Militaires : 3 000–17 391 tués ou disparus Civiles: Au cours des deux guerres de Tchétchénie, 300 000 Tchétchènes (estimations officielles tchétchènes)[12] ; 80 000 civils tués (estimations de groupes de défense des droits de l'homme)[13]
Après l'éclatement de l'URSS,Moscou doit faire face à l'indépendantisme desTchétchènes, ces « insoumis chroniques »[15] qui ont manifesté la plus vive opposition à la Russie qui ait jamais existé dans l'histoire soviétique[16],[17]. En 1991, la Tchétchénie, dirigée par le présidentDjokhar Doudaïev, proclame son indépendance et refuse de signer, en 1992, le traité constitutif de la fédération de Russie[18], après avoir adopté une constitution dans laquelle la Tchétchénie se déclare « État souverain démocratique » avec la suprématie de la Constitution sur son territoire et l'indivisibilité de la souveraineté[19]. Après quelques vaines tentatives de déstabiliser Doudaïev et de réimposer son pouvoir sur la république par l'instauration d'un blocus économique et aérien et par le biais de coups de force en soutenant l'opposition antidoudaevienne[20],[21], Moscou fait alors intervenir ses troupes.
Suite à l'éclatement de l'URSS et plus globalement dupacte de Varsovie, la Russie hérite d'une grande partie de l'immense armée rouge. L'armée russe est composée d'unités rapatriées des ex-républiques ou des anciens alliés du pacte ainsi que des unités déjà stationnées sur son sol. S'il existe une masse importante de matériel, la moitié est ancienne et sera retirée du service durant les années 90 et2000. En outre, l'armée russe a hérité de la structure soviétique, il s'agit d'une puissante armée mécanisée adaptée authéâtre européen, mais inadaptée au combat en zone urbaine (la dernière structure dédiée à la formation au combat urbain est liquidée en janvier 1994 et 400 des 470 officiers qui la compose sont mis à la retraite[22]) et montagneuse malgré l'expérience de l'Afghanistan qui avait vu l'émergence d'un modèle de contre-insurrection basée sur l'emploi desspetsnaz (5% des effectifs déployé en Afghanistan, mais qui ont réalisé 60% des opérations[22]). Cette armée est composée à majorité de conscrits qui effectuent un service militaire de 2 années (3 dans la marine) et sont encadrés par un corps d'officiers qui ont tendance à cacher à leurs supérieurs leurs échecs et le véritable état de leur unité, en particulier chez les officiers supérieurs.
L'année 1994 est certainement l'une des plus terribles pour l'armée russe. En raison de la situation économique, son budget est limité et ne représente même pas le tiers du budget soviétique de la fin des années 80. Il en résulte un manque chronique de moyens, le matériel n'est plus entretenu, les militaires professionnels ne sont plus payés durant plusieurs mois et doivent revendre leurs équipements pour survivre (les Tchétchènes vont en acheter une partie)[23]. De nombreux officiers quittent donc l'armée[24]. De nombreuses unités sont très loin de leur effectif théorique et n'ont généralement pas plus de la moitié des hommes nécessaire à leur fonctionnement, à l'image du 84e bataillon indépendant de reconnaissance de la3e division de fusiliers motorisés qui ne compte en 1994 que 37 officiers et soldats contre 375 hommes en théorie[25]. La guerre éclate durant la période de renouvellement des conscrits qui voit les conscrits expérimentés après deux années dans l'armée être remplacés par des hommes débutant leur formation, ce qui a pour conséquence d'avoir une masse de combattants presque sans formation (de nombreux blindés devront être pilotés par les officiers faute de pilotes suffisamment formés[24]) et sans cohésion.
Pour ne rien arranger, l'armée est commandée par le généralPavel Gratchiov qui dirige leministère de la Défense de mai 1992 à juin 1996. Il est un proche ami deBoris Eltsine et conserve son poste malgré son incompétence et sa corruption. Il a en effet ordonné à l'armée de soutenir par la force Eltsine contre le Parlement durant lacrise constitutionnelle de 1993 qui voit Moscou être le théâtre d'affrontement armé notamment avec l'emploi de char contre l'opposition. Justement, ces combats ont renforcé l'état-major et Eltsine dans l'idée que l'usage de blindés en zone urbaine pour mener une action éclair à l'image de larévolution hongroise de 1956 et leprintemps de Prague en 1968 permet d'obtenir une rapide victoire tout en faisant une démonstration de force[22].
En plus d'un état-major fidèle à Eltsine et qui ne remet pas en question les plans, l'armée n'est pas prête à la guerre. Les unités sur place ne sont prévenues de la mise en place de l'opération que 15 jours avant le début de la guerre[22]. De nombreux officiers démissionnent face à ce qu'ils jugent être un pur suicide, en quelques jours, ce sont 3 généraux qui se succèdent pour superviser l'opération[24]. Les renseignements sous-estiment fortement la puissance des Tchétchènes qui, malgré la guerre civile que connaît le pays, ont réussi à mettre en place un appareil militaire efficace et commandé par d'anciens officiers de l'Armée rouge, qui ont donc connaissance des tactiques de leur adversaire voire qui ont déjà combattu en Afghanistan ou dans leCaucase[22]. Les états-majors russes sous-estiment donc la résistance qu'ils vont rencontrer et estiment que les combats dureront quelques jours et qu'il suffira d'encercler puis d'entrer dans Grozny pour y mettre fin. Les renseignements sont si faibles qu'ils utilisent des cartes anciennes et avec une échelle trop élevée pour être précise. Pire, aucune des unités qui entreront dans Grozny disposent de cartes de la ville et vont se retrouver à tourner en rond durant plusieurs heures avant de trouver leur objectif, le tout sous le feu des combattants tchétchènes[24].
Véhicule russe de transport blindé (BMP-2), hors de combat, lors de l'assaut sur Grozny.
L'attaque surprise de l'armée russe en 1994 sous le commandement deBoris Eltsine, le premier président de laRussie post-soviétique, devient, avec de 30 000 à 250 000 soldats, la plus grande opération militaire organisée par Moscou depuis son intervention enAfghanistan, si bien que, lors d'une conférence de presse, en, le ministre de la DéfensePavel Gratchev, qui affirmait au départ pouvoir prendreGrozny « en deux heures avec un régiment de parachutistes »[26], finit par déclarer : « L'Afghanistan, par rapport à la Tchétchénie, c'est une bagatelle »[27].
Eltsine avait besoin d'une guerre fulgurante et victorieuse pour prouver à son peuple que la Russie était encore unesuperpuissance et asseoir ainsi son autorité comme commandant en vue de l'élection présidentielle. À aucun moment, ni avant[28],[29],[30],[31] ni après[32] le début de la guerre, il n'accepte de rencontrer en tête-à-tête le président tchétchène, en expliquant qu'on ne négocie pas avec des « bandits »[31]. Le leadership russe exige la capitulation pure et simple de Doudaïev, en lui promettant, dans le cas contraire, « le destin deCarthage »[33], cité phénicienne sur les côtes d'Afrique du Nord détruite et rasée parRome en 146 avant J.-C. Pour Eltsine, les indépendantistes tchétchènes « sont des chiens enragés [et] il faut les abattre comme des chiens enragés »[34].
Mais au lieu d'uneblitzkrieg spectaculaire la guerre s'avéra un échec militaire et humanitaire pour la Russie qui rencontra une résistance féroce de combattants tchétchènes. Les attentes du cabinet de Boris Eltsine, qui pensait qu'une frappe chirurgicale rapide serait suivie rapidement par une capitulation des séparatistes et un changement de régime, sont déçues. De plus, cette guerre ne fit pas l'unanimité à la fois au sein du gouvernement et de l'armée. Le premier adjoint du commandant en chef des troupes terrestres russes Édouard Vorobiov démissionna, persuadé que « l'armée ne doit pas être utilisée dans son pays à des fins politiques » et que s'il est nécessaire de « réprimer un peuple soulevé », c'est aux troupes intérieures et non pas à l'armée de s'en charger[35],[36]. De son côté,Boris Gromov, dernier commandant en chef de l'armée soviétique en Afghanistan, s'y opposa également en disant : « Ce sera un bain de sang, un autre Afghanistan » ou encore : « Il est impossible de vaincre un peuple. Il n'y a rien de tel dans l'histoire mondiale »[37]. Sans s'accommoder de la sécession de la Tchétchénie, Gromov désapprouva en même temps « un choix barbare des moyens militaires » déployés contre elle, prônant une solution politique au conflit[38].
Le[39], bien que le moral des troupes ne fût pas au plus haut et qu'il y eût des cas de désertion, l'armée russes'empara de la capitale, Grozny, après l'avoir massivement bombardée. La petite force aérienne séparatiste tchétchène ainsi que la flotte aérienne civile sont détruites dans les premières heures des opérations. Près de 400 000 personnes[40] fuient les combats très meurtriers, qui font au total jusqu'à 100 000 victimes[39],[41],[42].
En, un rapport de laCommission des droits de l'homme des Nations unies affirme que 100 personnes dont une majorité de civils ont été tuées au village frontalier tchétchène deSamachki les 7- par les forces russes[43], tandis que d'autres sources, telles que leComité international de la Croix-Rouge etAmnesty International, font monter le nombre de morts du massacre à 250 civils tués[44],[45]. À partir de là, la guerre s'étend aux autres villes tchétchènes, qui tombent les unes après les autres, toujours après d'intenses pilonnages. Djokhar Doudaïev meurt touché par un missile russe, localisé par le biais de son téléphone portable. Le, les Tchétchènesreprennent Grozny après de violents combats. La Russie négocie le cessez-le-feu en échange du retrait de ses troupes[46].
Les pertes russes furent importantes. Une mauvaise stratégie utilisée enguerre urbaine et des équipages faiblement entraînés se sont soldés par la destruction de 225 véhicules blindés, dont 62 T-72 etT-80, durant le premier mois d'opérations soit 10,23 % des engins engagés initialement dans ce conflit[47].
Les organisations des droits de l'homme ont accusé les forces russes de se livrer à unusage indiscriminé et disproportionné de la force, ce qui a entraîné de nombreux décès de civils (par exemple, selonHuman Rights Watch, de l'artillerie et des roquettes russes ont tué au moins 267 civils lors de combats pour le contrôle deGoudermes, seconde ville, pour la taille, de Tchétchénie, en). La stratégie russe dominante visait à recourir à de lourdes frappes d'artillerie et aériennes tout au long du conflit, menant certaines sources occidentales et tchétchènes à considérer ces bombardements de terreur comme étant délibérés[48] et toute l'offensive comme étant un génocide[49]. Les soldats russes ont souvent empêché les civils d'évacuer des zones de danger imminent et les organisations humanitaires de porter assistance aux civils dans le besoin. Il a été largement soutenu que les troupes russes, en particulier celles appartenant au MVD (troupes du ministère de l'Intérieur), ont en partie commis des actes systématiques de torture et des exécutions sommaires contre des sympathisants séparatistes.
De leur côté, les combattants séparatistes ont aussi commis des violations des droits de l'homme. En effet, non seulement ils se rendront plus tard, lors de la nouvelle campagne russo-tchétchène, coupables d'attentats contre des civils russes hors de Tchétchénie, mais déjà, en et en, ils ont lancé deux raids en Russie, respectivement àBoudennovsk et àKizliar, qui tous les deux ont débouché sur des prises d'otages et l'utilisation de ceux-ci commeboucliers humains, procédés d'ailleurs déjà employés par les Russes[50].
LesOccidentaux étaient souvent critiqués par des observateurs pour leur passivité, voire leur complicité, à l'égard de la Russie. « Par une ironie du sort, relève le politologue britanniqueNafeez Mosaddeq Ahmed en se référant au journaliste canadien Eric Margolis[51], la guerre menée par la Russie [en Tchétchénie] avait reçu le soutien de l'ancien ennemi de l'époque de laguerre froide, lesÉtats-Unis. Le présidentClinton avait prêté 11 millions de dollars à Eltsine pour financer l'opération et se rendit même à Moscou pour féliciter Eltsine, en comparant la féroce répression russe de la minuscule Tchétchénie à laguerre civile américaine, et en ayant même l'audace d'appeler Eltsine l'Abraham Lincoln de la Russie. L'étendue de l'appui américain à la campagne russe fut à nouveau révélée lorsqu'en 1996, il fut dit que Clinton avait ordonné à laCIA de fournir à Moscou des appareils de ciblage électronique ultra-secrets qui permirent aux Russes d'assassiner le président tchétchène, Djokhar Doudaïev, alors que celui-ci menait des négociations de paix avec Moscou sur son téléphone portable »[52].
Ces informations méritent cependant d'être nuancées. Certes, Bill Clinton apportait un « soutien franc et massif »[53] à Eltsine qu'il appréciait comme « un être attentif, bien préparé et un porte-parole efficace de son pays », lequel avait, selon lui, « de la chance de l'avoir à sa tête »[54]. Aussi, maintiendra-t-il son ferme soutien au chef du Kremlin même après que celui-ci a déclenché une guerre contre la Tchétchénie[55],[56]. Mais la comparaison d'Eltsine avec Abraham Lincoln n'était sûrement qu'implicite, par le biais d'un parallèle que Clinton dressa entre la guerre de la Russie contre une Tchétchénie en quête de son indépendance et la guerre de Sécession américaine auXIXe siècle[57]. C'est d'ailleurs exactement le même rapprochement que faisaient de leur côté le ministre des Affaires étrangères russeAndreï Kozyrev[58] et, à sa façon, Eltsine lui-même (sauf qu'il poussait encore plus loin l'analogie avec l'histoire américaine en évoquant, dans une interview àTime, une prétendue tentative de sécession de la vallée du Wyoming d'avec laPennsylvanie en 1787[59]). Quant à l'aide financière des États-Unis et de l'Ouest en général à la Russie[60], elle n'était pas non plus destinée uniquement et expressément à soutenir l'offensive russe en Tchétchénie, bien que d'aucuns, même en Russie, accusassent l'Occident de « financer la guerre en accordant des crédits à Moscou ou en rééchelonnant sa dette »[61].
De même, certains journalistes reprochaient à l'Europe d'avoir « ferm[é] les yeux »[62] sur le coup de force en Tchétchénie, allant même jusqu'à affirmer que « les Tchétchènes mènent [pourtant] une guerre d'indépendance qui en vaut mille autres que lacommunauté internationale a naguère favorisées, sinon suscitées »[63]. C'est le cas, entre autres, de la reportrice auFigaroLaure Mandeville qui déplore « la lâcheté et l'aveuglement dont nos politiques ont fait preuve pendant le massacre des Tchétchènes »[64] ou encore de François Jean, chercheur à la FondationMédecins sans frontières, qui dénonçait la « politique du mensonge » « dans cette guerre où […] toutes les normes et engagements internationaux sont ouvertement violés, dans l'indifférence générale[65] ».
Du 16 au, le ferryAvrasaya battant pavillonpanaméen avec 177 passagers et 55 membres d'équipage à bord a été détourné dans un portturc deTrabzon par un groupe de treize individus armés pro-tchétchènes, qui ont menacé de tuer plus de 100 otages russes si les forces russes ne cessaient pas leurs attaques contre les séparatistes tchétchènes près de Kizliar dans la république russe duDaghestan ; le, la ville avait été prise d'assaut par environ 250 séparatistes tchétchènes, prenant en otage deux à trois mille personnes, notamment à l'hôpital de la ville.
La prise d'otages s'est terminée au bout de trois jours sans effusion de sang avec la libération en toute sécurité par les autorités turques de plus de 219 otages sains et saufs ; 13 personnes ont été hospitalisées pour cause de maladie et de blessures[66],[67].
Incapable de continuer des opérations militaires d'une telle complexité, la Russie jette l'éponge. Unaccord politique est signé le àKhassaviourt, au Daghestan, par le secrétaire du Conseil de sécurité de RussieAlexandre Lebed et le chef d'État-major tchétchèneAslan Maskhadov. Cet accord conduisit à unstatu quo laissant à la Tchétchénie (rebaptisée « république tchétchène d'Itchkérie »[68]) une autonomie gouvernementalede facto et reportant les pourparlers sur l'indépendance (« les bases des relations mutuelles ») jusqu'en 2001[69]. Volontairement ambigu[70], l'accord de Khassaviourt fit l'objet d'interprétations diamétralement opposées de la part de Moscou et de Grozny[71]. Toujours est-il qu’il consacrait la défaite militaire de la Russie[72],[73] et la reconnaissancede facto (mais nonde jure) par elle de l'indépendance de la Tchétchénie[74],[75]. Le, les dernières unités russes quittèrent le territoire tchétchène. Le, Boris Eltsine et Aslan Maskhadov (élu entre-temps président de la Tchétchénie) conclurent au Kremlin un traité de paix, dans lequel les deux parties « guidées par la volonté de mettre fin à des siècles de confrontation » s'engageaient à « abandonner pour toujours l'usage de la force et la menace d'user de la force dans toutes les questions litigieuses [et à] maintenir des relations en accord avec les principes généralement reconnus et les normes du droit international »[70]. Avant d'apposer sa signature au traité, Eltsine raya du texte la référence aux accords de Khassaviourt, tant leur souvenir serait désagréable à une partie des élites russes[76].
En dehors de la reprise de Grozny par les indépendantistes, le dénouement politique du conflit fut le fruit de la détermination de Lebed, qui, muni des pleins pouvoirs pour régler le dossier tchétchène, signa les accords de Khassaviourt malgré les tentatives de sabotage des « faucons de guerre »[77] et les protestations d'un autre négociateur côté russe,Vladimir Loukine[78], que ses homologues tchétchènes accusent de leur avoir lancé : « Vous ne vous en sortirez pas comme ça, nous reviendrons en Tchétchénie ! »[79],[80].
Finalement, aucun des deux partis n'arrive à respecter ses engagements. Les Russes se sentent humiliés « devant le monde entier » : leur immense[81] « armée dont tout le monde avait peur et qui faisait tous trembler s'est avérée bonne à rien », selon les termes du général Vladislav Atchalov, ancien commandant des troupes aéroportées de l'Union soviétique[37]. Le soldat russe avait l'impression de « s'être fait cracher dessus » et d'être « déshonoré », se souviendra plus tard le généralGuennadi Trotchev, l'un des commandants des troupes russes en Tchétchénie. Et d'ajouter : « Le monde entier se moquait de lui. La toute petite Tchétchénie a écrasé la grande Russie !, voilà le bruit qui courait à travers le monde[82]. » Pour Trochev, « personne n'a causé plus de tort à l'armée russe que Lebed », et « la majorité absolue des officiers » serait honteuse d'avoir compté ce général parmi les leurs[82]. Même constat pour le ministre de l'Intérieur Anatoli Koulikov : différents membres de l'armée et des forces de l'ordre, « du simple soldat au général », évoquent, dit-il, un acte de « trahison nationale ». Koulikov assimile lui-même les partisans de la paix de Khassaviourt augénéral Vlassov et aumaréchal Pétain, tous deux connus pour leur collaborationnisme avec lesnazis pendant laDeuxième Guerre mondiale[83]. Ainsi, les militaires jusqu'au-boutistes voient Lebed comme un traître[84] et, à l'affût d'une occasion de prendre leur revanche, cherchent à entretenir, sinon accroître, l'instabilité de la Tchétchénie d'après-guerre[85],[86]. Les accords de Khassaviourt sont également perçus comme une « honte » et une « capitulation face aux bandits »[87] par plus d'un membre des hautes sphères politiques de l'État. Le ministre de la justice Valentin Kovalev[83] etla chambre haute du Parlement[88] décrètent que l'accord Lebed-Maskhadov est dépourvu de toute valeur juridique, tandis qu'une centaine de députés dela chambre basse tentent de le faire déclarer illégal par la Cour constitutionnelle[79]. Même Lebed, artisan des accords, soulignera plus tard que ceux-ci n'avaient aucune valeur juridique[89] et qu'en les signant il se disait intérieurement qu'il fallait vite former 50 000 volkodav (« étrangleurs de loups »), chiens de grandes races utilisés pour la chasse au loup auquel les combattants tchétchènes s'identifiaient volontiers, le loup étant le symbole national de la Tchétchénie indépendantiste[90],[91]. Ce sentiment de rejet de la paix de Khassaviourt alimente un attentisme et une volonté de vengeance chez les élites russes, qui n'accordent guère leur soutien à la Tchétchénie[84] ni ne lui versent les subventions nécessaires à la reconstruction de ses infrastructures, contrairement à ce qui est promis à Khassaviourt[92],[86]. Pour empêcher une éventuelle reconnaissance internationale de la République tchétchène autoproclamée, les autorités russes font savoir qu'elles rompront leurs relations diplomatiques avec tout pays qui reconnaîtrait la Tchétchénie indépendante[93]. Enfin, dès, Moscou commence à élaborer le plan d'une nouvelle offensive en Tchétchénie et à activement renforcer sa frontière avec elle en vue des prochaines hostilités[94].
Quant aux Tchétchènes, ils fêtent en grande pompe[95] leur victoire fragile, mais le bilan de la guerre est très lourd pour eux : une population décimée, un territoire détruit, des champs minés, une économie dévastée, untaux de chômage proche de 90 %[92],[96]. La nouvelle situation s'envenime par la radicalisation islamique d'une frange des anciens combattants tchétchènes non-reconvertis qui s'organisent en force d'opposition politique armée[39],[97], avec entre autres le chef de guerreChamil Bassaïev à leur tête. Ne voulant pas les désarmer de force au risque de provoquer un affrontement fratricide intra-tchétchène et de fournir, par la même occasion, un prétexte à la Russie pour intervenir[98], Maskhadov adopte une politique d'apaisement envers les islamistes tchétchènes : il tente de former un gouvernement de coalition, proclame lacharia et décrète la création d'un conseil islamique présidentiel à statut législatif (choura)[99]. Ses efforts restent pourtant vains : les islamistes continuent de refuser son autorité et ils l'affaiblissent, notamment en mettant en place leur propre choura qui court-circuite les organes officiels gouvernementaux[100]. S'y ajoute l'activité destructrice d'un autre ancien chef de guerre, Salman Radouev, dont Maskhadov affirme qu'il est atteint deschizophrénie et qu'il n'a pas toute sa tête[101]. Il n'en reste pas moins que Radouev, entouré d'une garde personnelle, défie les forces de l'ordre, lesquelles ne parviennent pas à le capturer conformément à une décision de justice ordonnant son emprisonnement ferme pour tentative de coup d'État[102]. Enfin, le dernier défi, et non le moindre, de Maskhadov est celui d'enrayer le phénomène de kidnapping contre rançon. Mais malgré certains efforts pour combattre le fléau[90], celui-ci persiste et prospère[103].
« A Turkish Fascist youth group, the "Grey Wolves," was recruited to fight with the Chechens. »
↑Cahier de Retex,L'enfer de Grozny (1994-2000)", Paris, Centre de Doctrine CDEF d'Emploi des Forces, Ministère de la défense, 2006,p. 67
↑Cahier de Retex,L'enfer de Grozny(1994-2000)', Paris, Centre de Doctrine CDEF d'Emploi des Forces, Ministère de la défense, 2006,p. 67
↑Marie Bennigsen Broxup, « Deuxième printemps de guerre en Tchétchénie »,Esprit,no 223,,p. 22(lire en ligne, consulté le) :« La résistance [tchétchène] n'a nul besoin de s'occuper d'agitation politique au sein de la population, complice. […] Au plus fort de la guerre, l'état-major tchétchène n'a jamais disposé de plus de 6 000 hommes en armes. » Sur la dimension populaire de la résistance tchétchène, voir aussi(ru) Петр Климов (dir.),Аслан Масхадов. Честь дороже жизни, Грозный,, 176 p.(lire en ligne[PDF]),p. 22-24 et la déclaration de Vladimir Loukine, l'un des représentants de la Russie lors de la signature des accords de Khassaviourt : « On espérait qu'au bout de deux semaines, on aurait écrasé on ne sait plus qui. Mais pour cela, il faut exterminer pratiquement toute la population mâle de la Tchétchénie. De quel " retrait des bandes illégales " peut-il être question, si elles habitent à côté descheck points russes et, une fois la nuit tombée, prennent les armes ? C'est une guerre populaire… » ((ru) « Хасавюртский "мир": благо или позор для России? », surКомсомольская правда,(consulté le) :« Надеялись, что через две недели мы кого-то разгромим. Но для этого нужно уничтожить практически все мужское население Чечни. О каком "отводе бандформирований" может идти речь, когда они живут по соседству с российскими блокпостами, а ночью берут в руки оружие? Это народная война... »).
↑(ru) Виктор Резунков, « Война глазами Александра Невзорова », surРадио Свобода,(consulté le) :« Мы видели, как эту огромную […] армию вертела Чечня – три тысячи гинекологов, программистов, пастухов, дилетантов, которые тогда выступили за свою Ичкерию. »
↑Françoise Daucé, « Les mouvements de mères de soldats à la recherche d'une place dans la société russe »,Revue d'études comparatives Est-Ouest,vol. 28,no 2,,p. 129(lire en ligne, consulté le).
↑Marc Ferro,Ils étaient sept hommes en guerre. Histoire parallèle, Paris, Robert Laffont, 2007,cf. le sous-chapitre « URSS : la déportation ou la mort ».
↑Valerii Solovej, « Groznyi et Sébastopol, deux villes-frontières russes »,in Joël Kotek (dir.),L'Europe et ses villes-frontières, Paris, Complexe, 1996,p. 133.
↑Présentée à la fin des années 1930 parla police secrète soviétique comme « le seul endroit dans l'URSS » où subsiste le banditisme politique ((ru)Pavel Polian, « Коса и камень: конфликтный этнос в крепчающих объятиях Советской власти »,Звезда,no 12,(lire en ligne, consulté le):« Чечено-Ингушская Республика является единственным местом в СССР, где сохранился бандитизм, тем более в таких открытых, явно контрреволюционных формах. »), laTchétchéno-Ingouchie (république autonome de laRussie soviétique qui se scinde avec la chute de l'URSS en Tchétchénie et Ingouchie) estvidée de sa population autochtone en 1944 sur l'ordre deStaline, mais même exilés, les Tchétchènes gardent leur esprit de résistance, comme en témoigne le dissident soviétiqueAlexandre Soljénitsyne : « Il est une nation sur laquelle la psychologie de la soumission resta sans aucun effet ; pas des individus isolés, des rebelles, non : la nation tout entière. Ce sont les Tchétchènes » (Alexandre Soljénitsyne,L'Archipel du Goulag. 1918-1956. Essai d'investigation littéraire, Cinquième, sixième et septième parties, trad. Geneviève Johannet, Paris, Fayard, 2013,p. 359).
↑Serguei Beliaev, « L'autodétermination dans l'espace post-soviétique : quelques questions de théorie et de pratique »,in Commission européenne pour la démocratie par le droit,Les mutations de l'État-nation en Europe à l'aube duXXIe siècle, coll. « Science et technique de la démocratie »,no 22, Strasbourg : Éditions du Conseil de l'Europe, 1998,p. 258.
↑Agence France-Presse, « Eltsine veut trancher le nœud tchétchène », surLesoir.be,(consulté le) :« "Si le général Doudaïev refuse de rendre les armes et que l'assaut est lancé [contre Grozny], le destin de Doudaïev sera celui de Carthage. Carthage devra être détruite et Doudaïev devra partir", a affirmé [Sergueï] Chakhraï [vice-Premier ministre et membre du Conseil de sécurité russe]. »
↑Cité par Marc Augé,La guerre des rêves. Exercices d'ethno-fiction, [Paris], Seuil, 1997,p. 32.
↑(ru) « “Операция готовилась в глубокой тайне...” », republication de l'interview de Gromov parue à l'origine dans le quotidien russeМосковские новости et reprise par le journal ukrainienКримська світлиця dans son édition du 11 février 1995, surКримська світлиця,(consulté le) :« Варварский выбор боевых средств – признак нецивилизованности армии. »
↑ab etcJean-Christophe Victor (présenté par),Le Dessous des cartes. La Tchétchénie, pourquoi ?, magazine géopolitique diffusé sur Arte, France : Arte France, 2004.
↑La moitié d'entre eux sont des déplacés à l'intérieur de la Tchétchénie (Rahim Kherad,op. cit.,p. 258).
↑Para Partchieva & Françoise Guérin,Parlons tchétchène-ingouche. Langue et culture, Paris, L'Harmattan, 1997,p. 26.
↑Effectivement, au mois de mai 1995, un commando russe entre et se laisse encercler au village Chatoï, « la Suisse tchétchène », dont il retient la population en otage pendant un mois et demi ayant rejeté une proposition de reddition et en menaçant d'« égorger toutes les femmes et les enfants » au cas du recours à la force pour la libération du village. Cet épisode apparemment peu honorable est pourtant qualifié par la chaîne de télévision moscoviteRen-TV comme faisant partie des « actes héroïques » des militaires russes ((ru) [vidéo] « Чечня. Шатой. 1995 год. Ульяновские десантники », surYouTube).
↑Howard Zinn,Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille : Agone, 2002,p. 726.
↑Considérant que « la Tchétchénie est une partie de la Russie et l'a toujours été », la Maison Blanche se contenta d'abord d'« encourag[er] » Eltsine à « rétablir l'ordre » en Tchétchénie en limitant au minimum la violence et l'effusion de sang ((en) Steven Greenhouse, « U.S. Says Russian Move is ‘an Internal Affair’ », surNew York Times,(consulté le)). Par la suite, la guerre s'enlisant, Bill Clinton appela « toutes les parties à cesser de faire couler le sang et à commencer à faire la paix », tout en réitérant son soutien à l'intégrité territoriale de la Russie ((en) John F. Harris, « Clinton says support for Russia unaffected by Chechnya », surWashington Post,(consulté le)).
↑(en) Trudy Rubin, « Yeltsin Must Use Ethnic Leaders to Negotiate Peace in Chechnya », surPhilly.com,(consulté le) :« ‘Like Abraham Lincoln waging the bloody Civil War, Russian President Boris Yeltsin had to use force to prevent the republic of Chechnya from seceding from the Russian federation’, says Russia's Foreign Minister Andrei Kozyrev. »
↑(en) Jim Heintz, « Yeltsin likens Wyoming Valley uprising to Chechen War », surTimes Leader,(consulté le) :« In an interview in the current issue of Time magazine, Yeltsin was asked why it was necessary for Russia to launch war on the separatist republic of Chechnya. He responded by drawing a parallel with American history. ‘You might recall that in 1787 the population of the Wyoming Valley sought to secede from Pennsylvania and form its own state. The Governor of Pennsylvania answered that challenge with orders to a unit of the state's militia to get prepared to march in,’ he said. ‘We found ourselves in a similar under different circumstances in different times.’ »
↑Sur ce sujet, voir aussi Daniel Singer,À qui appartient l'avenir ? Pour une utopie réaliste, Bruxelles : Complexe, 2004,p. 107-108.
↑Pol Mathil, « Une victoire "à la Pyrrhus" : La Russie, après six mois de guerre en Tchétchénie », surLesoir.be,(consulté le) :« Le coût de la guerre va sérieusement hypothéquer la situation économique de la Russie. Ce coût est tel que certains démocrates russes accusent l'Occident de financer la guerre en accordant des crédits à Moscou ou en rééchelonnant sa dette. »
↑Glucksmann André, « Pourquoi les Tchétchènes ? »,in L'Express,(lire en ligne).
↑Denis Etienne, « Le Tchétchène ne vaut pas un kopeck »,in L'Hebdo,(lire en ligne).
↑Victor-Yves Ghebali,Le rôle de l'OSCE en Eurasie, du sommet de Lisbonne au Conseil ministériel de Maastricht (1996-2003), Bruxelles, Bruylant, 2014,p. 664.
↑a etb(ru) « "Хасавюрт стал сенсацией для самих чеченцев" », surМосковские новости,(consulté le) :« Лукин крикнул: "Вам это не пройдет, мы еще вернемся в Чечню!" […] Претензии 93 депутатов Госдумы, требовавших объявить соглашение незаконным, в декабре 1996 года были отвергнуты решением Конституционного суда РФ. »
↑a etb(ru) « Биография Александра Лебедя, прочитанная и исправленная им самим », surpanorama.ru,(consulté le) :« Куликов заявил, что […] "в армии и правоохранительных органах уже открыто на разных уровнях, от рядового до генерала, говорят об очередном витке национальной измены" и сравнил логику сторонников соглашений с логикой Власова и Петэна. […] Заключение министра юстиции Ковалева, гласящее, что Хасавюртские соглашения […] "самостоятельного государственно-правового значения не имеют" показалось Лебедю обидным, и он назвал Ковалева "неумным министром". »
↑Paroles du maire de MoscouIouri Loujkov cité dans(ru) « Чечня: Что будет дальше? », surСовершенно секретно,(consulté le) :« Это был позор, это была капитуляция перед бандитами ».
↑Interviewé par(ru) Лаура Мандевиль, « Интервью Александра Лебедя корреспонденту “Фигаро” Лауре Мандевиль », traduction russe de l'interview accordée par Lebed auFigaro en septembre 1999, surRussian Seattle,(consulté le) :« Эти знаменитые соглашения, которые состоят из двух страниц (на первой – совместное заявление, а на второй – основные принципы) не имеют никакой юридической силы. »
↑Cité par Akhmed Zakaïev, interrogé par(ru) Фатима Тлисовa, « Уроки Хасавюрта – 15 лет спустя », surgolos-ameriki.ru,(consulté le) :« Даже Александр Лебедь, выступая после подписания договора в СМИ, говорил: "Дайте мне время для подготовки 50 тысяч волкодавов, чтобы рассправиться с волками", намекая на то, что чеченцы ассоциируют себя с волками. »
↑Comme le révéla enSergueï Stepachine qui avait occupé successivement les postes de ministre de l'Intérieur et de Premier ministre russe avant de devenir en président de la Chambre des comptes de la fédération de Russie (interviewé par(ru) Сергей Правосудов, « "Блока ОВР вообще могло и не быть" », surng.ru,(consulté le) :« План активных действий в этой республике разрабатывался начиная с марта. И мы планировали выйти к Тереку в августе-сентябре. Так что это произошло бы, даже если бы не было взрывов в Москве. Я активно вел работу по укреплению границ с Чечней, готовясь к активному наступлению »). Il n'est peut-être pas inutile d'ajouter que, selon Maïrbek Vatchagaev, ancien représentant de la république tchétchène d'Itchkérie en Russie, un tel plan fut adopté en, à l'occasion de la réunion du Conseil de sécurité de Russie (interrogé par(ru) Сергей Дмитриев, « "Хасавюртовские соглашения стали для всех сюрпризом" », surRFI,(consulté le)).
Aude Merlin, « Après-guerre en Tchétchénie. Lesspoilers à l'assaut de l'État tchétchène en formation (1996-1999) »,L'adieu aux armes ? Parcours d'anciens combattants, Paris, KARTHALA,.