En,Victor Pulliat crée la Société régionale de viticulture deLyon et prône par des conférences et des cours, legreffage surporte-greffes résistants pour régénérer lavigne française attaquée par la maladie.
Le Phylloxéra est un minuscule insecte piqueur inféodé à la vigne, apparenté aux pucerons, doté d'un remarquable polymorphisme :
les formes parthénogénétiques, femelles qui se reproduisent parparthénogenèse, sontaptères, de couleur allant du jaune au brun, d'une taille variant de 0,3 à 1,4 mm ; on distingue :
Il s'agit d'un cas departhénogenèse cyclique avec plusieurs générations produites parparthénogenèse et une génération produite par reproduction sexuée avecfécondation chaque année. Les insectes mâles et femelles s'accouplent à la fin de l'été. La femelle pond sur les souches unœuf unique appeléœuf d'hiver. Cet œuf, d'abord jaune, puis vert pendant la saison d'hiver, éclot auprintemps et donne naissance auphylloxéra aptère (ousans ailes), qui est toujours une femelle. Dans la plupart des cas, ce phylloxéra aptère descend sur les racines de la vigne, aux dépens desquelles il vit, d'où son nom dephylloxéra radicicole ; mais il peut parfois aller sur lesfeuilles, faisant naître desgalles (on parle alors dephylloxéra gallicole).
Le Phylloxéra radicicole est jaune. Il est muni d'un suçoir qu'il enfonce dans la racine pour en absorber lasève. Il, ou plutôt elle, subit troismues en une vingtaine de jours, avant de devenir adulte et de se mettre à pondre entre 40 et 100 œufs, donnant tous, eux aussi, naissance à des femelles, sans qu'il y ait fécondation. Il s'agit d'un cas departhénogenèse thélytoque. Ce cycle de vingt jours se reproduit à plusieurs reprises, donnant en tout cinq ou six générations.
En été, toutes ces femelles subissent une mue de plus et se transforment ennymphes, qui deviendront elles-mêmes desphylloxéras ailés. Ces phylloxéras ailés pondent à nouveau (sur lesbourgeons et les feuilles des vignes), leurs œufs donnant cette fois-ci naissance à des mâles et à des femelles. Ces derniers ne vivent que quelques jours, juste le temps de s'accoupler et de produire l'œuf d'hiver évoqué plus haut.
L'infestation d'uncep de vigne non résistant par le Phylloxéra entraîne sa mort en trois ans. Ce sont les générations radicicoles de l'insecte — qui vivent sur lesracines — qui sont dangereuses. Leurs piqûres sur les jeunes racines provoquent la formation detubérosités, qui, par la suite, s'infectent et précipitent la mort du pied. Les générations gallicoles — qui vivent sur lesfeuilles sur lesquelles leurs piqûres provoquent la formation degalles — entraînent un jaunissement dufeuillage, qui n'est pas mortel pour la plante.
Larves de phylloxéra vivant sur des racines.
Tubérosités provoquées sur des racines par la maladie.
Galles de phylloxéra sur le dessous d'une feuille.
L'insecte originaire de l'Est des États-Unis a provoqué une grave crise duvignoble européen à partir de. Il a en effet fallu plus de trente ans pour la surmonter, en utilisant desporte-greffe issus deplants américains naturellement résistants au phylloxéra.
Chronologie de l'invasion du Phylloxéra en Europe et dans le monde
Le Phylloxéra s'est implanté enEurope au milieu duXIXe siècle[4], en lien avec l'introduction d'unevigne sauvage américaine[5] dans les collections des jardins botaniques et les serres, lesquelles apportent avec elles d'autresmaladies de la vigne telles que l'oïdium (1845), lemildiou (1878) et leblack rot (1885)[6]. Les premiers foyers d'infestation qui apparaissent ici ou là sont dus à l'imprudence depépiniéristes ou d'expérimentateurs qui les plantent à côté de vignes indigènes pour pouvoir les comparer ; puis l'infestation s'étend en tache d'huile plus ou moins vite selon la densité des vignobles et l'influence des vents dominants, en moyenne 30 km/an[7].
Malgré les mesures imposées par les États européens pour contrôler les importations de ceps, le phylloxéra a progressivement infesté les vignobles du monde entier, n'épargnant que les vignobles plantés en terre sablonneuse et les plants américains résistants.
1884 : les arrondissements d'Aurillac, deBrioude et d'Yssingeaux sont déclarés « phylloxérés » par le décret du 25 février puis c'est l'extension à toute l'Auvergne[8] ;
1885 : première apparition enAlgérie française àMansourah, près deTlemcen ; apparition sur des cépages importés d'Angleterre par le baron de Rothschild dans ses serres dePregny (canton de Genève)[9] ;
1886 : nouveau foyer en Algérie, à Philippeville (aujourd'huiSkikda) ;
Carte de l’extension du Phylloxéra en France, en 1882.
L’invasion touche le Bas Languedoc et la Provence au cours des années 1870, les Charentes, puis le Beaujolais, la Loire moyenne, la Haute-Saône dans les années 1880, la Champagne, les Vosges, la Meurthe-et-Moselle après 1890. Entre 1863 et 1879, la crise phylloxérique conduit à la disparition de près de la moitié du vignoble français (1,5 million d'hectares de vignes)[12].
La lutte s’organise à partir des années 1870.
par traitement de produits sulfurés, coûteux et parfois désastreux, car tuant les ceps traités, sur une superficie totale de49 720 hectares;
par submersion des pieds de vigne qui détruit l'insecte et ses œufs, méthode plus efficace et moins onéreuse mais d’une application limitée aux vignobles de plaine au sol imperméable et disposant d’un système d’irrigation pour une superficie totale de36 200 hectares;
par greffage des espèces françaises sur des plants américains résistant aux pucerons, solution plus généralement adoptée pendant une vingtaine d’années à partir de 1877, quand le gouvernement français décide d’accorder des exonérations fiscales pour les vignobles nouvellement plantés. La superficie replantée en 20 ans au total de962 000 hectares atteint jusqu'à 92 % du vignoble de l'Hérault, 89 % de celui de l'Aude, proportion moindre dans d'autres régions.
Après un maximum de 84 millions d’hectolitres en 1875, la production annuelle s’effondre à 23,2 millions en 1889 puis redémarre à partir de 1890 grâce à l’amélioration du rendement des nouveaux cépages et atteint 52,9 millions sur la période 1901-1905.La surface du vignoble cesse de reculer après 1897[13].Cette crise entraîne la disparition de plusieurs vignobles, notamment celui d'Île-de-France.
La destruction d'une partie du vignoble français amène le développement de laviticulture en Algérie avec l'immigration et l'installation de viticulteurs du Languedoc, dans les plaines du "Tell" et les coteaux du littoral.
Parmi les vignobles ayant résisté à la maladie, il y a, dans lavallée de la Barossa enAustralie, celui de Langmeil dont lesshiraz ont été plantées en 1843. LaBarossa Old Vine Charter a été établie pour protéger lesvieilles vignes de la région et empêcher leur arrachage[16].
Entre laCamargue et les laves volcaniques d'Agde, le rivage est uniquement composé de sables d'origine marine et éolienne. Ils sont dépourvus d’argile et delimon. Ici, le phylloxéra n'attaque pas les ceps de vigne car le sable, par sa structure et sa mobilité, empêche par écrasement les formes radicicoles de descendre vers les racines[20]. Profitant de cette situation exceptionnelle, ledomaine de Vassal, àMarseillan, abrite le Conservatoire mondial des ressources génétiques de la vigne de l'INRA. C'est une collection unique au monde de 2 250 cépages qui participe au maintien du patrimoine génétique viticole international[21].
AuPortugal, une parcelle de vigne, dans lavallée du Douro, a été elle aussi préservée du phylloxéra. DénomméO Nacional, ce vignoble couvre2,5 hectares et produit le rarissimePortoVintage Noval Nacional[22].
On trouve àMaribor, enSlovénie, une vigne plantée il y a 400 ans. Cettestara trta (« vieille vigne » en slovène) ne produit que 35 à 55 kilos de raisins par vendange. Son vin est conditionné dans une centaine de bouteilles mignonnettes[23],[24].
Depuis la reconstitution duvignoble, cet insecte ravageur n'a plus qu'une importance secondaire. Les vignobles du monde sont en effet constitués de plants greffés pour la plupart, ou bien sont plantés dans dusable. Parmi les vignobles "francs de pied", ceux duChili sont toujours épargnés, mais le, l'insecte a été détecté dans laYarra Valley, dans l'Étataustralien deVictoria, ainsi qu'enNouvelle-Zélande, et d'autres découvertes ont suivi en en Australie.
Lephylloxéra aux États-Unis, son pays d'origine, a longtemps été considéré comme partie négligeable dans le dépérissement des vignobles. À tel point que, dans un état comme laCalifornie, une grande partie du vignoble, jusqu'à la fin duXXe siècle, avait ses vignes toujours plantées franches de pied à l'exemple deCentral Valley où le vignoble ne comportait que des plants racinés deVitis vinifera. C'est seulement dans laNapa Valley et laSonoma Valley, où l'insecte térébrant était actif, qu'il était nécessaire d'utiliser desporte-greffes. Le choix s'était porté sur l'Aramon x Rupestris ganzin n l, dit A x RI aux États-Unis. En dépit des avertissements des plus grands spécialistes mondiaux, dont le professeurDenis Boubals de l'ENSAM, dénonçant son peu de résistance face au phylloxéra, il fut utilisé massivement, à tel point que, dans lesannées 1980, il devint le porte-greffe dominant, sinon unique. Dix ans plus tard, les attaques phylloxériques prirent une telle ampleur qu'elles mirent en danger l'ensemble du vignoble de qualité californien[25].
Viticulteurs et scientifiques se sont d'abord trouvés complètement désarmés devant les désastres occasionnés par l'insecte. L'expérience a rapidement prouvé que les vignes plantées en terrain sablonneux résistaient au phylloxéra (le sable, par sa structure et sa mobilité, empêchant par écrasement les formes radicicoles de descendre vers les racines), mais on pouvait difficilement envisager de transplanter tout le vignoble en terre sablonneuse[26]. On a donc essayé, souvent de façon empirique, des traitements divers (« submersionistes », « sulfuristes », ou « américanistes » qui se partagent entre « hybrideurs » et « greffeurs ») aux résultats plus ou moins heureux[7] :
le traitement par lesulfure de carbone (procédé de l'agronomePaul Thénard) : on introduit dans le sol, à l'aide d'appareils spéciaux, une certaine quantité de sulfure de carbone, liquide très volatil dont les vapeurs vont tuer l'insecte. Le produit était injecté dans le sol à l'aide d'unecharrue sulfureuse ou d'un pal injecteur (pal Vermorel). La méthode était assez efficace, mais trop longue et trop coûteuse, tout comme le traitement par lesulfocarbonate de potassium[27], qui consistait à creuser une cuvette autour du cep et à y verser une solution liquide ;
le traitement par submersion : on noie le vignoble sous une couche d'eau qui va asphyxier et tuer l'insecte. Excellente méthode certes, mais ne pouvant s'appliquer qu'aux terrainsirrigables, autrement dit les moins propices aux vignobles de qualité ;
l’hybridation de cépages européens avec des vignes américaines résistantes[9] ;
la plantation de vignes américaines, dont on s'était aperçu que les vignes de la côte Est étaient immunisées contre le phylloxéra.
Cette dernière méthode était difficilement envisageable, car elle aurait conduit à la perte de tous lescépages français de qualité. Mais elle contenait en germe la bonne solution : utiliser les plants américains commeporte-greffe, technique toujours utilisée aujourd'hui pour se prémunir du phylloxéra.
De nombreuses recherches sur des greffons américains ont été conduites auchâteau des Creissauds, àAubagne, par M. Marius Olive entre 1870 et 1885 et à l'École nationale supérieure agronomique de Montpellier sur le domaine dela Gaillarde. Ces recherches furent l'objet de très nombreuses publications et manuels de lutte contre le phylloxéra. La replantation de porte-greffes américains[28] et d’hybrides producteurs directs permet à partir des années 1870 la reconstitution des vignobles adaptés à la mécanisation grâce à la réalisation de rangs de vigne ou depalissage[7].
Vincent van Gogh peintLa Vigne rouge en 1888. La teinte rouge et jaune des feuilles pendant les vendanges est inhabituelle, elles sont encore vertes lorsque la maturité du raisin est en cours. L'affaissement des rameaux sur le sol peut être un témoin de la faiblesse desceps. Cela pourrait représenter un signe de la progression de l’épidémie. En 1875, la production viticole française atteint 84,5 millions d’hectolitres. Elle chute à 23,4 millions en 1889, un an après la réalisation du tableau[29].
↑« Autour de 1886, un minuscule insecte, le phylloxéra, venant d'Amérique, suçait les racines de la vigne, les ceps épuisés perdaient leur vigueur, devenaient improductifs, malgré l'utilisation de sulfure de carbone. Il fallut se résoudre à les arracher. De cette triste période on garde le souvenir de nombreuses personnes obligées, pour subvenir aux besoins de leur famille, de partir dans le Midi, l'Algérie ou dans les grandes villes, dans les mines, partout où on pouvait trouver du travail. Sont restés pourtant ceux qui possédaient en propriété quelques coupées de vigne, leur maison, de vieux parents, et ils ont réussi l'impossible. La Société d'agriculture et de viticulture détachée de l'Académie de Mâcon se pencha sur le problème, et l'étudia. Il fallait remplacer l'ancien vignoble par des pieds de vignes greffées résistantes au phylloxéra. Un greffon Gamay ou de Chardonnay était fixé sur un porte-greffe de vigne américaine. Après de nombreuses réunions publiques, on organisa des écoles de greffage. » Alphonse Grosbon,Mon Saint-Gengoux, avec mes souvenirs et ceux qui m'ont été contés (textes transcrits par Noëlle Proutry),Société des amis des arts et des sciences de Tournus, 2006.
↑Ajout de plâtre qui accélère la fermentation et colore les vins.
↑Ajout d'eau sucrée dans le marc pour relancer la fermentation.
↑Science, Vine and Wine in Modern France de Harry W. Paul
↑a etbJean-Paul Legros, « L'Invasion du Vignoble par le phylloxéra »,Bulletin de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier,no 24,,p. 205-222(lire en ligne)
↑Voir en France notamment Maurice Girard,Le Phylloxera de la vigne, Paris: Librairie Hachette et Cie, 1874 ; Jean-Augustin Barral,La Lutte contre le phylloxéra, Paris: Marpon & Flammarion, 1883 ; les dates des observations indiquées par les auteurs peuvent varier car parfois ils donnent celle où la maladie est constatée, ou l'insecte observé, ou enfin celle où l'on présume qu'il est arrivé (trois ou quatre ans avant).
↑Pascale Scheromm,Quand le raisin se fait vin, éditions Quæ,(lire en ligne),p. 29.
↑ab etcJean-François Bazin, « Fléau implacable et ère nouvelle pour la viticulture : la lutte contre le phylloxéra de la vigne en France », émissionCanal Académie, 2 septembre 2012
↑Collectif sous la direction de Daniel Martin,L'identité de l'Auvergne, essai sur une histoire de l'Auvergne des origines à nos jours, p. 469
↑a etbOFD Genève,Genève et son vignoble, Genève, Office de propagande pour les vins genevois,,p. 7
↑Archives Départementales de Haute-Marne et bibliothèque de Chaumont.
↑G. Chappaz,1950, ingénieur agronome qui a fait une bonne partie de sa carrière dans le champagne.
↑Geneviève Gavignaud-Fontaine,Les campagnes en France au XIXe siècle, Ophrys,p. 89
↑Gabriel Désert,La grande dépression de l’agriculture dans Histoire de la France rurale Tome 3 de 1789 à 1914, Paris, Éditions du Seuil,, 564 p.(ISBN2 02 017334 4),p. 368
↑Roger Pouget,Le Phylloxéra et les maladies de la vigne. La lutte victorieuse des savants et des vignerons français (1850-1900), éditions Edilivre,,p. 167-168
Chrétien Oberlin,La dégénérescence de la vigne cultivée, ses causes et ses effets, solution de la question phylloxérique, Colmar, E. Barth,, 50 p.(lire en ligne).
Laurent Rougier,Instructions pratiques sur la reconstitution des vignobles par les cépages américains, 1887.
Marius Olive,Catalogue descriptif des principales variétés de vignes américaines, françaises et franco-américaines cultivées dans le vignoble de Creissaud, 1889.
Pierre Galet,Maladies et parasites de la vigne, Montpellier, 1977 (2 vol.).
Marcel Lachiver,Vins, vignes et vignerons. Histoire du vignoble français, Paris, Fayard, 1988.
Gilbert Garrier,Le Phylloxéra. Une guerre de trente ans (1870-1900), Paris, Albin Michel, 1989.
Roger Pouget
Histoire de la lutte contre le phylloxéra de la vigne en France : 1868-1895, Paris, Institut national de la recherche agronomique, 1990.
Le Phylloxéra et les maladies de la vigne. La lutte victorieuse des savants et des vignerons français (1850-1900), Edilivre,(lire en ligne).
Denis Boubals (ENSAM) et Robert Boidron (ENTAV),Le phylloxéra en Californie, Cépages Magazine,no 37,.