LesLatins l'ont longtemps décrit comme le principal responsable du schisme duIXe siècle (aussi appelé « schisme de Photius »[1],[2],[3]). Les travaux de l'historien et ecclésiastique catholiqueFrançois Dvornik[2] ont sur ce point rendu justice au patriarche, qui se réconcilia avec le papeJean VIII. Son activité de savant fait également de lui une des personnalités les plus marquantes de l'époque byzantine.
Il appartenait à une famille noble de la capitale, proche du palais : le patriarcheTaraise (784-806) était son grand-oncle du côté paternel ; son père Serge avait la dignité despathaire ; sa mère s'appelait Irène. Il avait quatre frères : Serge et Constantin devinrent tous deuxprotospathaires, et Serge épousa une sœur de l'impératriceThéodora ; Taraise (destinaire de laBibliothèque) futpatrice ; le plus jeune s'appelait Théodore. Son père, défenseur du culte des images, fut destitué et exilé sous le règne deThéophile ; c'est sans doute le « Serge le Confesseur » dont parle lecodex 67 de laBibliothèque, auteur d'uneHistoire qui racontait les huit premières années du règne deMichel II (820-828), et revenait ensuite sur celui deConstantin V (741-775)[N 1].
Sa date de naissance n'est pas connue : elle est antérieure à 828[N 2], et certaines estimations la font remonter jusqu'en 810, mais la majorité des recoupements pointe autour de 820.
Photius fut certainement instruit àConstantinople et acquit très jeune une vaste culture : dans saVie d'Ignace (hostile à Photius),Nicétas de Paphlagonie dit qu'il connaissait toutes les disciplines, grammaire et métrique, rhétorique et philosophie, médecine et presque toutes les autres sciences profanes, et qu'il l'emportait sur tous les autres savants de son temps, rivalisant même avec les anciens[N 3]. Photius ne mentionne aucun de ses maîtres : sans doute parce qu'il se considérait comme essentiellement autodidacte, et aussi parce qu'ils devaient tous êtreiconoclastes.Léon le Mathématicien en fit certainement partie.
Il prodigua très tôt un enseignement, comme en témoigne laVie deConstantin le Philosophe : « Constantin étudia Homère et la géométrie, et, avec Léon et Photius, la dialectique et les autres disciplines philosophiques »[4]. Dans la lettre-préface de laBibliothèque (écrite sans doute en 855), il évoque des séances de lecture et de commentaire de textes qu'il organisait pour des disciples et amis (dont son frère Taraise), à partir d'anciens manuscrits découverts dans des bibliothèques de la capitale et qu'apparemment on ne lisait plus guère.Léon le Mathématicien, lui rendant hommage dans uneépigramme, et reconnaissant sa dette, l'appelle « professeur d'un vieillard » (γεροντοδιδάσκαλος, mot emprunté àPlaton)[5]. C'est dans ces années de jeunesse qu'il composa sonLexique[N 4].
Vers 850, il fut nomméprôtoasèkrètis, c'est-à-dire chef de la chancellerie impériale, avec le rang nobiliaire deprotospathaire. Cette promotion était liée en partie au mariage de son frère Serge avec Irène, la plus jeune sœur de l'impératrice-régenteThéodora et deBardas. En 855, il fut désigné pour participer à une ambassade auprès ducalife deBagdad,Jafar al-Mutawakkil, qui avait pour but de négocier un échange de prisonniers. L'ambassade partit probablement peu avant le meurtre du premier ministreThéoctiste (), l'échange eut lieu en février 856, et les diplomates étaient de retour en avril, le mois suivant la déchéance de Théodora, le pouvoir étant désormais exercé par Bardas[6].
LepatriarcheIgnace, ancien moine rigoriste, et proche de Théodora, entra vite en conflit avec Bardas, à qui il reprochait son inconduite[7] et à qui il finit par refuser la communion devant toute la cour, àSainte-Sophie, le jour de l'Épiphanie de 857. Finalement arrêté et exilé sur l'île de Térébinthe, il se fit extorquer par la force une lettre de démission (). Bardas le remplaça par Photius, qui était pourtant un laïc, et à qui on conféra tous les grades ecclésiastiques en six jours, ce qui était une procédure en contradiction avec le droit canonique (particulièrement le10e canon du concile de Sardique).
Les légats pontificaux accomplirent leur mission àConstantinople au début de l'année 861. Au terme duconcile Prime-second réuni à Constantinople d'avril à septembre 861, ils admirent la validité du remplacement d'Ignace par Photius[8]. Ils retournèrent àRome accompagnés du secrétaire d'État Léon porteur de messages de Photius et deBardas. Mais pendant ce temps les partisans d'Ignace, toujours détenu sur l'île de Térébinthe, s'organisaient ; l'archimandrite Théognoste, envoyé àRome pour y défendre sa cause, y arriva en 862. FinalementNicolasIer, désavouant ses légats, trancha en faveur d'Ignace et envoya une lettre àConstantinople exigeant qu'il soit rétabli, la consécration de Photius étant une intrusion illégale. Un concile tenu auLatran en 863 confirma cette prise de position, et d'autre part les légats Rodoald et Zacharie, accusés de s'être laissé corrompre, furent dégradés et excommuniés en 864. Mais l'empereurMichel III etBardas répondirent au pape par une fin de non-recevoir catégorique et des menaces ; Photius fut confirmé dans sa charge, et les conditions de détention d'Ignace durcies.
À cette querelle s'ajouta la rivalité des deux Églises latine et grecque pour l'évangélisation desSlaves : en 862,Rastislav, prince deGrande-Moravie, vassal du roi francLouis le Germanique dont il voulait s'émanciper, envoya une ambassade àMichel III pour demander des missionnaires byzantins ; Photius chargeaConstantin et Méthode de la mission ; ceux-ci entrèrent en compétition avec le clergé franc déjà installé. En 864, les Byzantins obtinrent également la conversion au christianisme deBoris,khan desBulgares, mais celui-ci voulait une Égliseautocéphale avec un patriarche propre, et devant le refus de Photius, il se tourna vers le pape en lui adressant une longue liste de questions sur la religion chrétienne (août 866).NicolasIer lui fit 106 réponses détaillées sur les points soulevés et lui envoya une équipe de missionnaires dirigée par les évêques Paul de Populanie etFormose de Porto.Boris prêta un serment de fidélité à la papauté.
ÀConstantinople,Michel III avait fait assassiner son oncleBardas par sonparakimomèneBasile le Macédonien le, et le gouvernement était très affaibli. Mais Photius réagit à la défection des Bulgares en convoquant unsynode à l'été 867. Il y déclara la papauté et l'Église latine hérétiques sur plusieurs points, notamment : l'ajout duFilioque auCredo, l'exclusion des hommes mariés du sacerdoce, le jeûne du samedi, l'usage de pain azyme pour l'eucharistie. Il fit proclamer la déposition et l'excommunication du papeNicolasIer.
Mais le suivant,Basile le Macédonien fit assassinerMichel III et s'empara du pouvoir. Voulant s'appuyer sur les opposants à son prédécesseur, il dut montrer rapidement sa résolution de lâcher Photius. Le, fête de saint Démétrios, le patriarche critiqua durement en chaire les meurtres commis par Basile et lui refusa la communion. Quelques jours après, il fut arrêté et enfermé au monastère de la Sképè. L'amiral Hélias fut envoyé sur l'île de Térébinthe pour délivrerIgnace et le ramener entouré des plus grands honneurs au patriarcat. D'autre part, ne voyant pas d'avantage à poursuivre unschisme avec la papauté, d'autant plus qu'il recherchait l'alliance de l'empereurLouis II pour reprendre laSicile etBari aux Arabes,Basile dépêcha lespathaire Euthyme àRome pour négocier avec le nouveau papeAdrien II les termes d'une réconciliation.
Un concile eut lieu àRome en mai ou juin 869 en présence de délégués byzantins, où la personne et toutes les décisions de Photius furent condamnées et anathématisées. Les actes dusynode de l'été 867 furent brûlés solennellement devant la basiliqueSaint-Pierre. Unautre concile se tint àConstantinople à partir du suivant, en présence de légats pontificaux (les évêques Donat d'Ostie et Étienne de Nepi et le diacre Marinus). Photius fut jugé, comparut lui-même à la cinquième session, où il refusa de répondre aux questions posées, et à la septième, en compagnie de son consécrateur excommuniéGrégoire Asbestas. Sa déposition fut confirmée, et il fut en outre accusé d'hérésie (de soutenir que l'être humain avait deux âmes différentes). L'ancien patriarche fut condamné à la relégation dans le monastère du Sténos sur leBosphore.Anastase le Bibliothécaire, envoyé par l'empereurLouis II, assista à la dernière session du concile en février 870. Juste après, lekhanBoris de Bulgarie, qui était présent àConstantinople, accepta de réintégrer l'obédience byzantine.
Depuis le monastère où il était détenu, Photius maintint une correspondance très active avec le réseau de ses amis. Il fit également une cour très pressante à l'empereurBasile, allant jusqu'à lui forger une ascendance imaginaire remontant àGrégoire l'Illuminateur (car il était d'origine arménienne) et à prétendre avoir trouvé dans ses livres une prophétie annonçant sa grande destinée. À une date incertaine entre 873 et 876, l'ancien patriarche fut autorisé à regagnerConstantinople et devint précepteur des princes impériaux, Léon et Alexandre. Il se réconcilia officiellement avec le patriarcheIgnace et afficha même une amitié étroite avec lui. Un accord se fit pour que Photius succède à Ignace après sa mort, ce qui aurait l'avantage de refermer les blessures ouvertes par le conflit. Le, trois jours après la mort d'Ignace, Photius fut de nouveau proclamépatriarche de Constantinople. Une ambassade fut envoyée àRome pour expliquer la situation. Le nouveau papeJean VIII se montra favorablement disposé.
Un nouveau concile se réunit àConstantinople entre novembre 879 et mars 880, en présence de trois représentants deJean VIII (le cardinal Pierre de Saint-Chrysogone et les évêques Paul d'Ancône et Eugène d'Ostie). Il fut d'ailleurs très important puisqu'il réunit 383 évêques (contre 102 au maximum en 869/70). Cette assemblée annula les mesures disciplinaires du concile de 869 et réintégra solennellement Photius et ses partisans. Elle discuta notamment de la question duFilioque soulevée par Photius (concluant dans le sens de la nécessité de s'en tenir au texte originel duCredo) et d'une délimitation des pouvoirs et des compétences dupatriarche de Constantinople. Dans la suite, ce concile (Pseudosynodus Photiana) fut rejeté par l'Église catholique romaine, qui s'en tint auconcile de 869, tandis que l'Église orthodoxe, au contraire, considéra que cette légitime assemblée avait à juste titre annulé celle de 869.
Photius était devenu un proche de l'empereurBasileIer, dont les relations avec son héritierLéon étaient de plus en plus exécrables, jusqu'à des scènes très violentes en public, et en 882 une accusation de complot où le prince faillit être condamné à l'aveuglement, mais fut seulement incarcéré. On ne sait trop quel rôle Photius a pu jouer dans cette relation, mais en tout cas Léon paraît l'avoir détesté, bien qu'ayant été son élève, et très peu de temps après son accession au trône (), il fit arrêter et, à la suite d'un procès sous la présidence d'André le Scythe, incarcérer le patriarche en l'accusant de trahison et de complot. Il le contraignit à démissionner () et le remplaça par son propre frèreÉtienne, qui n'avait que dix-neuf ans.
Photius semble avoir été exilé dans un monastère éloigné de la capitale qui n'est pas vraiment identifié. On ne connaît en fait rien de certain de cette dernière partie de sa vie. Il serait mort un (jour où il apparaît dans leSynaxaire de Constantinople), soit en 891, soit en 897.
Lexique : compilation de plusieurs lexiques antérieurs, les plus anciens remontant à l'époque romaine (Harpocration,Diogénien d'Héraclée, Ælius Dionysius...) ; travail réalisé dans sa jeunesse avec ses étudiants, en rapport avec l'Etymologicum genuinum, qui est à peu près contemporain ; seul manuscrit complet trouvé dans la bibliothèque du monastère Saint-Nicanor à Zavorda (Macédoine grecque occidentale)[9].
Amphilochia (874) : réponses à 324 questions posées par l'un de ses disciples favoris, l'évêque Amphiloque deCyzique, sur des sujets d'exégèse biblique, de théologie, plus rarement de philosophie et de grammaire (une trentaine d'exposés sur ces deux derniers domaines : 12 sur lesCatégories d'Aristote, 7 sur la grammaire, 2 sur la mythologie) ; pour l'exégèse et la théologie, réponses tirées surtout d'Épiphane de Salamine, deCyrille d'Alexandrie, deThéodoret de Cyr et deJean Damascène ; exposés rigoureux pour les 75 premières questions, puis textes de formes plus disparates, parfois empruntés à laBibliothèque ou auxLettres ; travail essentiellement réalisé pendant le premier exil (867-877), sans doute terminé rapidement alors que Photius était de retour àConstantinople et était plus occupé ; constitué en recueil, avec lettre-préface, avant le second patriarcat, car Amphiloque est qualifié de métropolite de Cyzique, alors qu'il fut ensuite transféré à Nicée ; les onze dernières de l'édition Westerink (314-324), connues dans un seul manuscrit, sont postérieures à 877.
Discours et homélies : 83 dans l'édition Aristarches.
Deux traités dogmatiques contre la théologie latine :La Mystagogie du Saint-Esprit (contre leFilioque, datant de 885, surtout diffusé sous la forme du résumé de laPanoplie d'Euthyme Zigabène) ;Contre ceux qui disent que Rome est le premier siège ; textes qui ont ensuite servi de bases à la polémique anti-romaine.
Dissertation sur la réapparition des Manichéens, en quatre livres : histoire (livre I) et réfutation (en une série d'homélies) de la secte desPauliciens.
un épitomé de l'Histoire ecclésiastique dePhilostorge.
un recueil de dix questions-réponses sur des points dedroit canon.
Lettres : 299 connues (dont 2 conservées seulement en arménien), datant surtout des deux patriarcats et de l'époque intermédiaire (certaines étant de véritables traités : par exemple la longue lettre àBoris de Bulgarie sur les devoirs des princes, représentant le genre traditionnel duMiroir des princes ; une lettre consacrée aux règles du style épistolaire, montrant qu'il considérait la lettre comme un genre littéraire).