Probablement originaire d'Asie centrale, la pandémie touche l'Europe à travers lesinvasions mongoles, puis se propage enAfrique du Nord voire enAfrique subsaharienne, faisant jusqu'à 50 millions de victimes à travers le monde. Il s'agit à la fois de la pandémie la plus meurtrière et de la plus grande catastrophe démographique enregistrée dans l'histoire de l'humanité.
En Europe, elle fait environ 25 millions de victimes en cinq ou six ans (1347-1352), soit entre 30 et 60 % de la population. Elle est considérée comme le début explosif et dévastateur de ladeuxième pandémie de peste, qui dure de façon plus sporadique jusqu'au début duXIXe siècle.
Son nom lui a été donné par les historiensmodernes ; elle n'est ni la première ni la dernière pandémie de peste, mais c'est la seule à porter ce nom. C'est aussi la première pandémie à avoir été bien décrite par les chroniqueurs de l'époque.
Dans son ouvrage initial de 1832, Hecker dresse la liste des explications de l'emploi de l'adjectif « noir » : le deuil continu, l'apparition d'unecomète noire avant l'épidémie, le fait qu'elle ait d'abord frappé lesSarrasins (à peau foncée), la provenance apparente de pays à pierres ou de terres noires, etc.[3]. Cet ouvrage est à la base de celui d'Adrien Phillippe[6] paru en 1853Histoire de la peste noire[7].
Dans le langage médical français, jusqu'auxannées 1970, le termepeste noire désignait plus particulièrement les formes hémorragiques de lapeste septicémique ou de lapeste pulmonaire[8].
Les fléaux épidémiques duMoyen Âge s'inscrivent dans le cadre des fluctuations du développement agricole, économique et urbain (croissance démographique et modifications nutritionnelles) et aux mouvements de marchandises et de populations (commerce, guerre) qui en découlent[9].
Après la stagnation démographique de l'antiquité tardive, la population européenne triple entre 800 et 1300 du fait de nouvelles pratiques agricoles (assolement triennal, remplacement de l'araire par lacharrue, progrès detraction animale, extension des terres cultivées…). Il en découle une urbanisation croissante, un développement commercial (échanges entre l'Europe du Nord, les pays méditerranéens et leProche-Orient) et des mouvements de population (pèlerinages, allers-retours des invasionsvikings et descroisades)[9].
Si leniveau de vie s'améliore, les avantages acquis restent fragiles ou apportent de nouvelles menaces. La société reste à la merci des aléas de production agricole (disettes oufamines qui affaiblissent l'organisme parcarence nutritionnelle). La croissance urbaine s'effectue sanshygiène publique suffisante. L'approvisionnement en eau d'une ville dépend habituellement d'une rivière qui reçoit en retour deseaux usées avec pollution en aval, mais la plus forte pollution provient de la stagnation des eaux usées dans les rues[9].
Il en est de même pour l'hygiène personnelle. Lesbains publics ne sont pas disponibles pour tous. Les vêtements sont peu changés car coûteux et difficiles à laver. Les riches, comme les pauvres, portent despuces et despoux[9].
LeMoyen Âge fut traversé par de nombreuses épidémies, plus ou moins virulentes et localisées, et souvent mal identifiées, incluantgrippe,variole etdysenteries[4]. Cette période est marquée par une intoxication digestive à forme épidémique, l'ergotisme par l'ergot du seigle. À partir duXe siècle, lepaludisme àPlasmodium vivax se répand en Europe du Nord en remontant les fleuves et en s'installant dans les zones marécageuses[10].
L'absence de la peste en Europe dura six siècles. Quand l'Europe occidentale fut de nouveau touchée en 1347-1348, la maladie revêtit tout de suite, aux yeux des contemporains, un caractère de nouveauté et de gravité exceptionnelle, qui n'avait rien de commun avec les épidémies habituelles et archivées[11],[12]. Pour les plus lettrés, les seules références connues pouvant s'en rapprocher étaient lapeste d'Athènes et la peste de Justinien.
Contrairement à la peste de Justinien, qui fut essentiellement bubonique, la peste noire, due aussi àYersinia pestis[13], a pu revêtir deux formes : principalement bubonique[14],[15], mais aussi pulmonaire[16], selon les circonstances.
Il ne manque pas d'écrits contemporains de la peste noire, comme laNuova chronica du chroniqueur florentinGiovanni Villani, lui-même victime de la peste en 1348. Sa chronique s'arrête en 1346, mais elle est poursuivie par son frèreMatteo Villani avec le récit détaillé de cette épidémie.Gabriel de Mussis(en) (1280-1356) dePlaisance est l'auteur d'unHistoria de morbo en 1348[17].
De nombreux auteurs, médicaux ou non, ont donné par la suite avis et observations, mais une approche proprement historique de la peste médiévale n'apparaît qu'à la fin duXVIIIe siècle avecChristian Gottfried Gruner(de) (1744-1815) etKurt Sprengel.
Le tournant décisif est pris en 1832 par Justus Hecker (voir section précédente) qui insiste sur l'importance radicale de la peste noire comme facteur de transformation de la société médiévale. L'école allemande place la peste noire au centre des publications médico-historiques avecHeinrich Haeser(de) (1811-1885), etAugust Hirsch (1817-1894). Ces travaux influencent directement l'école britannique, aboutissant au classiqueThe Black Death (1969) dePhilip Ziegler[17].
Cependant, à partir desannées 1970, des historiens et desépidémiologistes notent d'importantes différences entre la peste médiévale et les pestes modernes duXXe siècle. Par exemple, la peste médiévale a untaux de mortalité très élevé par rapport à la peste moderne (d'avant lesantibiotiques), et elle se diffuse beaucoup plus vite. De plus les chroniqueurs européens médiévaux ne mentionnent pas de mortalité chez lesrats[23],[17].
En 1998, desmicrobiologistes ont pu mettre en évidence la présence d'ADN deYersinia pestis dans lapulpe dentaire de squelettes retrouvés sur des sites de la deuxième pandémie[24]. Ces premiers travaux, d'abord contestés, ont été confirmés dans lesannées 2010, y compris pour la peste noire médiévale[25],[26],[27].
Quoiqu'il existe de nombreuses questions non résolues, la très grande majorité des auteurs (historiens, épidémiologistes, microbiologistes…) considèrent que la peste noire, comme lapeste de Justinien (première pandémie de peste), est bien lapeste (bubonique oupneumonique) causée par lebacilleYersinia pestis[23],[17].
Les historiens sont en désaccord sur l'origine géographique exacte de la peste noire, mais ils sont unanimes sur son arrivée par laroute de la soie, par le nord ou par le sud de lamer Caspienne[28],[29].
Quelques chroniqueurs chrétiens voient l'origine de la maladie auxIndes,Giovanni Villani y fait allusion en parlant de feux souterrains et depluies d'insectes dans ces pays. Des auteurs plus modernes situent l'origine sur les pentes sud de l'Himalaya, en surinterprétant le témoignage d'Ibn Battûta sur une épidémie sévissant àMathura en 1332 (confusion probable avecMatrah selon Jean-Noël Biraben, en 1975)[28].
Si des historiens s'appuient sur l'existence d'unePax Mongolica favorisant le commerce, d'autres opposent les troubles politico-militaires de l'islamisation de chefs mongols (ce serait alors les guerres et non le commerce qui facilitent l'épidémie)[28]. Deséruptions volcaniques en 1345 ou 1346 ont pu aussi jouer un rôle en induisant des étés exceptionnellement froids et humides qui ont provoqué des famines enEspagne, en France, sur une partie de l'Italie, enÉgypte et auLevant et affaibli les populations, et qui ont induit les républiquesde Venise etde Gênes à lever en avril 1347 l'embargo sur lescéréales en provenance de lamer Noire[35],[36].
En 1346, lesMongols de laHorde d'orassiègent Caffa,comptoir et portgénois des bords de lamer Noire, enCrimée. L'épidémie, ramenée d'Asie centrale par les Mongols, touche bientôt les assiégés, car les Mongols catapultent les cadavres des leurs par-dessus les murs pour infecter les habitants de la ville[37]. Cependant, pourBoris Bove il est plus plausible d'imaginer que la contamination des Génois est le fait des rats passant des rangs mongols jusque dans la ville[37], ou selon une théorie récente, plutôt desgerbilles[38].
Le siège est levé, faute de combattants valides en nombre suffisant : Génois et Mongols signent une trêve. Les bateaux génois, pouvant désormais quitter Caffa, disséminent la peste dans tous les ports où ils font halte :Constantinople est la première ville touchée en 1347[39], puis la maladie atteintMessine fin[40],Gênes etMarseille en novembre de la même année.Pise est atteinte le, puis c'est le tour deSpalato, la peste gagnant les ports voisins deSebenico et deRaguse, d'où elle passe àVenise le. En un an, la peste se répand sur tout le pourtourméditerranéen[11].
Entre 1345 et 1350, le monde musulman et la région ducroissant fertile sont durement touchés par lapandémie. Partie deHaute-Égypte, elle toucheAlexandrie,Le Caire en, atteint laPalestine, touche successivementAcre,Sidon,Beyrouth,Tripoli etDamas en juin de la même année. Au plus fort de l'épidémie, Damas perd environ 1 200 habitants par jour etGaza est décimée. LaSyrie perd environ 400 000 habitants, soit un tiers de sa population. C'est après avoir ravagé l'Égypte, leMaghreb et l'Espagne qu'elle se répand finalement en Europe[44].
La diffusion rapide de la peste est à imputer à l'arrivée du rat noir en Europe. Natif d'Asie, il s'est rapidement propagé par les navires de commerce.Rattus rattus est le réservoir de la peste bubonique, dont le bacille est transmis à l'Homme via des puces, elles autochtones d'Europe.
La peste noire se répand comme une vague et ne s'établit pas durablement aux endroits touchés. Letaux de mortalité moyen — environ trente pour cent de la population totale et soixante à cent pour cent de la population infectée — est tel que les plus faibles périssent rapidement, et le fléau ne dure généralement que six à neuf mois. Seulement cette épidémie de peste dure plusieurs années à cause des rats et des puces, vecteurs de la maladie, qui entretiennent les contaminations.
DepuisMarseille, en, elle gagne rapidementAvignon, en, alorscité papale et carrefour dumonde chrétien : la venue de fidèles en grand nombre contribuant à sa diffusion. Début février, la peste atteintMontpellier puisBéziers. Le, elle est àNarbonne, début mars àCarcassonne, fin mars àPerpignan. Fin juin, l'épidémie atteintBordeaux. À partir de ce port, elle se diffuse rapidement à cause du transport maritime. L'Angleterre est touchée le. Le, elle apparaît àRouen, puis àPontoise etSaint-Denis. Le, elle se déclare àParis. En septembre, la peste atteint leLimousin et l'Angoumois, en octobre lePoitou, fin novembreAngers et l'Anjou. En décembre, elle est apportée àCalais depuisLondres. En, elle a envahi toute l'Europe méridionale, de laGrèce au sud de l'Angleterre.L'hiver 1348-1349 arrête sa progression, avant qu'elle resurgisse à partir d'.
Cette progression n'est pas homogène, les régions n'étant pas toutes touchées de la même façon. Des villages, et même certaines villes sont épargnés, commeBruges,Milan etNuremberg, au prix de mesures d'exclusion drastiques, et il en est de même pour leBéarn et laPologne (carte ci-contre).
À cause du manque d'archives écrites pour cette région et du peu de traces archéologiques dans les zones de forêt tropicale, les historiens et archéologues ont d'abord estimé que la bactérieYersinia pestis n'avait pas traversé le Sahara vers le sud via les puces et rats ou des navires marchands côtiers. On n'avait pas non plus retrouvé dans ces régions de grandes « fosses à peste » comme en Europe. Et les récits d'explorateurs venus d'Europe auxXVe et XVIe siècles ne rapportent pas de témoignages sur une grande épidémie[46].
Depuis, l'archéologie s'est alliée à l'histoire et à la génétique, plaidant pour une possible dévastation de la zone subsaharienne par la peste à l'époque médiévale. Elle s'y serait propagée via les voies commerciales reliant alors ces régions à d'autres continents[46].
L'épidémie de peste noire ayant coûté la vie à 30-50 % des populations des régions touchées, il semble logique aujourd'hui qu'elle aitsélectionné desgènes protecteurs, même peu. Cette hypothèse est vérifiée en 2022 par l'analyse génétique de lapulpe dentaire de206 Européens ayant vécu avant, pendant ou après la pandémie, et étant morts ou non de la peste. Quatre gènes ont effectivement été sélectionnés, tous impliqués dans la production deprotéines jouant un rôle dans lesystème immunitaire. Le plus important semble être le gèneERAP2, dont les porteurshomozygotes pour certainsallèles présentent un taux de survie supérieur de 40 à 50 % à celui des porteurs d'un ou deux autres allèles. Les chercheurs ont aussi vérifié expérimentalement que les allèles protecteurs permettent auxmacrophages d'absorber et digérer plus efficacement la bactérieYersinia pestis. En revanche, ces gènes qui ont contribué au reflux de la peste sont responsables d'une sensibilité accrue à lamaladie de Crohn et à lapolyarthrite rhumatoïde[48],[49],[50].
Les rapports entre la guerre et la peste s'expliquent de diverses façons selon les historiens, et il n'est pas toujours facile de distinguer entre les causes et les conséquences.
Les effets de laguerre de Cent Ans paraissent limités car elle n'est jamais totale (étendue géographique et dans le temps — existence de trêves). L'impact démographique direct est faible et ne concerne que la noblesse, quoique des massacres de populations civiles soient attestés (Normandie, région parisienne). Il n'en est pas de même pour les conséquences indirectes liées à l'économie de guerre (pillage, rançon, impôts) : la misère, l'exode, la mortalité sont aggravés. Le bon sens populaire associe la guerre et la peste dans une même prière : « Délivre-nous, Seigneur, de la faim, de la peste et de la guerre »[51].
La peste frappe Anglais et Français, assiégeants et assiégés, militaires et civils, sans distinction. Cette mortalité par peste est sans commune mesure avec les pertes militaires au combat (une armée de plus de dix mille hommes est exceptionnelle à l'époque). La guerre tue par milliers sur un siècle, la peste par millions en quelques années. La peste est l'occasion d'interrompre la guerre de Cent Ans (prolongation de la trêve de Calais en 1348), mais elle n'en change guère le cours en profondeur[52]. La proximité de la peste limite les opérations (évitement des zones où la peste sévit). Des bandes armées ont pu disséminer la peste, mais aucune armée n'a été décimée par la peste durant la guerre de Cent Ans[53].
D'autres historiens insistent sur l'influence de la peste sur le déroulement des opérations militaires, surtout en Méditerranée : la fin du siège deCaffa, la mort d'Alphonse XI lors du siège deGibraltar, la réduction des flottes de guerre deVenise et deGênes, l'ouverture de la frontière nord de l'Empire byzantin, la dispersion de l'armée deAbu Al-Hasan après labataille de Kairouan (1348), l'arrêt de laReconquista pour plus d'un siècle[54], etc.
La peste eut d'importantes conséquences démographiques, économiques, sociales et religieuses.
Les sources documentaires sont assez éparses et couvrent généralement une période plus longue, mais elles permettent une approximation assez fiable. Les historiens s'entendent pour estimer la proportion de victimes entre 30 et 60 % de la population européenne, soit entre25 et 45 millions de personnes[55],[56]. Les villes sont plus durement touchées que les campagnes, du fait de la concentration de la population, et aussi des disettes et difficultés d'approvisionnement provoquées par la peste (chute de la production céréalière dans les campagnes). Par exemple en Italie, entre 40 % et 60 % de la population urbaine sont affectées par la bactérie alors que le pourcentage en campagne est beaucoup plus faible[57].
Au niveau mondial, il faut ajouter les morts de l'empire byzantin, du monde musulman, du Moyen-Orient, de la Chine et de l'Inde, dont les données sont peu connues. Adrien Philippe estimait les pertes comme suit :
« Le tiers au moins de la population européenne a été emportée par le fléau. L’Europe comptant aujourd’hui210 millions d’habitants [en 1853], on peut sans exagérer porter à110 millions la population de ce continent auXIVe siècle[58]. Cette partie du monde a donc perdu37 millions d’habitants, auxquels il faut ajouter les13 millions de la Chine[59], et les 24 millions des autres contrées de l’Asie et de l’Afrique (du Nord)[60] : ce qui élève le total pour le monde entier à74 millions. C’est le minimum[7],[61]. »
En effet, la population de la Chine aurait diminué de moitié entre 1200 et 1400 (passant de 120 à65 millions), du fait de l'invasion mongole, de catastrophes climatiques, de famines et de la peste, dont il est difficile de mesurer les parts respectives. Par ailleurs, des recherches archéologiques récentes faites en Afrique subsaharienne, non seulement sur la côte Est - activement fréquentée par les Arabes - mais aussi à l'Ouest, le long du golfe de Guinée, ont révélé l'existence de nombreuses cités abandonnées à cette époque, sans trace de violence, mais en des lieux devenus tabous et désertés ; on constate aussi la disparition (provisoire) de certaines techniques comme l'art du bronze. Il conviendrait donc d'ajouter environ vingt millions d'Africains à ce bilan[réf. souhaitée].
Selon les sources, la peste noire aurait fait entre 75 et200 millions de morts auXIVe siècle[62],[63] ; mais en réalité, les sources universitaires attribuent le chiffre de200 millions de victimes à l'ensemble des trois épidémies mondiales de peste, depuis lapeste de Justinien (541-767) jusqu'au début duXXIe siècle[64],[65]. Cette pandémie fut certainement la plus considérable de l'histoire, avec une létalité des malades supérieure à 50 %, et une mortalité d'environ 20 % de la population mondiale (30 % sur les trois continents touchés), qui comptait alors 420 à450 millions d'individus[66], et qui tomba à360 millions. Par comparaison, lagrippe espagnole (1917-1922) a peut-être tué100 millions de personnes en chiffres absolus, mais sur une population de1,8 milliard, soit moins de 6 %, ce qui, joint aux pertes de la guerre mondiale, explique son moindre impact dans l'imaginaire collectif de l'époque.
Cette récession se transforma en chute brutale et profonde avec la peste noire et les guerres. La main-d'œuvre vint à manquer et son coût augmenta, en particulier dans l'agriculture. De nombreux villages furent abandonnés, les moins bonnes terres retournèrent enfriche et les forêts se redéveloppèrent. En France, la production céréalière et celle de la vigne chutèrent de 30 à 50 % selon les régions[51].
Les propriétaires terriens furent contraints de faire des concessions pour conserver ou obtenir de la main-d'œuvre, ce qui se solda par la disparition duservage. Les revenus fonciers s'effondrèrent à la suite de la baisse du taux des redevances et de la hausse des salaires ; le prix des logements à Paris fut divisé par quatre[67].
Les villes se désertifièrent les unes après les autres, la médecine de l'époque n'ayant ni la connaissance de la cause de l'épidémie ni les capacités de la juguler. Cette désertification fut compensée par un exode rural pour repeupler les villes, dans un rayon moyen de 30 à 40 km autour des villes et des gros bourgs[68].
En France, entre 1340 et 1440, la population décrut de dix-sept à dix millions d'habitants, une diminution de 41 %. La France avait retrouvé le niveau de l'ancienneGaule. Leregistre paroissial deGivry, enSaône-et-Loire - l'un des plus précis - montre que, pour environ 1 500 habitants, on a procédé à649 inhumations en 1348, dont 630 de juin à septembre, alors que cette paroisse en comptait habituellement environ quarante par an : cela représente un taux de mortalité de 40,6 %[69]. D'autres registres, comme celui de l'église Saint-Nizier de Lyon, confirment l'ordre de grandeur de Givry (30 à 40 %)[70].
Une source indirecte de mortalité est l'étude des séries delegs et testaments enregistrés. Par exemple, les historiens disposent des données deBesançon et deSaint-Germain-l'Auxerrois, qui montrent que les legs et les testaments décuplent en 1348-1349 par rapport à 1347, mais l'interprétation en est délicate.« La mortalité précipite les hommes non seulement chez leurconfesseur mais aussi chez leurnotaire […] mais [cela] ne permet pas de la mesurer, car il dépend autant, sinon plus, de la peur de la maladie qui multiplie les legs pieux que des ravages de la peste elle-même »[71].
C'est l'Angleterre qui nous a laissé le plus de témoignages, ce qui, paradoxalement, rend l'estimation du taux de mortalité plus ardue, les historiens fondant leurs calculs sur des documents différents : les chiffres avancés sont ainsi entre 20 et 50 %. Cependant, les estimations de population entre 1300 et 1450 montrent une diminution située entre 45 et 70 %. Même si là encore la baisse de population était en cours avant l'éclosion de la peste, ces estimations rendent le 20 % peu crédible, ce taux étant fondé sur des documents concernant des propriétaires terriens laïcs qui ne sont pas représentatifs de la population, essentiellement paysanne et affaiblie par les disettes.
Dans le reste de l'Europe, les historiens tentent d'approcher la mortalité globale par des études de mortalité de groupes socio-professionnels mieux documentés (médecins, notaires, conseillers municipaux, moines, évêques). EnItalie, il est communément admis par les historiens que la peste a tué au moins la moitié des habitants. SeuleMilan semble avoir été épargnée, quoique les sources soient peu nombreuses et imprécises à ce sujet. Des sources contemporaines citent des taux de mortalité effrayants : 80 % des conseillers municipaux àFlorence, 75 % àVenise, etc. EnEspagne, la peste aurait tué de 30 à 60 % des évêques[72].
EnAutriche, on a compté quatre mille victimes àVienne, et 25 à 35 % de la population mourut. EnAllemagne, les populations citadines auraient diminué de moitié, dont 60 % de morts àHambourg etBrême[73].
L'histoire médiévale de cette région montre que les ambitions économiques, politiques et militaires étaient plus fortes que la peur de la peste. Le commerce et la guerre contribuent à propager la maladie, les hommes finissant par intégrer la peste comme une part de leur vie[39]. Après lachute de Constantinople, l'Empire ottoman subira aussi de graves épidémies de peste jusqu'à la fin duXVIe siècle.
Ibn Khaldoun, philosophe et historienmusulman duXIVe siècle, de Tunis, évoque dans sonautobiographie la perte de plusieurs membres de sa famille dont sa mère en 1348 et son père en 1349, de ses amis et de ses professeurs à cause de la peste. Il évoquera à plusieurs reprises ces événements tragiques, notamment dans laMuqaddima (traduite enProlégomènes)[74] :
« Une peste terrible vint fondre sur les peuples de l'Orient et de l'Occident ; elle maltraita cruellement les nations, emporta une grande partie de cette génération, entraîna et détruisit les plus beaux résultats de la civilisation. Elle se montra lorsque les empires étaient dans une époque de décadence et approchaient du terme de leur existence ; elle brisa leurs forces, amortit leur vigueur, affaiblit leur puissance, au point qu'ils étaient menacés d'une destruction complète. La culture des terres s'arrêta, faute d'hommes ; les villes furent dépeuplées, les édifices tombèrent en ruine, les chemins s'effacèrent, les monuments disparurent ; les maisons, les villages, restèrent sans habitants ; les nations et les tribus perdirent leurs forces, et tout le pays cultivé changea d'aspect[75]. »
Le bilan humain en Méditerranée orientale est difficile à évaluer, faute de données fiables (manque de données démographiques, difficulté à interpréter les chroniques)[39]. On cite quelques données significatives : la plus grande ville de l'islam à cette époque estLe Caire avec près de 500 000 habitants ; sa population chute en quelques années à moins de 300 000. La ville avait66 raffineries de sucre en 1324, elle en a 19 en 1400. Le repeuplement des grandes villes se fait aux dépens des campagnes, dans un contexte de disettes et de crises économiques et monétaires. En Égypte, ledirham d'argent est remplacé par du cuivre.Alexandrie qui comptait encore 13 000 tisserands en 1394, n'en compte plus que 800 en 1434[76].
Face à la peste, et à son angoisse, les populations réagissent par la fuite, l'agressivité ou laprojection. La fuite est générale pour ceux qui en ont la possibilité. Elle se manifeste aussi dans le domaine moral, par une fuite vers la religion, les médecins,charlatans et illuminés, ou des comportements parmimétisme (manie dansante,hystérie collective…)[77].
L'agressivité se porte contre les Juifs et autres prétendus semeurs de peste (lépreux,sorcières,mendiants…), ou contre soi-même (de l'auto-flagellation jusqu'ausuicide). La projection est l'œuvre des artistes : les figurations de la peste et leurs motivations seraient comme une sorte d'exorcisme, modifiant les sensibilités[77], en particulier lesdanses macabres[78].
En juillet, le roi de FrancePhilippe VI fait traduire en justice des Juifs accusés d'avoir empoisonné les puits. Six Juifs sont pris àOrléans et exécutés. Le, le papeClément VI d'Avignon proclame unebulle en faveur des Juifs, montrant que la peste ne fait pas de différences entre les Juifs et les chrétiens, il parvient à prévenir les violences au moins dans sa ville. Ce n'est pas le cas dans lecomté de Savoie qui, au mois d'août, devient le théâtre de massacres.Amédée VI de Savoie tente de protéger puis laisse massacrer les Juifs du ghetto deChambéry. En, des Juifs de la région duchâteau de Chillon sur lelac Léman, sont torturés jusqu'à ce qu'ils avouent, faussement, avoir empoisonné les puits[82]. Leurs confessions provoquent la fureur de la population qui se livre à des massacres et à des expulsions. En octobre, les massacres continuent dans leBugey, àMiribel et enFranche-Comté[83].
LesAshkénazes d'Allemagne sont victimes depogroms. Trois cents communautés sont détruites ou expulsées. Six mille Juifs sont tués àMayence. Nombre d'entre eux fuient vers l'est, enPologne et enLituanie.
Plusieurs centaines de Juifs sont brûlés vifs lors dupogrom de Strasbourg le[84], d'autres sont jetés dans laVienne àChinon. EnAutriche, le peuple, pris de panique, s'en prend aux communautés juives, les soupçonnant d'être à l'origine de la propagation de l'épidémie, etAlbert II d'Autriche doit intervenir pour protéger ses sujets juifs[85].
Si les accusations contre les Juifs ont été largement répandues dans toute l'Europe occidentale, les violences se concentrent dans des régions bien limitées (essentiellement l'axe économiqueRhône-Rhin). En Angleterre, les Juifs sont accusés, mais non persécutés, à cause de leur évidente pauvreté (les banquiers et riches commerçants juifs ont été expulsés parÉdouard Ier en 1290). En Scandinavie, on accuse aussi les Juifs d'empoisonner les puits, mais il n'y a pas de Juifs en Scandinavie. Les chroniqueursarabes, de leur côté, ne mentionnent pas de persécutions contre les Juifs à l'occasion d'épidémies de peste[86].
Un autre facteur est l'importance des communautés médicales juives enProvence. Du tiers à la moitié des médecins provençaux connus duXIIe siècle auXVe siècle étaient juifs. La petite ville deTrets comptait six médecins juifs et un chrétien auXIVe siècle[87]. L'arrivée de la peste noire en Provence met à nu l'impuissance de la médecine, et par là, celle des Juifs, dont le savoir des remèdes se serait retourné contre eux. On croit qu'ils reçoivent, par la mer, des sachets de venin réduit en poudre qu'ils sont chargés de répandre[88].
Selon J.N. Biraben, la richesse des Juifs aurait pu jouer un rôle, à cause de leur situation de prêteurs, faisant appel aux autorités pour faire régler leurs débiteurs. La peste aurait mis le feu aux poudres, les héritiers des morts de peste se retrouvant débiteurs ; cela est bien documenté pour la région de Strasbourg, mais reste hypothétique ailleurs[89]. Selon l'historien Samuel Kline Cohn, les persécutions sont le fait de personnes de haut rang qui les planifient avant de les mettre en œuvre, non pas tant pour des raisons économiques, que pour des raisons sacrificielles. Dans les villes allemandes, les massacres précèdent l'épidémie, ce qui indiquerait qu'ils étaient censés apaiser la colère divine[90].
Lorsque les violences s'approchent des régions rhénanes, durantl'hiver 1348-1349, les familles juives d'Allemagne cachent monnaies et objets précieux dans ou autour de leur maison. De nombreux trésors sont enterrés ou emmurés, puis abandonnés à la mort ou la fuite de leurs propriétaires. Plusieurs de ces trésors ont été retrouvés, témoignant de la vie et de la culture juive médiévale en Europe[91].
Parmi les trésors étudiés les plus importants, le premier a été trouvé àWeissenfels en 1826, d'autres àColmar (1863),Bâle (1937),Cologne (1953)… La découverte la plus récente étant celle du trésor d'Erfurt en 1998[91],[92].
Le trésor de Colmar appartient aumusée de Cluny de Paris qui l'a exposé avec le trésor d'Erfurt du au. Ces trésors sont identifiés par leur lieu de découverte, leur datation et la présence caractéristique de bagues de mariage juives[91],[92].
Des groupes de flagellants se forment, tentant d'expier les péchés, avant laparousie, dont ils pensent que la peste est un signe annonciateur. Cependant, ces groupes restent extrêmement marginaux ; la plupart des chrétiens font face au fléau par une piété redoublée mais ordinaire, et encadrée par un clergé qui réprouve les excès[93].
La disparition d'une partie du clergé entraîne une résurgence de comportements superstitieux ou inhabituels, liés à une contagion par imitation lors de stress collectifs. C'est notamment le cas de lamanie dansante ou épidémie dedanse de saint Guy (ou saint Vit ou Vitus)[94].
Déjà signalée dans les populations germaniques auXIIIe siècle, une manie dansante survient enLusace, près de laBohême, en 1349 à l'approche de la peste noire. Des femmes et jeunes filles se mettent à danser devant un tableau dela Vierge Marie[94]. Elles dansent nuit et jour, jusqu'à l'effondrement, puis se relèvent et recommencent après un sommeil réparateur[95].
En, dans plusieurs villes duRhin moyen, des centaines de jeunes couples se mettent à danser et chanter, circulant dans toute la région. Les spectateurs les imitent et se joignent à eux. Le mauvais temps les arrête en novembre, mais chaque été, ils recommencent jusqu'en 1381. Le clergé parvient à les contrôler en les conduisant en pèlerinage[94].
Le phénomène se retrouve en 1414 àStrasbourg pour se répandre en Allemagne ; il se répète en 1463 àMetz[94]. Le plus documenté est l'épidémie dansante de 1518 à Strasbourg, liée à des tensions sociales et économiques, et aux menaces répétées et imprévisibles d'épidémies de peste[95].
Le rapport entre ces danses maniaques et le thème artistique de ladanse macabre reste peu clair[95].
Toutes ces théories peuvent se combiner : la peste est une pourriture des humeurs due à un poison transmissible par air ou par contact. Ce poison est un principe de corruption provenant des profondeurs de la terre (substances enputréfaction), qui s'élève dans l'air, à la suite d'un phénomène « météo-géologique » (tremblement de terre,orage…) ou astronomique (conjonction de planètes, passage decomète…), et qui retombe sur les humains[96].
La distinction entre moyens médicaux, religieux, folkloriques ou magiques, est faite par commodité, mais l'ensemble de ces moyens est largement accepté par les médecins savants de l'époque[97].
Ils ont pour but soit d'empêcher la pénétration du poison, soit de faciliter sa sortie. Contre l'air empoisonné, on se défend par desfumigations de bois ou deplantes aromatiques.
Les médecins arabes ont remarqué que les survivants de peste sont plutôt ceux dont lesbubons ont suppuré (se sont vidés de leur pus). Selon leur avis, les chirurgiens de peste incisent ou cautérisent les bubons. Ils le font dans des conditions non stériles, occasionnant souvent des surinfections.
De nombreux onguents de diverses compositions (herbes, minéraux, racines,térébenthine, miel…) peuvent enduire les bubons et le reste du corps (à visée préventive ou curative). On utilise parfois descataplasmes à base de produits répugnants (crapauds, asticots, bile et fiente d'origines diverses…) selon l'idée que les poisons attirent les poisons[98]. Ainsi les parfums empêchent la pénétration du poison, et les mauvaises odeurs facilitent sa sortie.
Lessaignées ont pour but d'évacuer le sang corrompu, ce qui le plus souvent affaiblit les malades.
Les bains chauds, les activités physiques qui provoquent la sudation comme les rapports sexuels, sont déconseillés, car ils ouvrent les pores de la peau et rendent le corps plus vulnérable aux venins aériens.
La médecine deGalien insiste sur les régimes alimentaires et de vie. Selon la théorie des humeurs, la putréfaction est de nature « chaude et humide », elle doit être combattue par des aliments de nature « froide et sèche », faciles à digérer. La liste et les indications de tels aliments varient selon les auteurs de l'époque[99].
Une attitude morale tempérée est protectrice car les principales passions qui ouvrent le corps à la pestilence sont la peur, la colère, le désespoir et la folie.
Les contre-poisons utilisés sont des herbes telles que lavalériane, laverveine, ou des produits composés complexes connus depuis l'Antiquité comme lathériaque. Les antidotes minéraux sont des pierres ou métaux précieux, décapés ou réduits en poudre, pour être avalés en jus, sirop, ou liqueur : or,émeraude,perle,saphir[98].
Les remèdes visent à expulser le poison : lesémétiques, lespurgatifs, leslaxatifs, épuisent les malades plus qu'autre chose.
L'Église organise desprocessions religieuses solennelles pour éloigner lesdémons[100], ou des actes de dévotion spectaculaire pour apaiser la colère divine, par exemple la confection de cierges géants, la procession à pieds nus, les messes multiples simultanées ou répétées[101].
Desamulettes ettalismans sont portés comme le symbole visible d'un pouvoir invisible, par les Juifs, les chrétiens et les musulmans. Les musulmans portent des anneaux où sont inscrits des versets duCoran, quoique l'opinion des lettrés diverge sur ce point, de nombreux textes musulmans sur la peste recommandent des amulettes, incantations et prières contre la peste provenant non pas d'Allah, mais des démons oudjinns[97].
En Occident, en dépit de la désapprobation de l'Église, les chrétiens utilisent charmes, médaillons, textes de prière suspendus autour du cou. L'anneau ou la bague ornée d'un diamant ou d'une pierre précieuse, portée à la main gauche, vise à neutraliser la peste et tous les venins. C'est l'origine magique, à partir de la pharmacopée arabe, dusolitaire oubague de fiançailles des pays occidentaux[103].
Les processions deflagellants, notamment à partir de 1349, sont mises en avant comme un effort pour détourner le châtiment divin, tel qu'est perçu le fléau[104].
Enfin, plus tardivement, sont érigées de monumentalescroix et colonnes de peste sur les places publiques.
Par leur nombre, les morts posent un problème aigu au cours de la peste noire. D'abord pour les évaluer, l'habitude est prise de recensements réguliers, avant et après chaque épidémie. Le clergé est chargé d'établir les enregistrements des décès et l'état civil. De nouveaux règlements interdisent de vendre les meubles et vêtements des morts de peste. Leurs biens, voire leur maison, sont souvent brûlés. Dès 1348, des villes établissent de nouveaux cimetièresextra muros, Il est désormais interdit d'enterrer autour des églises, à l'intérieur même des villes, comme on le faisait auparavant[105].
Les règlements de l'époque indiquent que l'on doit enterrer les cadavres de pestiférés au plus tard six heures après la mort. La tâche est extrêmement dangereuse pour les porteurs de morts, qui viennent bientôt à manquer. On paie de plus en plus cher les ensevelisseurs qui seront, dans les siècles suivants, affublés de noms et d'accoutrements divers selon les régions (vêtus de cuir rouge avec grelots aux jambes, ou de casaques noires à croix blanche)[106].
Le triomphe de la mort de 1562, tableau qui illustre l'impression mortelle laissée par les nombreuses guerres et les épidémies (dont la peste noire) ayant marqué et grandement touché la collectivité européenne.
En dernière ressource, on utilise la main-d'œuvre forcée : prisonniers de droit commun,galériens, condamnés à mort… à qui on promet grâce ou remises de peine. Ces derniers passent dans les maisons ou ramassent les cadavres dans les rues pour les mettre sur une charrette. Ils sont souvent ivres, voleurs et pilleurs. Des familles préfèrent enterrer leurs morts dans leur cave ou jardin, plutôt que d'avoir affaire à eux[106].
Lorsque les rites funéraires d'enterrement, y compris en fosse commune, ne sont plus possibles de par l'afflux de victimes, les corps peuvent être immergés, comme en laPapauté d'Avignon, dans le Rhône en 1348, dont les eaux ont été bénies pour cela par le Pape. De même, àVenise des corps sont jetés dans leGrand Canal, et un service debarges est chargé de les repêcher[107]. Les sources mentionnent rarement l'incinération de cadavres, comme àCatane en 1347 où les corps des réfugiés venus deMessine sont brûlés dans la campagne pour épargner à la ville la puanteur des bûchers[105].
Pour les trois religions monothéistes, le respect du mort est essentiel, la promesse devie éternelle et derésurrection dissuade en fait toutecrémation ou autre forme de destruction de l'intégrité corporelle. Lerite funéraire est simplifié et abrégé, mais maintenu autant que possible, mais lorsque les membres du clergé eux-mêmes disparaissent, mourir de peste sans aucun rituel devient encore plus terrifiant pour les chrétiens. En pays d'islam, la difficulté de maintenir les rites est plus supportable pour les musulmans car mourir de peste fait partie des cinq martyres (chahid). Comme la mort lors dudjihad, elle donne accès immédiat auParadis[108].
En Occident, durant la peste noire, la lutte contre les pillages et les violences de foule est d'abord assurée par les sergents de ville ordinaires. Plus tard, les conseils municipaux engagent des troupes spéciales chargées de garder, en temps de peste, les villes désertées par leurs habitants[109].
En Occident médiéval, quand un cas médical nécessitait une seconde expertise, le médecin avait recours à un collègue plus expérimenté qui lui répondait par une lettre de conseils diteconsilium. Après la peste de 1348, lesconsilia de peste disparaissent au profit detractate outractatus de pestilentia qui sont des conseils adressés non pas pour un cas en particulier mais pour toute une collectivité[110].
Un traité de peste (Augsbourg, 1493)Tractatus de pestilentia ex diversis auctoribus aggregatus parAmbrosius Jung(pl).
Ces traités de peste paraissent à la demande des autorités. Le premier est celui deJaume d'Agramunt(en) ou Jacme d'Agramont, professeur à l'Université de Lérida enAragonRegiment de preservació de pestilència (avril 1348). Le plus célèbre du temps de la peste noire est celui que le roi de FrancePhilippe VI demande à laFaculté de médecine de Paris, leCompendium qui fera autorité et modèle pour les auteurs français et allemands. En Italie, c'est à la requête des autorités deNaples et deGênes queGentile da Foligno rédige sonConsilia contra pestilentiam[110].
En 1925, l'historien allemandKarl Sudhoff dénombre 281 traités de peste, dont 20 écrits entre 1348 et 1353, 77 avant 1400, et 141 avant 1500. Ces textes suivent le même modèle : les causes et le cours de la maladie, les moyens de préservation et les remèdes. Selon l'opinion des auteurs, l'accent est mis sur la théorie humorale, la théorie des miasmes, les causes célestes ou cosmiques, ou la colère divine. Ils n'apportent guère de nouveau par rapport aux auteurs anciens (grecs, latins et arabes), mais rédigés dans un but decharité chrétienne, ils représentent historiquement un premier effort d'instruction populaire de santé à grande échelle contre un péril épidémique[111],[112].
Ces traités de peste constituent un genre littéraire qui remporte un vif succès dans le public européen. En Angleterre, ce genre devient politique : la peste est l'occasion de critiques sociales (pamphlets de peste, tels ceux deThomas Dekker) sous la fin desTudor et la périodeStuart. En France, lapeste de Marseille (1720) est celle qui suscite plus de traités de peste qu'aucune autre épidémie comparable[110].
Les premières villes à édicter un isolement radical de la ville elle-même sont :Reggio en 1374 ;Raguse (Dubrovnik depuis 1918) en 1377 ; Milan (1402) ; Venise (1403). Ces premières mesures sont des tentatives et des tâtonnements, le plus souvent par emprunts d'une ville à l'autre. Elles sont très diverses, depuis l'interdiction de donner le sang des saignées des pestiférés aux pourceaux (Angers, 1410) jusqu'à l'interdiction de vendre des objets appartenant à des pestiférés (Bruxelles, 1439)[113].
Les premiers isolements préventifs (quarantaine) apparaissent àRaguse en 1377 : tous les voyageurs arrivant d'un lieu infecté doivent passer un mois sur une île avant d'entrer dans la ville. Venise adopte le même système la même année en portant le délai à quarante jours, commeMarseille en 1383. Ce système est adopté par la plupart des ports européens durant leXVe siècle[114].
La quarantaine sur terre est adoptée d'abord en Provence (Brignoles, 1464), et se généralise pour les personnes et les marchandises durant leXVIe siècle[114]. C'est aussi en Provence (Brignoles 1494,Carpentras 1501) qu'apparaît le « billet de santé » oupasseport sanitaire délivré aux voyageurs sortant d'une ville saine, et exigé par les autres villes pour y entrer. L'usage du billet de santé se répand lentement et ne se généralise que vers le début duXVIIe siècle (Paris, 1619)[115].
La cause de la peste est un sujet médical de discussion théologique : dès 1348, la question est posée de savoir dans quelle mesure un médecin doit s'opposer aux conséquences d'une punition divine[117]. Une autre question était de savoir si un médecin peut risquer sa vie pour traiter des cas désespérés[112].
Au moins sur le plan théorique, la fuite est le plus souvent condamnée pour maintenir la réputation publique des médecins. En principe, la démarche médicale est de continuer à suivre les malades (non pestiférés) et à distinguer les cas de peste encore guérissables (soigner au nom de Dieu) et les cas désespérés jugés incurables (dans ce cas l'abandon du patient peut se justifier, précepte qui avait cours dans l'antiquité païenne), d'autant plus que le médecin se distingue ici du charlatan qui tire profit de situations sans espoir. Les médecins étaient de toute façon critiqués : s'ils prenaient la fuite, ils étaient méprisés, et s'ils restaient auprès des malades, ils étaient accusés de le faire pour l'argent en se comportant comme des charlatans[112],[117].
En 1364,Jean Jacobi de Montpellier, dans sonDe pestilencia, propose aux médecins de rester auprès des pestiférés tout en prenant toutes les précautions imaginables, comme de les examiner par la fenêtre, et s'il faut les approcher, de placer une éponge trempée de vinaigre devant la bouche et le nez[112],[117].
Des témoignages historiques montrent aussi des exemples de dévouement héroïque comme celui deGentile da Foligno mort de la peste noire en 1348 en soignant ses malades. Sa mémoire reste honorée àPérouse etFoligno[117].
La crainte, de la part des familles riches, des enterrements de masse et des fosses communes, entraîne par réaction un développement de l'art funéraire : caveaux et chapelles familiales, tombes monumentales… Legisant, statue mortuaire représentant le défunt dans son intégrité physique et en béatitude, tend à être remplacé par untransi, représentant son cadavre nu en décomposition[119].
La peste marque également la peinture. SelonMeiss[123], les thèmes optimistes de laVierge à l'enfant, de laSainte Famille et du mariage laissent la place à des thèmes d'inquiétude et de douleurs[124], comme laVierge de pitié qui tient, dans ses bras, son fils mort descendu de la croix[119], ou encore celui de laVierge de miséricorde ou « au manteau » qui abrite et protège l'humanité souffrante[125].
Lareprésentation du Christ en croix passe duChrist triomphant sur la croix à celle duChrist souffrant sur la croix où un réalisme terrible détaille toutes les souffrances : les sueurs de sang, les clous, les plaies, et la couronne d'épines[119].
La représentation du supplice desaint Sébastien évolue : de l'homme mûr habillé, à celle d'un jeune homme dénudé, juste vêtu d'un pagne à l'image du Christ[119].
SelonMichel Vovelle, le thème de la vie brève s'accompagne d'une « âpreté à vivre », avec la recherche de joies et de plaisirs, comme dans l'œuvre deBoccace, leDécaméron[127].
Selon Vovelle :« C'est à peine exagérer que de dire que, jusqu'à 1350, on n'a point su comment représenter la mort, parce que la mort n'existait pas »[129]. De rares représentations avant cette date, la montrent comme un monstre velu et griffu, à ailes de chauve-souris. Cette mort figurée perd ses références chrétiennes en rapport avec lepéché et lesalut.
Elle devient une image autonome et « laïque » : c'est untransi avec une chevelure féminine, qui se décharne de plus en plus jusqu'au squelette proprement dit. C'est la mort implacable, d'origine pré-chrétienne, celle que rappelle leMemento mori.
Cette mort monte à cheval, armée d'unefaux ou d'un arc, elle frappe en masse. C'est le thème du triomphe de la mort, dont les représentations les plus célèbres sont celles dupalais Sclafani à Palerme, etLe Triomphe de la Mort deBrueghel[129].
Des thèmes picturaux se rattachent directement à la peste noire, comme celui du nourrisson s'agrippant au sein du cadavre de sa mère. Selon Mollaret, ces œuvres « sont d'hallucinants documents, en particulier lorsqu'elles furent peintes par des artistes ayant personnellement vécu la peste »[125].
AvecHans Baldung (1484-1545) apparaît le thème de la femme nue au miroir où la mort montre un sablier. Ce serait un premier exemple depeintures de vanité, où la mort-squelette laisse la place à des objets symboliques : sablier, horloge, lampe éteinte, bougie presque consumée, crâne, instrument de musique aux cordes brisées[125]…
De nombreux passages poétiques sont incorporés dans des chroniques historiques ou médicales, comme celles deIbn al-Wardi(en) (mort en 1349) d'Alep, ou d'Ibrahim al-Mimar duCaire. Les descriptions poétiques de la peste noire expriment l'horreur, la tristesse, la résignation religieuse mais aussi l'espoir des musulmans en situation épidémique[130].
Plusieursuchronies ont été écrites sur le thème de la peste noire. Ainsi, dansLa Porte des mondes deRobert Silverberg, l'auteur imagine que la peste noire est bien plus meurtrière, éliminant les trois quarts de la population européenne et changeant complètement l'histoire du monde. Cette idée est également reprise parKim Stanley Robinson dansChroniques des années noires, mais dans cette uchronie c'est la totalité des habitants de l'Europe qui périt, entraînant, de la même façon que dans le roman précédent, une histoire complètement différente de celle que l'on connaît.
Ken Follett représente bien les conséquences de la peste noire dans son romanUn monde sans fin où les habitants de la ville fictive de Kingsbridge doivent affronter l'épidémie. L'auteur s'attarde particulièrement sur les différentes stratégies pour guérir les malades et les mesures entreprises par la ville pour diminuer la propagation de la peste.
Le Septième Sceau (Det sjunde inseglet) est unfilmsuédois d'Ingmar Bergman, sorti en1957, qui évoque la mort jouant aux échecs pendant une épidémie de peste avec un chevalier revenant des croisades.
Sur fond de rivalité entrefranciscains etdominicains,Antoine Sénanque, dans le romanCroix de cendre (2023), suggère que les dominicains, après la levée dusiège de Caffa, ont privilégié leur retour en Europe par la terre, disséminant ainsi les germes de la peste dans tout le continent.
DansMedieval II: Total War, la peste noire frappe l'Europe à partir dutour 135, décimant aussi bien les unités militaires que les habitants, ce qui provoque une baisse notable de l'ordre public, augmentant ainsi les risques de révoltes. Elle reste environ une dizaine de tours, et elle frappe les régions les plus éloignées de l'Italie sur la carte en dernier (telles que l'Égypte).
A Plague Tale: Innocence, publié en2019, et sa suite,A Plague Tale: Requiem, sortie en2022, se déroulent en pleineguerre de Cent Ans ; la peste noire et les invasions de rats sont utilisés comme des éléments degameplay, notamment pour la résolution d'énigmes, et la progression de l'épidémie est associée à une mystérieuse affection héréditaire, laMacula.
Crusader Kings 2 : The Reaper's Due : le DLC du jeu de gestion ajoute des problématiques liées aux épidémies et aux différentes façons de les gérer. La peste noire y apparaît via un événement et peut évoluer plus ou moins fidèlement à la réalité.
Crusader Kings III : Depuis la mise à jour 1.12.0 Legend of the Dead, la peste noire peut apparaître via un événement historique ou à d'autres dates, selon les paramètres de jeu.
↑Isabelle Séguy et Guido Alfani, « La peste : bref état des connaissances actuelles »,Annales de démographie historique,no 2,,p. 15-38(lire en ligne).
↑Jérémie Bazart. La peste, le pollen et l'historien. L'Humanité Magazine,,no 799,p. 32-33.
↑Joseph de Guignes,Histoire générale des Huns...,, to IV, p 223 ss.
↑Galina Eroshenko et al. (2017) “Yersinia Pestis Strains of Ancient Phylogenetic Branch 0.ANT Are Widely Spread in the High-Mountain Plague Foci of Kyrgyzstan, ” PLoS ONE, XII (e0187230); discussed in Philip Slavin, "Death by the Lake: Mortality Crisis in Early Fourteenth-Century Central Asia",Journal of Interdisciplinary History(en) 50/1 (Summer 2019): 59–90.
↑Jean-Noël Biraben (De 444 millions en 1340, elle serait tombée à 374 millions à la fin du siècle, soit une perte de 70 millions ; mais l’auteur tient peu compte du bilan de l’Afrique.), « Essai sur l'évolution du nombre des hommes »,Population,vol. 34,no 1,,p. 13-25.
↑Pour plus d'information sur les persécutions dont les Juifs furent l'objet à la suite de la peste noire, on se reportera à l'Histoire des Juifs parHeinrich Graetz.
Marie-Hélène Congourdeau, « Pour une étude de la peste noire à Byzance »Eupsychia, Mélanges offerts à Hélène Ahrweiler, Byzantina Sorbonensia 16, Paris 1998,p. 149-163.
Black Death (2010), film deChristopher Smith : en pleine épidémie, le jeune moine Osmund (Eddie Redmayne) est chargé de mener le chevalier Ulrich (Sean Bean) et son groupe de mercenaires vers un village que la rumeur dit être épargné par la peste et abritant unnécromancien capable de ramener les morts à la vie.