Peu de faits historiques sûrs et avérés nous sont parvenus concernant la vie de Rachi. La date de sa mort, le jeudi[3], est connue avec précision car elle apparaît dans plusieurs manuscrits médiévaux. Un manuscrit[4] duXIIIe siècle conservé à laBibliothèque nationale de France comporte ainsi une partie du texte de laTorah (les trois derniers livres), suivi du commentaire de Rachi. Il se termine par :« L'illustre rabbi Salomon fils du saint Isaac le Français est mort en l'an 4868 [4865][5], le 29Tammouz, cinquième jour [jeudi], à l'âge de 65 ans[6]. » Cette date figure également dans le manuscrit de Parme (de Rossi 175) conservé à laBibliothèque palatine (daté de l'année 1305)[7].
Son père est désigné dans le manuscrit par le nom « le saint rabbi Isaac ». Cela pourrait signifier qu'il est mort enmartyr en refusant d'abjurer sa foi. On ignore s'il était un érudit. Rachi le cite une seule fois dans son commentaire duTalmud surAvoda Zara (« mon père mon maître »), encore qu'il existe un doute sur l'auteur du texte, puisqu'il peut s'agir d'un passage écrit par son petit-fils,Rashbam,mon père désignant alors Rabbi Meïr plutôt que le père de Rachi. Le premier commentaire de Rachi sur lePentateuque s'ouvre sur les motsamar Rabbi Itshaq (« Rabbi Itshaq a dit »). Cependant, il ne s'agit pas d'un enseignement du père de Rachi mais d'unmidrash issu du recueilTanhouma Yashan.
Son oncle maternel, Simon l'Ancien, a étudié àMayence auprès de RabbenouGuershom ben Yehouda,le luminaire de l’exil[8] oulumière de la diaspora. De 20 à 30 ans, le futurRachi suit entre autres l'enseignement en études talmudiques ashkénazes.
Si les noms de sa mère et de sa femme sont inconnus, on connait les noms de ses trois filles. Il leur enseigna son savoir, ce qui dénotait uneouverture d'esprit exceptionnelle auMoyen Âge. Il les maria avec ses meilleurs élèves qui reprirent le flambeau de la transmission et du commentaire. Myriam, sa fille aînée, épousa rabbiJudah ben Nathan (le Rivan), qui acheva le commentaire du traité talmudiqueMakkot(en) sur lequel travaillait Rachi avant sa mort. Yokheved épousa Meïr ben Samuel, et donna naissance à de nombreux enfants, dont trois commentateurs célèbres qui laissèrent leur trace dans l'histoire : leRashbam,Rabbénou Tam et leRivam. Les fils de Myriam et Yokheved font partie desTossafistes. Leur fille Hanna écrivit unresponsum sur les lois de l'allumage des bougies, leShabbat. Elle épousa Samuel ben Simha de Vitry, le fils deSimha ben Samuel de Vitry, et est la mère d'Isaac ben Samuel de Dampierre (surnommé leRi haZaqen). Rachel (Belleassez) épousa et divorça de Rabbi Eliézer ben Shemaiah.
À la suite deRaimond Martin, des auteurschrétiens duMoyen Âge ont mal interprété l'acronymeRaShI et l'ont luRabbi Salomon Yarhi, croyant queLunel (désignée dans les sources juives médiévales à partir du mot hébreuyareah « lune ») était la ville de naissance de Rashi. Cette erreur a conduit au nomJarchi qui a aussi été utilisé pour désigner Rashi[9],[10].
De nombreuses traditions populaires existent à propos de Rachi et de sa famille, notamment sur la rencontre de son père avec de grands sages, ou sur les miracles survenus lorsque sa mère était enceinte[réf. nécessaire].
Enfant, Rachi se distingue sûrement par sa mémoire prodigieuse, et passe pour un maître accompli à 20 ans. À 18 ans, il part étudier dans lesécoles talmudiques rhénanes. Il étudie d'abord six ans àMayence (Magenza) auprès de Rabbi Yaakov ben Yakar. Rachi est fortement influencé par ce sage qu'il nomme « mon vieux Maître », doté d'un caractère modeste et se tenant à l'écart des activités publiques. Après la mort de Yaakov ben Yakar en1064 (4824), il continue un temps ses études à Mayence avec Rabbi Itshaq ben Judah qui dirige alors layechiva. Il étudie également avec rabbi David Halévi (« mon Maître ») avec lequel il correspondra après son retour enChampagne.
Ces années passées en Allemagne ont permis à Rachi d'étudier dans les plus importants centres d'études talmudiques d'Europe et avec les plus grands maîtres. Pendant cette période, Rachi connaît des difficultés pour sa subsistance et celle de sa famille. Il est, semble-t-il, déjà marié et avait au moins une fille. Avant ses 30 ans, il revient àTroyes et commence son activité littéraire et publique.
Il fonde uneécole talmudique qui attire rapidement des élèves de toute l'Europe. Malgré sa renommée, il refuse de tirer profit de sa charge derabbin et gagne peut-être sa vie comme négociant. Il possédait des vignes, ainsi qu'il transparaît dans un de sesresponsa, où il s'excuse de sa brièveté, étant pris par lesvendanges[11]. La vigne semble encore peu développée dans la région à cette époque, mais la production et la consommation familiale ou communautaire de vin conforme à lacacherout, et la commercialisation des vins dans les foires régionales ou internationales sont des thèmes évidents.
Un siècle avantMaïmonide, sa renommée est au moins aussi grande. Maïmonide s’exprime plutôt pour l’élite, alors que Rachi reste simple et modeste, refusant d'arbitrer les cas qui ne relevaient pas de sa communauté, admettant son ignorance, tant dans sesresponsa que dans ses commentaires. Rachi est à la portée du débutant comme de l'érudit.
Page deTalmud (ici deBabylone) où le corps du texte est encadré par des commentaires dont à droite celui de Rachi (et deTossafot, à gauche, et autres additions dans la marge).
La petite histoire veut que Rachi ait eu l'idée de son commentaire en entendant dans unesynagogue un père se tromper en donnant à son fils l'explication du sens littéral (pshat) d'unverset. Rachi a l’idée de réunir dans un commentaire toutes les réponses aux questions qu'un enfant de cinq ans pourrait se poser en restant aussi concis que possible (« une goutte d'encre vaut de l'or »). Il veut trouver le sens littéral du verset.
Si laTorah a toujours été commentée, on ne se concentrait jusque-là que sur ledrash des versets : lorsqu'une difficulté se présente, que ce soit dans la compréhension textuelle ou contextuelle de la section lue, les maîtres tendent à donner des réponses indirectes. Qu'elles soientallégoriques,poétiques, politiques,philosophiques, voiremystiques, elles extraient souvent un verset de son contexte et le dénaturent quelque peu. Ainsi en est-il du fameux « Ne lis pasbanaïkh ("tes fils") maisbonaïkh ("tes bâtisseurs") ». Tout exacts que soient ces propos, ce n'est pas là l'intention du verset.
En commentant leTanakh et leTalmud, Rachi ne souhaite ni se lancer dans des discussions savantes, ni débattre de questionsphilosophiques outhéologiques ardues, mais seulement restituer les moyens de comprendre un texte fondamental écrit dans une langue qui n'est plus parlée et qui est au centre de la vie juive.
Pour ce faire, il a transmis les opinions des Anciens, des maîtres de la traditionprophétique, puisrabbinique, en sélectionnant dans l'immense corpus demidrashim celui qui semble correspondre le mieux ausens littéral du texte. Il recherche avant tout la clarté de pensée et la clarté de style, n’hésitant pas à employer des termes enlangue d'oïl, lalangue vernaculaire de laChampagne duXIe siècle (signalée parbela'az, « enlaaz ») pour clarifier son propos, ou à insérer une explication tirée de son vécu àTroyes afin d'illustrer son commentaire.
Livre des Prophètes assorti des commentaires de Rachi. Le diagramme illustre la vision d'Ezekiel au chapitre 45 pour la division de laTerre promise dont l'original a été probablement dessiné par Rachi pour clarifier son propos, France ?,XIIIe
Cette recherche de la concision, tant dans la forme que dans le fond de la formulation, est un trait typiquement français selonEmmanuel Levinas ouLéon Ashkenazi.
Doué d'une mémoire et d'une connaissance encyclopédiques, il parvient à reconstituer par sa seule intuition la disposition duTabernacle[réf. nécessaire]. Il souligne les explications connues mais erronées. Il a recours à desmidrashim choisis et éclaire le sens obvie des versets en introduisant des remarques de grammaire, d'orthographe ou decantillation.
Rachi traite rarement de points dethéologie. Pour éclairer lesPsaumes 49:11 « Ils remarquent pourtant que les sages meurent (yamoutou), tout comme périssent (yovedou) le fou et le sot, en laissant leurs biens à d’autres. », Rachi explique la différence de terme entremita s’appliquant au sage, dont seul le corps meurt, tandis qu’aveda est pour le fou ou le sot, dont ce n'est pas seulement le corps mais l’âme qui disparaît.
Son commentaire sur leShema Israël (Deutéronome 6:4) illustre cependant sa capacité à intégrer unmidrash à portée théologique tout en éclairant le sens du verset. Il y propose une lecture diachronique : « YHWH qui est actuellement notre Dieu et non le Dieu des nations est destiné à devenir YHWH un », s'appuyant sur Sophonie 3:9 et Zacharie 14:9. L'expression « notre Dieu » n'est pas une simple qualification mais un élément temporel : Israël témoigne que Celui qui est actuellement son Dieu sera reconnu par toutes les nations dans l'avenir. Cette interprétation, fondamentale dans la liturgie juive, structure notamment la prièreAleinu[12].
Rachi n'hésite pas à dire « je ne sais pas ». Modestement, il rapporte les différentes explications possibles en soulignant que les opinions sont partagées ou qu'elles correspondent à plusieurs niveaux delectures.
Il révise à trois reprises son œuvre colossale. Selon son petit-fils, leRashbam, il s'apprêtait à le refaire encore peu avant sa mort.
À chaque fois qu’il le jugeait utile, Rachi commentait en effet un mot ou une expression difficiles, figurant dans letexte biblique outalmudique, dans la langue qu’il parlait habituellement, passant ainsi de l’hébreu aufrançais. Rachi translittère les mots de vieux français en caractères hébreux, permettant ainsi d'en déduire la prononciation. Ce qui fait des Commentaires de Rachi « l'un des plus précieux documents que l’on possède sur l’état réel dufrançais tel qu’il était parlé dans la seconde moitié duXIe siècle », selonClaude Hagège[13].
LephilologueArsène Darmesteter (1846-1888) s’est appuyé sur le texte de Rachi pour poser les bases générales de l’étude de l’ancien français dans son ouvrage,Les Gloses françaises de Raschi dans la Bible. Des philologues, parmi lesquels David Simon Blondheim (1887-1934), Louis Brandin (1894-1940), et plus récemmentMoshé Catane, Claude Hagège etSimon Schwarzfuchs ont poursuivi ces travaux. Le commentaire de laBible par Rachi contient environ 1 500 mots français, et son commentaire duTalmud, environ 3 500, selon Simon Schwarzfuchs[14].
L’œuvre de Rachi constitue le « mémorial du français des commencements », non seulement « le conservatoire, mais le conservateur où l’ancien français a été capturé et sauvé de l’oubli », selonBernard-Henri Lévy, qui considère Rachi comme « l’un des inventeurs de la France[15]», l'un de ceux qui ont donné le « coup d'envoi » du processus qui permettra à lalangue française de se substituer aulatin et de créer sa propreculture.
La langue de Rachi, facilement accessible aux lecteurschrétiens à cause de l'abondance des expressions françaises, a contribué à la diffusion de son œuvre parmi les lettrés auMoyen Âge enFrance. Elle constituait un ouvrage tout à fait particulier où un lecteur pouvait s'habituer à la lecture de l'hébreu, dans la mesure où Rachi ne cesse de passer d'une langue à l'autre et d'effectuer des traductions[13].
Rachi n’est pas le premier commentateur, mais il est leParshan data, de l'araméenפרשנדתא (פרשן דתא), le « Commentateur de la Loi ». Quelques siècles après sa mort, le rabbinMenahem ben Zerah(he) écrit en préface à sonTseida laderekh que ses commentaires ont été écrits sous l’inspiration de l’esprit de sainteté, et que leTalmud de Babylone aurait, sans son commentaire, été un livre scellé et voué à l’oubli. Il est le premier livre juif à être imprimé enhébreu (Calabre1475). Son commentaire édité en marge du texte est typographié à partir d'une semi-cursive italienne, pour différencier le commentaire ducorpus du texte biblique, et qui ne tardera pas à être connue sous le nom d’« écriture Rachi ».
Rachi suscite toujours une vive actualité, tant locale qu'internationale (CD, DVD, rencontres et conférences…). Par exemple avec la sortie d'un DVD documentaire de David Nadjari & J. Cohen, traduction française de la version américaine. Dans la presse, la revueLa Vie en Champagne a consacré pour son édition d'avril- un numéro spécial intitulé« Rashi et les juifs de Troyes au Moyen Age ». Une nouvelle édition a vu le jour en 2010, auteursDavid Bloch et autres, avec mise à jour[17].
Aussi quelquescolloques etséminaires, et plusieurs monuments et lieux lui sont dédiés dans sa ville natale,Troyes. Notamment lasynagogue Rachi de Troyes, avec un centre culturel, et deux bibliothèques auquel s'est joint en 1990 un Institut Universitaire Européen Rachi, création régionale et étatique[18],[19]
En 2012, la mairie deTroyes, dans le cadre d'un ProgrammeUnesco, « Patrimoine immatériel », a programmé dans le cadre de « Ville en lumières » un spectacle itinérant dePascal Bancou « Le trésoir de Rashi »[20].
Sa mère était la sœur dupoète liturgiqueSimon ben Isaac dont les contemporains prétendaient qu'il descendait du roiDavid[22]. On ne sait rien de la femme de Rachi. Le couple a eu trois filles dont d'importants érudits figurent parmi les descendants[23].
↑Paris, Bibliothèque nationale de France Hébreu 73, f. 344v.
↑La mention de l'année 4868 est en fait erronée et doit être corrigé par 4865 (confusion entre leה et leח).
↑Arsène Darmesteter,Les gloses françaises de Raschi dans la Bible, Paris, 1909.
↑« L'arche sainte, le Saint des Saints, le grand maître Rabbénou Salomon (le souvenir du juste est une bénédiction) fils du saint rabbi Isaac zal le Français nous a été pris le cinquième jour, 29 Tammouz [de l'année] 4865 de la création et il était âgé de 65 ans lorsqu'il a été appelé à layechivah d'En Haut. » de Rossi 175.
Moshé Catane,Recueil des gloses. Les Gloses françaises dans les commentaires talmudiques de Rachi d’après l’ouvrage d’Arsène Darmesteter et D.-S. Blondheim (1929), traduites en hébreu et revues, avec des éclaircissements et des compléments, ainsi que de tables alphabétiques [en hébreu, Introduction en français] Jérusalem 1984.
Moshé Catane,Recueil des le‘azim. Les mots français dans les commentaires bibliques de Rachi traduits en hébreu, revus, avec des éclaircissements et des compléments, ainsi que des Indices, Jérusalem-Tel Aviv, Les frères Gitler. [en hébreu].