Motif : La partie de cet article qui concerne le pontificat de Pie XII avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, ainsi que les controverses qu'elle soulève, est à la fois non neutre et incomplète. Ce contenu est trop souvent sourcé par des refs médiocres et/ou apologétiques. Manquent les sources récentes et de qualité (e.g.Hubert Wolf etDavid Kertzer) sur les nouveaux éléments apparus après l'ouverture des archives du Vatican en 2020.
Tentant de maintenir la paix (au moins pour l'Italie), exposant sa vision du rôle du pape dans l'encycliqueSummi Pontificatus, il maintient le Vatican dans une neutralité, qui condamne les excès de la guerre (enPologne surtout) sans nommer explicitement le nazisme, de peur d'aggraver la répression. Sous la surveillance deMussolini d'abord, puis sous celle des Allemands, il maintient des liens diplomatiques avec tous les régimes, y compris ceux qui collaborent à l'antisémitisme et à la déportation des Juifs, tout en se refusant à condamner l'alliance des Alliés et de l'URSS.
Après la guerre, il s'oppose auxrégimes communistes qui poursuivent la répression des catholiques et accompagne la décolonisation, par la mise en place de clergés locaux. Durant son long pontificat, Pie XII exerce un magistère d'autorité, utilisant l'infaillibilité pour affirmer le dogme de l'Assomption, publiant quarante-deux encycliques et effectuant trente-troisbéatifications et trente-quatrecanonisations. Il affirme une vision hiérarchique de l'Église comme un corps mystique du Christ, insistant sur l'apostolat des laïcs et sur le rôle de la famille chrétienne dans l'éducation. Il encadre les innovations liturgiques et la recherche sur les écritures saintes, met fin à l'expérience desprêtres ouvriers, prend position sur les questions scientifiques, lacontraception ou sur les évolutions politiques, utilisant les médias modernes (radio, télévision), et les grands rassemblements.
Après sa mort, en particulier à partir de 1963, à la suite de la parution de la pièce de théâtreLe Vicaire, il est l'objet d'une polémique (qui reprend au moment de l'enquête sur sa béatification) entre ceux qui louent son action charitable et déterminée contre Hitler et ceux qui lui reprochent ses « silences » (en particulier sur laShoah, le génocide desJuifs d'Europe par lerégime nazi et ses collaborateurs) et ses ambiguïtés face aux régimes d’extrême droite.
son grand-père, Marcantonio Pacelli (1804-1902), avait été ministre des Finances deGrégoire XVI puis avait accompagné Pie IX en exil àGaète pour fuir les révolutionnaires en 1849. Au retour du pape à Rome, il était devenu secrétaire à l'Intérieur, pendant la phase autoritaire dupontificat à partir de 1851 jusqu'à la fin des États Pontificaux en 1870. C'était l'un des fondateurs du journal officiel du Vatican,L'Osservatore Romano.
son père, Filippo Pacelli (1837-1916), avocat à laRote romaine puis avocat consistorial s'était également montré défavorable à l'intégration desÉtats pontificaux auroyaume d'Italie après 1870.
un de ses oncles (Giuseppe Pacelli) a porté le titre de Monsignore (il le baptise à San Celso e Giuliano); un de ses cousins, (Ernesto Pacelli), a été conseiller financier deLéon XIII et son frère (Francesco, docteur endroit canonique et juriste du Saint-Siège) est, en 1929, l'un des négociateurs des accords du Latran.
Sa mère, Virginia Graziosi (1844-1920) vient d'une famille distinguée pour ses services rendus au Saint-Siège.
Avec son frère Francesco et leurs deux sœurs, Giuseppina et Elisabetta, Eugenio grandit à Rome, va à l'école chez les religieuses puis à partir de 7 ans, au Liceo Ennio Quirino Visconti, établissement public marqué par un certain anticléricalisme populaire. Il est le meilleur de ses classes.
Eugenio Pacelli annonce dès 12 ans son intention d'êtreprêtre et non homme de loi, ce qui n'étonne pas sa famille: il était fasciné par la personnalité de saintPhilippe Néri (originaire de Rome) dont le corps était sous l'autel de l'église de laparoisse où il servait commeenfant de chœur.
Eugenio Pacelli debout au côté deRafael Merry del Val sous le portrait dePie X. Concordat avec la Serbie en 1914.Le cardinal Gasparri, dont Pacelli est le collaborateur.
L'abbé Pacelli assiste, en tant queminutante, auconclave d'août 1903, qui voit l'empereur d'AutricheFrançois-Joseph Ier porter la dernièreexclusive contre le cardinalRampolla et aboutit à l'élection dePie X. Après cette élection, la curie est dominée par lesantimodernistes et tout particulièrement le nouveau secrétaire d'État, le cardinal Merry del Val. Pacelli, tout en restant le protégé du cardinal Gasparri, est identifié comme un proche de Pie X, qui le nommecamérier secret et aurait appartenu à l'organisation antimodernistela Sapinière[2]« quoique sa position ne soit pasintransigeante. Il était vu comme un serviteur du Saint-Siège essentiellement étranger aux conflits qui secouaient les milieux du Vatican »[1].
Après avoir été intégré, le, dans la Commission pour la codification du droit canonique (dont il est nommé secrétaire en 1904, par le cardinalGasparri) il est promuprélat domestique en 1905, et poursuit sa carrière de spécialiste comme juriste, représentant du Saint-Siège et enseignant : il publie une étude surLa Personnalité et la territorialité des lois, spécialement dans le droit canon, puis un livret blanc sur laséparation des Églises et de l'État enFrance où il s'est rendu l'année précédente[1]. Il est un des principaux préparateurs des textes qui mettent fin au droit d'exclusive qui avait marqué le conclave précédent. Nommé représentant du Vatican aucongrès international eucharistique de Londres (1908), il rencontreWinston Churchill et représente le Saint-Siège au couronnement du roiGeorge V en 1911.
Pacelli, après avoir décliné de nombreuses offres de chaires de droit canonique, aussi bien à l'Apollinaire qu'à l'université catholique de Washington (à la demande du pape), enseigne cependant à l'Académie des nobles ecclésiastiques, vivier de lacurie romaine, puis devient professeur de droit canon de l'université pontificale du Latran et de l'université catholique d'Amérique en 1908. De 1909 à 1914 il est professeur de l'Institut Sant’Apollinare. Il est également chapelain des sœurs de l'Assomption[1].
Sa carrière est une suite de promotions : le, il devient sous-secrétaire aux Affaires ecclésiastiques extraordinaires du cardinal Gasparri, puis en 1912, consultant pour le Saint-Office, secrétaire adjoint, et secrétaire le (il y succède à Gasparri qui vient d'être promu Cardinal secrétaire d'État). Dès lors, il devient un des diplomates en vue du Saint-Siège. Il conclut un concordat avec laSerbie quelques jours avant l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand d'Autriche, qui stipule que les évêques de Serbie seront nommés par le pape, et non plus par l'Empereur. Selon John Cornwell, ce traité aggrava les tensions entre l'Autriche et le royaume des Balkans et« fut sans doute pour quelque chose dans l'ultimatum que l'Empire austro-hongrois lança à la Serbie »[3]. Après le décès du pape, son successeurBenoît XV conserve Gasparri et Pacelli à leurs postes. Pacelli y promeut la politique pacifiste du pape pendant laPremière Guerre mondiale (il est chargé du suivi et des échanges des prisonniers de guerre). Il tente en particulier de dissuader l'Italie d'entrer en guerre contre les puissances centrales (Autriche-Hongrie et Allemagne) : en 1915, lors d'un voyage àVienne, en collaboration avec lenonce apostoliqueScapinelli, il cherche à amener l'empereurFrançois-Joseph à plus de patience à l'égard de l'Italie. Lorsqu'il sert à Rome, considéré comme le bras droit de Gasparri, il participe à la rédaction des projets de documents pontificaux, souvent majeurs, à l'instar desencycliques comme celle, interrompue du fait de laPremière Guerre mondiale, prévue en février 1916 ; il participa au passage sur la condamnation de l'antisémitisme[4].
Eugenio Pacelli en Bavière (1922).Eugenio Pacelli devant le grand quartier général allemand après avoir remis un message de paix à l'empereur Guillaume II (1917).
Pacelli s'efforce de connaître l'Église allemande, visite les diocèses et assiste aux principales manifestations catholiques, comme leKatholikentag. Il rencontre son conseillerRobert Leiber, qui sera sonÉminence grise au Vatican, pendant tout son pontificat et prend à son service, lors de ses vacances d'été, à Rorschach au lac de Constance, l'Allemandesœur Pasqualina, âgée de 23 ans, qui reste sa gouvernante jusqu'à la fin de sa vie.
Après l'effondrement de l'Allemagne, une insurrection éclate en Bavière, en 1919, et des révolutionnaires menacent le nonce apostolique de leurs armes pour prendre sa voiture. Larépublique des conseils de Bavière nationalise l'immeuble de la nonciature, qui est rendu après la protestation officielle du diplomate ; le nonce écrit au Vatican que ce régime — qui dura un mois — est une« très dure tyrannie judéo-russo-révolutionnaire »[5].
En 1919, le Saint-Siège reconnaît la nonciature en Bavière compétente pour l'ensemble du territoire allemand ; le est établie une nonciature en Allemagne qu'Eugenio Pacelli reçoit, en même temps que la nonciature de Prusse (double poste purement formel puisque le personnel et l'adresse sont les mêmes). Eugenio Pacelli demeure toutefois en Bavière jusqu'à la conclusion d'un concordat (1924) où il s'inquiète de la montée de la droite nationaliste : une campagne, en mars 1923, assimile les jésuites, les Juifs et les protestants à des ennemis de l'Allemagne. Il déconseille à cause de ce risque d'amalgame les rapprochements œcuméniques. Il vit à Munich leputsch manqué Hitler-Ludendorff du8 et. Il alerte au Vatican le nouveau papePie XI (élu en 1922) contre le caractère anticatholique de ce coup d'État et, en mai 1924, il estime que le nazisme est« peut-être la pire hérésie de notre époque ».
Il n'emménage à Berlin (au palais neuf de la nonciature) que le et conduit, de 1925 à 1929, les négociations d'un concordat avec la Prusse. L'échec d'un concordat global avec l'Allemagne provient d'une méfiance réciproque avec le gouvernement. Hostile aux communistes, proche du père Kaas, membre duZentrum, il déconseille une alliance politique du parti catholique avec la coalition socio-démocrate/libérale de larépublique de Weimar. Il appuie toutefois les efforts diplomatiques de l'Allemagne (demande de modération des réparations de guerre, refus de la sécession du clergé de laSarre souhaitée par la France, aide à la nomination d'un administrateur pontifical pourDanzig et réintégration de prêtres de Pologne).
En août 1929, au nonce autrichien, il décritAdolf Hitler, comme un« redoutable agitateur politique », ajoutant :« ou bien je me trompe vraiment beaucoup, ou bien tout cela ne se terminera pas bien. Cet être-là est entièrement possédé de lui-même : tout ce qu'il dit et écrit porte l'empreinte de son égoïsme ; c'est un homme à enjamber des cadavres et à fouler aux pieds tout ce qui est en travers de son chemin — je n'arrive pas à comprendre que tant de gens en Allemagne, même parmi les meilleurs, ne voient pas cela, ou du moins ne tirent aucune leçon de ce qu'il écrit et dit. — Qui, parmi tous ces gens, a seulement lu ce livre à faire dresser les cheveux sur la tête qu'estMein Kampf ? »[6].
Si son élévation à la dignité decardinal parPie XI avec le titre de cardinal-prêtre deSaint-Jean-Saint-Paul (1929) ne surprend pas, sa nomination dès février 1930 comme successeur du cardinal Gasparri au poste decardinal secrétaire d'État crée la « stupeur » dans la curie. Elle y apparaît comme la promotion d'un homme nouveau au service exclusif du pape et« une figure au-dessus des partis[1] ». Le cardinal Pacelli devient le principal collaborateur dePie XI qu'il voit au moins deux fois par semaine.
Le cardinal Pacelli en Argentine, en 1934.
Tout en poursuivant son ascension dans la curie (archiprêtre de la basilique vaticane (1930), grand chancelier de l'Institut pontifical d'archéologie chrétienne (1932) et surtoutcamerlingue de la Sainte Église romaine en 1935), il conduit la diplomatie, la négociation et la signature de plusieursconcordats, régissant les relations entre l'État signataire et l'Église catholique et permettant à cette dernière de faire fonctionner de nombreux groupes et associations (Bade 1932,Autriche en 1933,Yougoslavie en 1935 etPortugal en 1940). Il est associé à la protestation contre l'attitude dugouvernement mexicain (1932), voyage en Argentine (1934), en France (Lourdes en 1935, Paris etLisieux en 1937), aux États-Unis à titre privé en 1936, (il y rencontreFranklin Delano Roosevelt,Francis Spellman et la famille deJoseph Kennedy). Sur demande de Roosevelt, en novembre 1936, il met fin aux émissions de radio du Père Coughlin, très opposées auNew Deal et marquées d'antisémitisme ; une amitié nait à ce moment entre les deux hommes[7]. Il se rend ensuite en Hongrie (où il rencontre le régentMiklós Horthy en 1938).
L'ancien nonce en Allemagne continue à négocier en vain avec la république de Weimar un projet global de concordat. Politiquement, il soutient avant 1933 l'idée d'une coalition entre les catholiques du Zentrum et leDNVP. Cependant l'ancien chancelierFranz von Papen choisit l'alliance avec leNSDAP de Hitler, ce qui entraîne des signes de détente entre le dirigeant nazi parvenu au pouvoir en janvier 1933 et les catholiques: un discours rassurant de Hitler le, le retrait du décret des évêques qui avait explicité l'incompatibilité du catholicisme et du national-socialisme (28 mars suivant), l'ordonnance confirmant l'existence du parti catholique Zentrum (23 avril) alors que les autres partis sont interdits, enfin son auto-dissolution le permettant l'instauration du parti unique.
Signature du concordat à Rome. Eugenio Pacelli entouré deLudwig Kaas, prélat et député allemand, chef du parti catholique (Zentrum),Franz von Papen, vice-chancelier allemand, assis, et, à sa gauche, debout,Alfredo Ottaviani.
L'Allemagne nazie ne respectant pas le concordat, le cardinal Pacelli envoie 55 notes de protestations au gouvernement allemand entre 1933 et 1939.
En mars 1937, il rédige à la demande du pape[M 1], avec le cardinal-archevêque de Munich,Michael von Faulhaber, le texte de l'encycliqueMit brennender Sorge[9] qui renouvelle ces protestations et condamne la divinisation de larace et lepaganisme[M 2]. C'est une des deux seules encycliques écrites en langue non latine. Publiée et importée clandestinement en Allemagne, elle est lue en chaire par tous les prêtres catholiques allemands le dimanche des Rameaux de 1937. Une vague de répression contre les prêtres allemands s'ensuivra.
En 1938, après l'approbation de l’Anschluss par l'épiscopat autrichien,Pie XI fait intervenir Pacelli auprès ducardinal-archevêque deVienneTheodor Innitzer, pour qu'il revienne sur cette position par une déclaration. Le 6 mai, celui-ci s'exécute, écrivant dans l'Osservatore Romano, au nom de tous les évêques d’Autriche :
« La déclaration solennelle des évêques autrichiens […] n’avait pas pour but d’être une approbation de quelque chose qui est incompatible avec la loi de Dieu et que les gestes de sympathie de l'épiscopat autrichien à l'égard du régime hitlérien n'avaient pas été concertés avec Rome ».
En, lors de la visite deHitler à Rome, Pacelli s'absente ostensiblement du Vatican avec le papePie XI. Celui-ci multiplie les prises de positions contre l'alliance entre l'Italie mussolinienne et le nazisme. Il s'oppose à la législation antisémite italienne en déclarant le à des pèlerins« nous tous… sommes spirituellement des Sémites », demande aux universités catholiques d'organiser un enseignement contre l'antisémitisme et leracisme, et souhaite prononcer, pour l'anniversaire des accords du Latran un discours contre, notamment, le contrôle de l'information par les fascistes. Mais il meurt dans la nuit. Le cardinal Pacelli, camerlingue, conformément à l'usage ecclésial, assure les cérémonies et détruit le texte imprimé du discours.
À la mort de ce pape, des échanges entre les gouvernements français et britannique montrent leur préférence pour le secrétaire d'État Pacelli ; l'ambassadeur de FranceFrançois Charles-Roux intervient activement pour soutenir son élection[O 1]. L'ensemble des cardinaux français semble lui apporter son soutien en dehors du Lorrain membre de la curieEugène Tisserant (lui-mêmepapabile), qui aurait préféréLuigi Maglione qu'il considérait plus ferme vis-à-vis de l'Allemagne. À l'intérieur de la curie, on souhaite généralement un pape moins rugueux dans son expression que ne l'était Pie XI, ce qui permettrait à la diplomatie allemande qui venait de réaliser l'Anschluss de l'Autriche catholique de se satisfaire aussi du choix de l'ancien nonce, moins agressif.Ciano et le régime mussolinien, cependant, semblent s'opposer à un Pacelli« trop ami de la France » et trop politique[10].
Soixante-deux cardinaux se réunissent au Vatican. L'élection du cardinalcamerlingue Eugenio Pacelli ne fait guère de doute. Mais comme on pense que les chances d'un non-Italien sont meilleures qu'elles ne l'ont jamais été, que les favoris ne sont pas toujours élus (quatre fois depuis 1823 sur 7) et qu'aucun secrétaire d'État n'a été élu depuis 1667 (ni d'ailleurs de Romain depuis 1670), il y a d'autrespapabili : le primat de PologneAugust Hlond, l'archevêque de CologneKarl Joseph Schulte, un Français, le camérierEugène Tisserant, l'archevêque de MilanIldefonso Schuster, le patriarche de VeniseAdeodato Giovanni Piazza, l'évêque de TurinMaurilio Fossati et surtout l'évêque de FlorenceElia Dalla Costa, favori des Italiens…
Dans la continuité du pontificat précédent et comme l'annonce dans l’habemus papamCamillo Caccia Dominioni devant la foule qui entonne l'hymneChristus Vincit, le nouveau pape choisit lenom de règne de Pie XII (Pius XII) parce que« toute ma vie a été placée sous des papes portant ce nom, et que c'est en particulier, un signe de gratitude en direction dePie XI »[11].
En rentrant dans ses appartements du palais apostolique et passant devant sa gouvernante,sœur Pasqualina, et les sœurs qui assuraient son service, il leur dit, montrant sa soutane blanche :« Regardez ce qu'ils ont fait de moi ! »
Le pape pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945)
Dès son élection, Pie XII dirige sa diplomatie pour éviter la guerre sans paraître prendre parti : il nomme le 10 mars le cardinalLuigi Maglione, ancien nonce à Paris réputé francophile, pour le remplacer comme secrétaire d'État[12],[13], envisage une conférence internationale[N 1], qui trouve le soutien de l'ambassadeur britanniqueFrancis D'Arcy Osborne, conseille la modération à la Pologne devant les revendications allemandes sur Danzig, reçoitSumner Welles(en) (émissaire de Roosevelt) et conforte ses liens avecJoe Kennedy rencontré aux États-Unis[N 2]. Le, il salue la victoire deFranco obtenue avec l’aide de l’Allemagne et de l’Italie dans la guerre civile durant laquelle des religieux avaient été victimes du camp adverse :« Élevant notre âme vers Dieu, Nous Nous réjouissons avec Votre Excellence de la victoire tant désirée de l’Espagne catholique[N 3] ». Il reçoit l'ambassadeur allemandVon Ribbentrop le 11 mars. L'entrevue avait été préparée par leprince de Hesse et le vicomte Raffaele Travaglini, ambassadeur de l'ordre des chevaliers de Malte qui rencontrait régulièrementGöring (le but des discussions semble être la révision duConcordat de 1933 pour y inclure les terres annexées :Autriche, Bohême, Moravie…)[14]. Il déclare au roi d'Italie le 24 août :« rien n'est perdu avec la paix, tout est perdu avec la guerre » et, après la déclaration de guerre, tente d'influencer le roi et Ciano, qu'il estime moins bellicistes que le Duce, pour que l'Italie reste hors du conflit. Après les lois antisémites de Mussolini, le pape engage Roberto Almagia, un cartographe juif exclu de l'université de Rome.
L'encyclique cite la Pologne mais ne nomme niHitler niStaline. L’Allemagne nazie réagit ; l'impression et la distribution du texte y sont interdites et réprimées[N 5]. Aux États-Unis[M 3] (le, leNew York Times reproduit l'intégralité de l'encyclique et titre :« Le pape condamne les dictateurs, les violateurs de traités, le racisme et demande d'urgence le rétablissement de la Pologne »[M 3]) comme en France, les réactions sont positives :Albert Lebrun, président de la république etÉdouard Daladier,Président du Conseil des ministres, la saluent et les forces aériennes françaises en lâchent 88 000 copies sur le Reich[M 3]. Cet épisode fut surnommé en France deGuerre des Confettis.
Ambassadeur de Pologne au Vatican,Kazimierz Papée(en), critique vis-à-vis des propositions de médiation de Pie XII avant la guerre.Polonais chassés du Wartheland (1939).
Lors de la chute de Varsovie, le pape confie à l'ambassadeur de France en Pologne :« vous savez de quel côté se trouvent mes sympathies. Mais je ne peux pas le dire »[18]. À partir de septembre 1939, les nazis éradiquent les élites polonaises en particulier religieuses (politiques, enseignants, hommes de lettres… 52 000 morts[19] dont 2 350 prêtres et religieux[M 4] et des millions de Polonais envoyés dans des camps de concentration[19],[N 6] avec 2 600 déportés dans le baraquement des prêtres àDachau[20]). L'encycliqueSummi Pontificatus,dénonce ces persécutions contre les civils :« […] déjà dans des milliers de familles règnent la mort et la désolation, les lamentations et la misère. Le sang d'innombrables êtres humains, même non combattants, élève un poignant cri de douleur, spécialement sur une nation bien-aimée, la Pologne […] »[21],[M 3]. Toutefois, le pape ne se joint pas à la condamnation franco-britannique de l'invasion. D'après le ministre des Affaires étrangères du Reich, il pense ainsi protéger les catholiques allemands[22]. Au représentant de Mussolini, il déclare :« Nous devrions dire des paroles de feu contre ce qui se passe en Pologne, et la seule raison qui nous retienne de le faire est de savoir que, si nous parlons, nous rendrions la condition de ces malheureux encore plus dure »[23]. Son message de Noël 1939 réitère sa protestation :« Nous avons dû, hélas ! assister à une série d’actes inconciliables aussi bien avec les prescriptions du droit international qu’avec les principes du droit naturel et même les sentiments les plus élémentaires d’humanité. Ces actes exécutés au mépris de la dignité, de la liberté, de la vie humaine crient vengeance devant Dieu[24] » et le, après la mort de 15 000 civils polonais, il déclare que« l'horreur et les abus inexcusables commis contre un peuple sans défense sont établis par le témoignage indiscutable de témoins oculaires »[25]. Il condamne parallèlement l'agression de la Finlande par l'Union soviétique[26] le. Le gouvernement d'occupation allemand en Pologne prend prétexte de ces déclarations jugées anti-allemandes quand il durcit la répression anticatholique.
Ce refus par Pie XII de condamner explicitement l'invasion de la Pologne est perçu comme une« trahison »[réf. nécessaire] par une partie des catholiques, prêtres ou membres de la hiérarchie polonaise comme sa réception de la nomination d'Hilarius Breitinger(en) en tant qu'administrateur apostolique duWartheland en mai 1942, ressentie comme une« reconnaissance implicite »[réf. nécessaire] du démembrement de la Pologne. L'opinion duVolksdeutsche, qui regroupait les minorités catholiques allemandes vivant en Pologne est plus mêlée[27]. Tardini explicite la position du Saint-Siège aux évêques polonais :
« Tout d'abord, il ne semblerait pas opportun qu'un acte public du Saint-Siège condamne et proteste contre tant d'injustices. Non pas que la matière manque […] mais des raisons pratiques semblent imposer de s'abstenir. [Une condamnation officielle du Vatican] accroîtrait les persécutions. »
« Nous laissons aux pasteurs en fonction sur place le soin d'apprécier si, et dans quelle mesure, le danger de représailles et de pressions, comme d'autres circonstances dues à la longueur et à la psychologie de la guerre, conseillent la réserve — malgré les raisons d'intervention — afin d'éviter des maux plus grands. C'est l'un des motifs pour lesquels nous nous sommes imposé des limites dans nos déclarations. »
La diplomatie vaticane neutraliste veut protéger les non belligérants mais sans soutenir le camp des Alliés, ni celui des régimes totalitaires. Cette attitude est vivement reprochée au pape par Mussolini, mais elle interroge aussi le cardinal françaisEugène Tisserant.
Informé par des contacts allemands, le, le pape fait prévenir lesPays-Bas que l'Allemagne va les attaquer le 10[31],[32],[33]. Après l'invasion des Pays-Bas, de laBelgique et duLuxembourg, États neutres, le pape envoie un message de sympathie à la reineWilhelmine des Pays-Bas, au roiLéopold III de Belgique et à la grande-duchesseCharlotte de Luxembourg, en faisant mention des malheurs qui accablent ces pays, mais sans utiliser le terme « invasion » ni dénoncer ou condamner directement l'envahisseur. QuandMussolini apprend l'existence de ces messages, il accuse le pape de prendre parti contre les alliés des Italiens et il proteste officiellement auprès du Saint-Siège. Son ministre des Affaires étrangères déclare après l'entrevue que« Pie XII était prêt à être déporté plutôt que de trahir sa conscience »[34] et que« s’il avait un regret à formuler, c’était celui de n’avoir pas parlé avec une clarté suffisante pour condamner la politique nazie contre les Polonais »[35]. En revanche, le cardinalEugène Tisserant, ancien combattant français, déplore la neutralité du Saint-Siège[N 7]. Après la défaite de la France, la secrétairerie d'État refait des propositions de paix entre l'Allemagne, l'Italie et le Royaume-Uni qui refuse[36].
L'ambassadeur de l’État français au Vatican,Léon Bérard, s'inquiète de l'avis du Vatican sur lestatut des Juifs promulgué par le régime de Vichy en octobre 1940. Le secrétariat d'État du Vatican lui confirme que la législation ne s'oppose pas à l'enseignement de l’Église[37]. Le nonce apostolique en FranceValerio Valeri,« embarrassé » par ce blanc-seing pontifical, obtient du secrétaire d'ÉtatLuigi Maglione la confirmation que c'est bien la position du Saint-Siège[38],[39],[40] (ce ne sera qu'en 1942, après lesecond statut et le début des déportations, que le pape Pie XII fera officiellement savoir au maréchal Pétain par son nonce en France,Valerio Valeri, que le Saint-Siège désapprouve totalement les mesures prises par Vichy à l'encontre des Juifs )[41].
Pour laCroatie, en avril 1941, Pie XII accorde une audience àAnte Pavelić, le nouveau dictateur croate. Cette entrevue provoque une note duForeign Office britannique qui décrit Pie XII comme« le plus grand couard de l'époque »[42]. Le Vatican ne reconnaît toutefois pas le régime croate. S'il ne condamne jamais publiquement les conversions forcées deSerbes orthodoxes par les Croates, il indique sa désapprobation dans un mémorandum confidentiel daté du et adressé à la légation yougoslave[43],[44].
Dans une allocution prononcée le 29 juin, Pie XII, faisant allusion aux événements de l'Est, parle d'un« courage généreux au service de la défense des fondements de la civilisation chrétienne » et affirme« une espérance assurée de son triomphe ». Toutefois, il résiste aux demandes d'un certain nombre d'évêques des pays de l'Axe souhaitant le voir prêcher la« croisade contre le bolchevisme »[45].
En septembre 1941, Pie XII s'oppose au code juif slovaque[46], qui, à l'opposé du statut des Juifs français, interdit notamment lemariage mixte[38]. En octobre, Harold Tittman, délégué américain au Vatican, demande au pape de condamner les exactions commises envers les Juifs ; la réponse du pape fait état de son souhait de rester« neutre »[47], réitérant par là la position du Vatican exprimée dès septembre 1940[47].
À cette date, selonLe Monde Juif, l'affirmation d'une entreprise d'extermination des juifs d'Europe parvient au plus haut de la hiérarchie catholique[48].
Surveillé par Mussolini, voulant conserver sa neutralité, le pape est informé des déportations et s'exprime avec prudence, ce qui lui est reproché par les Alliés.
En novembre 1942, alors que se prépare l'opérationTorch, il intervient pour assurer la neutralité du général Franco qui contrôle leMaroc espagnol. Son nonce apostolique à Madrid,Gaetano Cicognani obtient de l'épiscopat espagnol qu'il adhère à la condamnation du nazisme[53]. Franco, qui tient à l'appui de Pie XII pour préserver son régime, rapatrie dès 1943 la plus grande partie de ses forces engagées sur le front russe[53].
En mars 1942, lechargé d'affairesslovaque apprend à Pie XII que le gouvernement slovaque planifie la déportation de« 80 000 juifs » en Pologne[49]. Le Vatican proteste auprès du gouvernement slovaque en« déplorant ces mesures qui enfreignent le droit des gens, du seul fait de leur race »[54]. Lorsqu'en juillet, les évêques néerlandais protestent contre la persécution des Juifs, les Nazis organisent une fouille minutieuse des monastères et des couvents, occasionnant une rafle des très nombreux Juifs cachés, dontEdith Stein[55],[M 5]. Le,Giovanni Montini lui écrit que« les massacres prennent des proportions effrayantes »[49] et les diplomates américains, anglais, brésiliens, uruguayens, belges et polonais l'avertissent que le« prestige moral » du Vatican est sévèrement compromis par sa passivité face aux atrocités[56] : ils joignent le rapport du bureau de Genève de l'Agence juive pour la Palestine pour convaincre le cardinalLuigi Maglione qui leur avait répondu que les rumeurs n'étaient pas vérifiées. Après le rapport précis et accablant duGouvernement polonais en exil à Londres sur l'extermination des Juifs sur le sol de la Pologne occupée[N 8] du, toutes lesnations alliées, condamnent officiellement l'extermination des Juifs par les nazis et annoncent que les responsables n'échapperont pas au châtiment[57].Harold Tittmann suggère à Maglione de faire une déclaration similaire[58]. Maglione lui répond que le Vatican« ne peut dénoncer publiquement des atrocités particulières »[59].
Aux États-Unis, les réactions à ce message sont contrastées. Le, l'éditorial duNew York Times note que« la voix de Pie XII est bien seule dans le silence et l’obscurité qui enveloppe l’Europe ce Noël… Il est à peu près le seul dirigeant restant sur le Continent européen qui ose tout simplement élever la voix »[N 10]. Selon le témoignage de l'ambassadeur H. Tittman, ce dernier aurait indiqué au Pape que son message de Noël ne pouvait répondre aux attentes. Pie XII lui aurait répondu qu'« il n'aurait pu, en parlant de ces atrocités, mentionner les nazis sans mentionner également les bolchéviques et, qu'à son avis, cela n'aurait sans doute pas plu aux Alliés »[62]. Il aurait ajouté que« les récits des atrocités étaient certes fondés, tout en lui indiquant par son attitude qu'à ses yeux, il y avait quelque peu d'exagération, voulue à des fins de propagande ».Harold Tittmann(en) estime toutefois dans sesMémoires qu'il« ne peut s'empêcher de penser qu'en évitant de parler, le Saint Père a fait le bon choix ; il a ainsi sauvé bien des vies »[63].
Les Alliés appellent les Italiens à ne plus« servir Hitler et Mussolini ». Une large conjuration à laquelleMontini a œuvré provoque le renversement du Duce par le roi, après la motion de défiance votée par le grand conseil fasciste. Quelques jours avant la destitution de Mussolini, les Alliés bombardent Rome () sans viser le Vatican. Le pape sort du Vatican et se rend en voiture, accompagné deMontini, dans le quartier détruit de labasilique Saint-Laurent-hors-les-Murs pour manifester sa solidarité aux victimes de ce premierbombardement sur Rome(en). Il en revient le vêtement blanc maculé de sang[16].
Devant les bombardements et la brusque avancée des Allemands en Italie du Nord, Pie XII plaide en faveur de la déclaration de Rome commeville ouverte, mais ceci ne se produit que le, après que Rome a été bombardée à deux reprises[O 5] et sans grand lien avec la demande du pape, même si les Italiens consultent le Vatican sur le libellé de la déclaration[O 6]. L'extraterritorialité et le droit d'asile permettent d'organiser une aide aux réfugiés. Dans cette volonté, un système de cartes d'identité est institué[O 7]. Elle est toutefois limitée: après la capitulation italienne, le Vatican donne des instructions strictes à la Garde suisse pour empêcher toute personne de pénétrer dans la ville-État, en particulier les prisonniers alliés libérés par les Italiens[O 8] dont l'afflux pourrait compromettre sa neutralité, même si certains responsables du Vatican les aident de façon indépendante, telHugh O'Flaherty[N 11]. En février 1943, quand des perquisitions allemandes s’annoncent à la basilique vaticane de Saint-Paul-hors-les-Murs, tous les réfugiés sont priés de partir[67].
La brusque occupation de Rome par les nazis a confronté le Pape aux mesures de mise en œuvre de laShoah. La Cité du Vatican elle-même n'est pas occupée. Un débat entre historiens demeure pour savoir si le pape envisagea en cas d'empêchement une éventuelle démission, et si les rumeurs d'un complot pour enlever le pape qui circulaient étaient fondées[O 9]. Un plan de la gendarmerie pontificale prévoyait son évacuation en cas de tentative d'enlèvement par les nazis[68]. Selon l'historienPierre Milza, le pape est stupéfait, impuissant, voire inactif devant lemassacre des fosses Ardéatines ; il aurait déclaré :« Que me dites-vous ? Ce n’est pas possible. Je ne peux y croire… Il faut tout de suite envoyer un avion à Berlin avec une personne de confiance pour parler avec Hitler »[69].
Durant cette période, la principale préoccupation, au sein du Vatican, aurait été le risque d'anarchie entre la fin de l'occupation allemande et l'arrivée des Alliés plus que l'occupation allemande elle-même[O 10].
Comme évêque de Rome, le pape agit pour les juifs de sa ville. Le Vatican passe du stade des déclarations à celui d'actions concrètes, à la portée limitée, tardive et symbolique pour les détracteurs de Pie XII, ou significative pour ses défenseurs.
Dès septembre 1943, devant l'arrivée des Juifs venus de l'Italie du Nord, l'Église a accordé le refuge à477 Juifs à l'intérieur du Vatican, à 4 238 autres dans des monastères et couvents italiens des environs sur ordre[70] 3 000 sont logés àCastel Gandolfo parmi d'autres réfugiés romains qui souffrent de la guerre[67] et400 enrôlés dans la Garde pontificale[71]). L'action personnelle du pape, le plus souvent prévenu a posteriori consiste principalement à faire convoquer en octobre l'ambassadeur allemand immédiatement par le cardinal Maglione, qui le prie de sauver « tant d’innocents » et ajoute que « le Saint-Siège ne voudrait pas être placé dans la nécessité de dire un mot de désapprobation »[67]. Devant les atrocités commises par laGestapo et lesSS (une grande rafle a lieu le), le pape Pie XII laisse l'Osservatore Romano exprimer l'indignation de l'Église dans son numéro du, saisi par les Allemands, qui menacent de reprendre les perquisitions dans les monastères pour y débusquer les Juifs cachés[72].
Le grand rabbin de Rome se fait baptiser le avec son épouse et sa fille. Il prend en signe de reconnaissance le prénom de baptême du pape, manifestant ainsi l’importance qu'a eue le pape dans sa conversion.
À l'arrivée des Alliés à Rome, Pie XII s'inquiète d'éventuelles représailles de la part de leurs troupes. Il fait ouvrir les portes du Vatican aux soldats allemands désarmés pour les en protéger[réf. souhaitée]. Inquiet, semble-t-il, de risques de viols (préludes auxcrimes de 1944 en Ciociaria), il signifie dès par le secrétaire d'ÉtatLuigi Maglione et l’ambassadeur de Grande-Bretagne que« le pape espère qu'il n'y aura pas de soldats de couleur au sein des troupes alliées qui seront déployées à Rome après l'occupation […]. Le Saint-Siège ne fixe pas de limite dans le degré des couleurs, mais espère que sa demande sera prise en compte »[74]. L'état major, surpris et embarrassé, ne change pas ses dispositions.
Après la guerre, les communistes accusèrent le Vatican d'avoir aidé quelques centaines de criminels de guerreoustachis à se sauver, à commencer par leur chef[80].Ante Pavelić, qui vécut quelque temps à Rome avant de gagner l'Argentine puis l'Espagne[81].
Lorsqu'au début de la guerre, les puissances de l'Axe tentent de lever le drapeau de la croisade contre l'URSS pour légitimer leur action, Tardini avait répondu que« la croix gammée n'[était] pas précisément celle de la croisade », mais il soutint l'initiative de Franco (Division bleue). En septembre 1944, à la demande de Myron Taylor, il rassure les catholiques américains, inquiets de l'alliance de leur pays avec les Soviétiques. Toutefois, ni le pape, ni Staline ne profitent de la guerre pour établir des relations diplomatiques. Le pape, en particulier en Pologne, souhaite l'établissement d'un régime catholique, et soutient en 1945, les régimes catholiques et anticommunistes d'Espagne et d'Argentine.
La fin de la guerre permet la pénétration du communisme enEurope de l'Est. Les rapports, inexistants durant la guerre, deviennent mauvais. Les gouvernements liés à Moscou font fermer peu à peu les représentations du Saint-Siège présentes dans les pays de l'Est. Le, le pape Pie XII donne l'audience au rabbinPhillip Bernstein qui avait remplacé le jugeSimon Rifkind(en) comme conseiller américain pour les affaires juives sur le théâtre d'opérations européen. Bernstein demande au pape de condamner les pogroms, mais ce dernier objecte que lerideau de fer rend difficiles les communications avec l'Église de Pologne. L'arrestation brutale en 1948 du prince-primat deHongrie, le cardinalMindszenty, archevêque d'Esztergom, symbolise la tension entre les régimes communistes et l'Église catholique. De même,Alojzije Stepinac, archevêque deZagreb et primat deYougoslavie, subit l'emprisonnement et la torture.Michal Beran, archevêque dePrague, se voit interdire d'exercer son ministère. Les Églises catholiques derite byzantin d'Ukraine et deRoumanie sont incorporées de force dans des Églises indépendantes. Les gouvernements communistes accusent en effet le pape d'être le« chapelain de l'Occident ». En 1952, même le maréchalTito rompt lesrelations diplomatiques avec le Vatican. Pour l'année 1953, quatre cardinaux et 149 évêques sont touchés par la répression politique[82] y compris en Pologne où un dialogue avait jusqu'ici été tenté.
EnChine, où le Vatican avait établi des relations en 1946 avec le régime nationaliste, dès l'arrivée des communistes au pouvoir en 1949, les catholiques sont inquiétés par le gouvernement, qui leur refuse toute relation avec le Vatican, considéré comme une forme de « domination étrangère ». De nombreuses arrestations ont lieu, notamment en 1955, où plusieurs centaines de personnes sont arrêtées avec l'évêque deShanghai,Kung, qui passe 30 années en prison. La rupture est consommée en 1957 quand le pouvoir chinois fonde une association nationale, l'Association catholique patriotique de Chine. Les catholiques chinois fidèles au pape doivent entrer dans une forme de clandestinité.
D'un point de vue doctrinal, l'idéologie communiste est athée, matérialiste et anticléricale : elle a fait l'objet de plusieurs condamnations dont celle de 1937 par l'encycliqueDivini Redemptoris, parue quelques jours après celle qui condamnait lenational-socialisme. Si Pacelli avait surtout travaillé àMit brennender Sorge son expérience personnelle l'avait construit dans un anticommunisme marqué. Il avait vécu la révolution spartakiste en tant que nonce en Bavière en 1919. D'après l'historienne marxisteAnnie Lacroix-Riz[83], cet anticommunisme est une des clefs de son pontificat, de son attitude pendant et surtout après la guerre; cela expliquerait par exemple une certaine implication (non prouvée) dans les filières d'évasion catholiques des criminels de guerre ou des collaborateurs, ou le soutien (sensible) à des prélats compromis dans la collaboration avec des régimes pro-allemands. Ce point reste un débat entre historiens : certains soulignent au contraire son opposition àAlois Hudal, connu pour ses sympathies avec le national-socialisme et son rôle dans l'exfiltration d'anciens nazis vers l'Amérique du Sud[84].
La première option, autour par exemple d'Ottaviani, est la « vision hispanique » (allusion au positionnement de l'Église dans les dictatures ibériques et sud-américaines). Elle soutient un pouvoir politique autoritaire, frontalement anticommuniste, ayant une forte composante religieuse, pour mobiliser les laïcs (s'appuyant par exemple surFátima dans l'anticommunisme). Elle a le soutien de la tradition antimoderniste de la curie.
La seconde option, autour deMontini, privilégie l'union desactions catholiques (OIC en 1950), voire desdémocraties chrétiennes dans la recherche de contacts, d'échanges avec les communistes, pour rechercher une politique detroisième voie (construction européenne, doctrine sociale) acceptant même l'alliance avec la gauche laïque modérée. C'est la « vision française » du cardinalSuhard ou de Maritain qui sépare l'engagement politique des laïcs de l'obéissance à Rome. Elle reconstitue les options et les réseaux « modernistes » et libéraux (voire gallicans) qui parcourt l'Église depuis au moins un siècle et demi.
Ces divergences ne sont toutefois pas ostensiblement conflictuelles : l'autorité du pape est incontestée et c'est à lui seul qu'appartient la décision (il n'a plus de secrétaire d'État depuis le décès de Maglione[N 13] et ses deux collaborateurs principaux, Montini et le fidèleTardini, ne reçoivent le titre de proto-secrétaire d'État qu'au moment de leur renonciation à la barrette de cardinal). Il déclare :« je ne veux pas des collaborateurs mais des exécutants ».
Politiquement, il déclare que« si l'avenir appartient à la démocratie, une part essentielle de son accomplissement devra concerner la religion du Christ et de l'Église »[86]. Il s'oppose fortement au communisme (élections en Italie de 1946 et 1948 en particulier). Frappé par la répression de l'Église à l'Est en 1948/49 et heurté par des positions individuelles de clercs qui se disent communistes (au mouvement de la Paix 1948), il privilégie en Italie le rassemblement des droites proposé par le professeur Gedda, et, le, le Saint-Officeexcommunie globalement les catholiques adeptes ou militants du communisme. Pie XII fait allusion à cette décision dans son discours debéatification d'Innocent XI, affirmant sa mission de« défense de la chrétienté ».
Diplomatiquement, cela condamne la stratégie du dialogue et de l'engagement laïc au côté des communistes, encore tentée jusque vers 1952/54, soit par les Églises locales, soit en direction de Moscou. EnPologne, le primat,Stefan Wyszyński, avait signé le un accord garantissant quelques libertés à l'Église catholique polonaise, en échange de son soutien dans la politique de défense des frontières. Le Vatican se montre réservé face à cet accord, mais propose à Moscou une coexistence fondée sur le respect du droit et des libertés fondamentales (Lettre apostolique aux peuples de Russie du). Le refus de Staline (l'auteur ironique du propos« Le pape, combien de divisions ? ») enterre le projet[C 3]. À l'automne 1953, Wyszyński est arrêté, avec de nombreux autres hommes d'Église, par le gouvernement polonais pour avoir soutenu une vague de protestations populaires qui secouaient alors le pays.
D'un point de vue pastoral et doctrinal, les deux dernières années du pontificat portent toutes la marque de ce contexte de défense de l'Église contre le communisme : lancement à Rome de laJOC internationale[88] qui s'oppose à la propagation dans le monde ouvrier du« poison de doctrines matérialistes, d'attitudes faussées par l'opposition des classes et la haine » ; dernières encycliques du pape, sur le Sacré-Cœur, sur le pèlerinage de Lourdes (), qui s'expriment clairement contre le matérialisme, commeMiranda Prorsus () au sujet des médias, ou surtoutAd Apostolorum Principis (), sur le communisme et l'Église de Chine ainsi queMeminisse Iuvat (), sur les prières pour l'Église persécutée.
Si le début desannées 1950 avait été marqué par une activité pastorale importante (question mariale,jubilé de 1950, canonisation deMaria Goretti en présence de sa famille et de son assassin, nombreuses annonces dont la découverte dutombeau de Pierre, prises de position sur l'évolution de l'Église — prêtres ouvriers, rôle des laïcs) et diplomatique (soutien à laconstruction européenne[89]), la santé du pape décline brusquement en 1954 (crise de hoquet mal soignée[90],[91]) au point qu'il envisage larenonciation[N 14]. De plus en plus diminué par l'arthrose et l'anémie, soutenu par son confesseur, le bibliste jésuiteAugustin Bea, protégé par la curie et un entourage qui s'opposent (en particulier lasœur Pascalina — la« Papessa »[92] — ou son médecinRiccardo Galeazzi-Lisi, auteur de nombreuses indiscrétions dont la diffusion de plusieurs photos du pape agonisant[93]), il retarde les consistoires et les canonisations, et éloigne certains de ses collaborateurs (en particulierMontini en le nommant archevêque de Milan en 1954). Pour Yves-Marie Hilaire :« isolé, autoritaire, [il] craint de déléguer ses pouvoirs »[94]. Il subit également l'influence de sa secrétaire, la sœurPascalina, qui est considérée comme sonéminence grise. Selon certains, il est envisageable que ce soit sur les conseils de cette dernière qu'il aurait décidé de ne pas nommer de remplaçant auCardinal Maglione quand celui-ci décède, et d'occuper lui-même la fonction de Secrétaire d'état avec deux assistants[95].
Il continue toutefois de s'exprimer sur des sujets les plus variés en particulier scientifiques pour exprimer la position chrétienne (s'inquiétant lui-même d'une« inflation verbale », 119 et 117 messages dans les deux dernières années)[C 5]. Cette centralisation du pouvoir, cette grande activité et une réflexion longue contribuent, avec la maladie, à ralentir les nominations (en particulier celle des cardinaux ; le sacré collège est incomplet à son décès). Les jugements des témoins s'en ressentent (pour un diplomate, il est« fatigué, pétrifié dans sa gloire »[96]), même si le pape reçoit de nombreux témoignages d'affection et donne des entretiens le montrant rétabli.
Dans ses dernières années, il est confronté à des visions, confiées à Tardini, dont une de Jésus citée par l'Osservatore Romano. Elles rappellent celles d'octobre/novembre 1950, lorsqu'au moment de la proclamation du dogme de l'assomption, d'après le cardinalFederico Tedeschini[N 15] Pie XII aurait eu trois fois dans les jardins du Vatican la vision dumiracle du soleil deFátima (30-10/31-10, 1-11 et 8-11 à 16 h)[N 16]. Cela attire le propos ironique du cardinal françaisTisserant (« Que voulez vous, c'est de son âge »[97]). D'aprèsJean Guitton, il aurait dit de lui-même qu’il était« le dernier pape Pie », l'« ultime chaînon d’une longue dynastie »[98].
Le pape Pie XII sur son lit de mort à Castel Gandolfo, le 10 octobre 1958.
Après une série de réunions, le dimanche 5 octobre 1958, dans sa résidence d'été de Castel Gandolfo, le pape souffre de douloureuses complications. Il essaie de continuer à exercer ses fonctions entre des intervalles de repos. Le lendemain matin, vers 8 h 30, il est victime d'unaccident vasculaire cérébral. Les médecins pompent son estomac. Il reçoit les derniers sacrements. Le mardi, son état de santé s'améliore. On rapporte qu'à son réveil, les religieuses ouvrent la porte de la chapelle papale pour qu'il puisse les voir et les entendre prier, ou que, quand ses serviteurs ont ouvert la fenêtre de sa chambre, au soir, le pape regarde les étoiles et dit doucement : « Regardez, comme il est beau, comme notre Seigneur est grand ». Il reçoit même des visiteurs. Mais, le 8 octobre il subit un deuxième accident vasculaire cérébral et au milieu de l'après-midi, ses médecins signalent un gravecollapsus cardio-pulmonaire. À 15 h, les médecins pensent que la mort est imminente. Le soir, devant les symptômes d'une pneumonie, les médecins lui apportent de l'oxygène et duplasma sanguin. Sa température ne cesse d'augmenter et sa respiration devient difficile. À 3 h 52 du matin, le jeudi 9 octobre 1958, jour de la fête desaint Denis de Paris, le pape Pie XII lance un dernier sourire, baisse la tête et meurt au terme d’un long pontificat de presque vingt ans, àCastel Gandolfo, résidence d’été des papes, à l’âge de 82 ans. Ses derniers mots auraient été : « Priez. Priez pour que cette situation regrettable pour l'Église puisse prendre fin ». La cause officielle du décès a été enregistrée comme étant uneinsuffisance cardiaque aiguë (de ne pas s'être assez ménagé selon son médecin[99]).
Son corps, exposé d’abord dans la salle des Suisses de la résidence, est ensuite transféré àRome lors d’un cortège solennel traversant la ville, suivi par la famille du pape, de hauts dignitaires de l’Église et une foule recueillie. À labasilique Saint-Pierre, le corps est exposé trois jours pour permettre à des milliers de fidèles, affluence considérable, de lui rendre un dernier hommage. L'embaumement raté choque les fidèles et le clergé[100]. Son médecin personnel,Riccardo Galeazzi-Lisi utilise une méthode expérimentale car Pie XII ne voulait pas que son corps soit vidé de ses organes. Le corps est imprégné d'huile et enveloppé de plastique[100]. Cette technique, combinée à une chaleur inhabituelle, provoque une décomposition rapide et visible du corps, qui noircit et se détériore sous les yeux du public, allant jusqu’à la chute de son nez, de ses doigts[101] et l’explosion de la poitrine à cause des gaz de putréfaction. L’odeur, insoutenable, impose la relève de lagarde toutes les quinze minutes[102]. Le 14 octobre, la cérémonie d’inhumation se déroule devant un millier de personnes dans la basilique Saint-Pierre, en présence de cardinaux venus du monde entier, de diplomates, de membres de la noblesse romaine et de la famille pontificale. Le corps du pontife défunt, revêtu des ornements pontificaux, est placé dans un triple cercueil et accompagné de médailles frappées à son effigie et d’un parchemin relatant son pontificat. Après l’absoute etl’éloge funèbre, le cercueil est descendu dans lanécropole papale de la basilique, où Pie XII rejoint ses prédécesseurs[103].
Les indiscrétions de son médecin permettent la publication de photos prises sur son lit de mort et le cardinal Tisserant fait procéder très rapidement au départ de la sœur Pascalina, à laquelle il reprochait un contrôle de plus en plus étroit de l'accès au pape.
En 1939, le pape ne condamne ni l'invasion de laTchécoslovaquie, ni celle de la Pologne, ni le Pacte germano-soviétique. Dès mai 1939[104],Emmanuel Mounier dénonce« les silences de Pie XII »[105]. Les Alliés font pression pour qu'il condamne explicitement les invasions et les exactions nazies. Même si Pie XII dénonce les atrocités et les persécutions du régime national-socialiste allemand à la fin de la guerre[106], la faiblesse de sa dénonciation du génocide, dunazisme et de l'antisémitisme fait l'objet de diverses critiques dont celle des Soviétiques et celle dePaul Claudel, le, écrivant àJacques Maritain, ambassadeur de France au Saint-Siège :« Rien actuellement n'empêche plus la voix du pape de se faire entendre. Il me semble que les horreurs sans nom et sans précédent dans l'Histoire commises par l'Allemagne nazie auraient mérité une protestation solennelle du vicaire du Christ. Il semble qu'une cérémonie expiatoire quelconque, se renouvelant chaque année, aurait été une satisfaction donnée à la conscience publique… Nous avons eu beau prêter l'oreille, nous n'avons entendu que de faibles et vagues gémissements »[107]. Dans sa correspondance,Jacques Maritain déplore cette absence de prise de position commeFrançois Mauriac qui s'adresse directement au pape :« Nous n'avons pas eu la consolation d'entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables « frères du seigneur »[108].Jules Isaac s'en prend à l'« enseignement du mépris » par l'Église catholique. Il obtient de Pie XII, après laconférence de Seelisberg, que la réforme liturgique de 1955 supprime l'« offense du geste », c'est-à-dire l'omission de l'agenouillement lors de laprière pour les Juifs, mais l'« offense des mots », avec l'adjectif« perfides », reste inchangée jusqu'àJean XXIII[109].
L'historien de l'antisémitisme,Léon Poliakov, publie en 1951Le Bréviaire de la Haine consacré aux rouages de la politique d'extermination nazie (dernière réédition en 1993). Préfacés parFrançois Mauriac qui s'y désole du silence gardé par le pape durant la période nazie et laSeconde Guerre mondiale[110], ses travaux sont les premiers à se pencher sur l'attitude du pape durant laSeconde Guerre mondiale.
Pour lui, les sources disponibles (en particulier les notes de l'ambassadeur du Troisième Reich auprès du Vatican,Ernst von Weizsäcker[N 17], qui se félicite que« bien que pressé de toutes parts, le Pape ne s'est laissé entraîner à aucune réprobation démonstrative de la déportation des Juifs de Rome […] Il a également tout fait dans cette question délicate pour ne pas mettre à l'épreuve les relations avec le gouvernement allemand »[111]) accréditent la thèse d'une indécision de Pie XII entre une opposition prudente et discrète, uneneutralité gênée, et un double-jeu à la limite de la complicité passive. Cela tranche avec son opposition nette aux régimescommunistes. Dans son article « Le Vatican et la question juive », Léon Poliakov reconnaît que « payant d'exemple, Pie XII mit personnellement plusieurs kilos d'or à la disposition de la communauté juive de Rome, lorsqu'une contribution exorbitante fut exigée de celle-ci en septembre 1943 » et que « tout au long des neuf mois que dura l'occupation allemande de Rome, des dizaines de Juifs romains trouvèrent abri et protection dans les édifices et bureaux du Vatican », mais il estime que le pape était plutôt « diplomate » (par opposition à son prédécesseur « militant »)[48]. En termes de« protestations publiques et de condamnations de principe, […] rien de pareil à certaines manifestations de Pie XI (que l'on se souvienne du célèbre « nous sommes tous spirituellement des sémites… ») ne fut entrepris à Rome sous le pontificat de Pie XII »[112]. Quoique l'information sur l'étendue de l'entreprise d'extermination soit parvenue très tôt au plus haut de la hiérarchie catholique et des gouvernements alliés, il trouve les condamnations publiques très mesurées[48]. Eugenio Pacelli agit en tension : son rôle en tant que pape, « Vicaire du Christ », le pousse à prendre en compte la protection des catholiques, les enjeux diplomatiques voire économiques du Vatican, la crainte d'une victoire du communisme, bref, l'évolution de la guerre à l'échelle mondiale[112].« Face à la terreur hitlérienne, les Églises déployèrent sur le plan de l'action humanitaire immédiate, une action inlassable et inoubliable, avec l'approbation ou sous l'impulsion du Vatican » mais« l'immensité des intérêts dont le Saint Père avait la charge, les puissants moyens de chantage dont disposaient lesnazis à l'échelle de l'Église Universelle, contribuaient sans doute à l'empêcher de prononcer en personne cette protestation solennelle et publique qui, cependant, était ardemment attendue par les persécutés. Il est pénible de constater que tout le long de la guerre, tandis que les usines de la mort tournaient tous fours allumés, la papauté gardait le silence. Il faut toutefois reconnaître qu'ainsi que l'expérience l'a montré à l'échelle locale, des protestations publiques pouvaient être immédiatement suivies de sanctions impitoyables […] Qu'aurait été l'effet d'une condamnation solennelle prononcée par l'autorité suprême du catholicisme ? La portée de principe d'une attitude intransigeante en la matière aurait été immense. Quant à ses conséquences pratiques, immédiates et précises, tant pour les œuvres et institutions de l'Église catholique que pour les Juifs eux-mêmes, c'est une question sur laquelle il est plus hasardeux de se prononcer »[113].
Des appréciations positives dans les années 1940 et 1950
Toutefois, le pape fait l'objet d'appréciations positives de la part d'autorités de la communauté juive. Dès 1940, un an après son élection,Albert Einstein, dans le magazineTime, déplore le silence de la presse et des universités, par opposition à« la lutte de l'Église pour la liberté et la vérité[114] ». Au lendemain de la guerre, de nombreux témoignages de reconnaissance sont adressés au Pape[115]. Ainsi le Congrès juif mondial a exprimé officiellement sa gratitude enversPieXII.[116],[117]. Le grand rabbin de Jérusalem,Isaac Herzog, déclare en 1944 :« Ce que votre Sainteté et ses éminents délégués […] font pour nos frères et sœurs […], le peuple d'Israël ne l'oubliera jamais »[118]. En 1958,Golda Meir, ministre des Affaires étrangères d'Israël, déclare à l'occasion du décès de Pie XII :« Quand le terrible martyre de notre peuple arriva, pendant la décennie de la terreur nazie, la voix du Pape s’éleva pour les victimes […] Nous pleurons un grand serviteur de la paix »[119].Elio Toaff Grand rabbin de Rome déclare :« Les juifs se souviendront toujours de ce que l'Église a fait pour eux sur l'ordre du pape au moment des persécutions raciales »[120] et son prédécesseur,Israel Zolli (converti, avec son épouse, aucatholicisme, sous le prénom d'Eugénio Pio), explique les raisons de son admiration envers Pie XII:« La rayonnante charité du Pape, penché sur toutes les misères engendrées par la guerre, sa bonté pour mes coreligionnaires traqués, furent pour moi l'ouragan qui balaya mes scrupules à me faire catholique » dans son autobiographiePrima dell'alba, publiée en 1954[121].
Après la mort du pape, dans le contexte de la guerre froide et deVatican II d'une part, et de la réflexion sur la notion de devoir de mémoire d'autre part, à partir de 1963, l'accusation est portée contre Pie XII d'avoir cautionné par son« silence » les agissements nazis.
Saul Friedländer systématise et approfondit les recherches de Léon Poliakov en particulier dansPie XII et leIIIe Reich (1964 au Seuil) où il« confirme scientifiquement les thèses de Hochhuth »[122]. DansL'Allemagne nazie et les Juifs[123], Saul Friedländer, se demandant pourquoi Hitler n'a pas reculé dans ses plans d'extermination du peuple juif comme il l'avait fait pour l'élimination des« aliénés ». S'appuyant surtout sur les documents diplomatiques allemands, il ne trouve« qu'une seule réponse vraisemblable :Hitler et ses acolytes devaient être convaincus que le pape ne protesterait pas »[124].
Début 1943, les rapports diplomatiques de Bergen, l'ambassadeur allemand au Vatican, indiquent un entretien au cours duquel le pape s'engage à ne pas se mêler des actions allemandes, sauf si des mesures étaient prises qui« le forceraient à parler pour remplir les obligations de sa charge » — Il tolérerait même quelques débordements qui seraient réglés après la fin de la guerre[125], par crainte d'affaiblir l'Allemagne dans sa lutte contre lebolchevisme. En février-mars 1943, dans son journal intime,Goebbels, le ministre nazi de la Propagande, identifie à trois reprises cette opposition entre nazisme et bolchevisme comme un atout dont son gouvernement doit se servir dans ses rapports avec la Curie[125]. Le, à son arrivée au Vatican, le nouvel ambassadeur allemandWeizsäcker confirme que le pape lui réitère« son affection pour l'Allemagne et le peuple allemand, […] parle de son expérience avec les communistes à Munich en 1919 […] et condamne la formule absurde [des États-Unis] de« reddition sans condition » exigée [de l'Allemagne] ». L'ambassadeur voit dans le discours du pape« la forme d'une reconnaissance des intérêts communs avec le Reich au moment où a été évoqué le combat contre le bolchevisme »[126]. Après la chute deMussolini, le, qui entraîne l'arrivée des troupes allemandes en Italie, la peur du communisme grandit au Vatican avec le risque que la résistance communiste prenne de l'ampleur et gagne en popularité puisqu'elle s'oppose désormais à des forces d'occupation étrangères. Weizsäcker informe ses supérieurs qu'il a eu connaissance de trois notes de la Curie datées du jour de la chute de Mussolini, où le cardinal Maglione assure que« l'avenir de l'Europe dépend d'une résistance victorieuse de l'Allemagne sur lefront russe. L'armée allemande est le seul rempart possible contre le bolchevisme. Si celui-ci s'écroule, le sort de laculture européenne est scellé »[126]. L'ambassadeur discute avec un diplomate bien introduit dans la Curie qui lui affirme que« le pape condamnait tous les plans qui visaient à un affaiblissement du Reich. Un membre de la Curie dit que, de l'avis du pape, une Allemagne forte était absolument essentielle pour l'Église catholique »[126]. À Berlin même, le secrétaire d'État allemand Gustav Adolf Steengracht von Moyland rapporte que le nonce Orsenigo s'est mis à disserter de son propre chef sur la menace que le communisme fait peser sur le monde et sur le fait que seuls le Vatican sur le plan spirituel et l'Allemagne sur le plan matériel peuvent la contrer efficacement[126].
La polémique éclate sur la place publique en 1963 avec la pièce de théâtreLe Vicaire, œuvre du dramaturge allemandRolf Hochhuth[128],[129], jouée en Allemagne en 1963. La thèse de l'auteur[130] est avant tout que le pape aurait pu en faire plus.
La pièce, traduite en 20 langues, connaît un grand succès international et soulève d'innombrables questions, dont celle des archives. Le Vatican répond d'abord qu'il faut cinquante ans pour ouvrir les archives, puis en 1964,Paul VI en ouvre une partie à quatre historiens :Pierre Blet, Angelo Martini, Burkhart Schneider et Robert A. Graham[N 18]. Les travaux de l'historienSaul Friedländer reprennent encore plus précisément la thèse de la passivité formulée par Léon Poliakov.
En 2002, le filmAmen., du réalisateur gréco-françaisCosta-Gavras, directement inspiré duVicaire, relance la polémique. Cinq ans plus tard, un officier de la DIE (services d'espionnage roumains) passé à l'Ouest en 1978 et recruté par laCIA américaine,Ion Mihai Pacepa, affirme que le général soviétiqueIvan Agayants, chef du service de désinformation duKGB, aurait conçu en 1963 unplan contre Pie XII en produisant une pièce de théâtre s'appuyant sur de prétendues archives afin de le discréditer. L'auteur officiel, Rolf Hochhuth, aurait juste repris pourLe Vicaire un script inventé par Agayants sur la base de documents envoyés à Moscou par des espions roumains qui auraient réussi à infiltrer les archives du Vatican en 1960 et 1962)[131],[132] et ne se serait pas inspiré du témoignage deKurt Gerstein, pourtant personnage central de l'œuvre.
Si le Vatican estime que l'écriture duVicaire a fortement été influencée par son premier metteur en scène,Erwin Piscator, et plus généralement« par les communistes et les adversaires de l'Église », il met fortement en doute les « révélations » de Pacepa, qui contiennent des invraisemblances flagrantes sur la façon dont les services roumains se seraient procuré leur documentation[133].
Des travaux modifient l'historiographie : l'historienisraélienPinchas Lapide affirme que l'Église a pu, par son action charitable, sauver d'une mort certaine environ 850 000 Juifs habitant les territoires occupés par leTroisième Reich[138]. Pourtant, ce chiffrage est contesté, si l'on considère que les survivants à la Shoah ont été sauvés par la charité des paroissiens, des religieux ou du pape : Lapide l'obtient en retirant du nombre total de rescapés ceux qui ont été sauvés dans les terres orthodoxes ou protestantes. Lui-même, en 1963, n'en comptait que 150 000 à 400 000[139].
En 1999, le très défavorablePape de Hitler deJohn Cornwell[140] réactive la thèse deSaul Friedländer. Le rabbinDavid Dalin répond, en 2005, par son ouvragePie XII et les Juifs. Le mythe du pape d'Hitler[141],[142] où au contraire, il déclare que« jamais Pacelli n'a parlé avec Adolf Hitler ni ne l'a rencontré ». Il met en avant le rôle d'un pape« diplomate » condamnant régulièrement le nazisme, sauvant de nombreux juifs par de nombreuses actions diplomatiques et charitables et conclut par une demande reconnaissance comme« Juste parmi les nations »[143]. Cette proposition reçoit un accueil contrasté[142].
Myriam, la fille du rabbinIsrael Zolli, converti au catholicisme, défend Pie XII :« Pacelli et mon père étaient des figures tragiques dans un monde où toute référence morale avait disparu. Le gouffre du mal s’était ouvert, mais personne ne le croyait, et les grands de ce monde —Roosevelt,Staline,de Gaulle — étaient silencieux. Pie XII avait compris queHitler n’honorerait de pactes avec personne, que sa folie pouvait se diriger dans la direction des catholiques allemands ou du bombardement de Rome, et il agit en connaissance de cause. Le pape était comme quelqu’un contraint à agir seul parmi les fous d’un hôpital psychiatrique. Il a fait ce qu’il pouvait. Il faut comprendre son silence dans le cadre d’un tel contexte, non comme une lâcheté, mais comme un acte de prudence »[144],[132].
En France,Serge Klarsfeld[145] etBernard-Henri Lévy[N 20],[146] écartent les critiques. Ce dernier s'étonne, dans le magazineLe Point du,« pour l'heure, on doit à l'exactitude historique de préciser qu'avant d'opter pour l'action clandestine et le secret, avant d'ouvrir donc, sans le dire, ses couvents aux juifs romains traqués (…), le« silencieux » Pie XII prononça des allocutions radiophoniques (…) qui lui valurent, après sa mort, l'hommage d'uneGolda Meir qui savait ce que parler veut dire, et qui ne craint pas de déclarer :« pendant les dix ans de la terreur nazie, alors que notre peuple souffrait un martyre effroyable, la voix du pape s'était élevée pour condamner les bourreaux »[147] ».
Le débat s'élargit au grand public (importante production d'ouvrages, publications internet, pétitions, etc.) opposant à la« légende noire » de Pie XII une« légende dorée » de l'institution catholique et de ses pontifes mais dont la tonalité hagiographique dessert la cause qu'elle veut défendre[148]. D'autres éclairages sont proposés : ainsiMichael Hesemann suppose que Pie XII aurait été influencé par le souvenir de la contre-productivité des courriers du papeBenoît XV auprès du sultanMehmed V au moment dugénocide arménien qui n'auraient fait qu'aggraver la situation[149],[150].
En 2020, lepape François déclassifie des milliers d'archives inédites relatives à la période de règne du pape Pie XII[159]; mais après quelques jours, l'épidémie deCovid-19 interrompt les recherches[160].David Kertzer (The Pope at War : the Secret History of Pius XII, Mussolini, and Hitler, 2022)[161] fait, selon le Vatican, une lecture à charge des documents (sur une négociation en 1940 avec des envoyés de Hitler ou sur le contexte de l'encycliqueSummi Pontificatus, ainsi que sur l'attitude du pape en octobre 1943), ce qui lui vaut une réponse de l'Osservatore Romano[14].
Première encyclique (octobre 1939), elle donne le ton de son enseignement socio-politique et explique le rôle de la papauté dans la société moderne, définissant aussi clairement la position doctrinale de l'église face aux régimes politiques et en particulier aux États totalitaires[162]. Se souvenant de la consécration du genre humain auSacré-Cœur, Pie XII explique les malheurs des temps par l'abandon, dans les sociétés modernes devenues matérialistes, de l'inspiration duChrist Roi[N 21]. Cette déviance les a conduites à idolâtrer, au lieu de la famille humaine faite à l'image de Dieu, soit les faux progrès de la raison libérale sans Dieu, soit un État survalorisant la Nation, l'Ethnie ou la lutte des classes[N 22]. La guerre montre l'échec de l'illusion du progrès sans Dieu. La solution ne peut venir des armes, la loi juste ne peut venir de la seule démocratie : la solution doit s'appuyer sur l'incarnation divine. Le rôle du pape est de condamner les erreurs et de proclamer depuis la Chaire de Saint Pierre le Christ Roi, non qu'il s'agisse de gouverner le temporel, mais bien de répandre sur la planète l'incarnation du message de Paix et d'Amour. Les laïcs doivent le relayer en particulier dans l'éducation des familles. L'État ne doit pas les dominer par une éducation sans Dieu.
Ce document insiste sur la nature de la liturgie, qui n'est pas seulement un culte public, extérieur, mais surtout un culte intérieur qui s'enracine dans la piété des fidèles (« que ce que nous professons dans nos observances extérieures, s’accomplisse réellement dans notre intérieur »). L'encyclique insiste ainsi sur l'importance de la coopération humaine à l'action divine :« l’Église cherche à faire pénétrer cet esprit dans toute la vie privée, conjugale, sociale et même économique et politique, afin que tous ceux qui portent le nom d’enfants de Dieu puissent plus facilement atteindre leur fin. »
Par exemple, le pape n'exclut pas l'usage d'autres langues que le latin :« Dans bien des rites cependant, se servir du langage vulgaire peut être très profitable au peuple : mais c’est au seul Siège apostolique qu’il appartient de le concéder ». Il s'oppose en revanche à« l'excessive et malsaine passion des choses anciennes » :« il n'est pas sage ni louable de tout ramener en toute manière à l'Antiquité ». Il condamne par là l'archaïsme liturgique qui, sous couleur de retour aux sources, est un procédé de rupture avec la tradition.
Sans formuler de condamnation précise, il expose ses critiques et mises en garde contre le courant de laNouvelle Théologie. Il l'accuse de favoriser une forme de relativisme et d'ignorer certains enseignements traditionnels. Le pape expose le point de vue que les théologiens doivent se placer d'abord au service dumagistère de l'Église, dans une démarche de développement organique.
L'encyclique évoque également la doctrine del'évolution : cette théorie n'entre pas en opposition avec la doctrine catholique,« dans la mesure où elle recherche l'origine du corps humain à partir d'une matière déjà existante et vivante — car la foi catholique nous ordonne de maintenir la création immédiate des âmes par Dieu ». En revanche, lepolygénisme est clairement rejeté.
La proclamation du dogme a aussi été précédée de nombreuses demandes émanant des églises locales. De 1854 à 1945, huit millions de fidèles catholiques ont écrit en ce sens. Lettres auxquelles on peut ajouter les pétitions de 1 332 évêques, et de 83 000 prêtres, religieuses et religieux. La proclamation du dogme, clôture l'année jubilaire de 1950 et est accompagnée de célébrations importantes[168].
Ce dogme se définit ainsi : n'ayant commis aucun péché, Marie est directement montée au paradis à sa mort, avec son âme et aussi avec son corps. En effet, étant épargnée par le péché originel (c'est le dogme de l'immaculée Conception défini en 1854), rien n'oblige son enveloppe charnelle à attendre la résurrection des corps à la fin des temps.« Nous affirmons, Nous déclarons et Nous définissons comme un dogme divinement révélé que l’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et âme à la vie céleste ». (Pie XII,Constitution apostolique Munificentissimus Deus,1er novembre 1950).
Dans un discours du, il se déclare favorable aux méthodes psychologiques d'accouchement sans douleur, arguant que« tout en punissantÈve, Dieu ne veut pas interdire, et n'interdit pas aux mères, l'utilisation des moyens appropriés pour effectuer l'accouchement plus facile et moins douloureux »[173].
« Il semble en vérité que la science d'aujourd'hui, remontant d'un trait des millions de siècles, ait réussi à se faire le témoin de ce Fiat Lux initial »[175].
Pie XII publie la constitution apostoliqueExsul familia Nazarethana le[178]. Inscrite dans le contexte des déplacements de population massifs consécutifs à la Seconde Guerre mondiale, elle fait un bilan des secours apportés par les catholiques et le Saint-Siège depuis le début de la guerre.
Surtout, il s'agit du premier document officiel du Saint-Siège qui aborde de manière globale et systématique le problème de l’aide en faveur desmigrants[179]. Appliquant le principe de destination universelle des biens, un des éléments-clés de ladoctrine sociale de l'Église, il reconnaît undroit naturel des familles à l'immigration :« Il est inévitable que certaines familles soient obligées de se déplacer, à la recherche d'une nouvelle terre d'accueil. Alors – selon l'enseignement deRerum Novarum – le droit de cette famille à un espace de vie est reconnu. Lorsque cela se produit, la migration atteint son objectif naturel, ainsi que le montre l'expérience. Nous entendons par là la distribution la plus favorable des hommes sur la surface de la Terre cultivée ; cette surface que Dieu a créée et préparée pour l'usage de tous »[180].
Pie XII a encouragé l'apostolat deslaïcs dans le monde[T 1]. Comme Pie XI, son prédécesseur, il a soutenu les mouvements de l'Action catholique[C 6], alors à son apogée[T 2], mais a également encouragé d'autres formes d'apostolat des laïcs comme les instituts de laïcs consacrés, ouinstituts séculiers (cf. constitution apostoliqueProvida mater ecclesia, 1947)[C 7]. Il a aussi stimulé la vocation missionnaire des laïcs, en leur proposant de consacrer plusieurs années de leur vie au service des nouvelles Églises locales dans le monde (encycliqueFidei donum, 1957)[T 3]. Il a ouvert le premier grand congrès mondial de l'apostolat des laïcs, en 1951 qui est suivi d'une seconde édition en 1957[C 6].
S'il a souligné la vocation des laïcs à« collaborer à l'édification et au perfectionnement du corps mystique du Christ » et les a encouragés à être actifs dans l'organisation de la société[C 6], il a rappelé avec netteté que leur place subordonnée dans la hiérarchie. Cette réflexion sur la place des laïcs dans l'Église s'inscrit sur fond d'un débat avec des penseurs catholiques, commeJacques Maritain, qui sont rappelés par le pape à l'obéissance. Cette question préfigure les thèmes qui sont discutés lors duconcileVatican II durant lequel on assiste à une sensible réhabilitation des théologiens écartés par Pie XII (Henri de Lubac par exemple).
Pie XII a mis un terme, en 1953-1954, à l'expérience desprêtres ouvriers. Cette décision a pu être motivée par la crainte du glissement de ces prêtres vers lemarxisme. Le pape a sans doute estimé aussi que cette expérience mettait en cause la conception traditionnelle du sacerdoce[T 5]. La mission des prêtres-ouvriers pouvait occulter « la mise à part » des prêtres en vue du service de l'Église et des fidèles. On risquait aussi de confondre les missions respectives des fidèles laïcs, plus présents dans la société au quotidien, et des prêtres qui doivent rester disponible pour leur ministère et l'annonce explicite de l'évangile. Cette décision du Saint-Siège n'a pas été reçue favorablement par une partie des fidèles, des prêtres et de l'épiscopat français. Ce dernier a alors créé les« missions ouvrières », pour coordonner l'apostolat des fidèles laïcs et du clergé en monde ouvrier[T 6].
à Noël, sur l'ordre intérieur des nations :« … Ce vœu (de retour à la paix), l'humanité le doit à des centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, pour le seul fait de leur nationalité ou de leur origine ethnique, ont été vouées à la mort ou à une progressive extinction »…
le, sur la civilisation chrétienne ;
à Noël 1944, sur les problèmes de la démocratie.
Il est le premier pape à utiliser la télévision. Le, il y annonce la découverte de la tombe desaint Pierre, retrouvée exactement à l'aplomb de la coupole de Michel-Ange (sous l'autel majeur) à la suite de fouilles archéologiques. Filmé de façon régulière, il approuve un film,Pastor Angelicus, ou des reportages photographiques qui le montrent dans les jardins hors de ses apparitions officielles, dont le port maîtrisé voire hiératique et la gestuelle ample, en particulier devant les foules, sont caractéristiques. Une photo de lui, prise sans autorisation alors qu'il est sur son lit de mort, est publiée parParis Match.
À la fin de son pontificat, il précise la vision chrétienne de l'utilisation des médias modernes, qu'il encourage dans l'encycliqueMiranda Prorsus sur le cinéma, la radio et la télévision. L'Église doit utiliser ces moyens pour diffuser la vérité et le bien, et doit veiller à s'opposer à la diffusion du mal (matérialisme…). De même que son prédécesseur, Pie XI, avait recommandé aux évêques la création d'offices catholiques permettant d'informer les fidèles de la qualité morale des films[186][ (comme, en France, la Centrale catholique du cinéma fondée en 1927)[187], Pie XII recommande aux évêques la création d'offices analogues pour la coordination des activités des catholiques dans les domaines de la radio et de la télévision[186]. Il demande aux autorités publiques et aux groupes professionnels de veiller au contenu moral des programmes diffusés afin de« sauvegarder la morale publique basée sur la loi naturelle », et d'éviter« l'abaissement du niveau culturel et moral des masses ». L'encyclique s'oppose à« la théorie de ceux qui, malgré les ruines morales et matérielles évidentes causées dans le passé par de semblables doctrines, défendent la« liberté d'expression[N 25] » […] comme liberté de diffuser sans aucun contrôle tout ce que l'on veut, fût-ce immoral et dangereux pour les âmes »[186]. Elle insiste, à propos de la télévision, sur la protection de la famille et de l'enfance.
Le, les membres du tribunal de la congrégation pour la Cause des saints votent à l'unanimité le jugement positif et conclusif du procès en vue d'établir« les vertus héroïques » de Pie XII. Toutefois le papeBenoît XVI décide de reporter la signature de ce décret, préférant attendre encore[191],[192].
↑Il aurait offert au diplomate, favorable au maintien de la paix, un titre de duc du Vatican JFK Nigel Hamiltonp. 229.
↑Il ajoute« Nous formons des vœux pour que votre très cher pays, une fois la paix obtenue, reprenne avec une vigueur nouvelle ses antiques traditions chrétiennes qui lui ont donné tant de grandeur. C’est animé par ces sentiments que Nous adressons à Votre Excellence et à tout le noble peuple espagnol Notre bénédiction apostolique ».
↑De 1939 à 1947, 9 891 497 demandes d'informations et 11 293 511 réponses au sujet des personnes disparues.
↑Plus d'un millier d'arrestations de prêtres et religieux, dont 304 déportations àDachau, l'exil de monseigneur Sproll, et le saccage des évêchés deMunich,Rottenburg etFreiburg.
↑« Le chiffre total des victimes a longtemps été évalué à 6 millions, dont 2,6 millions de Polonais non Juifs et 3,2 millions de Juifs ».
↑LeRapport Raczynski. Note du ministre des Affaires étrangèresEdward Raczynski du,« The Mass Extermination of Jews in German occupied Poland, Note addressed to the Governments of the United Nations on December 10th 1942 » publiée ensuite (dès le) par le ministère polonais des Affaires étrangères à l'attention du grand public, sous forme d'une brochure (consultable ici).
↑une note manuscrite du pape les mentionne d'aprèsAndrea Tornielli dansIl Giornale du, publiée sur le site[1]. Elle devrait être exposée au Vatican). La presse catholique populaire (La Domenica del Corriere,) les mentionne comme signes miraculeux (dans le contexte de la polémique sur l'infaillibilité pontificale).
↑Lors de la déportation des Juifs en octobre 1943.
↑À l'entrée du chemin qui conduit à l'indigence spirituelle et morale des temps présents se trouvent les efforts néfastes d'un grand nombre d'hommes pour détrôner le Christ, l'abandon de la loi de la vérité, qu'il annonça, de la loi de l'amour, qui est le souffle vital de son règne.
↑« Considérer l'État comme une fin à laquelle toute chose doive être subordonnée et orientée ne pourrait que nuire à la vraie et durable prospérité des nations. Et c'est ce qui arrive, soit quand un tel empire illimité est attribué à l'État, considéré mandataire de la nation, du peuple, de la famille ethnique ou encore d'une classe sociale, soit quand l'État y prétend en maître absolu, indépendamment de toute espèce de mandat ». Pie XII,Summi Pontificatus, 1939.
↑Le sitebioethique.net propose une liste de ces interventions.
↑Entretiens de Peter Grumpel dansLe vrai pouvoir du Vatican, première partie, réalisé par Jean-Michel Meurice, AMIP/CFRT/Arte-France, 2010,44 min 30 s.
↑Olivier Bach,Dieu et les religions à l'épreuve des faits : la démonstration de l'inexistence de Dieu, Société OBC,, 406 p.(ISBN9782746609457,lire en ligne),p. 337.
↑Éric Zemmour, « Pie XII, les vraies raisons d'un faux procès »,Le Figaro,(lire en ligne, consulté le).
↑Jacques Genest et Bruno Baillargeon,Un idéal, une vie : Propos recueillis par Bruno Baillargeon, Presses de l Université Laval,, 221 p.(ISBN9782763776026,lire en ligne).
↑Emmanuel Mounier, « titre non indiqué »,Le Voltigeur français,, cité par Jacques Nobécourt, dansJacques Nobécourt, « Silence de Pie XII »,Dictionnaire historique de la papauté, Fayard,,p. 1576.
↑Pie XII, « L'Église et le national-socialisme »,?,.
↑Patrick Kechichian, « Le Long Péché par omission de Pie XII »,Le Monde,.
↑(en) « Religion: German Martyrs »,Time,(lire en ligne, consulté le).« Being a lover of freedom, when the revolution came in Germany, I looked to the universities to defend it, knowing that they had always boasted of their devotion to the cause of truth; but, no, the universities immediately were silenced. Then I looked to the great editors of the newspapers whose flaming editorials in days gone by had proclaimed their love of freedom; but they, like the universities, were silenced in a few short weeks… Only the Church stood squarely across the path of Hitler's campaign for suppressing truth. I never had any special interest in the Church before, but now I feel a great affection and admiration because the Church alone has had the courage and persistence to stand for intellectual truth and moral freedom. I am forced thus to confess that what I once despised I now praise unreservedly ».
↑Delphine Dussert, « Jean-Paul II et la question de la Shoah, à temps et contretemps »,Revue d’Histoire de la Shoah,no 192,,p. 121-156(lire en ligne, consulté le).
↑Nina Valbousquet, « L’ouverture des archives du Vatican pour le pontificat de Pie XII (1939-1958) : controverses mémorielles, apports historiographiques et usages de l’archive »,Revue d’histoire moderne & contemporaine,vol. 1,nos 69-1,,p. 56-70(DOI10.3917/rhmc.691.0058).
↑Pie XII, « Summi Pontificatus », surVatican.va,(consulté le). Le pape s'y félicite desaccords de Latran, condamne l'agression contre la Pologne et annonce son soutien au développement autonome des églises des peuples colonisés.
↑J. M., « recension de Robert McClory, « Rome et la contraception. Histoire secrète de l'encycliqueHumanae Vitæ » »,Population,vol. 54,no 2,,p. 354-356(lire en ligne, consulté le).
↑Robert Cornevin,L'Afrique noire de 1919 à nos jours, PUF,,p. 150.
↑Hélène d'Almeida-Topor,L'Afrique auXXe siècle, Armand Colin,, 363 p.(ISBN978-2200214173),p. 161-162.« Les églises prirent conscience progressivement pour les sauvegarder leur action de dissocier le point de vue religieux et celui du maintien de la colonisation. Les églises protestantes avaient procédé très tôt à la création de clergés autochtones… L'église catholique, en revanche, agit plus lentement et plus prudemment… à partir de l'encycliqueEvangelii Precones… Les autorités ecclésiastiques reconnurent« la légitimité de l'aspiration à l'indépendance » (Madagascar 1953, AOF et Togo 1955, Congo 1956…) ».
↑« Pie XII et Jean-Paul II déclarés « vénérables », avant-dernière étape avant leur éventuelle béatification »,Famille chrétienne,(lire en ligne, consulté le).
Hubert Wolf,Le Pape et le Diable : Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, CNRS Éditions,, 432 p.(ISBN978-2271080035). Traite de la période allant de 1917 à 1939, avant le début du pontificat de Pie XII.
Henri Fabre,L'Église catholique face au fascisme et au nazisme, Les outrages à la vérité, Bruxelles, EPO,(ISBN9782872620982).
David Kertzer,Le Vatican contre les Juifs - Le rôle de la papauté dans l'émergence de l'antisémitisme moderne, Robert Laffont,, 400 p.(ISBN978-2221096079).
Annie Lacroix-Riz,Le Vatican, l'Europe et le Reich : de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Armand Colin,, 560 p.(ISBN9782200216412).
1954 :The story of pope Pius XII par Castle Films.
1995 :Pope Pius XII: The Pope, the Jews and the Nazis de Jonathan Lewis.
2009 :Une main pour la paix : Pie XII et l’Holocauste de David Naglieri.
2020 :
Holy Silence de Steven Pressman.
Pie XII, le Vatican et Hitler de Luigi Maria Perotti et Lucio Mollica.
2022 :Enquête au Vatican : le pape et le diable de Max Serio.
2024 :Le Pape Pie XII et la Shoah, documentaireZDF de Christian Feyerabend (55 minutes), diffusé surArte le 8 octobre 2024, avec notammentDavid Kertzer, auteur deThe Pope at war : the secret history of Pius XII, Mussolini, and Hitler (2022),Klaus Kühlwein(de) etEmma Fattorini.