Sa célébrité provient de son excellence poétique, qui en fait un modèle admiré jusqu’à aujourd’hui, et du fait qu’on l’a considérée pendant longtemps comme « la première voix de femme »[2],[3],[4], mais aussi de ce qu’elle a exprimé dans ses écrits son attirance pour d’autres femmes, d’où le terme« saphisme »[5] pour désigner l’homosexualité féminine, tandis que le terme« lesbienne »[6] est dérivé deLesbos, l’île où elle a vécu.
Sappho (c'est-à-dire enionien-attique puis dans lakoinèΣαπφώ) est la forme sous laquelle les Grecs d'Athènes, puis ceux de l'époque hellénistique, nommaient la poétesse. Cette forme phonétique est donc une adaptation à leur dialecte de la forme utilisée enéolien, le dialecte parlé à Lesbos, soit Psappho, ou Psappha (Ψαπφώ[Note 2]), forme qui est celle que l'on trouve dans ses poèmes. C'est cette dernière graphie qui est encore utilisée sur des coins servant à frapper des monnaies, retrouvés à l'époque desAntonins àEresós, ville qui revendiquait avecMytilène le privilège d'être le lieu de naissance de Sappho[7]. Sappho est connue comme étant « la Lesbienne », c'est-à-dire, au départ parantonomase, « la personne célèbre de Lesbos ».
À partir du nom de Sappho ont été dérivés le substantif « saphisme » et l'adjectif correspondant, « saphique », évolution du mot latinsapphicus, signifiant « relatif à Sappho »[8],[9].
On possède peu de données sûres concernant Sappho. Dès leVe siècle, la comédieattique s'est emparée de son personnage, et les éléments biographiques la concernant sont tardifs et souvent probablement influencés par la tradition comique. Comme pour la plupart des poètes antiques, son œuvre ne nous est parvenue que de façon très fragmentaire[10].
Selon certaines sources, les œuvres de Sappho auraient été en grande partie brûlées en 1073 à Rome etConstantinople sur l'ordre des autorités religieuses, pour n'être redécouvertes par la suite que bien plus tard en fragments vers 1897[11]. Il y a toutefois dans la communauté scientifique un doute quant à la véracité de ces sources qui ne perpétueraient peut-être qu'une légende[réf. nécessaire][12].
Il ne nous reste d'elle que des fragments et des citations éparses figurant chez des auteurs anciens qui s'échelonnent sur de nombreux siècles. Il n'est donc pas facile d'extraire de ces indications clairsemées quoi que ce soit de réellement objectif, l'œuvre et la vie de la poétesse ne pouvant être reconstituées qu'à travers ce prisme très déformant. Par ailleurs il ne faut pas perdre de vue qu'on parle à la fois d'une personne et d'un personnage, sans qu'il soit toujours facile de distinguer l'une de l'autre.
Le personnage de Sappho et la question de sa sexualité ont fait l'objet au cours des siècles de différentes interprétations, souvent liées aux évolutions sociales et culturelles.
Dès l'époque classique, elle est devenue un personnage brocardé par la comédie attique classique puisnouvelle (Ménandre), qui a contribué à en faire un personnage aux mœurs dépravées.Sénèque nous apprend l'existence d'un ouvrage intituléSappho a-t-elle été une femme publique ?, écrit par un certain Didyme, sousAuguste[13].
Parallèlement, certains commentateurs[Note 3] ont tenté dès l'Antiquité de sauvegarder la réputation de la poétesse, allant jusqu'à attribuer les aspects jugés scandaleux à une hypothétique seconde Sappho[Note 4], parfois dite « Sappho d'Érèse », joueuse de lyre, ou courtisane[Note 5].
Bachofen, le théoricien dumatriarcat, consacre à Sappho un chapitre de sonDroit maternel (Das Mutterrecht) publié en 1861. Il fait de la poétesse une disciple de la religionorphique, et lui attribue, dans un processus d'idéalisation philosophique, une fonction éducative semblable à celle deSocrate[14].
À partir duXIXe siècle, une partie des auteurs[Note 6] en a ainsi fait la directrice d'une sorte de pensionnat pour jeunes filles de bonne famille, niant toute dimension réellement homosexuelle au personnage.
Terre cuite de 480-460 av. J.‑C., provenant d'une tombe deMélos et conservée auBritish Museum. On suppose qu'il s'agit de l'une des plus anciennes représentations de Sappho, ici tenant unbarbitos, en conversation avec un homme, peut-être Alcée[15].
Six auteurs anciens donnent des dates ou des indications permettant d'établir une chronologie, deHérodote auVe siècle av. J.-C. à laSouda auXIe siècle.Maxime de Tyr,Athénée et laSouda utilisent une même source, aujourd'hui perdue, un philosophe contemporain d'Aristote nomméChaméléon. D'après laSouda, Sappho vivait (ou est née, le terme grec pouvant s'interpréter de différentes façons) pendant la42eolympiade (612-608 av. J.-C.), alors que vivaient aussiAlcée,Stésichore etPittakos, tandis qu'une note de saintJérôme nous apprend que Sappho et Alcée étaient illustres en 600-599[16]. Le fragment de laChronique de Paros conservé à Oxford[17] contient la mention précise d'un exil de Sappho depuisMytilène vers laSicile. Cette chronique permet de situer l'exil en 596 av. J.-C. Cependant les inexactitudes connues par ailleurs de la Chronique de Paros invitent à le dater quelque part entre 605 et 591. Seul Hérodote, qui ne mentionne qu'indirectement Sappho (Histoires, II, 135), la fait vivre quarante à cinquante ans plus tard. Malgré Hérodote, il existe donc un ensemble de sources qui concordent sur le fait que Sappho vivait aux alentours des années 620-591, et l'on peut penser qu'elle serait née vers 630 av. J.-C. Aucun auteur ne donne d'indication sur la date de sa mort[18].
Outre le nom de son père qui, d'après Ovide, meurt quand Sappho a six ans, on connaît aussi celui de sa mère, Cléïs. Cléïs est aussi le nom de sa fille, mentionné dans ses poèmes.
« Je possède une belle enfant dont la forme est pareille à des fleurs d'or, Kléis la bien-aimée, que je [préfère] à la Lydie tout entière et à l'aimable… »
Les auteurs anciens (et après eux modernes) ont débattu sur la question de savoir si Sappho a été mariée ou non. Si elle l'a été, il est probable que son mari, appelé Kerkolas selon certains, dont il n'est nulle part fait mention dans les poèmes, a tôt disparu de sa vie[24]. Elle a aussi trois frères, Érigyios, Larichos et Charaxos. Larichos selon Athénée[Note 8] servait comme échanson auprytanée de Mytilène, fonction réservée à un membre de l'aristocratie, et était le préféré de Sappho, d'après le papyrus 1800. Charaxos faisait du commerce, jusqu'en Égypte, où, àNaucratis, il s'éprend d'une courtisane, Doricha. Il se ruine pour elle, ce que raconte Hérodote en mêlant l'histoire à la légende[Note 9]. Sappho adresse à ce frère de violents reproches dans trois de ses poèmes, dont on retrouve l'écho là encore chez Ovide[25].
On ignore où Sappho a passé précisément son exil en Sicile, mais la présence d'une statue de la poétesse, œuvre du sculpteurSilanion, àSyracuse, est peut-être un souvenir de son séjour dans cette ville. On connaît l'existence de cette statue grâce à Cicéron, qui en fait état parmi les œuvres d'art volées parVerres[27].
Pour l'hellénisteClaude Calame, le groupe de Sappho, appelé par ellemoisopolon oikia, ou la « maison consacrée aux muses », est un groupe de jeunes filles ayant un caractère institutionnel, actif en particulier durant les cérémonies de mariage. Ces jeunes filles sont désignées par la poétesse notamment par le terme dehetairai, ou « compagnes », qui selon Athénée s'emploie à l'époque de Sappho pour les amies les plus proches. Les activités de ce groupe sont similaires à celles d'un chœur lyrique féminin : danse et chants[28].
Une épigramme anonyme de l'Anthologie palatine en donne un aperçu :
« Allez au temple radieux de la belle Héra, Lesbiennes, en formant des danses légères. Là, organisez en l'honneur de la déesse un chœur magnifique : Sapho le conduira avec sa lyre d'or. Qu'à ses accords vous danserez avec joie ! Oui, vous croirez entendre le doux hymne de Calliope elle-même. »
Cette épigramme, avec d'autres sources, dont un fragment de Sappho elle-même (fragment 17), permet de lier la poétesse aux concours de beauté réservés aux femmes (gunaikes) et au culte de la déesseHéra qui, avec celui de Zeus et Dionysos, se pratiquait dans un sanctuaire panlesbien au nord de la ville dePyrrha[29].
D'autres groupes de jeunes filles, conduits par des poétesses, sont connus, en particulier dans le monde grec oriental. C'est peut-être le cas par exemple pour la poétesseTélésille au début duve siècle av. J.-C. À Lesbos même, deux rivales de Sappho, Andromeda et Gorgona, étaient à la tête de leur propre groupe[28]. Le rôle de Sappho au sein de son cercle est un rôle pédagogique, auprès de jeunes filles appartenant à l'aristocratie de Lesbos ou provenant d'autres régions telle l'Ionie[30]. Certaines sont nommées par laSouda : Anactoria de Milet, Gongyla de Colophon, Eunica de Salamine. L'éducation reçue par ces jeunes filles, de nature musicale et placée sous le signe d'Aphrodite, et dispensée sous une forme initiatique et ritualisée, vise à leur faire acquérir les qualités requises dans le cadre du mariage. Le lien du cercle de Sappho avec le mariage est confirmé par les nombreux fragments d'épithalames que l'on a conservés de la poétesse, ainsi que par son poème sur le mariage d'Hector et d'Andromaque[31]. Selon Claude Calame, les relationshomoérotiques entre Sappho et certaines des jeunes filles de son groupe sont probablement une forme rituelle d'initiation sexuelle. La souffrance qui s'exprime dans certains poèmes de Sappho proviendrait de la contradiction entre la personnalité authentiquement homosexuelle de la poétesse et le caractère transitoire de relations destinées à se terminer avec le départ des jeunes filles hors du groupe[32].
Une théorie plus ancienne, remontant àWilamowitz, fait du groupe de Sappho unthiase[33]. Cette thèse est défendue, dans une tout autre perspective, par l'historienneMarie-Jo Bonnet[34]. Si Sappho prépare les jeunes filles au mariage, elle ne veut pas cependant qu’elles subissent le sort habituel des femmes grecques dont le statut à cette époque est parfaitement résumé dans cette formulation :« Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu’elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de notre intérieur[Note 10] ». De plus les femmes même mariées ne sont pas citoyennes et n’ont donc aucun droit dans la cité, les petites filles ne vont pas à l’école et sont mariées sans leur consentement dès l’âge de quinze ans.
Marie-Jo Bonnet, prolongeant cette approche, émet l'hypothèse que l’enseignement de Sappho authiase crée un bouleversement de ces bases de la société grecque. Dans cette institution réservée aux filles on cultive et développe sonÉros par la recherche de la beauté aussi bien du corps que de l’esprit. Les élèves apprennent le théâtre (mystères d'Aphrodite), la danse, le chant, la poésie, venant de tout l'empire grec elles ont des échanges, le tout les amenant à avoir une forme de pensée bien différente des codes habituels. En un mot, elles acquièrent le savoir, d'où une certaine indépendance vis-à-vis des lois et coutumes de la cité. Entre elles naît laphilia, ce sentiment d’amour-amitié jusque-là réservé aux hommes. Il n’y a plus de dominant et de dominé comme dans les couples hétérosexuels, ou d’éraste et d’éromène comme dans la pédérastie, pas d’aînées qui initient les plus jeunes à la passivité mais deux être semblables qui s’aiment en dehors des codes établis et n’obéissent qu’à la nature et aux dieux, en l’occurrence Aphrodite. L’enseignement de Sappho est pour les filles une véritable initiation à la liberté. Selon Marie-Jo Bonnet, tout cela remet en cause un régime basé sur lepatriarcat et la toute-puissance masculine, et cette activité est promptement réprimée dès le siècle suivant[34].
Pour l'universitaire Holt N. Parker, la théorie du thiase est une invention moderne, le motthiasos n'apparaissant ni dans l'œuvre de Sappho, ni dans les sources antiques sur la poétesse. Cette théorie a une fonction : exclure Sappho du champ de l'activité poétique normale pour en faire l'apanage des poètes hommes[33].
L'ensemble de ces thèses ont été remises en cause par les récentes recherches sur la sexualité deMichel Foucault et d'autres antiquisants commeDavid Halperin et John Winckler. L'hypothèse la plus récente, défendue notamment par Stefano Caciagli[35] et Sandra Boehringer, est que Sappho appartenait à unehétairie, un groupe de compagnonnes faisant partie de l'élite de la cité. Avec les autres femmes membres de cette hétairie se développaient des liens et des alliances socio-politiques qui s'insèrent dans un contexte particulier, celui des cités préclassiques non démocratiques grecques.
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L'homosexualité, ou plutôt lapédérastie, est, selonClaude Mossé, une pratique normale dans le milieu aristocratique de la Grèce archaïque, et n'exclut pas les relations hétérosexuelles, notamment dans le cadre du mariage. À cette époque, l'identité n'était pas définie par son homosexualité ou son hétérosexualité.
Sappho appartient à ce milieu. Elle a été ouvertement homosexuelle, et mariée. Son amour pour les jeunes filles s'exprime dans ses poèmes. Le désir manifeste, l'évocation d'Éros et d'Aphrodite, laissent peu de doute sur la nature physique de ces relations. Ce n'était pas choquant dans la Mytilène de l'époque ; mais le fait que ce soit une femme qui s'exprime est exceptionnel. Cette liberté aristocratique sera rapidement critiquée : les poètes comiques d'Athènes vont se moquer de Sappho. Son hétérosexualité sera inventée : passion pour un certain Phaon, ou relation amoureuse avec son contemporainAlcée[36]. Dès l'Antiquité, à partir de l'époque hellénistique, la réalité de l'homosexualité de Sappho est mise en cause. Des pièces, le papyrus 1800, unscholiaste d'Horace,Ovide et laSouda, mettent en avant son hétérosexualité, alléguant son amour pour Phaon, son mariage et le fait qu'elle ait une fille[37].
Eva Cantarella pense qu'il est exclu que les relations homosexuelles dans les groupes féminins, appelésthiases, soient de nature pédérastique. Dans les groupes masculins, la pédérastie est un élément de la fonction initiatique du groupe ; il est destiné à préparer les adolescents à la vie adulte, et donc à leur rôle de citoyen ; dans lethiase, les relations amoureuses sont autonomes ; elles sont sans rapport avec la sexualité considérée à l'époque comme normale, c'est-à-dire hétérosexuelle, de la femme adulte ; elles n'ont donc pas de valeur pédagogique. Des relations amoureuses pouvaient avoir lieu entre jeunes filles du même âge, et prendre la forme de mariages rituels, comme l'atteste le poèteAlcman[38].
Les recherches deMichel Foucault sur la sexualité ont montré qu'il n'existe pas en Grèce de régime de la sexualité[39]. En Grèce ancienne, l'orientation sexuelle ne définit pas l'identité. Il n'existe pas d'homosexuel ni d'hétérosexuel : ces catégories ne sont pas utilisées par les Grecs pour nommer leur pratique[40]. Sappho exprime dans ses poèmes un éros entre femmes de façon tout à fait normale. Par ailleurs, cet éros ne faisait l'objet d'aucun jugement moral et d'aucune discrimination. Ses vers ont circulé plus tard dans lesbanquets d'hommes et, plus tard, dans les recueils d'époque hellénistique.
Les poètes de cette époque étaient aussi musiciens et musiciennes ; ils s'accompagnaient à lalyre, ou plus exactement pourAlcée etSappho, avec lebarbitos. C'était une lyre plus grave et plus allongée. D'autres instruments étaient des sortes deharpes, comme lamagadis et lapectis. C'était, semble-t-il, les préférées de Sappho, elle les évoque parfois dans ses vers[Note 11] : selonThéodore Reinach, ces instruments étaient équipés de cordes doublant les notes fondamentales à l'octave supérieur, leur apportant une résonance particulière[42].
Sappho passe, d'aprèsPlutarque dans son traitéDe la musique, pour avoir inventé le mode mixolydien, l'un des trois principauxmodes de lamusique grecque antique. Plus vraisemblablement, Sappho a dû adapter à sa propre poésie le mode lydien, qui était un mode strictement instrumental. Elle jouait aussi d'un genre de lyre appelépectis, d'originelydienne elle aussi, et elle serait l'inventrice duplectre[43],[44].
Ménandre, dans un passage de sa pièceLeukadia conservé parStrabon, est la plus ancienne source connue à rapporter la légende selon laquelle Sappho se serait jetée dans la mer depuis l'île deLeucade, à la poursuite d'un certainPhaon, par amour pour lui. Phaon est une figure mythique proche de celle d'Adonis et dePhaéton. D'après un mythe, Phaon est un vieillard transformé en jeune homme par Aphrodite et dont la déesse tombe alors amoureuse. D'autres mythes rapportent qu'Aphrodite a été la première à sauter du rocher de Leucade, par amour pour Adonis, ou encore qu'elle a été amoureuse de Phaéton. Étudiant les relations entre ces différents mythes,Gregory Nagy pense qu'il existait un mythe de nature cosmique, lié à la mort et la renaissance, et propre à l'île de Lesbos, mettant en scène une Aphrodite amoureuse de Phaon, et se jetant dans la mer depuis le rocher de Leucade. Il aurait existé un poème de Sappho relatif à ce mythe, dans lequel la poétesse se serait identifiée à la déesse. Ce poème aujourd'hui perdu serait à l'origine de la version rapportée par le fragment de Ménandre[45].
Sappho a été très célèbre et appréciée dans l'Antiquité : plus de cent auteurs anciens l'ont citée ou ont parlé d'elle[47]. Dans uneépigramme qui fut attribuée (sans doute par erreur) àPlaton, l'auteur la qualifie de « dixièmeMuse ». Il ne nous reste cependant de ses écrits que peu de traces : un seul poème est arrivé jusqu'à nous dans son intégralité, l'Hymne à Aphrodite, les autres étant lacunaires (ce sont des fragments sur papyrus, des citations parfois limitées à unvers voire un mot). Son thème favori semble être la passion amoureuse. Elle a aussi écrit desépithalames. On peut donc dire de sa poésie qu'elle estlyrique.À noter cette remarque deSolon qui après avoir entendu la lecture d'un de ses poèmes dit : « mon désir est de l'apprendre et de mourir ensuite ». À retenir aussi que, dans le langage courant, quand dans le monde antique on disait « le poète » il s'agissait d'Homère, de même si l'on parlait de « la poétesse » c'était Sappho.
Elle écrivait dans un dialecte grec ditéolien voirelesbien (caractérisé par lapsilose, un bouleversement de l'accentuation et le maintien dudigamma). On lui doit la création d'une formemétrique particulière, la « strophe sapphique ».
Plutarque parle de la poétesse dans plusieurs traités de sesŒuvres morales (Ier-IIe siècles). DansSur les oracles de la Pythie, Sérapion dit à laSybille« Ne vois-tu pas, dira-t-on, quelle grâce il y a dans les chants de Sappho, et comme ils ravissent et chatouillent les oreilles et l’imagination de ceux qui les écoutent ? »[48].
Sappho aurait composé neuf livres de poésie lyrique (selon laSouda). Ce sont lesphilologues alexandrins qui ont classé ses œuvres ainsi, apparemment selon leurmètre mais aussi parfois selon leur sujet. C'est du moins ce que nous pouvons observer dans l'ouvrage deThéodore Reinach publié sous le patronage de l'Association Guillaume Budé[49].
Lelivre I serait entièrement constitué de poèmes en strophes ditessaphiques (composées de trois verschoriambiques de 11 syllabes et d'un de 5 syllabes) ;
Lelivre III comporterait les œuvres écrites entétramètres antipastiques acatalectiques, ou saphiques de 16 syllabes ;
LeLivre IV comporterait des strophes de deux verséoliens, c'est-à-dire detétramètres ioniques majeurs acatalectiques (16 syllabes) ;
LeLivre V serait composé de versglyconiens (8 syllabes),phaléciens (11 syllabes) etasclépiades mineurs (12 syllabes), beaucoup plus « doux » (sens du mot grecglycys) et élégiaques ;
LeLivre VI semble totalement perdu ;
DuLivre VII nous n'aurions que peu d'éléments, insuffisants pour préciser son contenu ;
De même pour leLivre VIII queThéodore Reinach pense constitué de pièces de sujet héroïque ;
« Ode de Sapho à son amie », traduction anonyme « d'une fille de qualité de Guyenne, âgée de seulement dix-huit ans », parue dans leMercure galant en.
Le poèmeφάινεταί μοι (« Il me semble », les deux premiers mots du poème, connu en français entre autres sous les titresOde à l'aimée ou « L'égal des dieux ») nous a été conservé par lepseudo-Longin qui, dans sonTraité du sublime, le donne en exemple du sublime atteint par un effet d'accumulation. Le poème a été imité en latin parCatulle. Une édition du traité du pseudo-Longin en donne le texte grec pour la première fois depuis l'Antiquité en 1554 à Bâle, suivie d'une édition à Venise en 1555 et en France en 1556.Louise Labé s'inspire du poème de Sappho en 1555 (le huitième de sesSonnets) sans que l'on sache avec certitude si elle a connu le texte en grec. Au total, plus d'une centaine de traductions, imitations, adaptations en ont depuis la Renaissance été faites en français[50] :Belleau,Ronsard,Amyot,Malherbe…Boileau en donne une version en traduisant le traité du pseudo-Longin en 1674,Racine s'inspire du poème dansPhèdre (acte I, scène 3) en 1677. Et encoreAndré Chénier,Jean Richepin ouMarguerite Yourcenar.
Il est classé parThéodore Reinach dans le Livre I des œuvres de la poétesse, qui est composé de poèmes en strophes saphiques (trois vers de 11 syllabes, un de 5 syllabes).
Mary R. Lefkowitz a comparé une lecture[51] d'un poème d'Emily Dickinson, « I had been hungry, all the Years », avec l'analyse faite du poème « L'égal des dieux » par plusieurs universitaires (Wilamowitz,Denys Page etDevereux), afin d'illustrer le biais introduit dans les analyses du fait que Sappho soit une femme. Ces études ont toutes en commun de faire une lecture biographique du poème, et plus précisément de considérer qu'il est l'expression d'émotions personnelles de l'auteur. Selon M. Lefkowitz, elles reposent toutes sur l'hypothèse qu'une femme artiste est une femme insatisfaite d'un point de vue émotionnel, autrement dit qu'elle éprouve le manque d'un homme et tend à être soit une vieille fille, soit une lesbienne. Wilamowitz par exemple, dansSappho und Simonides, considère que l'homme de la première strophe est le mari de la jeune fille évoquée dans le poème, mari pour lequel Sappho, « maîtresse d'école », éprouve de la jalousie ; il interprète ainsi le poème en fonction d'une sexualité considérée comme normale. Mary Lefkowitz insiste au contraire sur le caractère général du poème et suggère d'y lire l'expression de la faiblesse qui saisit une femme amoureuse de la beauté à la vue de l'objet de son amour. La présence d'expressions utilisées dans la littérature épique serait la marque d'un point de vue féminin de situations habituellement considérées du point de vue masculin, sans que cela se réfère nécessairement à une situation réellement vécue par l'auteur[52].
Yves Battistini publie chez Gallimard en 2004 une traduction de l'œuvre de Sappho dans laquelle « L'égal des dieux » prend le titre « Le désir ».
L'Ode à Aphrodite est le seul poème de Sappho retrouvé complet. Il a fait l'objet de nombreuses traductions, dont celle deRenée Vivien :
« Toi dont le trône est d'arc-en-ciel, immortelle Aphrodita, fille de Zeus, tisseuse de ruses, je te supplie de ne point dompter mon âme, ô Vénérable, par les angoisses et les détresses. Mais viens, si jamais, et plus d'une fois, entendant ma voix, tu l'as écoutée, et, quittant la maison de ton père, tu es venue, ayant attelé ton char d'or. Et c'était de beaux passereaux rapides qui te conduisaient. Autour de la terre sombre ils battaient des ailes, descendus du ciel à travers l'éther. Ils arrivèrent aussitôt, et toi, ô Bienheureuse, ayant souri de ton visage immortel, tu me demandas ce qui m'était advenu, et quelle faveur j'implorais, et ce que je désirais le plus dans mon âme insensée. « Quelle Persuasion veux-tu donc attirer vers ton amour ? Qui te traite injustement, Psappha ? Car celle qui te fuit promptement te poursuivra, celle qui refuse tes présents t'en offrira, celle qui ne t'aime pas t'aimera promptement et même malgré elle. » Viens vers moi encore maintenant, et délivre-moi des cruels soucis, et tout ce que mon cœur veut accomplir, accomplis-le, et sois Toi-Même mon alliée. »
En 2004 sont publiées les premières transcriptions de deux poèmes de Sappho découverts sur les fragments (papyri de Cologne 21351 et 21376) d'uneanthologie d'époque hellénistique. L'un était auparavant inconnu et est dans un état très lacunaire. Le second, parfois appelé « poème deTithon », est mieux préservé et était pour partie déjà connu (fragment 58).
Fin janvier 2014, le papyrologue britannique Dirk Obbink rend publique sa découverte d'importants fragments de deux nouveaux poèmes de Sappho, qu'il baptise provisoirement le « poème des frères » et le « poème de Kypris », sur un fragment d'unpapyrus d'Oxyrhynchos datant duIIIe siècleapr. J.-C. qui est le papyrus le mieux conservé jamais découvert portant des poèmes de Sappho[54],[55]. Le « poème des frères » montre deux personnages discutant avec inquiétude à propos d'un voyage en mer entrepris par un nommé Charaxos, dont la tradition fait l'un des frères de Sappho, et mentionne également dans sa dernière strophe Larichos, un autre des frères de la poétesse. Le « poème de Kypris », dont seuls quelques vers sont bien conservés, est adressé àAphrodite[54].
Parmi les vases antiques représentant des activités féminines, une série est consacrée à des musiciennes, notamment des vases à figures rouges, datant pour la plupart de la seconde moitié duve siècle av. J.-C. Sur quatre[56] vases athéniens apparaît le nom de Sappho[57]. La concordance entre ces représentations et le déroulement réel de ses performances n’a pas été attestée. On ne sait pas non plus s'il s'agit d'images fidèles au physique de la poète[58].
Unkalpis dupeintre de Sappho des environs de, peint selon latechnique de Six et conservé aumusée national de Varsovie, est la plus ancienne représentation de Sappho, qui est figurée jouant dubarbitos[59]. Son nom, qui en est aussi l'inscription la plus ancienne, y est orthographié Phsapho. Cette peinture est l'une des toutes premières dans l'art grec à représenter un personnage qui ne soit ni une divinité, ni un héros, ni un artiste légendaire, mais un personnage réel[60].
Vase de Vari.
Unkalathos d'Agrigente, dit Vase de Munich, puisque conservé dans cette ville auStaatliche Antikensammlungen, est attribué auPeintre de Brygos et date des environs de 480. Sappho et Alcée y sont représentés portant lebarbitos et le plectre[60]. Les personnages sont de haute taille, qui était auparavant réservée aux héros dans la peinture sur vase. La représentation de trois quarts de Sappho, elle aussi inhabituelle, indique que la poétesse se retourne vers Alcée[61].
Sur le vase de Vari, daté de 440-430 et conservé aumusée national archéologique d'Athènes, Sappho est représentée assise, non pas comme musicienne, mais lisant ses propres poèmes à un groupe de jeunes filles. Sur le rouleau qu'elle tient en main, on peut lire le titre du volume,Paroles ailées, et le début :« J'écris mes vers avec de l'air…[60] »
Le compositeur françaisCharles Chaynes a composé en 1968 un cycle de mélodies pour soprano colorature et trio à cordes intituléQuatre poèmes de Sappho qui a fait l'objet d'un enregistrement microsillon EMI en 1970, remasterisé sur CD en 1989.
Angélique Ionatos, chanteuse grecque, a enregistré en 1991 avecNéna Venetsánou une interprétation de poèmes de Sappho sous le labelChorus, dans un disque intituléSappho de Mytilène ; enregistrement repris et enrichi d'un second CD en 2008 avec le titreSappho de Mytilène à Elytis et sous le labelNaive. Adaptations de style grec contemporain.
Esa-Pekka Salonen, compositeur et chef d'orchestre finlandais contemporain, a composé en 1999« Five Images after Sappho » d'après des poèmes de Sappho, pour soprano et un ensemble de 7 musiciens au minimum, enregistré en 2001 sous le label Sony.
Le compositeur suisse Conrad Steinmann a reconstitué de la musique grecque antique[Note 13] et a enregistré avec la cantatrice Arianna Savall un disque intituléMelpomen avec plusieurs poèmes de Sappho (Harmonia Mundi, 2005).
Germaine de Staël publie en 1811 une pièce de théatreSapho, un drame reprenant le thème de la femme géniale et incomprise alors qu'elle est elle-même en exil[46].
Charles Baudelaire évoque Sappho dans le poème « Lesbos », se trouvant dansLes Fleurs du mal. Ce poème ainsi que cinq autres ont été condamnés en1857, année de leur publication, par letribunal correctionnel et par conséquent n'ont pu être reproduits dans ce recueil[67].
Pierre Louÿs publie en1894Les Chansons de Bilitis, recueil depoèmes érotiques qu'il prétend avoir traduit d'une certaineBilitis, poétesse grecque antique qui aurait été proche de Sappho. Il l'accompagne d'unebiographie,Vie de Bilitis. En réalité, Bilitis est uneinvention de Pierre Louÿs, qui a rédigé ces poèmes[68], ainsi que ceux deLes Chansons secrètes de Bilitis, publiés après sa mort, en1933[69]. Le deuxième poème de la deuxième partie se nomme justement "Psappha", et plusieurs autres poèmes renvoient à Mnasidika, un nom cité par Sappho.
La poétesseRenée Vivien a été surnommée « Sappho 1900 » parAndré Billy. Elle publie en1903Sapho (traduction de l'œuvre de Sappho) et donne un nouveau souffle aux fragments de la poétesse grecque[70].
Sappho est évoquée dans plusieurs poèmes du recueilLes tendres épigrammes de Cydno la Lesbienne (1911)[71],[72],[73], traduit en français et publié par un certain Ibykos deRhodes (Pascal Pia estime que Cydno et Ibykos sont des noms inventés par un auteur anonyme[74]).
Sappho Was a Right-on Woman, écrit et publié en1971 parBarbara Love etSidney Abbott, est le premier livre à questionner le lien entre féminisme et lesbianisme. Voyant chez Sappho une lutte contre les formes d'oppression pesant sur, entre autres, l'homosexualité, les autrices incitent les femmes lesbiennes à un activisme politique passant par l'affirmation de leur sexualité[75].
Alcée, Sapho, texte établi et traduit parThéodore Reinach, avec la collaboration d'Aimé Puech, Les Belles Lettres, Paris, 1937, rééd. 1981. Édition incomplète, de nouveaux textes ayant été retrouvés depuis sa publication.
Edgar Lobel, Denys Page,Poetarum lesbiorum fragmenta, Oxford, Clarendon Press, 1955.
Greek Lyric, Sappho and Alcaeus, texte édité et traduit par David A. Campbell, édition Loeb Classical Library, Harvard University Press, 1982, réimpression corrigée de 1994.
John J. Winkler,Désir et contraintes en Grèce ancienne, Paris, Epel, 2005 (traduit de l'anglais, éd. originale 1990), chapitre 6 : « La double conscience dans la poésie de Sappho »,p. 305-352.
Sandra Boehringer,L'Homosexualité féminine dans l'Antiquité grecque et romaine, Paris, Belles Lettres, 2007.
Anne Debrosse,La Souvenance et le Désir. La réception des poétesses grecques, Paris, Classiques Garnier,.
Halperin David M., Winkler John J. & Zeitlin Froma. I. (éd.),Bien avant la sexualité. L’expérience érotique en Grèce ancienne, trad. fr.Sandra Boehringeret al., Paris, EPEL, 2019.
Michel Foucault,Histoire de la sexualité, tomes I-II, Paris, Gallimard, 1976-1984.
chapitres « Did Sappho and Alcaeus ever meet? Symmetries of Myth and Ritual in Performing the Songs of Ancient Lesbos » et « The “New Sappho” Reconsidered in the Light of the Athenian Reception of Sappho ».
Ouvrages sur Sappho
Édith Mora,Sappho : Histoire d'un poète et traduction intégrale de l'œuvre, Paris, Flammarion,, 468 p.(ISBN9782080601438)..
François Lasserre,Sappho, Une autre lecture, Éditrice Antenore, Padoue, 1989.
Joan Dejean,Sapho. Les Fictions du désir : 1546-1937, Hachette, 1994.
Yves Battistini,Sapphô, la dixième des Muses, Hachette, « Coup double », 1995.
Laurede Chantal,Les neuf vies de Sappho : Le premier écrivain est une écrivaine, Paris, Stock,
Articles
Théodore Reinach,Pour mieux connaître Sappho,Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1911, vol. 55, num. 9,p. 718-734[lire en ligne].
François Rigolot, « Louise Labé et la redécouverte de Sapho »,Nouvelle Revue du Seizième Siècle, I, 1983.
Claude Mossé, « Sapho de Lesbos », dansAmour et sexualité en Occident (collectif),L'Histoire/Le Seuil, coll. « Points », 1991.
Nicole Albert,« Sappho Mythified, Sappho Mystified or The Metamorphoses of Sappho in fin de siècle France », dansGay studies from the French cultures: voices from France, Belgium, Brazil, Canada, and the Netherlands, New York, The Haworth Press,(ISBN1-560-24436-4,OCLC757632935).
N. Kaggelaris, « Wedding Cry: Sappho (Fr. 109 LP, Fr. 104(a) LP)- Catullus (c. 62. 20-5)- modern greek folk songs » (in Greek) in E. Avdikos, B. Koziou-Kolofotia (eds.)Modern Greek folk songs and history, Karditsa, 2015, pp 260–270[1].
Sandra Boehringer, Clio Magada, « Et si vous chantiez Sappho ? », dansActualités des études anciennes, 2019. URL :https://reainfo.hypotheses.org/19482.
↑Le Ψ (psi) initial n'est en réalité pas un Ψ, mais une lettre d'un ancien système d'écriture égéen[Lequel ?], correspondant au Σ (sigma), et doit se prononcer de la même façon (Édith Mora,Sappho,p. 26).
↑AinsiErnest Falconnet (1834) : « […] confusion involontaire de la Sappho de Lesbos avec une autre Sappho d'Érèse, courtisane célèbre, née postérieurement et auteur, selon Suidas, de quelques poésies lyriques. Par suite de cette erreur, plusieurs auteurs anciens, et entre autres Ovide, ont attribué à la poétesse de Mitylène plusieurs faits qui appartiennent à la Sappho d'Érèse, et surtout sa passion pour Phaon (Les deux Sappho) ;Remy de Gourmont : « Quant aux poètes et aux érudits modernes qui en ont parlé, que ce soit Renée Vivien ou M. Mario Meunier, ils n'ont pas attendu M. Théodore Reinach pour différencier Sappho d'Erèse, la courtisane, plastron des comiques grecs, d'avec Sappho de Mytilène, que Platon nomme la dixième muse. » (Notice sur Renée Vivien (1912)).
↑Certains manuscrits de laSouda comportent ainsi deux entrées différentes.
↑Cf. le fragment cité par Démétrius dansDe l'Éloquence, paragraphe 162, « Femme à la voix bien plus douce que celle de la pectis », noté dans l'édition « Les Belles Lettres » comme leno 100 du Livre V.
↑Sapho, opéra en 3 actes deCharles Gounod, créé àParis en 1851 puis remanié en 5 actes en 1884.
↑Judith P. Hallett,« Sappho and Her Social Context: Sense and Sensuality », dans Ellen Greene (ed.),Reading Sappho: Contemporary Approaches,p. 125-127.
↑Eva Cantarella,Selon la nature, l'usage et la loi : La bisexualité dans le monde antique, Paris, La Découverte,, 342 p.(ISBN2-7071-2001-4),p. 121 à 129.
↑Michel Foucault,Histoire de la sexualité, Tome I, Paris, Gallimard,.
↑Gregory Nagy, « Phaethon, Sappho's Phaon, and the White Rock of Leukas: "Reading" the Symbols of Greek Lyric », dans Ellen Greene (ed.),Reading Sappho: Contemporary Approaches,p. 39-40, 55-57.