantes les plus souvent mentionnées dans cet onguent sont un mélange de quatre solanacées (jusquiame,belladone,mandragore,Datura) associées à l'Aconit, laciguë, toutes ces plantes étant riches enalcaloïdes toxiques. Ce mélange comprend aussi des plantes banales (joubarbe, fougères qui servaient peut-être de contrepoisons pour atténuer la toxicité mortelle des alcaloïde). Il pouvait être appliqué par frottement sur la peau fine (tempes, aisselle, chevilles, intérieur des poignets) et sur les muqueuses où l'absorption était plus rapide et plus forte, mais avec un risque d'empoisonnement plus élevé[72]. Les femmes qui s'enduisaient le corps de cet onguent entraient dans une transe et avaient l'impression d'être transportées au sabbat, d'où la légende de l'onguent magique. Le manche de leur balai pouvait être aussi enduit de ce produit, son extrémité étant introduite dans le vagin (muqueuse sensible) ou frictionnée sur lavulve afin de favoriser la pénétration de la drogue hallucinogène dans le sang[73],[74].
Les cercles de sorcières actuels commeWicca utilisent encore le balai, manié d'est en ouest ou dans le sens des aiguilles d'une montre, dont la fonction symbolique est la purification[75].
Les sorcières vivent entourées de leurs animaux favoris qui viennent leur apporter des aides magiques. Tous ces animaux (lechat noir, lecorbeau, lecrapaud, l'araignée, lerat, lelièvre) ont en commun avec leur maîtresse d'être redoutés et mal-aimés : ce sont autant de reflets d'elles-mêmes.Paul Sébillot rapporte que l'on pouvait reconnaître une sorcière se rendant au sabbat parce qu'elle avait « un petit crapaud sur le blanc de l'œil contre la prunelle ou au pli de l'oreille. »[76]. Dans l'acte IV duMacbeth deShakespeare, avant que Macbeth n'apprenne son destin, les trois sorcières se rassemblent autour de leur chaudron et l'une ajoute un crapaud à son contenu horrible[77].
Ainsi avaient-elles le pouvoir dese métamorphoser, ce qui leur permettait de commettre leurs méfaits sans être reconnues. Sous forme de lièvres, les sorcières avaient coutume de se réunir en congrès. La rapidité que leur offrait cette forme leur permettait d'échapper à leurs poursuivants. Les longues oreilles étaient une aide précieuse pour espionner sans être vues. La patte de lièvre est considérée comme unporte-bonheur, preuve qu'une sorcière avait été mutilée de sa main, et donc privée de ses pouvoirs. Le hibou a été associé à la sorcière car il est un animal nocturne, avec de grands yeux pour espionner, et un cri parfois effrayant et associé à un présage funeste[78].
Les animaux servent de compagnie à la sorcière, qui vit seule et n'a pas de famille, ou d'ingrédients pour les potions, philtres :
« Filet decouleuvre de marais Dans le chaudron bous et cuis Œil desalamandre, orteil degrenouille, Poil dechauve-souris et langue dechien Langue fourchue devipère, dard dereptile aveugle, Patte delézard, aile dehibou Pour faire un charme puissant et trouble Bouillez et écumez comme une soupe en enfer[79] ».
Les sorcières étaient réputées pour faire des repas cannibales d'enfants ou utiliser des cadavres d'enfants pour préparer des poudres ou des onguents magiques[20]. Et, dans la croyance de l'époque, les sorcières avaient pour habitude de transmettre l'art de la magie de génération en génération ou bien de corrompre les enfants. La place des enfants dans la chasse aux sorcières est cruciale[20]. Les vagues les plus importantes de bûchers furent accompagnées de phénomènes de grande ampleur concernant les jeunes enfants[20]. Des enfants sorciers furent signalés partout en Europe. La condamnation de la mère pour sorcellerie faisait retomber des soupçons sur les enfants. De plus les aveux étaient facilement soutirés aux enfants[20].
EnRussie, enPologne et enTchéquie, selon la légende, des sorcières de nuit appelées en russenotchnitsy (notchnitsa au singulier) sévissaient en se glissant pendant la nuit dans la chambre des nourrissons pour les pincer, les mordre et leur sucer du sang. Mais si un adulte intervenait, elles disparaissaient comme par enchantement[80].
Dans plusieurs contes de fées, le seul moyen de faire disparaître une sorcière est d'arrêter d'y penser. Lorsqu'on ne pense plus à elles, elles cessent d'exister[réf. nécessaire].
L'Adresse Musée de La Poste de Paris a accueilli en 2012 une exposition consacrée à la sorcière, étudiant le lien entre le mythe et la réalité de cette figure qui continue à faire parler d'elle de nos jours[81].
↑Édouard Brasey -Sorcières et démons - Pygmalion - Paris - 2000(ISBN2-85704-658-8)
↑« En Inde, le poison dit sringa, produit par un arbre de l'Himalaya, est administré à l'accusé sous la forme de sept grains mêlés à du beurre ; si, jusqu'à la fin du jour, il ne produit aucun effet, le juge acquitte ». Cf Salomon Reinach,op. cit.
↑Anne Retel-Laurentin,Sorcellerie et ordalies: l'épreuve du poison en Afrique noire, Éditions Anthropos,,p. 215-278
↑ValérieNaudet,Fantasmagories du Moyen Âge: Entre médiéval et moyen-âgeux, Presses universitaires de Provence,(ISBN978-2-821-83596-2,lire en ligne).
↑L'historienFreddy Raphaël démontre le rôle interchangeable des attributs iconographiques prêtés auxJuifs et aux sorcières à travers la similitude des systèmes de représentation dont ils ont été l'objetin « Juifs et sorcières dans l'Alsace médiévale »,Revue des Sc. Soc. de la Fr. de l'Est, 1974, n° 3.
↑a etbDanielIancu-Agou,« Le diable et le juif : réprésentation médiévales iconographiques et écrites », dansLe diable au Moyen Âge : Doctrine, problèmes moraux, représentations, Presses universitaires de Provence,coll. « Senefiance »,(ISBN9782821835894,lire en ligne),p. 259–276
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MartineOstorero (éd.),Agostino ParaviciniBagliani (éd.), Kathrin UtzTremp (éd.) et CatherineChène (éd.),L'imaginaire du sabbat : édition critique des textes les plus anciens (1430 c. - 1440 c.), Lausanne, Cahiers lausannois d'histoire médiévale,coll. « Cahiers Lausannois d'Histoire Médievale » (no 26),, 571 p.(ISBN2-940110-16-6,présentation en ligne),[présentation en ligne].L'ouvrage réunit les sources primaires suivantes :Rapport sur la chasse aux sorciers et aux sorcières menée dès 1428 dans le diocèse de Sion, par Hans Fründ ;Formicarius (sorcellerie) (livre II, chapitre 4 et livre V, chapitres 3,4 et 7) par Johannes Nider ;Errores gazariorum seu illorum qui scopam vel baculum equitare probantur, anonyme ;Ut magorum et maleficiorum errores, par Claude Tholosan ;Le champion des dames, livre IV, vers 17377-18200, par Martin Le Franc.
Dominique Camus,Enquête sur les sorciers et jeteurs de sorts en France, aujourd'hui. Magie blanche, magie noire, Bussière,, 258 p.(ISBN978-2-85090-652-7).
Brian Easlea,Science et philosophie. Une révolution 1450-1750. La chasse aux sorcières. Descartes, Copernic, Kepler. Traduit par Nina Godneff. Paris, Ramsay, 1986, 336 pages,(ISBN978-2859564605)
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ÉdouardBrasey et StéphanieBrasey,Traité de sorcellerie : suivi d'autres traités fameux et textes sulfureux consacrés aux sorciers et sorcières adeptes de la magie noire, Paris, Le Pré aux clercs,, 431 p.(ISBN978-2-84228-447-3).