Lepsychologisme est un terme apparu auXIXe siècle qui désigne, au sens large et parfois péjoratif, une tendance à interpréter le comportement des individus au travers du spectre de lapsychologie, et de faire de lapsychéindividuelle le noyau dur permettant decomprendre le monde. Pour cette raison, il peut être assimilé à unréductionnisme et aussi à unrelativisme, car il ignorerait d'autres facteurs d'explications qui ne relèvent pas de la psychologie individuelle.
L'antipsychologisme, un courant dephilosophie et delogique, en a fait la critique.
En France, à partir de la fin des années 1820, a lieu une« première querelle du psychologisme », qui oppose les psychologistes aux physiologistes[1] :« Il est possible de dater de 1828 les premières critiques qui sont faites de ces tentatives de fondation de la psychologie [parThéodore Jouffroy etVictor Cousin], en particulier par le médecinFrançois-Joseph-Victor Broussais, qui publie en 1828 son livre le plus célèbre,De l’irritation et de la folie, livre polémique et violent, spécialement consacré à critiquer les « psychologistes » et « kanto-platoniciens », comme Jouffroy et Cousin, qui veulent empiéter sur le domaine de la médecine et tentent d’importer la métaphysique allemande en France. ».Auguste Comte félicite Broussais d'avoir mis en lumière« le vide et la nullité de la psychologie[2] » et sera élogieux sur ce« nouvel ouvrage de Broussais, qui tue ici le psychologisme[3]. » En 1838, cette querelle initiale s’apaise, mais les critiques du psychologisme continuent, notamment sous la plume dePierre Leroux qui réfute ce qu'il appelle« l’hallucination du psychologisme[4] » du fait de l’impossibilité d'une quelconque observation de l'intériorité humaine[1].
À la fin duXIXe siècle, un contre-courant philosophique allemand, qualifié d'antipsychologisme, développe des critiques formulées notamment parBolzano,Frege,Husserl,Bradley. Dans ce contexte, le terme « psychologisme » est alors encore utilisé dans un sens péjoratif« pour désigner la prétention de fonder lalogique dans lapsychologie et de chercher par là-même les fondements de lavérité dans des lois psychologiques qui régissent la connaissance en tant qu’activité concrète de penser[5]. »Victor Delbos écrit en 1911 :« Cette prétention de la psychologie à être toute la philosophie ou du moins l’essentiel de la philosophie a reçu dans ces derniers temps, principalement en Allemagne, l’appellation de « Psychologisme » : appellation dont je ne saurais dire qui l’a inventée — l’inventeur fut sans doute quelqu’un que la prétention offensait ; et ce n’est pas la seule fois qu’une doctrine a reçu de ses adversaires le nom attaché à sa notoriété[6]. »
Jean-François Braunstein écrit en 2012 :« Il existe actuellement un renouveau d’intérêt pour la question du psychologisme, à la fois d’un point de vue historique et d’un point de vue conceptuel. En témoignent le livre deMartin Kusch,Psychologism (1995), sur l’histoire de la « querelle du psychologisme » qui a divisé l’Université allemande autour de 1900, celui dePascal Engel,Philosophie et psychologie (1996), qui se propose de réhabiliter un « psychologisme raisonnable », ou le numéro de laRevue philosophique de 1997 consacré à « la question du psychologisme ». Tous ces travaux renvoient évidemment à la querelle allemande du psychologisme lorsqueGottlob Frege puisEdmund Husserl protestaient contre l’envahissement de la logique et des mathématiques, mais aussi de la philosophie, par la psychologie[1]. »
Carl Stumpf, très critique envers le psychologisme, le définissait en 1891 comme« réduction de toute recherche philosophique en général, et de toute investigation épistémologique relative à la psychologie »[7].
On peut distinguer[7] :
Le terme apparaît dans la philosophie de langue allemande en 1866 chezJohann Eduard Erdmann pour désigner la doctrine deFriedrich Eduard Beneke[8]. D'après Erdmann, le psychologisme de Beneke présente deux caractéristiques générales :
Erdmann oppose la position philosophique de Beneke à celle deHerbart et d'autres philosophes qui cherchent au contraire à établir un fondement métaphysique à la psychologie :
« Beneke considère la psychologie – et plus exactement, la psychologie qu'il appelle « nouvelle » – comme le point de départ (Anfangspunkt) et le fondement (Fudament) de la philosophie, car en évitant les erreurs commises jusque-là, elle suit totalement l'exemple des sciences de la nature. En vertu de cepsychologisme (selon l'expression que nous emploierons le plus volontiers pour nommer sa doctrine), le fait que Herbart fonde la psychologie sur la métaphysique devait naturellement lui apparaître comme un renversement erroné. La métaphysique n'est plutôt, comme toutes les autres sciences philosophiques, qu'une psychologie appliquée. Ce qui est correct et incorrect sur le plan logique, ce qui est beau et ce qui est laid, ce qui est moral et ce qui est immoral, bref : tout ce qui peut devenir un problème relevant de la philosophie, est de prime abord donné comme un acte psychique ou une formation mentale. »
— J. E. Erdmann,Grundriss der Geschichte de Philosophie, 2e éd., Berlin, Hertz, 1870, p. 636, tr. fr. Gyemant 2015.
La fin duXIXe siècle a vu« le rejet en philosophie des thèses « psychologistes » qui avaient sous-tendu de nombreuses épistémologies deLocke àMill et deHume àSpencer[9]. » Un contre-courant, l'antipsychologisme, s'oppose aux argumentationsempiristes etrelativistes de ces philosophes alors qualifiés de psychologistes, mais dans un sens dépréciatif ; il défend l'existence d'unelogique pure, et d'une autonomie de principes logiques par rapport à lavie physique et la subjectivité[10].
Le philosophePascal Engel plaide pour un« psychologisme raisonnable[1] » dans son livrePhilosophie et psychologie (1996) au cours duquel il conteste certaines conclusions de l'antipsychologisme ;« il souligne d'abord que les anti-psychologistes, de leur aveu même, ne nient pas toute pertinence à la psychologie scientifique. Celle-ci reste utile, pourFrege ouHusserl, quand il s'agit d'expliquer l'existence chez un individu de telle ou telle représentation, ainsi que l'enchaînement de ses actes de penser. Si le contenu des lois logiques et leur vérité sont indépendants des sujets qui les pensent, il est par contre évident que chacun de ceux-ci, lorsqu'il pense, est soumis à des lois causales, celles qui régissent l'activité de son cerveau. Dans cette perspective, il est bien sûr légitime de s'interroger sur les causes empiriques d'une « pensée ». De la même façon,Wittgenstein ne nie pas que les comportements qu'on rationalise en termes mentalistes aient également une explicationneurophysiologique. Ce qu'il conteste, c'est que la première « explication » soit réductible à la seconde. [...] Passant ensuite à la question des notions logiques, Engel s'attache à montrer la complémentarité de la psychologie empirique et de la philosophie dans de nombreux domaines de l'épistémologie. [...] S'il est donc évident, pourKant,Bolzano, Frege ou Husserl, que la psychologie soit partie prenante de cette partie de l 'épistémologie qu'ils appellent « logique pratique », « normative » ou « appliquée », « technologie », « méthodologie » ou « pédagogique » (et queSusan Haack appelle « psychologie au sens large »), le livre d'Engel aura le mérite, sinon de réfuter l'anti-psychologisme, du moins de dénoncer le sophisme qui mène de l'anti-psychologisme à l'anti-psychologie, tendance à laquelle d'ailleurs se laissent parfois aller certains des auteurs précités[9]. »
Pour laphénoménologie, toute conscience est consciencede quelque chose : cette chose que je vois n'est pasdans ma conscience mais à l'endroit même où je la vois :« Le psychologisme, partant de la formule ambiguë « le monde est notre représentation », fait s'évanouir l'arbre que je perçois en une myriade de sensations, d'impressions colorées, tactiles, thermiques, etc., qui sont des « représentations ». De sorte que, finalement, l'arbre apparaît comme une somme de contenus subjectifs et qu'il est lui-même un phénomène subjectif. Au contraire,Husserl commence par mettre l'arbrehors de nous[11]. »
Le psychologisme peut être considéré comme un dérivé dunaturalisme philosophique[12].
Le psychologisme peut aussi être vu comme une forme deréductionnisme[7] qui dénie auxconcepts toute existence en dehors du psychisme humain. Il a été, sous cette forme, particulièrement attaqué parFrege etCarnap, qui préféraient faire des concepts des entités abstraites plutôt que des entités mentales.
Le développement dessciences cognitives déplace la question de l'opposition qui avait été soulevée par lesantipsychologistes entre philosophie et psychologie. Le professeur Guy Tiberghien indique :« Laphilosophie analytique (ouphilosophie de l'esprit, ou philosophie cognitive) rejette le psychologisme. De nouveau se pose avec acuité le problème des relations entre psychologie et philosophie, mais à propos, cette fois, de ce nouvel objet substantifié sous le nom decognition. Dans le cadre des sciences cognitives, la philosophie de l’esprit ne se présente pas comme une simple épistémologie de la cognition, ce qui ne poserait pas de problème à lapsychologie cognitive, mais elle prétend, au contraire, proposer une théorie complète de la cognition. En cela, elle se pose, de nouveau, en rival résolu de la psychologie scientifique, domaine qui, aujourd'hui, se confond largement, sinon totalement, avec celui de la psychologie cognitive. [...] On assiste à une « nouvelle alliance », de fait, entre la philosophie et lesneurosciences dont la psychologie cognitive pourrait bien être exclue, ou n’être acceptée que dans l’hypothèse de sa réduction complète ou de sa soumission, comme « champ intermédiaire », aux neurosciences cognitives. Laneurophilosophie illustre cette nouvelle alliance[13] ».