Eugène Henri Paul Gauguin naît au 56,rue Notre-Dame-de-Lorette à Paris, en 1848. Son père, Clovis Louis Pierre Guillaume Gauguin (1814-1851), est un journaliste républicain auNational[2]. Sa mère, Aline Chazal (1825-1867), est la fille deFlora Tristan et la petite fille deThérèse Laisnay et Mariano de Tristán y Moscoso, un militaire membre d'une famille de propriétaires terriens noblesespagnols duPérou[2].
Gauguin décrit sa grand-mère maternelle Flora Tristan, comme une « drôle de bonne femme ». Figure de proue duromantisme, en 1833, elle était allée rejoindre son oncle DonPio de Tristan de Moscoso, notable deLima[3].
Le peintre passe sa plus jeune enfance àLima, où son père, mort en 1851 durant le voyage depuis la France, au large dePunta Arenas et enterré àPuerto del Hambre, venait fuir le régime politique deNapoléon III, auteur d'un coup d'État qui conforta son pouvoir[2]. De retour en France à l'âge de 7 ans, Paul fait ses études àOrléans, d'abord dans un pensionnat de la ville puis, entre 1859 et 1862, aupetit séminaire de La Chapelle-Saint-Mesmin dirigé à cette époque parFélix Dupanloup[4].
Après son échec au concours d'entrée à l'École navale (préparé à Paris entre 1862 et 1864), il revient àOrléans, et s'inscrit, durant l'année scolaire 1864-1865 au lycée impérial de la rue Jeanne-d'Arc, futurlycée Pothier[5]. Gauguin est ensuite embarqué sur le clipperLuzitano en qualité de novice/pilotin en, inscrit au Havre sous le matricule 790-3157. Il apprend aussi à jouer de l'accordéon. Il obtient le grade de lieutenant et embarque, en 1866, sur le trois-mâtsChili, dont il est le second lieutenant. Il effectue par la suite, en 1868, son service militaire dans laMarine nationale, embarqué sur la corvetteJérôme-Napoléon[6],[7]. Il participe à laguerre de 1870 et prend part à la capture de six navires allemands. Après son retour à Toulon, le, il quitte la marine[7].
Sur la recommandation de son parrain Gustave Arosa (également mécène dePissarro), il rejoint la société de bourse Bertin à Paris et devientagent de change à laBourse de Paris où il connaît un certain succès dans les affaires.
Son tuteur,Gustave Arosa(en) est un homme d'affaires et grand amateur d'art, et sa filleMarguerite Arosa a appris à Gauguin la peinture à l'huile. Grâce à Arosa en 1874, il rencontrePissarro qui le présente bientôt àCézanne,Guillaumin et aux autres membres du cercle émergent d'artistes qualifiés d'« impressionnistes » après leur première exposition collective en 1874[11]. Comme son tuteur, Gauguin devient amateur d'art et s'essaye alors à la peinture. Il participe, de 1879 à 1886, aux cinq dernièresexpositions du groupe des impressionnistes.
En 1879 il peut s'offrir des toiles des meilleurs impressionnistes :Cézanne,Manet,Pissarro,Renoir,Sisley... Il vit à Paris impasse Firmin (actuellement 74Rue Falguière). Le 10 mai est né son troisième enfant Clovis et il travaille encore à la Bourse[12].
En 1882, il abandonne son emploi de courtier en bourse (qui est dans une phase de mauvaise conjoncture, avec la faillite de l'Union générale) pour se consacrer à sa nouvelle passion, lapeinture.
Il vient de perdre son emploi à trente-cinq ans et déjà père de cinq enfants. La vie dans la capitale est trop chère pour subvenir aux besoins de sa famille[13], et il décide de s'établir àRouen. C'est là que vit alorsCamille Pissarro, qui l'a guidé dans son approche de l'impressionnisme. Pendant ces dix mois passés à Rouen, il réalise près de quarante tableaux, principalement des vues de la ville et de ses alentours[14].
Cela ne suffit pas pour vivre et, en 1883, il part vivre avec sa femme et ses enfants dans la famille de celle-ci àCopenhague. Il abandonne la peinture pour devenir représentant en toile goudronnée ; mais il ne semble pas doué pour ce travail, ses affaires vont mal et sa belle-famille lui reproche son mode de vie bohème[15]. Il retourne donc à Paris, avec son fils Clovis, pour peindre à plein temps et laisse sa femme et ses autres enfants au Danemark, n'ayant pas les moyens d'assurer leur subsistance. Une fois dissipé le pécule accumulé pendant les années prospères, il connaît la misère. Il est contraint pour vivre de faire le colleur d'affiches dans les gares[16].
Lessymbolistes, apparus dans les années 1880, étaient las de la société moderne et cherchaient à échapper à la réalité. Ils commencent à exprimer leurs rêves et leurs visions par des couleurs, des formes et des compositions éclatantes. Dans cette optique, Gauguin durant l'été 1886, sur les conseils deFélix Armand Marie Jobbé-Duval[19], visite le petit village dePont-Aven. Il se passionne pour son histoire, son folklore et ses rituels, et la simplicité et la franchise « primitive » des paysans de la région le séduisent. La Bretagne est son premier pas loin de Paris, et les œuvres réalisées à cette époque marquent une rupture stylistique majeure avec l'impressionnisme[20].
Toujours désargenté, il renoue avec l'aventure en s'embarquant en, avec le peintreCharles Laval pour lePanama où ils vont travailler au percement ducanal. Dans les lettres à sa femme, il fait part de sa désillusion en relatant les conditions de vie particulièrement difficiles[21]. Atteint de dysenterie et de malaria, il est soigné dans le sanatorium de l'île de Taboga, où il veut vivre « comme un sauvage »[22]. Les deux peintres décident de rejoindre la Martinique où les conditions de vie sont plus faciles et moins chères. De juin à, ils s'installent dans une modeste case de l'Anse Turin auCarbet à deux kilomètres deSaint-Pierre, où se trouve, toujours aujourd'hui, un Centre d'interprétation[23] qui lui est consacré. Enthousiasmé par la lumière et les paysages, il peint dix-sept toiles lors de son séjour[24].
Sans ressources pour vivre et toujours malade, Gauguin s'engage comme marin pour regagner en la métropole et y recevoir de meilleurs soins médicaux[22],[25]. Laval prolonge son séjour jusqu'en 1888[réf. souhaitée].
À Paris, il est à la dérive, et accepte un lit dans la maison d'Émile Schuffenecker. Ils se sont rencontrés en 1872, alors qu'ils étaient tous deux employés chez un agent de change. Jusqu'à leur brouille, au début des années 1890, Schuffenecker soutient Gauguin et l'encourage à se lancer dans une carrière de peintre. Il le nourrit et l'héberge à plusieurs reprises[26]. Gauguin espère le succès d'une exposition que lui prépareThéo Van Gogh mais qui sera un fiasco absolu. Il trouve un peu de soulagement dans l'étude des œuvres duMusée Guimet et dans l'ardeur de son travail de la céramique[16].
Il ne peut plus supporter Paris et rejoint, début 1888, enBretagne, un groupe de peintres expérimentaux, plus jeunes, car il a alors la quarantaine, connu comme l'École de Pont-Aven. Dans une lettre de 1888 écrite àÉmile Schuffenecker[16], il lui exprime son credo qui sera l'âme des contestations artistiques à venir :
« Un conseil, ne copiez pas trop d'après nature, l'art est une abstraction, tirez-la de la nature en rêvant devant, et pensez plus à la création qu'au résultat. »
Sous l'influence du peintreÉmile Bernard, novateur et très croyant, son style évolue. Bernard a élaboré avec son ami Anquetin, une technique nouvelle, le "cloisonnisme" qui s'inspire des larges teintes plates et des contours noirs des vitraux médiévaux. Gauguin devient alors plus naturel et plus synthétique. Il cherche son inspiration dans l'art exotique et les estampes japonaises, pour peindre des œuvres modernes qui soient spirituellement chargées de sens. Il se retrouve dans un groupe cette fois plus homogène avecLaval,Moret etErnest de Chamaillard, en opposition par rapport aux autres peintres de la pension[16].
Son intérêt croissant pour la plasticité de ses formes s'inspire en partie dePaul Cézanne, vers lequel il se tourne de plus en plus à partir de 1889. Il l'admire depuis ses débuts en 1881, et, lorsqu'il commençait une nature morte, il aurait dit : « Faisons un Cézanne ». Collectionneur passionné de Cézanne, il affectionne particulièrementLa Nature morte au compotier, au verre et aux pommes (vers 1889), qu'il conserva jusqu'à ce que des considérations financières le contraignent à le vendre en 1898[28].
Gauguin rejointVincent van Gogh qui l'a invité à venir àArles, dans le sud de la France, en septembre 1888, grâce au frère de celui-ci,Théodorus. Les deux artistes échangent depuis plusieurs mois une longue correspondance, se confiant mutuellement l'avancée de leurs recherches vers une vision non naturaliste du paysage[29].
Il découvre les estampes japonaises à traversVincent van Gogh, alors qu'ils passent ensemble deux mois (d'octobre à décembre) à peindre. Ils peignent alors la série sur lesAlyscamps, des portraits, des paysages et des natures mortes. Les deux confrères sont très sensibles et connaissent des moments de dépression — Gauguin, comme Van Gogh, tentera de se suicider[30].
Rapprochés par un intérêt commun pour la couleur, les deux peintres entrent en conflit personnel et artistique, qui culmine quand Gauguin peintVan Gogh peignant des tournesols, portrait dont Van Gogh dira : « C'est bien moi, mais devenu fou[31]. » Leur cohabitation tourne mal et se termine sur le fameux épisode de l'oreille coupée de Van Gogh, le[32].
En 1889, de retour à Paris, il visite plusieurs fois l'Exposition universelle de Paris, s'enthousiasmant pour le pavillon deJava dont l'art hiératique et symbolique le frappe et ce pour toujours[33].
Rendu amer par la misère et déjà las de l'ambiance duCafé Voltaire où se réunissent lessymbolistes, il passe encore l'été et l'automne 1889 en Bretagne. Il y réaliseLa Belle Angèle,Le Christ jaune etLe Christ vert et se consacre aussi à la sculpture sur bois. Son ami intime auPouldu est le hollandaisMeyer de Haan, qui discrètement l'aide financièrement. Ils ont fait connaissance par l'intermédiaire dePissarro : De Haan, est musicien et peintre et reconnaît Gauguin comme son maître incontesté[16].
Il immortalise l'aubergiste bretonne Marie-Angélique Satre (1868-1932) alias « La Belle Angèle » dans un portraitLa Belle Angèle (titre écrit en lettres majuscules sur la toile) conservée aumusée d’Orsay. L'hôtelière passait pour une des plus belles femmes du pays. Vers 1920, elle relate les circonstances dans lesquelles ce portrait fut réalisé : "Gauguin était bien doux et bien misérable [...]. Il disait toujours à mon mari qu'il voulait faire mon portrait, si bien qu'un jour, il l'a commencé. [...] Mais quand il me l'a montré, je lui ai dit "Quelle horreur !" et qu'il pouvait bien le remporter [...]. Gauguin était très triste et il disait, tout désappointé, qu'il n'avait jamais réussi un portrait aussi bien que celui-là". Considérée comme un chef-d'œuvre parDegas qui l'achète en 1891,La Belle Angèle offre un exemple marquant des préoccupations esthétiques majeures de Gauguin dans l'assemblage hétéroclite de différentes sources d'inspiration qu'il veut primitives et dans la simplification des formes[34].
Candidature de Gauguin auprès de la direction des Beaux-arts pour une mission artistique à Tahiti,,Archives nationales.
En 1891, ruiné, il habite un temps à Paris, à l'hôtel Delambre, auno 35 de larue du même nom dans le14e arrondissement. Après sa déception de n'avoir pas trouvé de poste dans la nouvelle colonie française qu'estTonkin, il peine à obtenir une mission officielle pour s'établir dans les colonies[22].
Inspiré par l'œuvre deJacques-Antoine Moerenhout et grâce à une vente de ses œuvres dont le succès est assuré par deux articles enthousiastes d'Octave Mirbeau, il va pouvoir s'embarquer pour laPolynésie àTahiti. Il espère pouvoir fuir lacivilisation occidentale et tout ce qui est artificiel et conventionnel, considérant Tahiti comme « un paradis pour les Européens »[22].
À la veille de son premier départ pourTahiti, lePortrait de l'artiste au Christ jaune constitue un véritable manifeste. Il s'agit d'un portrait au triple visage, dans lequel l'artiste révèle différentes facettes de sa personnalité. Dans la figure centrale, le regard fixe que Gauguin adresse au spectateur exprime le poids de ses difficultés, mais également toute sa détermination à poursuivre son combat artistique. Il représente derrière lui deux autres de ses œuvres, réalisées l'année précédente, qui se confrontent d'un point de vue esthétique et symbolique[35].
Il est en quête des traces d'un mode de vie qu'il considère comme « primitif » et s'inspire de ce qu'il voit, mais également de contes locaux ou d'anciennes traditions religieuses pour représenter des scènes imaginaires. Cependant, il ne rencontre que les vestiges d'un passé glorieux, en voie d'extinction à cause des effets négatifs de la colonisation française et de l'action des missionnaires[22].Mata Mua (Au temps jadis) est un hymne au mode de vie naturel que Gauguin recherchait tant[36].
En arrivant àPapeete, il veut se faire ethnologue et essayer de comprendre les principes d'une civilisation qui a été encore préservée des habitudes occidentales. Ce n'est pas àPapeete, caricature imposée de l'Europe, qu'il peut trouver l'innocence perdue, mais dans le village deMataiea qui correspond mieux à ses représentations fantasmées. Il y construit unfaré, maison traditionnelle en bambous et feuilles de cocotier[3]. Il rencontre en 1891 la famille de Teha'amana, que Gauguin surnomme Tehura, une tahitienne de 13 ans, qu'il prend pour épouse alors qu'il a 44 ans[37].
Il ne peint presque pas dans un premier temps. Les œuvres de son premier séjour à Tahiti sont des scènes de la vie de tous les jours, mais également beaucoup de nus, genre qu'il ne pratiquait presque pas avant[22]. Il sculpte également sur bois. Teha'amana apparaît enceinte sur les peintures de ce temps, mais il n'existe pas d'informations supplémentaires mentionnant la naissance d'un enfant[22].
Il envoie des œuvres en France, que Mette-Sophie Gad, sa femme en Europe, se charge d'exposer et de vendre[22].
Une exposition en novembre chezDurand-Ruel qui rassemble ses plus grands chefs-d'œuvre tahitiens se solde par un semi-échec. Quelques rares peintres ou critiques commeDegas,Jarry etNatanson le soutiennent, mais la plupart des artistes sont très réservés[38]. Il propose de donner un tableau (Ia Orana Maria, New York,Metropolitan Museum of Art) aumusée du Luxembourg, celui-ci est refusé.
Pour mieux faire comprendre son œuvre des Tropiques, il met en forme ses notes dans deux manuscrits,Ancien culte mahorie etNoa Noa, qu'il truffe de dessins et subtiles gravures sur bois[3], conservés auMusée du Louvre[39].
Le bref séjour qu'il fait àPont-Aven ne lui apporte pas non plus beaucoup de satisfaction. Il tente vainement de récupérer ses œuvres laissées en dépôt[3]. ÀConcarneau, il a un tibia brisé le, lors d'une altercation avec des marins qui avaient bousculé sa maîtresse javanaise Annah Martin. Il en gardera des séquelles : boiterie et douleurs chroniques qui nécessitent la prise régulière delaudanum (ou chlorhydrate de morphine).
Il visite sa femme et ses enfants auDanemark et le petit héritage de son oncle est dissipé en un clin d'œil dans d'étranges fêtes d'inspiration orientale.
Il passe près de deux ans à Paris, où il continue à peindre des œuvres d'inspiration tahitienne[41], mais il est découragé malgré l'admiration deMallarmé,Bonnard,Vuillard et celle de tous lesNabis pour sa nouvelle peinture "mystérieuse et barbare"[16].
Il repart seul le pour Tahiti. Lors d'une escale forcée àAuckland, il étudie les collections d'artmaori du musée d'ethnologie[3].
N'aimant plusPapeete où il devra néanmoins faire plusieurs séjours à l'hôpital, il se fait construire une case à la campagne, àPunaauia. Il trompe la maladie et la solitude avec l'alcool, la morphine et ce qu'il nomme lui-même une vie de patachon[3].
Il se met en ménage avec Pau'ura, 14 ans, particulièrement pour s'occuper de lui alors que sa santé se dégrade. Elle a un enfant de lui qui meurt peu après[22]. Il s'aigrit principalement contre les protestants et les Chinois, écrit et caricature dans les petits journaux éphémèresLe Sourire (journal sérieux)[42] etLe Sourire (journal méchant)[43].
Il est embauché par le maire de Papeete, François Cardella, pour le mensuelLes Guêpes[44], jusqu'au départ du gouverneur Gustave Gallet, combattu par le Parti Catholique.
Les caractéristiques essentielles de sa peinture (dont l'utilisation de grandes surfaces de couleurs vives) ne connaissent pas beaucoup de changements. Il soigne particulièrement l'expressivité des couleurs, la recherche de la perspective et l'utilisation de formes pleines et volumineuses. Influencé par l'environnement tropical et la culture polynésienne, son œuvre gagne en force, il réalise des sculptures sur bois et peint ses plus beaux tableaux, notamment son œuvre majeure, aujourd'hui aumusée des Beaux-Arts de Boston :D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, qu'il considère lui-même comme son testament pictural.
Durant l'hiver 1897, il traverse une crise psychologique. Il est frustré par la modernité dont il est témoin, se dispute avec les autorités coloniales françaises, connaît des difficultés financières et subit un déclin mental et physique important[45]. Des soucis administratifs, la mort de sa fille préférée, Aline, en 1897, et ses ennuis de santé le minent tant qu'il déprime et tente de se suicider. Il est contraint de vendre ses toiles pour acheter la morphine et l'arsenic qui calment ses plaies à la jambe[46]. Il contracte également unesyphilis peu avant son départ[47]. L'analyse de dents de Paul Gauguin (enterrées à coté de laMaison_du_Jouir) a montré cependant en 2009 qu'il n'avait jamais soigné sa syphilis (absence de mercure) ni utilisé le baume à l'arsenic évoqué par le biographe Malingue.
En 1898-1899, son marchand Ambroise Vollard, lui commissionne une suite de 14 gravures sur bois afin de l'éditer, mais ce dernier la refuse sous le prétexte qu'elles sont de mauvaise qualité[48]. Il a un enfant avec Pau'ura nommé Emile[22].
Il passe désormais toute sa vie dans ces régions tropicales, d'abord àTahiti puis dans l'île de Hiva Oa dans l'archipel des Marquises. Il rentre en métropole une seule fois.
Après avoir reçu un important héritage[49], il peut s'installer à la Dominique, dansles Marquises, où il débarque le, afin de retrouver l'inspiration. Arrivé àAtuona (sur l'île deHiva Oa), il fait la connaissance de l'infirmier du dispensaire, l'Annamite déportéKy Dong(vi)[50],[51] (1875-1929), de l'Américain Ben Varney et du Breton Émile Frébault. L'évêque Martin, chef de la Mission catholique, finit par lui vendre un terrain marécageux. Il y fait construire une maison sur pilotis, qu'il baptise en guise de provocationMaison du Jouir[52]. Il lui semble être au paradis. Il va vite déchanter en se rendant compte des abus de l'administration coloniale et en essayant de se battre pour les indigènes[réf. souhaitée]. Il refuse notamment de payer ses impôts et incite les Marquisiens à en faire de même.
Il essaie, sans succès, de posséder une plantation et de devenir juge de paix[53].
Dès son arrivée aux Marquises, il enlève à l'école catholique, avec l'accord du chef d'un petit village, Marie-Rose Vaeoho (1887-1914), âgée de 13 ans, 39 ans plus jeune que lui[54]. Enceinte, elle est envoyée dans son village pour accoucher de leur fille Tikaomata ; le peintre, voulant se moquer de l'évêque, la remplace par Henriette, élève de l'école des Sœurs et épouse duservant de messe[55].
Il enchaîne procès sur procès et, le, il est condamné à cinq cents francs d'amende et trois mois de prison ferme pour diffamation envers un brigadier de gendarmerie[46].Ambroise Vollard, avec lequel il est sous contrat, lui verse des mensualités de300 francs, et lui fournit gratuitement toile et couleurs, contre un minimum de vingt-cinq tableaux par an, essentiellement des natures mortes dont le marchand a fixé le prix unitaire à200 francs[56].
Affaibli, sa blessure à la jambe s'étant transformée en eczéma purulent très douloureux, fatigué de lutter et rongé par lasyphilis, il meurt le dans une misérable case[57]. Il est enterré dans le cimetière d'Atuona (où la tombe deJacques Brel viendra côtoyer la sienne, 75 ans et demi plus tard). En 1929, la Société des études océaniennes pose une nouvelle stèle sur la sépulture et, lors de son séjour sur Hiva Oa en 1957 et 1958, le peintrePierre Bompard, constatant l'état de délabrement de la tombe, entreprend avec l'accord du gouverneur de la reconstruire en pierres volcaniques rouges et noires[58],[59].
Gauguin laisse sur place une mauvaise réputation après sa mort, auprès des Polynésiens en général et des Marquisiens en particulier, qui ont l'impression d'avoir eu affaire à un homme qui s'est servi des Polynésiens, surtout des femmes, comme si cela lui était dû[53],[60], mais aussi auprès de certains colons (l'évêque, l'administration, les gendarmes avec qui il a eu des démêlés incessants).
Ses tableaux sur place sont vendus à un prix dérisoire, beaucoup de ses sculptures sont détruites[réf. souhaitée].
Le Paradis perdu, 1888, meuble bas en pin et chêne sculpté par Paul Gauguin etÉmile Bernard, ouvrant à deux portes, signé en bas et au centre et daté, 100 × 119 × 60 cm, localisation inconnue[61].
Bas-relief non daté pour décorer un meuble destiné àErnest de Chamaillard. Gauguin de son côté en fera un également pour le même meuble[62].
Une autre sculpture[Laquelle ?] de Gauguin et de Bernard est répertoriée en 1989 dans la collection Samuel Josefowitz àLausanne. Localisation actuelle inconnue[63].
12 gravures exécutées au crayon lithographique sur zinc, Café Volpini, exposition du Groupe impressionniste synthétiste, Paris, 1889 ; rééditées par Vollard en 1894 (Suite Volpini).
Paul Gauguin,Oviri (« sauvage » en tahitien), 1894, grès, céramique, terre cuite, 75 × 19 × 27 cm,musée d'Orsay, Paris. Le thème d'Oviri est la mort, le sauvage, le farouche.Oviri trône sur le corps d'une louve morte, écrasant son louveteau[67].
Il s'initie à la céramique avecErnest Chaplet à partir de 1886, créant des poteries à décor anthropomorphe et zoomorphe dont il subsiste une soixantaine de pièces[68]. La dernière, et l'une des plus remarquables, estOviri, une statuette en grès glaçuré, faite en 1894 (conservée au musée d'Orsay), que l'artiste souhaitait disposer sur sa tombe[69].
Près de deux cents lettres ont été retrouvées, certaines étant illustrées. Les correspondants sont des membres de sa famille, mais aussi de grands noms du milieu artistique :Camille Pissarro,Émile Bernard ouVincent van Gogh[70].
Correspondance de Paul Gauguin : documents témoignages. 1, éd. parVictor Merlhès, Paris, 1984(ISBN2-900927-15-3) ; suivi de compléments en 1989 et 1995.
Fonds Gauguin conservé à la Bibliothèque centrale des musées nationaux, sur le site de l'Inha.
Paul Gauguin rencontre pour la première foisÉmile Bernard à Pont-Aven ; il a 40 ans et Bernard seulement 20. Gauguin a une relation amicale avec lui et une relation amoureuse avec sa jeune sœur, Madeleine. Émile Bernard, parfois vu comme le fondateur de l'École de Pont-Aven[Par qui ?], est l'inventeur d'une technique nouvelle : lecloisonnisme. Les peintres de l'académie Julian (Denis, Sérusier, Schuffenecker, Laval) s'en inspirent, ainsi que le groupe desNabis. Gauguin poursuit les expérimentations d'Émile[71] sur la couleur et la fonction de la lumière, et donc de l'ombre. L'ensemble de son œuvre influence l'évolution de la peinture de l'époque, notamment lefauvisme duXXe siècle.
« Comment voyez-vous cet arbre ? écrivait Gauguin, Vert ? Mettez donc le plus beau vert de votre palette ; et cette ombre ? Plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. » Ou encore : « Ne copiez pas trop d'après nature. L'art est une abstraction. » Ou encore : « Vous connaissez depuis longtemps ce que j'ai voulu établir : le droit de tout oser[73]. »
La première rétrospective a lieu en Allemagne àWeimar, organisée par le comteHarry Kessler, en relation avecGustave Fayet, collectionneur qui lui prête de nombreuses toiles. Fayet a sans doute été le collectionneur français détenant le plus grand nombre d'œuvres de Gauguin (70 à son décès en 1925[74]).
À partir de la fin des années 2010, la façon dont l'histoire de Gauguin est racontée a été remise en question à travers des expositions et des articles. En 2019-2020, laNational Gallery deLondres et leMusée des beaux-arts du Canada d'Ottawa organisent l'exposition « Gauguin Portraits »[75]. Les commissaires y préviennent les visiteurs en des termes euphémisants :
« Il a eu des relations sexuelles avec des jeunes filles, en a épousé deux, a eu des enfants avec elles. Gauguin a sans aucun doute usé de son statut d'Occidental privilégié pour profiter d'un maximum de liberté sexuelle[76]. »
Cela a été l'occasion de nombreux débats et notamment d'une remise en cause plus profonde d'un point de vuepostcolonial et post-Metoo[77]. La journaliste Farah Nayeri a particulièrement développé ces questions dans son article « Is It Time Gauguin Got Canceled? » duNew York Times[78].
Deux ans après, l'exposition « Paul Gauguin – Why Are You Angry? » à laAlte Nationalgalerie de Berlin a insisté plus particulièrement sur le regard et les pratiques colonialistes de Gauguin, dans son mode de vie et dans ses œuvres[4].
Nafea faa ipoipo, vendu7 francs aux Marquises à la mort de l'artiste[79], a été achetée, le, pour un montant de 300 millions de dollars (265 millions d'euros), ce qui en fait, à la date de la vente, l'un des records de prix pour une toile. Il a été acheté par les musées du Qatar[80].
En 2003, le maire d'Atuona, Guy Rauzy lance la création d'un centre culturel Paul-Gauguin dans sa commune. Sur demande de Jean Saucourt, une équipe de fouille retrouve le puits dans lequel les restes invendus de la maison de Gauguin avaient été jetés. On y retrouve, dans une bouteille, quatre dents qui seront confiées à l'historienne Caroline Boyle-Turner. Cette dernière, passionnée par la vie du peintre, entreprend un test ADN et des analyses chimiques qui révèlent que les dents du peintre ne contenaient pas de trace de mercure utilisé pour soigner lasyphilis qu'aurait contractée le peintre en 1895 selon plusieurs de ses biographes, et pas de trace d'arsenic qu'il aurait utilisé pour calmer les douleurs de ses plaies aux jambes[84].
Selon Paul-Robert Thomas, le musée Gauguin d'Atuona présente des toiles du copiste Alin Marthouret, ancien détenu et vrai faussaire « officiel »[85].
Paul Gauguin est le héros, avecFlora Tristan, du romanLe Paradis — un peu plus loin deMario Vargas Llosa (prix Nobel de littérature 2010). Dans ce livre qui retrace sa vie à Tahiti, il est appelé « Koké le Maori » en référence à son désir de devenir un véritable « sauvage », de quitter la civilisation européenne qui l'aurait détruit. Y est décrite, entre autres, la conception du tableau que l'écrivain considère comme le chef-d'œuvre de Gauguin et qui s'intituleManao Tupapau (Elle pense au revenant ouLe revenant pense à elle).
Somerset Maugham s'est inspiré de la vie de Paul Gauguin pour son personnage Charles Strickland dansL'Envoûté (The Moon and Sixpence, 1919).
Nouvelles
La nouvelleLe Maître duJouir deVictor Segalen a pour protagoniste une version romancée de Gauguin. Victor Segalen est aussi l'auteur d'un article paru auMercure de France en juin 1904 sous le titreGauguin dans son dernier décor. Il a écrit, en 1916, unHommage à Gauguin pour servir de préface à l'édition des lettres de Gauguin à son amiGeorges-Daniel de Monfreid[87].
Dans plusieurs de ses tableauxHerman Braun-Vega rend hommage à Gauguin comme dansPaul retouchant un tableau de Henri (Gauguin et Matisse)[88] où il souligne l'influence de ce dernier surHenri Matisse[89]. C'est aussi le cas dans des tableaux où les personnages de Gauguin cohabitent avec desNus bleus de Matisse[90] comme dansNature des Îles (Gauguin, Matisse)[91] etCrépuscule tahitien (Gauguin, Matisse)[92].
↑abcde etfJérôme Coignard, « Le Paradis retrouvé de Gauguin »,Connaissance des arts n° 609,,p. 54
↑a etbCatherine Thion,La Chapelle-Saint-Mesmin, des siècles d'histoire, Maury imprimeur, édité par la Ville de La Chapelle-Saint-Mesmin, 2007(ISBN9782952901703).
↑Christian Jamet,Gauguin à Orléans, Orléans, La Simarre/Christian Pirot Éditions,, 99 p.(ISBN978-2-36536-021-0).
↑Claude et Jacqueline Briot avec la collaboration de François Renault,Les Clippers français, Le Chasse-Marée,(ISBN2-903708-46-0),p. 199.
↑Daniel Wildenstein,Gauguin, premier itinéraire d'un sauvage. Catalogue de l'oeuvre peint (1873-1888), Skira/Seuil(ISBN978-88-8118-937-3 et88-8118-937-2).
↑Jean-Yves Tréhin,Gauguin, Tahiti et la photographie, Musée de Tahiti et des Iles,,p. 55
↑Faivre, Jean-Paul, « Danielsson (B.) et O'Reilly (P.) : Gauguin, journaliste à Tahiti et ses articles des « Guêpes » »,Outre-Mers - Revue d'histoire, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS,vol. 57,no 208,,p. 355–357(lire en ligne, consulté le).
↑Gilbert Guilleminault,Les Maudits. De Cézanne à Utrillo,Denoël,,p. 110.
↑a etbViolaine Morin, « « Gauguin », un film qui gomme la réalité coloniale »,Le Monde,(lire en ligne) :
« On ne peut pas faire un film aujourd'hui sur Gauguin sans le resituer dans le contexte colonial », fait d'emblée remarquer le géographe. Certes, le texte de sa plume Noa Noa raconte le dégoût de Gauguin pour l'administration coloniale et ses désillusions après son premier voyage à Tahiti, où il n'a pas trouvé le paradis primitif qu'il espérait. Et le film en rend plutôt bien compte, car on est loin du Tahiti solaire et préservé des cartes postales. « Mais il s'est lui-même comporté comme un colon, tranche M. Staszak. Au cours de son second séjour, il a tenu un journal, il était proche des partis locaux, il a cherché à posséder une plantation et à devenir juge de paix, même s'il n'y est pas parvenu. Il voulait devenir un notable, et en cela il ne remettait pas en cause l'administration coloniale. »
↑Violaine Morin, « « Gauguin », un film qui gomme la réalité coloniale »,Le Monde,(lire en ligne) :
« Ce que le film ne mentionne pas, regrette Léo Pajon, c'est que cette « femme » (qui s'appelle en réalité Tehamana) avait 13 ans. L'actrice qui interprète Tehura, Tuheï Adams, est plus âgée. Paul Gauguin (1848-1903) a eu d'autres partenaires au cours de ses deux voyages en Polynésie et, même si l'on comprend que plusieurs histoires aient été résumées en une pour des raisons de longueur du scénario, elles étaient toutes plus ou moins du même âge. »
↑La Gazette de Drouot, 7 décembre 2001, n°44, p. 19 : vente du mercredi 19 décembre 2001, hôtel Georges V à Paris, étude Maître Trajan, expertM. Baille.
↑Maurice Guérin,L'Œuvre gravé de Gauguin, Paris, H. Floury, 1927. À propos de ce bas-relief :« Pour en garder le souvenir, ils prirent des empreintes de leurs reliefs avec du papier de soie ; cela donnait l'aspect d'une vieille xylographie du Moyen Âge », cité parSylvain Alliod, « À la recherche du Paradis Perdu »,Gazette de l'hôtel Drouot,no 44,, p.19.
↑« Gauguin, Paul », dansjanine Bailly-Herzberg,Dictionnaire de l'estampe en France (1830-1950), Paris, Arts et métiers graphiques / Flammarion, 1985,p. 131-133.
↑VoirMario d'Angelo,La Musique à la Belle Époque. Autour du foyer artistique de Gustave Fayet, Béziers-Paris-Fontfroide, Paris, éd. du Manuscrit, 2012.
↑Jean-Luc Chalumeau,Figurez-vous ! (catalogue d'exposition), Musée de Soisson,(lire en ligne) :
« S'il y a un paradis des peintres, nul doute, par exemple, que Gauguin y soit en train de retoucher un tableau de Matisse qui l'admirait tant (c'est le thème dePaul retouchant le travail d'Henri, 2007). »
↑Edgard SAMPER et Fernando CARVALLO,Rencontres et construction des identités, Espagne et Amérique latine (actes du colloque des 25, 26 et 27 mars 2004, sous la direction de Jacques SOUBEYROUX), Publications de l'Université de Saint-Étienne,coll. « Cahiers du G.R.I.A.S. » (no 11),, 296 p.(ISBN978-2-862-72338-9,lire en ligne), « Présentation et entretien avec Herman Braun Vega. Commentaire de six tableaux récents »,p. 259 :
« Si on regarde Le Nu bleu de Matisse qu'il a commencé à peindre à Tahiti et si on voit les nus peints par Gauguin, on se rend compte tout de suite des racines graphiques de l'un vis-à-vis de l'autre. Si aujourd'hui on reconnaît l'importance de Matisse dans l’œuvre de tous les artistes contemporains, on est bien obligé de voir aussi la projection de Gauguin. »
Jean-Pierre Zingg avec Marie-José Pellé,Les Éventails de Paul Gauguin, Papeete, Éd. Avant & Après, 1996 (repr. 2001), 102 p.(ISBN9782907716222).
Daniel Wildenstein avec Sylvie Crussard et Martine Heudron,Gauguin - Premier itinéraire d'un sauvage. Catalogue de l'œuvre peint, 1873-1888, Milan, Paris, 2001(ISBN88-8118-937-2).
André Cariou,Gauguin et l'école de Pont-Aven, Paris, Hazan, coll. « Beaux Arts », 2015, 300 p.(ISBN9782754107679).
Caroline Boyle-Turner ,Paul Gauguin et les Marquises : Paradis trouvé ? préface de Maris Gauguin, éd. Vagamundo-Nizon, 2016, 250 p.(ISBN979-10-92521-15-3).
Jean-Luc Coatalem,Je suis dans les mers du Sud. Sur les traces de Paul Gauguin, Paris, Grasset, coll. « Littérature & Documents », 2001, 314 p.(ISBN2-246-58561-9).
Raymond Cogniat,Gauguin, Paris, éd. Braun, Collection des maîtres, 1938.
Jean-Marie Dallet,Je, Gauguin, Éd. Laffont, 1981, réédité par La Table Ronde, 2017.
Georges-Daniel de Monfreid,Sur Paul Gauguin [inclut des bois dessinés et gravés d'après Paul Gauguin par Daniel de Monfreid], La Rochelle, 2003(ISBN2-84327-092-8) : contient les lettres de G. D. de Monfreid à Paul Gauguin,-.