4 963 Canadiens, 1 125 Britanniques, 50 rangers américains et 15 fusiliers marins français (FFL), 7 destroyers de la Royal Navy et 1 polonais, 66 escadrilles de la RAF (dont 5 polonaises) et 8 escadrilles de l'ARC
Leraid de Dieppe ouopérationJubilee est une attaque par lesAlliés en France occupée, menée le sur le port deDieppe. Le quart des troupescanadiennes engagées dans cette opération y périt, faisant de cette opération la plus meurtrière de la guerre pour ce pays, l'opération se soldant par un cuisant échec.
À l'aube du19 août 1942, une force navale composée de huit destroyers et de quatre chasseurs de sous-marinsFNFL escortant près de 250 engins de débarquement de tous types fait route vers les côtesfrançaises de laManche. Elle mobilise près de 8 000 hommes, 1 800 desquels y laisseront la vie, pour ce qui sera le plus grand raid de laSeconde Guerre mondiale. 74escadrilles dechasseurs et debombardiers en assureront la couverture aérienne.
Pour la première fois dans laSeconde Guerre mondiale, des hommes se ruent à l'assaut de ce que lesnazis appellentFestung Europa, la« forteresse Europe » protégée par le« mur de l'Atlantique ». Lapropagande(en)alliée travestit le fiasco en victoire (elle récupère cette catastrophe lors dudébarquement de Normandie en indiquant que le but de l'opération était de servir de répétition générale dujour J) tandis que la propagande allemande met l'accent sur l'échec de l'ouverture d'unsecond front allié en Europe de l'Ouest. Rétrospectivement, l'inefficacité du raid marque la prise de conscience que toute opération alliée visant à reprendre position sur le continent européen passera par une offensive de très grande ampleur et préparée longuement à l'avance[6].
L'Allemagne étend son emprise deBiarritz àLéningrad, d'Oslo àAthènes, et de l'océan Atlantique auCaucase. La victorieuse guerre éclair qu'espéraitHitler et ses généraux échoue devantMoscou en. Néanmoins, la pression exercée sur l'Armée rouge par le commandement allemand, à la tête de200 divisions très combatives, demeure énorme et les colonnes motorisées nazies progressent à vive allure vers les gigantesques complexes industriels de laVolga ainsi que sur les champs pétrolifères deBakou.
En 1942, « l'année terrible », l'Allemagne triomphe sur tous les fronts. Le Royaume-Uniperd Tobrouk, aux portes de l'Égypte. Lecanal de Suez, artère vitale pour son économie de guerre, est directement menacé. Dans l'Atlantique, les « U-Boot » coulent deux fois plus de bateaux qu'en 1941. L'Union soviétique, au prix de pertes énormes en hommes et en matériel,contient difficilement la progression de l'armée allemande vers leCaucase, aux frontières de l'Iran et de laTurquie. Entre les deux mâchoires de l'étau, il n'y a que quelques centaines de kilomètres de désert et de montagnes, ainsi qu'un rideau fragile composé de quelques divisions d'hommes duCommonwealth.
Depuis plusieurs mois,Staline insiste de plus en plus fermement auprès des gouvernements américain et britannique sur l'urgence d'ouvrir un second front à l'ouest de l'Europe afin d'obliger l'Allemagne à redistribuer ses forces et à diminuer ainsi la pression qu'elles font subir à l'Armée rouge.Roosevelt et l'État-major américain laissent entendre àMolotov, le ministre des Affaires étrangères de Staline en déplacement à Washington, qu'un débarquement limité pourrait avoir lieu sur les côtes françaises pour l'été 1942 avec pour but l'ouverture d'un second front (opérationSledgehammer(en)).
Churchill est très réticent à l'égard de l'initiative américaine, car sa vision politique du conflit le pousse plutôt à considérer qu'un débarquement enAfrique du Nord, et un second dans lesBalkans qu'il nomme le « ventre mou de l'Europe », conviendraient mieux aux intérêts britanniques. Néanmoins, afin de donner des gages de bonne volonté aux Soviétiques au moindre coût, car il doute désormais de leur capacité à résister beaucoup plus longtemps à la pression allemande, il accepte qu'une opération de portée limitée soit lancée sur les côtes françaises. Ce sera l'opérationRutter, qui est rebaptisée« opérationJubilee » après un premier report[7].
L'emploi des troupes canadiennes est privilégié car celles-ci n'ont pratiquement pas été engagées depuis le début du conflit, ce qui place le Premier ministreMackenzie King dans une position politique délicate[réf. souhaitée].
Au cours de l'examen d'un projet contre Dieppe entrepris en, une dizaine d'objectifs sont fixés : tester les défenses allemandes, maintenir la pression sur les forces allemandes, gagner en expérience, détruire des radars et une base aérienne, rapporter le maximum d'informations, etc. Selon l'historien de marineDavid O'Keefe(en) qui s'est appuyé sur 175 000 documents d’archives déclassifiées, un commando est créé en marge de cette opération parIan Fleming, alorsofficier du renseignement naval dans la Marine britannique[8]. Ce commando a pour objectif de mettre la main sur des documents allemands secrets, notamment sur lamachine Enigma, situés dans un bâtiment du port de Dieppe, alors occupé par laKriegsmarine[9].
L'opérationRutter est une opération de portée limitée sur les côtes françaises dont le port de Dieppe est l'objectif.
Lord Mountbatten, proche du roiGeorge VI et chef du Quartier général desopérations combinées (QGOC) depuismars 1942, est chargé de l'organisation de cette opération, à laquelle participent la marine et l'aviation britanniques ainsi que quelques navires desForces navales françaises libres. Les troupes d'assaut sont constituées par des unités du Corps d'armée canadien, commandé par le généralCrerar. Aucun officier ne participe à la planification du raid[10].
L'opérationRutter doit se dérouler le. Elle est annulée, en raison des très mauvaises conditions atmosphériques qui règnent sur la Manche, alors que les troupes d'assaut sont embarquées depuis plusieurs jours à bord des bateaux qui doivent les déposer sur la côte française. De plus, on signale la présence de la10e Panzerdivision qui vient d'être retirée du front de l'Est et mise au repos àAmiens. Le plan prévoit aussi des bombardements préliminaires intensifs, mais la mauvaise visibilité compromet cette partie du plan et, par conséquent, la fiabilité du reste de l’opération. Pour l'état-major britannique et legénéral Montgomery, commandant en chef des Forces britanniques du sud de l'Angleterre, l'annulation est définitive puisque, entre autres raisons, le secret de l'opération ne peut plus être assuré du fait que plusieurs milliers d'hommes ont regagné leur cantonnement à terre. Le succès d'une reprise de l'opération paraît, dans ces conditions, sérieusement compromis.
Mountbatten et ses collaborateurs du QGOC décident de leur propre autorité, sans concertation et sous la pression américaine, la reprise du raid quels qu'en soient les risques. Cette décision est facilitée par le fait que Montgomery est alors affecté enÉgypte et que le contre-amiral Baillie-Grohman, commandant les forces navales de l’opération, qui avait lui aussi manifesté de sérieuses réserves, est remplacé par le contre-amiralHughes-Hallett, bras droit de Mountbatten.
L'opérationJubilee n'a jamais été pensée comme une bataille dans le but de conquérir et de tenir un territoire de façon permanente, mais plutôt comme unraid, une action éclair au terme de laquelle on se retire[11]. L'objectif officiel est de tester les défenses d'un port en vue d'un débarquement. Mais un film documentaire britannique explique qu'il s'agissait surtout de s'emparer de machines à chiffrerEnigma à 4 rotors, à l'état-major de laKriegsmarine de Dieppe et à bord des bateaux à quai dans le port. Elle repose désormais exclusivement sur les épaules des troupes d'assaut de la2e division d'infanterie canadienne commandée par le généralJohn Hamilton Roberts. Ses hommes, pour la plupart, ont suivi un entraînement intense au Royaume-Uni, mais n'ont jamais connu l'épreuve du combat[12].
Le, à3 h du matin, ce sont150 navires, répartis en13 groupes qui traversent la Manche. À4 h 45, les troupes canadiennes et deux commandos britanniques accompagnés de 50 rangers américains et15 fusiliers marins commando desForces navales françaises libres débarquent, sur un front de 20 km, en quatre points de la côte de part et d'autre du port de Dieppe où est porté l'effort principal une demi-heure plus tard. Parmi lesembarcations de débarquement se trouvent desLanding Craft Assault (LCA) pour le débarquement des troupes, desLanding Craft Mechanized (LCM) pour le débarquement des véhicules, desLanding Craft Tank (LCT) pour le débarquement des blindés et desHiggins Boat ainsi que de nombreuses petites embarcations qui complètent ce convoi dont la couverture aérienne est assurée par des bombardiers et chasseurs dont une soixantaine deSpitfire Mk IX.Le point de débarquement est une côte inhospitalière bordée par desplages de galets que surplombent les parois verticales de falaises truffées de défenses de toutes sortes : batteries decanons à longue portée, mortiers, nids de mitrailleuses, bunkers bétonnés, emplacements de tir individuels. Des réseaux defil de fer barbelé hauts de plusieurs mètres encerclent la ville et obstruent les rares ravines qui permettent d'accéder au sommet des falaises où l'ennemi s'est retranché. C'est à l'assaut d'une véritable forteresse que 5 000 hommes vont se lancer. 1 500 d'entre eux y trouvent la mort et 3 000 y sont blessés ou faits prisonniers.[réf. nécessaire]
Au large deBerneval, 23 péniches de débarquement transportent le commandono 3 qui doit débarquer à4 h 50, soit 15 minutes après le lever du jour. C'est l'opération « FLODDEN ». Sept d'entre elles seulement atteignent la côte. Les autres sont dispersées à la suite d'un combat avec des navires allemands faisant route vers Dieppe et dont la présence a pourtant été signalée à deux reprises par l'Amirauté britannique au capitaine Hughes-Hallett, commandant les forces navales de l'opération, qui ne reçoit pas les messages ou les ignore délibérément… L'avantage de l'effet de surprise est perdu et la défense allemande est en alerte. Néanmoins, l'opération se poursuit.
À4 h 45, 120 hommes et quelquesrangers américains à bord de six péniches débarquent à l'est de la position qu'ils doivent attaquer. Ils sont immédiatement cloués sur la plage par le feu des défenseurs allemands retranchés au sommet de la falaise et qui tirent comme à l'exercice. Ils luttent âprement pendant plus de cinq heures, puis, succombant sous le poids de leurs morts et de leurs blessés, ils sont contraints de se rendre.
La septième péniche dépose le majorPeter Young(en), trois officiers et 17 hommes à l'ouest de la position, en face de la gorge du « Val au Prêtre » dans laquelle ils s'engagent. Ils grimpent le long de la falaise en s'agrippant aux réseaux de fil de fer barbelés et attaquent avec un armement réduit la batterie côtière de sept canons qui domine la mer et en neutralisent l'action pendant plus de deux heures. Le second lieutenantEdward V. Loustalot[n. 4] y est le premierfantassin américain tué en Europe durant la Seconde Guerre mondiale.
À quelques centaines de mètres à l'est de l'entrée du port de Dieppe, la falaise de Puys se dresse verticalement au-dessus d'une plage étroite, barrée par un mur haut de 4 mètres surmonté par des rouleaux de fil de fer barbelé. Les pièces d'artillerie que les Allemands y ont installées commandent directement l'entrée du port de Dieppe et toutes les maisons qui bordent la falaise et la plage ont été transformées en blockhaus. Les600 hommes duRoyal Regiment of Canada et duBlack Watch lancés à l'attaque ne pouvaient trouver pire point de débarquement. La première vague d'assaut aborde le rivage avec 20 minutes de retard sur l'horaire prévu. Le jour est maintenant levé et la défense allemande est en état d'alerte.
Des tirs d'armes automatiques, des explosions d'obus et de grenades, des tirs de mortiers immobilisent les hommes sur la plage, alors que leurs camarades sont tués ou blessés avant même d'avoir pu quitter la passerelle de leur péniche. En cinq minutes, le bataillon est réduit à l'effectif de quelques dizaines d'hommes et le carnage se poursuit au fur et à mesure que débarquent les vagues d'assaut suivantes. À8 h 30, après trois heures de combats, les soldats canadiens survivants se rendent.
Seuls quelques hommes, sous le commandement du colonel Catto, ont pu dépasser la plage, grimper sur la falaise et s'emparer de deux maisons fortifiées. Mais leur retraite est rapidement coupée. Isolés en terrain ennemi, ils sont contraints de se rendre à16 h 30.
Après le premier engagement duchar Churchill à Dieppe en août 1942.
Jubilee est une opération de très grande envergure militaire qui doit favoriser la propagande desAlliés entourant l’effort de guerre. Plusieurs sont sceptiques quant aux chances de réussite de cette offensive et la qualifient même comme perdue d’avance.Lord Mountbatten[14], chef des opérations dans le raid de Dieppe, a, avec son équipe, écrit une histoire qui, peu importent les aboutissements de cette bataille, exprimera un message de victoire, un message qui n’exposera que les côtés positifs de ce raid. La guerre est loin du Canada et donc la population et les médias se renseignent très peu[15]. Ces mêmes médias croient et font confiance aux dires des militaires au front ce qui facilite l’assimilation de l’histoire montée de toutes pièces. Le message dit entre autres que cette opération a été un succès et que malgré les pertes on en a tiré une expérience militaire pour les batailles à venir. On veut utiliser cette offensive pour faire mousser l’effort de guerre, le recrutement et les campagnes d’emprunts de la victoire[16]. Pour que la propagande de Mountbatten soit efficace, les journalistes au front doivent se soumettre à une censure stricte pour ainsi permettre aux autorités militaires de filtrer l’information sortant publiquement[17]. Toute documentation papiers, photos ou cinématographiques sont soumises à cette censure. Elles doivent obtenir une mention « approuvé pour publication »[18], autrement elles ne peuvent être publiées. Toutes les nouvelles qui sont moindrement négatives ou embarrassantes sont bloquées. Tous les correspondants de guerre sont encadrés par l’armée pour empêcher une « divulgation de renseignements utiles à l’ennemi, de préserver le moral des troupes et de rallier le public canadien à l’effort de guerre national. » On dit même que la propagande exercée par les Alliés rend « l’information en uniforme » et que cette même propagande transforme les représentants de la presse au front en appareil de propagande qui servira notamment à faire passer des informations qui pourraient être utiles pour augmenter la vente d’emprunts de la victoire[18].
Les tirs meurtriers de la défense allemande qui prennent la plage et la Promenade en enfilade sèment la mort parmi les hommes du Royal Hamilton Light Infantry. Ils se lancent à l'assaut, traversent la plage sous un déluge de feu et parviennent, après une heure de combat, à pénétrer dans le casino que les Allemands ont transformé en blockhaus et qui est très puissamment défendu. De petits détachements progressent au-delà de la Promenade et pénètrent dans l'agglomération. Celui que commande le capitaine Hill atteint même le centre de la ville près de l'église Saint-Rémy, mais, isolés, ses hommes sont bientôt contraints de refluer vers la plage.
Le sergentGeorge A. Hickson et son groupe de 18 hommes dont la mission est de faire sauter le central téléphonique, traversent le casino et le théâtre, pénètrent dans la ville et attaquent, au corps à corps, un point d'appui allemand dont ils éliminent les défenseurs et parviennent à regagner la plage.
À l'est de celle-ci, l'Essex tente à plusieurs reprises de franchir le mur qui le sépare de la Promenade sans y parvenir, tant est intense le feu de l'ennemi. Seul le groupe du sergent-major Stapleton parvient à ouvrir une brèche dans les barbelés, à traverser le terre-plein de la Promenade et à progresser de maison en maison vers le port.
Les neuf chars du régiment de Calgary qui devaient soutenir l'assaut de la première vague ont été débarqués par erreur trop à l'ouest de la plage et avec 15 minutes de retard pendant lesquelles l'infanterie est privée d'appui-feu. L'effet de surprise qu'ils devaient provoquer est perdu.
Vingt-neuf chars au total ont été débarqués durant l'opération. La moitié d'entre eux seulement atteint la Promenade mais sans pouvoir pénétrer dans la ville car les rues sont solidement murées. Depuis le début des combats, le major-général Roberts, commandant en chef des opérations terrestres, ne reçoit à bord duCalpe que des renseignements fragmentaires et, par conséquent, inexacts sur ce qui se déroule réellement à terre car les moyens de transmission de la plupart des unités à terre sont détruits ou endommagés. Il croit que l'Essex a pu pénétrer dans la ville, alors qu'il ne s'agit que du petit groupe de Stapleton… et afin d'exploiter la situation qu'il pense encore favorable, il prend la décision de faire débarquer les 600 hommes desFusiliers Mont-Royal. Cette décision ne fait qu'accroître les pertes en vies humaines et ajouter au drame.
À 7 heures, à bord de 26 vedettes, lesFusiliers Mont-Royal approchent sous un feu implacable. À leur tête, le lieutenant-colonel Ménard, grièvement blessé dès l'accostage, débarque avec ses hommes qui sont immédiatement cloués sur la plage. Seuls quelques-uns d'entre eux, commandés par le sergent-majorLucien Dumais, parviennent à pénétrer dans la ville, mais harcelés par les patrouilles allemandes, ils refluent vers le casino et sont faits prisonniers.
Derrière l'église Saint Rémy, une femme aperçoit de sa fenêtre deux soldats canadiens cachés dans un arbre. Elle les désigne à une patrouille allemande qui les abat. Après la guerre cette rue prend le nom deRue du 19 août 1942. Une stèle est érigée là où ils sont tombés.
D'autres avec Pierre Dubuc, traversant toute la ville, s'infiltrent jusque sur les quais du port où ils attaquent un bateau allemand. Cernés, à court de munitions, ils sont faits prisonniers eux aussi mais réussissent à s'échapper et à regagner la plage où ils rejoignent leurs camarades avec lesquels ils se défendent désespérément à l'abri précaire du mur qui borde la Promenade. Au milieu d'eux, le capitaineJohn Weir Foote,aumônier du Royal Hamilton Light Infantry, se dévoue sans souci des risques auprès des blessés et des mourants. Roberts a fait aussi débarquer le commando « A » desRoyal Marines. Le lieutenant-colonelJoseph Picton-Phillipps, à la tête de la formation, s'approche de la côte sous un feu si terrible qu'il se rend compte immédiatement de l'impossibilité absolue de tout débarquement. Debout sur le pont de son engin de débarquement, il fait signe aux autres bateaux de faire demi-tour afin de se mettre à l'abri de l'écran de fumée, jusqu'à ce qu'il s'écroule, mortellement atteint, sauvant ainsi la plupart de ses hommes.
Quatre heures après que les premières vagues d'assaut ont été débarquées, l'échec de l'opération est total, en dépit des remarquables succès locaux obtenus par les groupes dePeter Young(en) et deLord Lovat. C'est aussi un désastre stratégique. Légèreté et improvisation dans la préparation, manque de jugement, dilution des responsabilités, choix désastreux du site de débarquement, tel est le diagnostic de l'état-major allié qui en tirera les leçons pour assurer le succès dudébarquement de Normandie deux ans plus tard.
« Pendant les premières vingt-quatre heures, aucun reportage écrit par un correspondant de guerre n’est publié par la presse au Canada », il y avait un « black-out des témoignages oculaires »[18]. Le communiqué officiel qui avait été écrit d’avance était publié en premier et dressait le portrait erroné et incomplet de la situation de Dieppe[18]. On insiste fortement sur la réussite de l’opération, sur les leçons que l’on a pu en tirer, leçons qui seront utiles pour mener les Alliés à la victoire[19]. On met de l’avant les succès héroïques des soldats et leur bravoure[16]. Cette manœuvre médiatique a eu l’effet escompté, on voyait dans les journaux que c’était un succès, que les Canadiens-Français avaient été très braves et avaient contribué grandement à cette offensive. Les journalistes ont été mis au fait du désastre et ont demandé des comptes. Le périodique canadien,Le Devoir, est l’un de ceux qui doutent fortement de la fiabilité de l’information. On peut même lire en couverture le : « On craint que les pertes canadiennes n’aient été élevées à Dieppe »[15]. L’opération camouflage est de moins en moins efficace et donc les autorités militaires entreprennent la phase 2 de la propagande. On envoie des survivants tels que le lieutenant-colonelDollard Ménard en tournée médiatique pour alimenter le mythe qui règne autour de Dieppe[16]. Les Canadiens vivent même dans un « imaginaire national. »[15] Un des journalistes impliqués à la couverture de Dieppe,Ross Munro(en), fait même l’éloge lors de conférences, de l’effort des militaires au front, même si dans les faits, ce sont les paroles des officiers supérieurs et généraux qui sont exprimées, car il n’avait pas réellement vu ce qu’il rapportait[16]. Il était le porte-voix de l’armée. Un mois après la fin du raid, les vrais chiffres entourant les pertes sont dévoilés et on apprend que plus de la moitié des Canadiens envoyés au combat sont morts ou capturés[20]. Certains vont même jusqu’à penser que les Canadiens ont été les seuls sacrifiés dans cette bataille[15]. Même après le dévoilement des pertes de l’opération, Mountbatten continue de soutenir que c’était un succès. Bien que les chiffres réels entourant Dieppe ne soient pas très positifs, certains journaux canadiens, tels queLa Presse, ne tarissent pas d’éloges sur l’offensive contre les côtes françaises. D’autres, quant à eux, remettent en doute l’efficacité des stratèges militaires à prendre des décisions et leur manque de transparence à l’égard de la population et des médias. Ils croient que la population a le droit de savoir et de connaître la vérité[15]. Un constat plutôt négatif est tiré de toute cette opération : le raid de Dieppe, qui devait servir de propagande pour les Alliés, a dans les faits servi aux militaires allemands qui ont sauté sur l’occasion pour faire mousser leur propagande et augmenter leur soutien au sein de leur pays[16].
Prisonniers alliés, encadrés par des soldats allemands, en marche vers la captivité.
À Dieppe, le,Vanquish, nom de code pour l'ordre d'évacuation des plages, prévue à9 h, est lancé pour11 h. Les opérations de rembarquement s'effectueront sous la protection des canons duCalpe (L71) et des autres destroyers qui se sont les plus avancés, proches de la plage.
La Royal Air Force et la Royal Canadian Air Force multiplient leurs attaques tandis que s'intensifient les tirs de laFlak, la défense antiaérienne allemande. Cent-six avions ne reviendront pas à leur base au Royaume-Uni.
À 11 heures, la marée est basse et laisse toute la plage à découvert. Les hommes vont devoir la franchir sans protection pour embarquer sur les bateaux sauveteurs. Le tir incessant des armes automatiques, celui des mortiers, les explosions d'obus, le hurlement des avions qui attaquent en piqué, les cris des blessés enfin, rendent la retraite jusqu'aux bateaux particulièrement chaotique et meurtrière.
Pendant que les rares rescapés regagnent le Royaume-Uni[n. 6], des captifs par centaines entament leur longue marche vers lescamps de prisonniers.
« J'ai appris avec une profonde satisfaction comment les fonctionnaires et la population se sont comportés hier. Au nom duMaréchal et en mon nom, je leur adresse toutes mes félicitations pour la discipline et le calme dont ils ont donné en présence de ces événements, un magnifique exemple. »
Lorsque le généralCarl-Heinrich von Stülpnagel, commandant en chef (Militärbefehlshaber) des troupes d'occupation en France, apprend la nouvelle, il met à disposition du préfet de laSeine-Inférieure, le, une enveloppe de 10 millions defrancs dédiée au« remboursement des dommages de guerre » et au« secours aux victimes civiles des bombardements anglais ».
Le geste est inhabituel, mais René Levasseur ne veut pas s'en contenter et il demande la libération des prisonniers dieppois, pour la plupart capturés pendant labataille de France en. Avec le sous-préfet Michel Sassier, ils négocient avec l'Oberkommando der Wehrmacht (OKW) cette mesure qui devrait être étendue aux autres villes touchées par les récents combats. La requête remonte jusqu'àAdolf Hitler, qui accepte. Le, untélégramme envoyé deBerlin apporte la nouvelle :
« En reconnaissance de cette attitude de la population civile française, leFührer a ordonné que les prisonniers français domiciliés à Dieppe, Neuville-lès-Dieppe,Hautot-sur-Mer, Pourville, Petit-Appeville,Arques-la-Bataille soient libérés »
La nouvelle paraît dans la presse le lendemain et provoque une joie immense que le journal localLa Vigie décrit :« chacun s'interpellait de porte en porte, on parlait de l'absent ; des larmes de bonheur coulaient des yeux de l'épouse, de la mère, de la fiancée qui comptent maintenant les jours qui les séparent encore de leur bien-aimé ».
Les Allemands n'ignorent pas que l'attitude passive des Français pendant les combats était commandée par les tracts anglais largués par avion avant le raid. Il est probable qu'avec cette initiative généreuse ils cherchent avant tout à atteindre un objectif de propagande et à renforcer les liens avec lerégime de Vichy.
La liste des hommes à libérer est établie en toute hâte : laCroix-Rouge n'a qu'une liste de quelques centaines de noms, le maire en a quelques-uns aussi et les Allemands l'exigent pour le 28. Les services municipaux travaillent jour et nuit et une voiture équipée d'unhaut-parleur parcourt les rues pour demander aux familles de faire recenser leurs parents concernés. Le, c'est une liste de 1 200 noms qui peut être envoyée auMilitärbefehlshaber in Frankreich. Le, une liste supplémentaires de 600 noms est transmise.
Au total, 1 581 prisonniers reviennent desstalags et desoflags en trois convois : 984 arrivent le, 316 le et 281 les et[21],[22].
L'épave duHMS Berkeley gît par 25 mètres de fond[24] ; le navire a été touché par deux bombes larguées par desFocke-Wulf Fw 190[25], qui ont cassé sa quille[26]. Comme les dommages étaient irréparables, il a été abandonné, puis torpillé par leHMS Albrighton pour ne pas le laisser à l'ennemi[27],[28].
Un des wagons à bestiaux ayant servi au transport des prisonniers, immobilisé et conservé en gare deMomignies où des prisonniers du raid surDieppe avaient réussi à s'évader au cours de leur transfert vers les camps de prisonniers enAllemagne.
Square du Canada à Dieppe.Panneau signalétique du cimetière de guerre canadien
Il existe à Dieppe de nombreux lieux commémorant les soldats canadiens morts durant la journée du. Le petit théâtre à l'italienne construit en 1826 pour laduchesse du Berry abrite leMémorial du 19 août 1942. Le square du Canada rappelle les évènements du[29],[30].
↑Jean-Charles Foucrier, « One Day in August – Ian Fleming, Enigma and the Deadly Raid, on Dieppe, David O’Keefe, Icon Books, Londres, 2020, 476 pages »,Revue Historique des Armées,no 307,,p. 138-139.
PhilippeChéron, ThierryChion et OlivierRichard,Dieppe Opération Jubilee, 19 août 1942, 4 : 50 a.m., le sacrifice des Canadiens, Darnétal,Petit à Petit,(ISBN2-914401-40-X).
PierreVennat,Les héros oubliés : L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Seconde Guerre mondiale, Montréal, Éditions du Méridien,, 350 p.(ISBN2-89415-166-7).
Le massacre de Dieppe de Rémi Lescault, Phare Ouest Productions, coll. « Champ de bataille », 2015, 60 min[présentation en ligne].
Dieppe,, film documentaire deJérôme Prieur, Mélisande films et France 3, 2012, 50 minSamuel Gontier, « La propagande au pied du mur (de l’Atlantique) »,Télerama,(lire en ligne, consulté le).