En son temps, il est considéré comme un héros, et souvent décrit comme tel dans la littérature. Sa réputation de bravoure lui vaut le surnom de « Cœur de Lion ». Redoutable chef de guerre, il fait également construire une série de châteaux dont il dirige lui-même les travaux. Poète, on connaît de lui deux compositions enlangue d'oc et enlangue d'oïl. Sa vie a inspiré de nombreux récits légendaires et fabuleux.
Richard naît le 8 septembre 1157, probablement aupalais de Beaumont àOxford en Angleterre[1],[2]. Il est confié à une nourrice du nom de Hodierna[3]. Troisième fils d’Henri II d'Angleterre et d'Aliénor d'Aquitaine, Richard n’est pas destiné à succéder à son père. On ne sait rien de son éducation[4]. Richard passe ses premières années en Angleterre, auprès de sa mère. Début mai 1165, Henri II, qui séjourne en Normandie, fait venir àRouen Aliénor et Richard. Aliénor s'installe ensuite àAngers avec ses enfants[5]. En 1168, conformément à la coutume qui veut que le deuxième fils hérite du patrimoine maternel[6], Richard est pressenti par Henri pour succéder à Aliénor à la tête duduché d'Aquitaine, avec le titre decomte de Poitiers[7]. En cela, Henri II se plie également à la volonté de son épouse, dont Richard semble avoir été le fils préféré[8]. C'est Aliénor qui dispense au jeune Richard, pendant les cinq années suivantes, sa formation dans l'art de gouverner les hommes[3]. Dès 1168, le jeune garçon grandit àPoitiers[9],[10] dans une atmosphère depoésie courtoise, s'exerce à l'équitation, au maniement des armes et à la chasse[11]. Richard parle le françaisd'oïl de son père dans sa vie quotidienne et pratique lalangue d'oc de sa mère, les deux langues étant parlées à la cour de Poitiers[12] (ainsi que lepoitevin-saintongeais)[13]. Il connaît lelatin mais n'apprendra jamais l'anglais de son temps, qui n'est pas en usage à la cour d'Angleterre. Les élites s'expriment alors en latin et enanglo-normand[14].
En février 1173, à l'occasion des fiançailles de Jean avec l'héritière de Maurienne,Alix de Savoie, Henri attribue à Jean les châteaux de Chinon, Loudun et Mirebeau, qu'Henri le Jeune pense lui appartenir en propre, suscitant le mécontentement de son aîné[32],[33],[34]. Richard, à qui Aliénor a remis son duché, se voit relégué en troisième position, malgré les investitures solennelles, lorsque le comte de Toulouse prête hommage à Henri II puis à Henri le Jeune, à Limoges le 25 février 1173, pour une terre qu'Aliénor estime relever de son duché[35],[24]. Le, Henri le Jeunese révolte contre son père, le roi Henri II, et s'enfuit à la cour de son beau-père, le roi de France[36]. Il est soutenu par ses frères Richard etGeoffroy II de Bretagne, ainsi que par les principaux barons du Poitou et de l’Aquitaine[37]. Déjà dotés de fiefs par leur père, les fils d’Henri II espèrent le remplacer effectivement au pouvoir, poussés en cela par leur mère,Aliénor d'Aquitaine[38]. Elle incite Richard à rejoindre le roi de France à Paris où il estfait chevalier par ce dernier[39]. Avec l’appui du comtePhilippe de Flandre, les fils d’Henri II lancent une offensive en Normandie en[40]. Le roi d’Angleterre réagit promptement et reprend une à une les forteresses normandes. En novembre 1173, Aliénor est reconnue et arrêtée alors qu'elle s'enfuit vers la cour de France et est livrée à son mari. Elle est tout d'abord placée sous bonne garde auchâteau de Chinon[41], prélude à une captivité de plus de quinze ans en Angleterre, en résidence très surveillée dans la forteresse royale d'Old Sarum (Salisbury), et dans divers autres châteaux : « C'est en Angleterre, dans la tour de Salisbury, que le roi enferma sa conjointe, la propre mère de ses enfants, par peur qu'elle récidive dans une conspiration », noteGeoffroy de Vigeois[42]. Richard continue seul la lutte en Aquitaine[43]. Le 8 septembre 1174, une trêve est conclue, àGisors, entre les deux rois. Mais à cette date, contrairement à ses frères, Richard résiste encore en Poitou[44],[45]. Henri II gagne ensuite le Poitou avec une armée composée de mercenairesbrabançons. Assiégé àSaintes, puis retranché auchâteau de Taillebourg, Richard est contraint de se rendre ; il implore le pardon de son père, à Poitiers, le[46],[47],[48]. Ses deux frères l’imitent quelques jours plus tard, rétablissant la paix entre Henri II et ses fils[46].
Le 30 septembre 1174, la paix est signée àMontlouis, en terre angevine, entre Henri II et ses fils. Richard reçoit deux « domaines convenables », des châteaux non fortifiées dans le Poitou, et perçoit la moitié des revenus du comté[49],[50],[46]. En janvier 1175, il part, à la demande d'Henri II, « pacifier » l'Aquitaine révoltée[51], semblant agir comme simple mandataire de son père dans son propre duché[52],[53]. Dans les faits, Henri donne à Richard le plein contrôle des forces armées du duché, dont il reçoit le gouvernement[54] ; mais si Richard remplit un rôle de « vice-roi »[55], il doit néanmoins exécuter les ordres de son père et lui envoyer des rapports, comme l'atteste Roger de Hoveden[56],[19]. En 1175, Richard reprend tour à tourAgen,Aixe, puisLimoges[57]. Les rebelles sont vaincus et sévèrement châtiés. Tandis que son frère aîné s'illustre dans les tournois, Richard gagne lors de ces combats le surnom de « Cœur de Lion » que l'Histoire lui conservera[58]. En 1176, Henri le Jeune et Richard escortent leur sœurJeanne jusqu’àSaint-Gilles-du-Gard, où elle rejoint son futur époux, le roiGuillaume II de Sicile[59]. Au début de l’année 1177, Richard lance une nouvelle expédition destinée à sécuriser les chemins deSaint-Jacques-de-Compostelle ; il s’empare successivement deDax et deBayonne. Il rentre ensuite à Poitiers et renvoie les mercenaires brabançons que lui avait confiés son père[60],[61]. À la fin de l'année 1177, Richard est à la cour de son père Henri II àAngers, en compagnie de ses frères. En 1179, lors d'une nouvelle campagne destinée à châtier les seigneurs rebelles Geoffroy IV de Rancon etVulgrin d'Angoulême, Richard s'empare en trois jours duchâteau de Taillebourg, une forteresse jugée imprenable. Richard démontre à cette occasion son ardeur au combat et sa bravoure, se portant à l'avant de ses troupes, lors de l'assaut final contre les défenseurs[62],[63]. En, il assiste au couronnement du roiPhilippe II de France àReims ; il lui rend également hommage pour le duché d'Aquitaine[64].
La mort d'Henri le Jeune, le, à Martel, met fin à la rébellion. Richard devient l'héritier désigné mais est peu désireux d'endosser le rôle de roi présomptif privé de tout pouvoir et n'envisage absolument pas de renoncer à « son » Aquitaine. Or il est bien dans les projets d'Henri II de l'en évincer au profit de Jean[67]. Henri convoque ses deux fils, le 29 septembre 1183, en Normandie. Richard refuse ce remaniement et regagne le Poitou prêt à défendre son héritage maternel. Ses frères Geoffroy et Jean s'allient alors contre lui et commencent à ravager le Poitou. Richard engage, à partir de 1184, un chef mercenaire, le fidèleMercadier[68],[69]. L'année 1184 voit la reprise des hostilités entre les fils. Henri les convoque alors en Angleterre, à l'automne 1184 et les réconcilie avant Noël. Aliénor, présente à Westminster à la demande de son mari, tient un rôle manifeste dans leur réconciliation et l'accord de paix qui en découle. La paix ne dure guère car peu après Noël Richard reprend aussitôt les armes contre son frère Geoffroy. Henri fait alors venir Aliénor en Normandie, la rétablit (en apparence) dans ses États et exige de Richard qu'il remette l'Aquitaine à sa mère.Roger de Hoveden raconte l'événement :« …celui-ci- (le roi) ordonna de sommer son fils Richard de rendre sans délai à sa mère la reine Aliénor tout le Poitou et ce qui en dépend, parce que c'était son héritage… Lorsqu'il prit connaissance du message de son père, Richard acquiesça aux sages conseils de ses amis : il déposa les armes et revint à son père en toute docilité… »[70],[71]. Plusieurs chartes ratifient un accord qui ne tient cependant pas longtemps. Geoffroy, probablement poussé par le roi de France, persiste à réclamer une partie de l'Anjou, ce qui ferait de lui presque l'égal de Richard. Geoffroy meurt brutalement en août 1186, des suites de blessures reçues lors d'un tournoi. En mai 1187 les escarmouches reprennent avec le roi de France[72]. Cependant Richard, qui a servi de médiateur entre son père et le roi de France, permet d'obtenir une trêve de deux ans, s'attirant par la même occasion les bonnes grâces de Philippe Auguste. Il se rend peu après à la cour de France, où il tisse des liens d'affection avec le roi de France. Ce rapprochement, qui est aussi la marque d'une nouvelle alliance politique, inquiète le vieux roi. Les chroniqueurs rapportent qu'« ils mangent à la même table et que même la nuit ne les sépare pas ». Philippe informe Richard que son père projette de marier Aélis à Jean, et de l'évincer au profit de son cadet[73],[74]. Richard fait finalement hommage à son père, non sans s'être au préalable emparé de son trésor et avoir fortifié ses châteaux du Poitou[73].
Philippe Auguste soutient alors le comteRaymond de Toulouse, dont Richard tente d'annexer les terres[75]. En, Philippe Auguste affronte à nouveau Henri, recevant cette fois le soutien militaire de Richard. Ce dernier reprend les hostilités contre son propre père, qu'il combat victorieusement dans la vallée de la Loire. Jean sans Terre participe également à ce complot[76]. Le, Richard, qui est cette fois aux côtés de son père, capture le chevalierGuillaume II des Barres[77]. Le 18 novembre 1188, une entrevue est organisée, àBonsmoulins en Normandie, entre le roi d’Angleterre et le roi de France. Richard demande alors à son père de le désigner clairement comme son héritier et de lui remettre enfin Aélis. Devant l'attitude évasive d'Henri, Richard tourne ostensiblement le dos à son père et prononce l’hommage lige au roi Philippe Auguste pour l’ensemble de ses domaines continentaux, ce qui correspond à une déclaration de guerre à l'encontre de son père[78],[79]. Richard passe ensuite les festivités de Noël à Paris en compagnie de Philippe. Richard s’oppose à son père parce qu'il lui reproche d'avoir partagé le lit de la princesseAélis, avec laquelle il devait se marier. Henri, voulant éviter un incident diplomatique, ne confesse pas son erreur de conduite. Richard, décidé à se rendre en Terre sainte, demande également à son père de laisser son frère Jean partir avec lui ; il craint en effet qu’Henri ne profite de son absence pour faire couronner son fils cadet à sa place[80]. La guerre reprend au printemps 1189 et une nouvelle entrevue est fixée entre les deux rois, cette fois àColombiers. Aucun accord n’est trouvé et le 4 juillet 1189, Henri II, totalement défait, est contraint de reconnaître Richard comme son seul héritier, au traité d'Azay-le-Rideau. Transporté à Chinon, le vieux roi Henri, abandonné de tous, meurt deux jours plus tard, le[81],[76].
Après avoir assisté aux funérailles de son père àFontevraud, Richard gagne la Normandie où, le 20 juillet 1189, il est ceint de l’épée ducale par l’archevêque de RouenGautier de Coutances. Le 22 juillet, il rencontre Philippe Auguste qui lui réclame, sans succès, le Vexin normand et lechâteau de Gisors[82],[83]. Richard s’embarque peu après pour l’Angleterre àBarfleur, en compagnie de son frère Jean, et débarque àPortsmouth. Il retrouve sa mère Aliénor, libérée au préalable parGuillaume le Maréchal, ce dernier fidèle du vieux roi qui vient de se mettre à son service[84],[85], et se rend àWestminster où il doit être couronné. D’après le chroniqueurBenoît de Peterborough, « le royaume tout entier se réjouit de l’arrivée du duc[86] ». Richard estoint et couronné roi d’Angleterre, le, en l’abbaye de Westminster, des mains de l’archevêque de Cantorbéry,Baudouin de Forde. Les premières mesures du roi sont consacrées à la préparation de sonexpédition en Terre sainte[87],[88],[89],[90],[19].
Le jour même du couronnement, la ville deLondres est le théâtre de violentesémeutes anti-juives. Tandis que Richard participe à un banquet organisé en son honneur, une délégation juive venue porter des présents au roi est violemment repoussée par la foule, ou par les gardes. C'est alors qu'une rumeur, affirmant que le roi a ordonné l'extermination des juifs, se répand parmi la populace de Londres. La foule se rue aussitôt sur les maisons des juifs et les saccagent, ou bien y mettent le feu. Richard dépêche son grand justicier,Ranulf de Glanville, afin de mettre fin aux massacres, mais celui-ci se montre incapable de calmer la foule déchaînée. Les émeutes font une trentaine de victimes, tuées ou brûlées[91]. Au cours de l'hiver 1189-1190, d'autres massacres ont lieu dans toute l'Angleterre, notamment àYork, où se trouve l'une des communautés juives les plus prospères. Environ cent cinquante juifs trouvent la mort après un assaut mené par les émeutiers contre lechâteau. Les mesures prises par Richard pour châtier les émeutiers sont quasiment sans effet, les autorités publiques étant en majeure partie du côté des assaillants. Par ailleurs les nobles ayant participé aux pogroms se sont déjà croisés, et sont donc placés sous la protection de l'Église. Si trois émeutiers sont bien pendus, c'est pour s'en être pris à des biens appartenant à des chrétiens, rapporteMatthieu Paris[92],[93].
À la fin de l'année 1189, Richard, qui n'a pas encore de descendance légitime, doit organiser son union. Dès 1185, il a envisagé d'épouserBérengère, la fille du roi deNavarre,Sanche VI, rencontrée à la cour de son père. Le trouvèreAmbroise évoque l'attirance de Richard pour Bérengère : « le roi l'avait beaucoup aimée depuis qu'il était comte de Poitiers : son désir la convoitait ! » L'intérêt stratégique de cette alliance est évident, car elle peut apporter à Richard un soutien contre le comte de Toulouse, les vicomtes de Béarn et les barons gascons, souvent rebelles[94]. Richard se rend, début février 1190 puis en juin 1190, àLa Réole et à la frontière de la Navarre pour rencontrer la noblesse gasconne et son futur beau-père, afin de discuter des termes du mariage[95],[96]. Aliénor ne peut qu'approuver cette union qui est évoquée lors du conseil de famille tenu à Nonancourt, en Normandie, en mars 1190[97]. La rupture de ses fiançailles, longues de vingt et un ans, avec Aélis est entérinée[98],[99],[100],[101].
Peu après son accession au trône, Richard désigne sa mère Aliénor comme régente en son absence et lui octroie des ressources financières considérables. Pour gouverner avec elle en Angleterre, il lui associe une sorte de « conseil de régence » :Hugues du Puiset, évêque de Durham, et surtout, après la mort de Guillaume de Mandeville,Guillaume de Longchamp, évêque d'Ely, son chancelier et grand justicier du royaume[102],[103],[88],[104]. Afin de lever des fonds pour la croisade, il recourt à la vente massive d'offices. Le chroniqueurBenoît de Peterborough note amèrement que « tout lui [est] vendable, aussi bien puissance, domination, comtés, vicomtés, châteaux, villes, butins et autres choses semblables[105] ». Grâce au produit de ces ventes, Richard acquiert un immense trésor en argent : il augmente également les taxes et dépense la majeure partie du trésor de son père. Il rassemble et emprunte autant d’argent qu’il le peut, libérant par exemple le roi d’ÉcosseGuillaume le Lion de son hommage en échange de dix millemarcs d'esterlins[106], et vendant nombre de charges officielles et autres droits sur des terres. Par ailleurs, c’est grâce aux réformes importantes de son père en matière de législation et de justice qu’il lui est possible de quitter l’Angleterre pour une longue période. Pour s'assurer de l'allégeance de Jean sans Terre dont il se défie, Richard lui confie lecomté de Mortain ainsi que des terres dans leLancashire, lesCornouailles, leDevon, leDorset et leSomerset[107]. Il autorise aussi son mariage, le 20 août 1189, avec la richeIsabelle de Gloucester[108],[109]. Richard conserve toutefois le contrôle des principaux châteaux de ces comtés pour l'empêcher d'acquérir trop de pouvoir, car déjà à cette période il envisage de désigner son neveuArthur, comme son héritier au trône[110]. En 1190, Jean doit promettre de ne pas se rendre en Angleterre pendant les trois années suivantes. Cette mesure sera néanmoins levée à la demande d'Aliénor[111],[112],[113]. Richard désigne par ailleurs, avec l'accord d'Aliénor, son neveuOtton IV de Brunswick, comme son héritier pour le comté de Poitou et le duché d'Aquitaine[114],[115].
Richard craint quePhilippe Auguste n’usurpe ses territoires en son absence ; leroi de France a les mêmes craintes vis-à-vis de son rival anglais, aussi les deux rois partent ensemble pour la Palestine[116]. Ils s'engagent à défendre les territoires l'un de l'autre pendant qu'ils seront à la croisade[117]. Richard gagneDouvres et débarque en France en. Il est reçu àCalais par le comtePhilippe de Flandre, et apprend peu de temps après la mort sans héritier de son beau-frère Guillaume II de Sicile. Richard rencontre à nouveau le roi de France au gué deSaint-Rémy-sur-Avre, pour arrêter les détails de l'expédition. Ils se jurent une alliance mutuelle, et s'engagent avec leurs vassaux respectifs à ne pas mener d'hostilités pendant la durée de leur pèlerinage[118]. Le départ des croisés a lieu le àVézelay, à l'issue d'une cérémonie solennelle[119].
Au cours de l'été 1190, tandis que Philippe Auguste gagne directementMessine où il débarque le, Richard rejoint la Sicile en longeant par bateau la côte italienne : il fait étape àNice,Savone,Gênes,Pise,Ostie puisSalerne[123],[124]. ÀMileto, accompagné d'un seul chevalier, il s'empare d'un oiseau de proie appartenant à un villageois ; il est aussitôt attaqué par tous les habitants du village et doit utiliser son épée pour pouvoir leur échapper[125]. Il atteint finalement Messine en grande pompe le[124]. Son arrivée contraste avec le débarquement plus modeste de Philippe[124].
Les vents contraires empêchent les deux rois de gagner la Terre sainte ; Richard et Philippe sont contraints de passer l’hiver en Sicile[126]. Leroyaume normand de Sicile traverse une grave crise de succession depuis la mort du roiGuillaume II de Sicile sans héritier direct[124]. Le papeClément III, hostile auxHohenstaufen, apporte son soutien au cousin du roi,Tancrède de Lecce, aux dépens de l'héritière désignée,Constance de Hauteville, femme de l'empereurHenri VI[124]. Couronné roi de Sicile en, Tancrède est soutenu par la majeure partie des barons de Sicile et d’Apulie, qui refusent d’être gouvernés par un souverain allemand[127].
Lors de son accession au trône, Tancrède a emprisonné la reineJeanne, veuve de Guillaume et sœur de Richard, et lui a confisqué les biens dont elle a hérité du roi de Sicile. Dès son arrivée, Richard réclame la libération de sa sœur et la remise de sondouaire[124]. Pendant ce temps, la présence des deux armées étrangères cause des troubles parmi la population de Messine, exaspérée par le comportement des soldats[128]. Grecs, musulmans et Lombards sont agacés par l’attitude des croisés, qui agissent en Sicile comme en terrain conquis[129].
Le, Richard occupe lemonastère de Saint-Sauveur afin de faire pression sur Tancrède ; des rixes éclatent peu après entre les soldats anglais et la population de Messine. En représailles à l’attaque d’un campement aquitain par les habitants de la ville, Richard prend Messine d'assaut le[130]. Il ordonne l’érection d’un château sur les hauteurs de la ville, qu’il nomme « Mate-Grifons ». La ville est ensuite remise aux Templiers et Hospitaliers. Un accord est rapidement trouvé avec Tancrède et un traité de paix est ratifié le 11 novembre 1190. Selon ce traité, la reine Jeanne reçoit vingt mille onces d’or en dédommagement de son douaire ; Richard reçoit une somme équivalente et un mariage est projeté entre son neveuArthur, âgé de trois ans, et la fille de Tancrède ; Arthur de Bretagne est par ailleurs désigné héritier de Richard, si le roi meurt sans descendance[131],[132]. Le traité ébranle les relations entre l’Angleterre et leSaint-Empire et provoque la révolte deJean sans Terre, qui espère succéder à Richard à la place de son neveu. En, Richard et Philippe signent un nouveau traité d'alliance, autorisant Richard à épouserBérengère de Navarre à la place d'Aélis contre le versement de dix mille marcs d'argent et la remise deGisors. Richard doit également prêter hommage pour la Bretagne armoricaine[133],[134]. Un autre mariage est également évité à Messine. Philippe Auguste, veuf depuis un an, aurait manifesté un vif intérêt pour Jeanne. Roger de Hoveden rapporte que « le roi de France montrait alors un visage si réjoui que le peuple disait qu'il allait l'épouser ». Richard, totalement opposé à cette union, envoie prestement sa sœur dans un couvent jusqu'au départ de Philippe[22],[135].
Le, Aliénor et Bérengère débarquent à Messine, en compagnie de Richard, venu accueillir sa mère et sa fiancée àReggio. Aliénor repart le 2 avril, laissant Bérengère sous la garde de Jeanne jusqu'au mariage. À Messine, Richard et Aliénor s'entretiennent sur la situation très critique du gouvernement de l'Angleterre et la crise qui l'agite. Richard entend utiliser son demi-frèreGeoffroy et exige que ce dernier soit consacré archevêque d'York, afin de contrecarrer les pouvoirs rivaux d'Hugues du Puiset et de Guillaume de Longchamp, et les agissements de Jean[136],[137]. Lors de son séjour en Sicile, Richard rend également visite au moineJoachim de Flore, qui prophétise la déroute des infidèles en Terre sainte[138],[19].
L'armée de Richard, forte de 200 navires et 17 000 soldats, prend la mer le[19]. Richard s'arrête sur l’îlebyzantine deRhodes pour éviter une tempête. Il la quitte en mai mais une nouvelle tempête amène sa flotte àChypre, où trois de ses navires s'échouent. L'attitude hostile du princeIsaac Doukas Comnène provoque, le, le débarquement de la flotte de Richard dans le port deLimassol, qui est prise d'assaut[19],[139]. Le, Richard y célèbre son mariage avecBérengère de Navarre, qui est couronnée reine d'Angleterre par l'évêque de Blois[140],[19]. La sœur de Richard,Jeanne, l’a suivi depuis la Sicile et assiste à la cérémonie. Le mariage ne produit pas d’héritier et les opinions divergent sur l’entente entre les époux. Bérengère sera absente de la cérémonie d'ostension de la couronne, à Winchester en 1194[141],[142]. Elle ne posera en effet jamais le pied en Angleterre durant le règne de son mari[143].
Après une vaine tentative de pourparlers avec Isaac, Richard entreprend la conquête de l'île. Il est renforcé par un contingent en provenance deSaint-Jean-d'Acre mené parGuy de Lusignan[19]. Les quelques Latins de l’île se joignent à lui ainsi que les Grecs, révoltés par les sept années du joug tyrannique d’Isaac[144]. Après avoir été défait àKolossi, à l'ouest de Limassol, Isaac réorganise sa défense à Trémithoussia, sur la route menant à la capitaleNicosie, où se livre une bataille décisive le. Nicosie est prise mais Isaac poursuit la résistance[144]. Une armée commandée par Guy de Lusignan prend alors le port deCérines et capture la femme et la fille d'Isaac[144]. Ce dernier capitule et se rend à Richard, qui devient le nouveau maître de Chypre[144]. Le butin est considérable. Richard installe des garnisons latines et impose un lourd tribut aux Grecs en échange du maintien de leurs coutumes[144].
Avant son départ pourSaint-Jean-d'Acre, Richard confie l'île de Chypre à ses lieutenantsRichard de Canville etRobert de Thurnham[145]. L'île devient une base d’approvisionnement destinée à la croisade. Le 8 juin, un groupe de Chypriotes fidèles à l’empereur se révolte, mais ce mouvement est maté par Robert de Thurnham[146]. Au bout de quelques semaines, Richard décide de vendre l'île à son amiRobert de Sablé, le grand-maître de l'ordre du Temple, pour cent mille ducats. Les Templiers y installent pendant quelques années leur première base en Orient avant de la vendre àGuy de Lusignan[147].
La rapide conquête de Chypre, mettant en évidence de réelles capacités stratégiques, rehausse le prestige de Richard aux yeux de ses contemporains. Elle a aussi un impact très important sur l'Orient latin[148]. D'un côté, l'île, pleine de ressources, devient un centre de ravitaillement assuré pour la Terre sainte et une escale sûre pour les armadas italiennes[149]. D'un autre côté, elle participe au déclin de l'Orient latin en attirant les colons européens et barons syriens[Note 1].
Richard débarque àSaint-Jean-d'Acre le, presque deux mois après Philippe Auguste[139]. La ville,assiégée depuis deux ans par les Francs, eux-mêmes encerclés par l'armée deSaladin, commence à être à bout. L'arrivée du roi Richard, à la fois fabuleux combattant et tacticien, renforce considérablement le moral des croisés[150]. À la suite des assauts répétés menés par les Français et les Anglais au début du mois de juillet, les habitants de la ville entament rapidement des pourparlers de reddition. La ville capitule le 12 juillet. Les habitants sont considérés comme prisonniers de guerre ; ils peuvent toutefois se racheter contre la restitution de prisonniers chrétiens, le paiement d'une rançon de 200 000 dinars d'or, et la remise de laVraie Croix. Le lendemain, les croisés font leur entrée dans Saint-Jean-d'Acre[151].
Dans la querelle de succession qui opposeGuy de Lusignan àConrad de Montferrat, Richard se range du côté de Guy, son vassal enPoitou. Les rois croisés parviennent à un accord selon lequel Guy conserve la couronne de Jérusalem jusqu'à sa mort, après quoi celle-ci sera confiée à la descendance de Conrad et d'Isabelle de Jérusalem[152],[153]. Le, le roi de France accompagne Conrad àTyr puis s'embarque pourBrindisi, laissant en Terre sainte un contingent mené par le ducHugues de Bourgogne[154]. Richard prend dès lors le commandement de l'armée franco-anglaise. Le, il fait exécuter 2 700 prisonniers musulmans, avec femmes et enfants, en raison du retard pris par Saladin pour satisfaire les termes de la capitulation de Saint-Jean-d'Acre[155],[156], mais aussi pour des motifs d'ordre stratégique et pour répondre aux massacres de prisonniers chrétiens par Saladin[Note 2]. À la suite de cette exécution de masse le conflit entre chrétiens et musulmans se durcit et « l'on se massacre avec un entrain accru », comme le souligne le chroniqueur arabeBahâ ad-Dîn[157]. Richard se lance alors dans la conquête du littoral palestinien[158].
Richard ordonnant le massacre des prisonniers musulmans. Miniature extraite desPassages d'outremer par Sébastien Mamerot et Jean Colombe,XVe siècle,BnF.
Avant de prendre la direction de Jérusalem, l'armée de Richard se donne pour objectif la ville deJaffa, un port proche de la Ville sainte. Les chevaliers, les fantassins ainsi que les bagages légers prennent la route du littoral ; les engins de siège et les bagages lourds sont quant à eux transportés par mer pour être débarqués à Jaffa[156]. Harcelé par les troupes de Saladin sur son flanc droit, mais protégé par la flotte croisée sur son flanc gauche, Richard dirige son armée vers le sud le long du littoral[159]. Malgré quelques escarmouches, les troupes franques progressent en bon ordre jusqu'aux environs d'Arsouf[160]. C'est sur ce terrain dégagé et vaste, favorable à l'action de ses archers montés, que Saladin décide d'engager le combat avec les Francs. Avec l'appui de renforts turcomans, Saladin engage labataille d'Arsouf le dans une position stratégique très favorable : les croisés sont encerclés, adossés à la mer. Richard ne perd pas son calme et tente une habile manœuvre d'encerclement pour écraser totalement l'armée adverse[161]. Mais unhospitalier et un chevalier anglais chargent pour la gloire, entraînant avec eux quelques autres chevaliers. Richard doit alors charger avec toute la cavalerie pour éviter une désorganisation potentiellement fatale[161]. Après de durs combats, les croisés remportent la victoire. Celle-ci n'est cependant pas complète ; elle ne conduit qu'à disperser et repousser l'armée ennemie, Richard n'ayant pu réaliser le mouvement tournant qui lui aurait permis une victoire décisive. Elle renforce néanmoins le moral des croisés, peu après la capture de Saint-Jean-d'Acre, et diminue le prestige de Saladin auprès de ses troupes[162].
Saladin est contraint de se retirer àRamla, sur la route deJérusalem, d'où il guette les prochains mouvements des croisés[162]. Richard poursuit son avancée jusqu'àJaffa mais marque un temps d'arrêt de deux mois pour reconstruire les fortifications de la ville et faire reposer ses hommes[162],[163]. L'armée de Saladin reste une menace pour les croisés et Richard refuse de s'aventurer plus avant[164]. Le sultan en profite pour renforcer les défenses de Jérusalem et raser la ville d'Ascalon[164]. Saladin mène contre les Francs unepolitique de la terre brûlée afin de les empêcher définitivement de reprendre pied et de s'établir à l'intérieur du pays[163]. Richard demeure néanmoins confiant en ses chances de reprendre la ville de Jérusalem ; dans une lettre datée du, il écrit :« Sachez qu'avec l'aide de Dieu, vingt jours après Noël [c'est-à-dire à la mi-janvier 1192], nous espérons prendre Jérusalem et le Sépulcre du Seigneur, ensuite nous regagnerons notre pays. »[165]
Richard et Saladin entament des pourparlers en vue d'une trêve[166]. Le roi d'Angleterre exige dans un premier temps la restitution de Jérusalem et de l'ensemble du territoire à l'ouest duJourdain, ainsi que la Vraie Croix[166]. Après avoir essuyé un refus, Richard propose un mariage entre sa sœurJeanne et le frère de Saladin,Al-Adel, ainsi que la restitution des villes côtières récemment conquises[166],[167]. Le, Richard participe à un banquet organisé par Al-Adel àLydda[166]. En parallèle, des négociations sont menées entre Saladin et Conrad de Montferrat, par l'entremise deRenaud de Sidon[166],[167]. Durant cette période, les combats entre les deux armées sont sporadiques ; Richard échappe néanmoins de justesse à une embuscade alors qu'il se livre à lafauconnerie[168].
Le 22 novembre 1191, l'armée de Richard gagne Ramla, préalablement rasée et vidée de ses habitants par Saladin[169],[170]. Richard passe Noël àLatroun puis gagne la forteresse deBetenoble, à une vingtaine de kilomètres de Jérusalem[170]. Les barons syriens et les maîtres du Temple et de l'Hôpital lui déconseillent néanmoins de mener un assaut contre la Ville sainte[170]. La saison est mauvaise et ces derniers savent qu'ils ne pourront tenir Jérusalem une fois tous les croisés repartis[Note 3].
« Ils disaient que même si la cité était prise, ce serait une entreprise fort périlleuse si elle n'était pas aussitôt peuplée de gens qui y demeurassent car les croisés, tous autant qu'ils étaient, dès qu'ils auraient fait leur pèlerinage, retourneraient dans leur pays, chacun chez soi, et une fois dispersés, la terre serait perdue à nouveau[171]. »
Le 20 janvier 1192, Richard et les restes de son armée retournent à Ascalon, où ils demeurent près de quatre mois pour en reconstruire les fortifications[172],[173]. Conrad refuse de lui venir en aide, tandis que le contingent français se replie à Saint-Jean-d'Acre[172]. En difficulté financièrement, et à la tête d'une armée affaiblie, Richard entame de nouvelles négociations de paix avec Saladin[174]. Afin de mettre définitivement un terme à la querelle entre Guy de Lusignan et Conrad de Montferrat, il convoque une assemblée de barons à Ascalon et invite ces derniers à se choisir un chef. Tous désignent le marquis de Montferrat et supplient Richard de l'établir comme roi[175]. Richard envoie donc son neveuHenri de Champagne en ambassade àTyr pour confier à Conrad le royaume de Jérusalem[176]. Alors qu'il prépare la cérémonie de couronnement, ce dernier est subitement assassiné le par deuxismaëliens[176]. Pour ne pas laisser le royaume sans roi, sa veuve Isabelle est remariée quelques jours plus tard, le 5 mai 1192, à Henri de Champagne[177],[178].
Le 22 mai 1192, Richard s'empare de la forteresse deDaron[177]. Il est renforcé peu après par les troupes françaises d'Henri de Champagne, qui l'enjoignent d'attaquer à nouveau Jérusalem[179]. Richard reçoit au même moment de mauvaises nouvelles en provenance d'Angleterre : Jean, soutenu par des barons anglais et la complicité de Philippe Auguste, complote afin de s'emparer du royaume. Richard informe ses proches de son intention de quitter la Palestine[180]. Il ne s'engage qu'à contrecœur dans cette nouvelle campagne[179]. Après un séjour d'un mois à Beit Nouba et plusieurs escarmouches entre croisés et musulmans, Richard renonce et ordonne la retraite[181].
Le 26 juillet 1192, Richard est àSaint-Jean-d'Acre et prépare une nouvelle opération en direction deBeyrouth[182]. Plus au sud, Saladin en profite pour attaquerJaffa par surprise. Après cinq jours de siège et de bombardements, la ville cède et les Francs sont contraints de se replier vers la citadelle. Une barque est envoyée à Acre pour annoncer l'événement. Le, la citadelle est sur le point de céder lorsque Richard débarque avec une petite armée ainsi que l'appui de navires pisans et génois. Les troupes musulmanes sont repoussées et l'armée de Saladin prend la fuite jusqu'àYazour[183]. Les 4 et, unecontre-offensive musulmane est de nouveau écrasée et Saladin est contraint de se replier vers Jérusalem[184]. Les deux hommes débutent alors des pourparlers de paix qui se poursuivent pendant un mois. Le, Richard signe avec Saladin letraité de Jaffa, une trêve de « trois ans, trois mois, trois jours et trois heures » autorisant les pèlerins chrétiens (y compris les croisés actuels en qualité de pèlerins sans armes) à visiter les Lieux saints sans avoir à payer de taxes ou droits, ni à subir de vexations[185]. Richard fait également libérer les prisonniers chrétiens, notammentGuillaume de Préaux. Il refuse cependant de se rendre à Jérusalem, puisqu'il « n'a pu l'arracher des mains de ses ennemis »[186]. Richard finit par rembarquer à Saint-Jean-d'Acre le, en direction de l'Angleterre[187],[188].
Le mauvais temps contraint d'abord Richard à faire escale sur l'île deCorfou, possession de l'Empire byzantin[188]. Afin d'éviter d'être capturé, il se déguise en marchand puis monte à bord d'un bateau pirate qui le dépose près deZara[189]. Richard poursuit son voyage par voie terrestre à travers laCarinthie et l'Autriche, dans le but de rejoindre les terres de son beau-frèreHenri le Lion[188]. Le, il est reconnu et arrêté alors qu'il effectue une halte dans une auberge deVienne[190]. Il est amené devant le ducLéopold d'Autriche, son ennemi depuis qu'il l'a humilié à Acre[191] ; le duc le fait étroitement garder, nuit et jour, par des chevaliers en armes, mais il n'est pas mis aux fers[192]. Après un séjour de trois mois au château deDürnstein, Richard est livré à l’empereurHenri VI contre la somme de soixante-quinze millemarcs d’argent[193] ; il est ensuite détenu au château deTrifels[194].
En, Richard est conduit devant ladiète d’empire àSpire pour y être jugé[19]. Il est de nouveau accusé d'avoir fait assassinerConrad de Montferrat, et de trahison envers la Terre sainte ; calomnies dont Richard « avec impétuosité et habileté se disculpe victorieusement »[195],[19]. L'empereur fixe la rançon de Richard à cent cinquante millemarcs d’argent du poids de Cologne, soit 34 tonnes de ce métal[196]. Bien que les conditions de sa captivité ne soient pas strictes, il est frustré par l’impossibilité de voyager librement. De cet emprisonnement est tirée la légende deBlondel de Nesle, relatée auXIIIe siècle dans lesRécits d'un ménestrel de Reims[197],[198],[199]. En raison de la protection canonique accordée par l'Église aux croisés, le papeCélestin IIIexcommunie le duc Léopold et menace d'interdit l'empereurHenri VI. Philippe Auguste est de même menacé d'interdit s'il vient à envahir les terres du roi d'Angleterre[200],[201]. Le roi de France s'empare néanmoins de laforteresse de Gisors en[202].
Aliénor d'Aquitaine parvient à faire libérer Richard, le, contre le versement de cent mille marcs d’argent et la remise de plusieurs otages. Richard est par ailleurs contraint de devenir le vassal de l’empereur, avec le devoir de payer un tribut de cinq mille livres sterling par an[203]. Richard et Aliénor gagnent ensuiteCologne, puisAnvers. Ayant appris la libération de Richard, Philippe Auguste aurait envoyé un message à Jean sans Terre : « Prenez garde, le diable est lâché[204]. »
Le 10[205] ou[143], Richard débarque au port deSandwich, en compagnie d'Aliénor, et retrouve l'Angleterre, où il reçoit un bon accueil[206]. Le dimanche 17 avril 1194, Richard procède à un nouveau couronnement, plus exactement à une cérémonie solennelle d'ostension de la couronne[207], dans lacathédrale de Winchester. Aliénor, qu'il tient à honorer et à remercier pour son action, se tient dans le chœur, face à Richard. Bérengère, vraisemblablement restée sur le continent, n'est pas mentionnée par les chroniqueurs[142],[208],[207],[143]. Durant son absence,Jean sans Terre s'est allié au roi de France afin de récupérer les terres de son frère. Richard reprend immédiatement à son frère les forteresses deNottingham et deTickhill[209]. Décidé à reprendre les territoires cédés par son frère au roi Philippe Auguste, Richard s'embarque àPortsmouth avec Aliénor et cingle vers laNormandie le[207]. Il confie le gouvernement du royaume à l'archevêqueHubert Gautier[19] et ne reviendra plus en Angleterre[208],[19].
Richard débarque àBarfleur, où il est accueilli avec enthousiasme par les Normands, puis gagneLisieux[210]. Il reçoit alors le ralliement de son frère Jean sans Terre, à qui il accorde son indulgence : « N'ayez crainte, Jean, vous êtes un enfant. Vous avez été en mauvaise garde. Ceux qui vous ont conseillé le paieront[211]. » Richard se met ensuite en route pourVerneuil-sur-Avre, assiégée par Philippe Auguste. Richard campe àL'Aigle, non loin de Verneuil. Le roi de France, sentant qu'il ne pourra pas faire face à Richard, profite des fêtes de la Pentecôte pour lever le siège le 29 mai, abandonnant une partie de son camp et de son approvisionnement. Richard entre triomphalement à Verneuil le 30 mai[212]. Dès lors, Richard a pour dessein de reprendre le contrôle des forteresses objet du traité signé en janvier entre Philippe et Jean, ou d'en empêcher la prise, car tous les gouverneurs n'ont pas accepté les clauses de ce traité. Il descend sur l'Anjou.
Le roi Philippe Auguste, après avoir abandonné le siège de Verneuil le 28 mai, se dirige versÉvreux d'où il chasse Jean et saccage la ville, sans même épargner l'église Saint-Taurin[213]. Et tandis qu'il assiège et détruit le château de Fontaine puis Châteaudun, à la mi-juin, les troupes de Richard, aidées des contingents navarrais du frère de Bérengère, Sanche de Navarre, encerclentLoches et investissent le château sans grand succès. Richard, pour sa part, se trouve à Tours le 11 juin, où il impose amendes et confiscations aux bourgeois et aux chanoines ralliés au roi de France. Le 13 juin il rejoint ses troupes à Loches. La ville est prise d'assaut dès le lendemain. Cette prise est une grande victoire en raison de sa position stratégique. Richard peut alors en peu de temps pacifier la région et la rallier à lui[214].
Philippe talonne Richard le long de la Loire afin de réduire sa liberté de manœuvre. Les deux rois se rejoignent le 3 juillet, près deVendôme. Le, tandis que Richard provoque son adversaire au combat àFréteval, Philippe s'enfuit avec son armée[19]. Richard engage la poursuite, laissant le reste de ses troupes sous le commandement deGuillaume le Maréchal. À l'approche de Richard, le roi de France abandonne ses bagages et se réfugie dans une église. Richard, le croyant devant lui, le pourchasse, aidé parMercadier qui lui fournit une nouvelle monture. Selon Jean Flori, « Richard a, ce jour-là, réellement l'intention de tuer Philippe ou pour le moins de le faire prisonnier[215] ». Il ne parvient pas à capturer son rival, mais s'empare de son camp, de son trésor et de ses archives. La perte du sceau royal et de nombreuses chartes et documents fiscaux et domaniaux, à Fréteval, serait à l'origine de la création desArchives royales[Note 4]. Cette bataille permet à Richard et à ses armées de prendre un ascendant certain ; il poursuit la pacification de l'Aquitaine, et soumet les barons révoltés[216]. Dans une note àHubert Gautier en date du, Richard résume ainsi les précédents combats :
« Sachez que, par la grâce de Dieu qui en toutes choses soutient le droit, nous nous sommes emparés de Taillebourg, de Marcillac et de tout le territoire de Geoffroi de Rancon ; aussi la ville d'Angoulême, Châteauneuf-sur-Charente, Montignac, Lachaise, tous les autres châteaux et tout le territoire du comte d'Angoulême ; nous avons capturé la ville et la citadelle d'Angoulême en une seule soirée ; nous avons pris en tout 300 chevaliers et 40 000 soldats. »
— Roger de Hoveden,Chronica magistri, 3.256–7[19].
Richard et Philippe signent une trêve, dite deTillières-sur-Avre, le ; celle-ci, favorable au roi de France puisqu'elle préserve lestatu quo, se maintient jusqu'en. Le mois suivant, des pourparlers de paix s'engagent à nouveau ; en gage d'un accord de paix, Aélis est rendue à son frère qui la marie aussitôt àGuillaume II de Ponthieu[217]. Les négociations prennent fin à la suite de la destruction du château deVaudreuil par Philippe. Richard gagne leBerry où il récupère le terrain conquis et s'empare d'Issoudun. En novembre, les opérations militaires se succèdent enNormandie et en Berry ; en décembre, une nouvelle trêve est signée[218].
En janvier 1196, Richard et Philippe signent untraité de paix, àLouviers, favorable au roi d'Angleterre[219],[19]. Richard cèdeGisors et leVexin normand à Philippe, qui lui abandonne les différentes conquêtes qu'il a faites en Normandie et ses prétentions sur le Berry et l'Auvergne. Quelques mois après le traité, la guerre reprend en Normandie, et c'est là que serait intervenu un épisode semi-légendaire, décrit parGuillaume le Breton dans saPhilippide[220] : Richard assiège lechâteau de Gaillon, défendu parLambert Cadoc. Du haut de la tour, Cadoc repère Richard et le blesse d'un trait d’arbalète ; le trait atteint le roi au genou et tue son cheval[19],[221]. Ironiquement, c'est Richard lui-même qui avait recruté Lambert Cadoc auPays de Galles ainsi que d'autres mercenaires gallois, afin de combattre le roi de France, mais une partie de ces Gallois, dont Lambert Cadoc, poussés par leur haine des Normands et des Saxons, ont fait défection et rejoint l'autre camp[222].
Château-Gaillard en Normandie, la forteresse tant voulue par Richard.
Après une courte trêve, la guerre reprend à l'été 1196. Le roi d'Angleterre envahit la partie duVexin sous contrôle français. Battu devantAumale, Richard fait construire une série de châteaux, dontChâteau-Gaillard, auxAndelys, dont il dirige lui-même les travaux[223]. Il ordonne également la construction des châteaux deRadepont dans la vallée de l’Andelle,Montfort-sur-Risle dans la vallée de laRisle,Orival sur la roche Fouet surplombant la Seine en amont deRouen au-dessus d’Elbeuf, et fait améliorer lechâteau de Moulineaux surplombant la Seine en aval de Rouen. En parallèle, Richard sécurise son flanc sud en mariant sa sœur Jeanne avec le comteRaymond VI de Toulouse[224]. Il parvient également à soustraire deux puissants alliés de Philippe, qui passent dans le camp anglais :Baudouin de Flandre etRenaud de Boulogne[225]. Les deux comtes deviennent, comme l'affirme l’Histoire de Guillaume le Maréchal, « les hommes et fidèles du roi d’Angleterre[224]. »
La guerre reprend au printemps 1197, avec la capture de l'évêquePhilippe de Dreux par les troupes de Mercadier. Philippe est contraint d'affronter Baudouin de Flandre devantArras, tandis que Richard lance une offensive enAuvergne. Le roi d'Angleterre remporte de nouveaux succès diplomatiques en ralliant à lui des vassaux de Philippe : les comtesHugues de Saint-Pol,Baudouin de Guînes,Geoffroy du Perche etLouis de Blois[228]. En, Richard bat une première fois Philippe Auguste entreGamaches etVernon, puis une deuxième fois le 27 lors de labataille de Gisors[229]. Le, les deux rois signent une trêve de cinq ans favorable à Richard[229].
Fort de ses réussites, Richard décide de soumettre l'aristocratie aquitaine. En mars 1199, une nouvelle révolte ducomte d'Angoulême l'oblige à mener ses armées en Limousin[230]. Le, Richard rejointMercadier ausiège duchâteau de Châlus-Chabrol[231], possession du vicomteAdémar V de Limoges, dont il est venu châtier la révolte et prendre les châteaux[232]. Le 26, le roi est atteint à l'épaule par uncarreau d'arbalète[19]. L'auteur du tir n'est pas identifié avec certitude, les récits des chroniqueurs divergeant sur ce point.Roger de Hoveden, dans un récit très romancé, accuse le chevalierBertrand de Gourdon, qui aurait été ensuite écorché par Mercadier, mais qui vit pourtant toujours en 1231, comme le démontre l'abbé Arbellot[233]. De façon beaucoup plus certaine selon Jean Flori,Mathieu Paris,Raoul de Diceto etBernard Itier (dans une note marginale de laChronique deGeoffroy de Vigeois) ainsi queRoger de Wendover évoquent un petit noble local,Pierre Basile[234]. Gervais de Canterbury est l'un des rares chroniqueurs à rendre Jean Sabraz responsable de la mort du roi.Guillaume le Breton, dans un récit qui tient plus du mythe que de l'histoire mentionne un certain Dudon[235],[236]. Le carreau est retiré mais lagangrène s'installe. Les chroniqueurs s'accordent sur le fait que Richard fait venir l'auteur du trait mortel, lui accorde son pardon et demande qu'il soit épargné[237]. Richard meurt onze jours plus tard, le, au château de Châlus qui est tombé entre-temps. Aliénor se trouve à son chevet, arrivée à temps pour assister aux derniers instants de son fils. Sur son lit de mort, Richard désigne son frère Jean pour lui succéder sur le trône d'Angleterre et à la tête de l'Empire Plantagenêt[234],[238],[239],[240]. Archétype du roi chevalier aux yeux de ses contemporains, Richard est mort « en prince désireux de faire régner l'ordre féodal dans ses domaines »[241].
Le corps de Richard est inhumé en l’abbaye de Fontevraud, le 11 avril 1199 (dimanche des Rameaux), avec les honneurs royaux, par l'évêque de Lincoln[243]. Aliénor commande alors un gisant polychrome, daté d'environ 1200 par les historiens de l'art et les archéologues[244]. Son cœur embaumé est enfermé dans un reliquaire et enterré dans un tombeau, surmonté plus tard d'un gisant à son effigie, en lacathédrale de Rouen, et ses entrailles sont déposées en l'église duchâteau de Châlus-Chabrol[245]. Cette partition du corps (dilaceratio corporis, « division du corps » en cœur, entrailles et ossements) avec des sépultures multiples est une pratique initiée au milieu duXIe siècle par les chevaliers et souverains duroyaume d'Angleterre et duSaint-Empire romain germanique morts encroisade ou loin du lieu de sépulture qu'ils avaient choisi[246].
Le 25 avril 1199,Jean sans Terre est intronisé duc de Normandie et, le 27 mai 1199, il reçoit la couronne d'Angleterre à Westminster. Les barons d'Anjou, du Maine et de Touraine le rejettent initialement, lui préférantArthur de Bretagne, le neveu de Richard et de Jean. Mais le choix de Jean convient à l'aristocratie anglo-normande et il doit beaucoup à l'influence d'Aliénor, qui redoute l'ingérence du roi Philippe Auguste[250],[251]. Le règne de Jean verra le délitement de l'Empire Plantagenêt, après lacommise des fiefs continentaux prononcée par le roi de France, en avril 1202[252],[253]. En mars 1204, Philippe Augustes'empare de Château-Gaillard etachève la conquête du duché de Normandie[254].
Richard est accusé par ses contemporains de faire peu pour l’Angleterre, qu'il semble considérer uniquement comme une source de revenus pour financer son expédition en Terre sainte[255]. Cette situation se reproduit à son retour, lorsqu'il s'agit de financer la guerre contre Philippe Auguste ;Raoul de Coggeshall note qu'« aucune époque ni aucun récit historique ne relate l'histoire d'un roi qui ait exigé et pris autant d'argent à son royaume que celui-ci l'a extorqué et amassé dans les cinq années qui suivirent son retour de captivité »[19]. Les chroniqueurs, souvent ecclésiastiques, jugent défavorablement le règne de Richard en fonction de sa politique financière, qu'ils estiment trop lourde sur l'Église[256]. Les registres semblent toutefois suggérer que ses sujets anglais ont été relativement épargnés, en comparaison de ses sujets normands. La levée de telles sommes témoigne par ailleurs d'une administration particulièrement efficace[19].
Lors de la nomination de ses principaux ministres, Richard choisit généralement les hommes les plus compétents, commeRobert de Thurnham en Anjou, Geoffroi de la Celle en Aquitaine et Guillaume Fitzralph en Normandie. En Angleterre, Richard désigneHubert Walter, l'un de ses ministres les plus brillants, pour administrer le royaume en son absence[19]. C'est aussi Richard qui, malgré les pressions ecclésiastiques, persuade l'archevêque de rester en fonction jusqu'en 1198. C'est enfin le roi qui, lorsque Hubert abandonne sa charge de justicier, trouve un remplaçant tout aussi compétent pour lui succéder : Geoffroy Fitz Peter. Richard n'éprouve aucune difficulté à gouverner depuis l'étranger. Il intervient fréquemment dans les affaires civiles et ecclésiastiques de l'Angleterre, et ne néglige jamais ses devoirs de souverain. Des plaideurs anglais viennent ainsi lui rendre visite afin de demander justice durant les séjours de Richard en Sicile et en captivité[19].
Après son accession au trône en 1189, Richard favorise l'intégration des Poitevins dans les cercles de la cour. C'est son chancelier en Poitou, Guillaume Longchamp, issu d'une famille de chevaliers, qui prend la tête du gouvernement anglais en son absence de 1189 à 1191. Son origine modeste est toutefois considérée de manière négative par la noblesse anglaise, qui accuse le chancelier d'être le « petit-fils d'un paysan ». La carrière de Guillaume est caractéristique de ces « hommes nouveaux » recrutés par les Plantagenêts pour administrer leur royaume[257]. Vers la fin de son règne, le gouvernement de Richard se militarise : les soldats constituent la majeure partie de l'entourage royal ; ce phénomène se poursuivra sous le règne de Jean sans Terre[258].
Les médiévistes, en grande majorité, acceptent désormais de reconnaître le règne de Richard comme « une période essentielle dans l'affirmation ou la transformation des structures administratives et financières des domaines Plantagenêt ». Et c'est notamment en raison de ses nombreuses absences motivées par la guerre, que Richard a pérennisé et poursuivi « la mise en place d'une machine administrative très efficace », initiée par son père[259].
De son vivant, Richard est reconnu comme un soldat infatigable et un chevalier d'une grande valeur. Ses contemporains reconnaissent en lui un porte-flambeau et un champion des valeurs de la chevalerie[260]. De fait, Richard est une parfaite illustration des vertus chevaleresques mises en avant dans l'idéologie Plantagenêt : prouesse, largesse et courtoisie[261]. Ces vertus trouvent leur accomplissement en Terre sainte, où il agit en véritable « soldat du Christ »[262]. Après sa mort, cette renommée lui assure l'image d'un guerrier-héros légendaire, digne des récits les plus fabuleux[197],[263]. Conscient de l'utilité d'une telle réputation, Richard glorifie ses propres exploits dans des lettres destinées à une large diffusion. Il s'associe au monde littéraire, comme lorsqu'il quitte Vézelay à cheval en brandissant l'épée Excalibur. Il est aussi un pragmatique : en Sicile, il échange l'épée du roi Arthur contre quatre navires de transport et quinze galères[19].
Richard ne séjourne sans doute pas plus d'une année en Angleterre, sur les dix de son règne. Mais cette image traditionnelle, véhiculée par les historiens anglais qui veulent voir en Richard un « mauvais roi peu préoccupé du gouvernement de son royaume et soucieux avant tout d'aventures chevaleresques », est combattue par les médiévistesJean Flori et John Gillingham[264]. « Roi chevalier, il n'en était pas moins un monarque de valeur. »[265]
Richard Cœur de Lion d'après une miniature duXIIIe siècle.
Les Anglais l’appellentRichard I ouRichard the Lionheart ; les FrançaisRichard Cœur de Lion ; et lesSarrasins l'appellentMelek-Ric ouMalek al-Inklitar (roi d'Angleterre)[266].
Richard reçoit également deBertran de Born le surnom deOc e no[Note 5] en raison de son impulsivité et sa tendance à changer rapidement d'humeur[267]. Sa vie est marquée par de nombreux retournements de conduite, et par la prise soudaine de résolutions contraires. Après avoir mené de nombreuses actions contre son père, il part en guerre avec la même résolution contre ses anciens partisans. Il tient probablement ce trait de caractère de son père Henri II, qui était également impulsif et violent[268]. Pour John Gillingham, le surnomOc e no renvoie au contraire à la détermination de Richard et à son esprit de décision[269].
La réputation de courage et de vaillance qui lui valut le surnom deCœur de Lion est apparue très tôt, sans doute dès la troisième croisade.Ambroise, dont l’Estoire de la guerre sainte fut rédigée du vivant de Richard, raconte les faits d'armes du « preuz reis, le quor de lion »[270],[271]. Ce surnom apparaît également dans une notice nécrologique rédigée par le chroniqueurBernard Itier[271]. Le troubadourGaucelm Faidit, qui fut l'un de ses compagnons de croisade, décrit dans le détail les exploits de Richard en Terre sainte ; dans une de ses chansons, il affirme que niCharlemagne niArthur n'auraient pu rivaliser avec Richard[272]. Plus d'un demi-siècle plus tard, la réputation de Richard est encore vivace en Terre sainte ; ainsiJean de Joinville :
« Le roi Richard fit tant d'exploits outre-mer la fois où il y fut que, quand les chevaux des Sarrasins avaient peur de quelque buisson, leurs maîtres leur disaient : “Crois-tu, faisaient-ils à leurs chevaux, que ce soit le roi Richard d'Angleterre ?” Et quand les enfants des Sarrasines criaient, elles leur disaient : “Tais-toi, tais-toi, ou j'irai chercher le roi Richard, qui te tuera !” »
Richard est un mécène, protecteur destroubadours ettrouvères de son entourage, car il a plus que ses frères d'immenses ressources matérielles à sa disposition. Élevé à la cour de Poitiers, auprès de sa mère, il montre un goût prononcé pour la chose littéraire[276]. Il est également poète[19],[277]. Il est lui-même intéressé par l'écriture et la musique. Son jongleur attitré, le trouvèreAmbroise, souligne la capacité d'improvisation de Richard, lorsque celui-ci répond parsirventès interposés aux critiques acerbes d'Henri de Bourgogne, à Jaffa[278]. On attribue à Richard deux poèmes qui nous sont parvenus. Le premier est un sirventès adressé àRobert IV Dauphin d'Auvergne (Dalfi d'Alvernha) en langue d’oc (ou tout au moins en ancien français avec des mots et tournures occitans[279]) ,Dalfin je us voill desrenier, le second est unecomplainte (diterotrouenge) en langue d'oïl,Ja nus homs pris[277],[280]. PourMartin Aurell, au vu des dernières recherches de Charmaine Lee[281], et contrairement à ce qu'affirmaitPierre Bec, nous savons maintenant que cette chanson a été écrite en langue d'oïl, et la tradition manuscrite le prouve[282],[283]. Richard compose cette chanson dédiée à sa « comtesse-sœur »,Marie de Champagne, durant sa captivité en Allemagne. SelonJean Flori cette complainte « fournit à la postérité une nouvelle image de cet homme aux talents multiples, roi, chevalier, poète et troubadour »[284] ; mais également « trouvère » (poète de langue d'oïl), si l'on s'appuie sur les travaux de Charmaine Lee[281] :
I Ja nuls hom pres non dira sa razon, Adrechament, si com hom dolens non ; Mas per conort deu hom faire canson. Pro n'ay d'amis, mas paure son li don ; Ancta lur es si, per ma rezenson, Soi sai dos ivers pres. ... VII Suer comtessa, vostre pretz soberain, Sal Dieus, e gart la bela qu'ieu am tan, Ni per cui soi ja pres[285].
I Ja nuls homs pris ne dira sa raison, Adroitement, s'ainsi com dolans non ; Mais par confort puet il faire chançon. Molt ai d'amis, mais povre sont li don : Honte en auront, se por ma reançon Sui ces deux hivers pris. ... VII Contesse suer, vostre pris souverain, Vos salt et gart cil a cui je me claim Et par cui je sui pris[286].
Traduction en français moderne :
I Jamais pauvre captif pour raconter sa peine N’aura langage libre au fond de sa prison. Pourtant on se console à faire une chanson. J’ai des amis mais las ! d’une amitié si vaine Quel sera leur remords si pendant deux hivers, Faute d’une rançon, je gémis dans les fers ! VII O ma sœur, noble châtelaine, Que Dieu sauvant votre parent, Garde celle qui me plaît tant, Et dont j'aime à porter la chaîne[287].
Sous le règne de Richard la figure mythique duroi Arthur est transformée en un culte. C'est d'ailleurs en 1191 que les reliques d’Arthur et deGuenièvre sont découvertes dans l'abbaye de Glastonbury. L'implication des Plantagenêts dans cette découverte n'est pas avérée, mais elle est très probable[288]. Cette découverte permet de lier la dynastie des Plantagenêts avec la figure du roi Arthur, et d'utiliser ce prestigieux personnage littéraire comme un parent spirituel[289]. Jouant sur cette filiation légendaire, Richard offre àTancrède de Lecce, à l'occasion de l'accord final de mars 1191 àCatane, l'épée mythique du roi Arthur, Caliburn (Excalibur)[133],[Note 6].
L’amitié entre Philippe Auguste et Richard, qui se connaissaient depuis l'enfance, a parfois été assimilée à une relationhomosexuelle, notamment par l'historien britannique John Harvey, en 1948[292]. Pour l'historien britannique John Gillingham, biographe de Richard Cœur de Lion, cette idée d'un roi homosexuel, apparue auXXe siècle, s'appuie sur des interprétations anachroniques des éléments connus[19]. Pour lui, la sexualité de Richard ne peut être établie avec certitude[19]. William E. Burgwinkle reconnait qu'il n'y a pas de preuves formelles de son homosexualité, bien qu'il soutienne cette thèse[293].
Quoi qu'il en soit, ses contemporains le supposenthétérosexuel[19]. L'historienJean Flori, pas plus que le médiévisteMartin Aurell, n'adhère à la thèse d'un roi homosexuel[267]. Pour lui, conclure à une relation homosexuelle relève d'une interprétation trop « moderne » du terme « amour » et il ajoute que partager la même assiette et le même lit, comme le relate Roger de Hoveden en 1187,« n'avait pas alors la connotation sensuelle qu'on peut y déceler aujourd'hui ». C'est en réalité une démonstration éminemment politique de confiance mutuelle et la preuve d'une alliance stratégique, un « pacte militaire », qui en vient d'ailleurs à inquiéterHenri II[295],[296],[297]. Toutefois, sur la base des récits des pénitences de Richard en 1191 et 1195 pour un péché d'ordre sexuel, peut-être le « péché deSodome », Jean Flori conclut à la probabilité d'unebisexualité[298].
À 34 ans, Richard épouseBérengère de Navarre. Le couple se voit très rarement et ce mariage est avant tout un mariage de convenance, bien que le trouvère Ambroise, proche de Richard, mentionne que celui-ci aime Bérengère depuis qu'il est comte de Poitiers[299],[300]. D'après le chroniqueur contemporainRoger de Hoveden, après l'avertissement d'un ermite et étant tombé subitement malade, en 1195, Richard fait pénitence pour s'être éloigné de sa femme et se réconcilie charnellement avec elle[301],[302]. Le mariage est cependant un « échec sentimental » et ne produira pas d'héritier[303].
Le chroniqueur contemporain Benoît de Peterborough accuse aussi Richard deviols sur des femmes du peuple[304]. Selon le chroniqueur Walter de Guisborough, Richard exige qu'on lui amène des femmes, alors qu'il approche de sa fin. Pour Jean Flori, Richard semble avoir été « avant tout, comme son père et comme ses aïeux, un jouisseur. »[305]
Richard a un fils illégitime,Philippe de Cognac (mort après 1201)[19], avec une maîtresse inconnue, « dans sa jeunesse en Aquitaine ». Il lui donne la main d'Amélie, « héritière de Cognac, alors sous sa tutelle »[249].
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