Il occupe d'importantes fonctions sur le plan national et international : il est plusieurs fois ministre dans des gouvernements belges de 1936 à 1964, notamment ministre des Affaires étrangères et Premier ministre ; durant la guerre, il est membre du gouvernement belge en exil à Londres, dont le Premier ministre estHubert Pierlot, qui dirige l'effort de guerre économique et militaire des Belges libres, avec des combattants en Europe et en Afrique dans l'air et sur terre.
En 1916, Paul-Henri Spaak âgé de 17 ans, se porte volontaire de guerre, mais il est arrêté par les Allemands en tentant de passer en territoire libre et finit la guerre dans un camp de prisonniers. Ne parlant pas l'allemand, qu'il avait pourtant commencé à apprendre avec des nurses allemandes, pendant sa petite enfance[9], il s'occupa en jouant dans des pièces de théâtre, dont « Kaatje », la plus réputée des œuvres de son père[10].
Après 1918, Paul-Henri Spaak accomplit, à l'Université libre de Bruxelles, des études de droit qu'il acheva en deux ans et devint avocat au barreau de Bruxelles. Il y défend les objecteurs de conscienceMarcel Dieu, dit Hem Day, etLéo Campion, franc-maçon, plus tard chansonnier et acteur à Paris, traduits en justice en 1933 pour avoir renvoyé leurslivrets militaires[11],[12]. Il plaide : « La guerre à présent, ce sont les colonies, le pétrole, le prestige de tel gouvernement. La guerre aujourd'hui, c'est le résultat de tous les impérialismes. » Il s'interroge ensuite sur le concept de patriotisme pour les millions de chômeurs et de sans-abris engendrés par la crise[13]. Ses clients sont condamnés à de la prison. Leur peine est réduite en appel. Ils refusent toute sanction et, avec un autre objecteur, Lionel de Vlaminck, entament une grève de la faim[14]. Les avocats des accusés, Deublet et Spaak, et d'autres citoyens renvoient leurs livrets militaires. Des anciens combattants sont prêts à les imiter. Les grévistes de la faim sont renvoyés de l'armée car indignes de figurer plus longtemps dans ses rangs. Ils sont chassés de l'armée pour cause d'avoir été condamnés pour ne pas vouloir y rester[15].
C'est en 1932 que commence sa carrière politique. Il est élu député de Bruxelles[4] sur la liste du parti socialiste, devenant l'adversaire politique de son oncle, le libéral Paul Janson.
Jusqu'à la fin des années trente, il était svelte et sportif et devint même champion de tennis de Belgique de série b, puis champion de Belgique Interclubs[16] et, dans le cadre des fonctions ministérielles qu'il occupa à partir de 1935, il disputa une partie contre le roi de Suède[17]. Paul-Henri Spaak était aussi un joueur de bridge.
Le parcours politique de Paul-Henri Spaak est d'abord marqué par l'anti-militarisme de son parti, leparti ouvrier et son leaderÉmile Vandervelde, malgré la politique du roiLéopold III vers le réarmement de la Belgique dans le cadre du retour à la neutralité d'avant 1914 (qui avait été garantie, à l'époque, par le traité de1831). Cette politique se manifeste, en 1936, par la dénonciation de l'accord militaire franco-belge de 1920, et ce avec le soutien de Paul-Henri Spaak pour qui c'est le moyen d'appliquer ses opinions pacifistes en libérant la Belgique du risque d'être entraînée dans une guerre contre l'Allemagne que l'on commence à redouter. La conséquence en est que, en 1938-1939, certaines garnisons protégeant la Belgique de l'Allemagne sont dégarnies pour porter des troupes le long de la frontière franco-belge afin de paraître manifester une équitable stratégie de défense contre tous les pays voisins. Mais sans que des travaux de défense, comme des fortifications, fussent entrepris contre la France, ce qui démontre le caractère symbolique de cette décision purement politique qui était destinée à honorer, en apparence, la neutralité proclamée en 1936. Par contre, les fortifications de l'Est, déjà utilisées en 1914 pour résister à l'agression allemandes, sont modernisées et augmentées.
Le est une date cruciale dans la vie de Paul-Henri Spaak. Ce jour-là commence une série de tribulations pour les ministres belges en grand danger de perdre toute importance du fait de la défaite. Après lapercée de Sedan et lacampagne des 18 jours de l'armée belge, celle-ci étant refoulée vers la côte, comme les armées franco-anglaises, Paul-Henri Spaak et le premier ministreHubert Pierlot quittent la Belgique après ladramatique entrevue duchâteau de Wynendaele au cours de laquelle ils tentent de convaincre le roi Léopold III de partir avec eux[18]. Celui-ci constate que les Alliés sont battus et que la petite armée anglaise prépare son rembarquement sans que rien soit prévu pour sauver au moins une partie de l'armée belge, laquelle parvient pourtant à arrêter l'armée allemande pendant quatre jours durant labataille de la Lys. Le roi prend dès lors la décision de rester au pays avec l'armée vaincue et espère que par la seule force morale de sa présence en Belgique, il pourra s'opposer aux abus que l'Allemagne ne manquera pas de commettre en Belgique, comme elle l'avait déjà fait pendant la Première Guerre mondidale. Toutefois, Paul-Henri Spaak ne croit pas qu'une négociation soit possible avec l'Allemagne, et il accuse Léopold III d'avoir pactisé secrètement contre elle avec les Alliés sous le couvert de la neutralité, et cela dès avant la guerre. Pourtant, le roi veut se poser en obstacle, au moins passif, aux entreprises des Allemands de diviser la Belgique, comme ils l'avaient fait lors de la Première Guerre mondiale.
Entre le roi et les ministres éclate un différend, Spaak et Pierlot contestant violemment le choix du roi sans parvenir à le convaincre de quitter le pays. Le roi considère qu'il ne peut laisser croire qu'il trahit l'obligation constitutionnelle de défenseur de l'indépendance et de l'intégrité nationales comme l'y a engagé son serment d'intronisation de 1934. Il veut croire qu'il pourra défendre le peuple contre un ennemi dont on connaît l'intention d'effacer la nation belge de la carte, comme cela avait été le cas durant la Première Guerre mondiale lors de la prise de contrôle des administrations belges et la séparation forcée de la Flandre et de la Wallonie, avec expulsion de Bruxelles, de toute l'administration francophone avec l'intention de germaniser la ville. Les deux ministres quittent la Belgique et laissent le roi seul àWynendaele, où il prend connaissance des conditions allemandes de reddition de l'armée apportées par le parlementaire qui avait été envoyé à l'ennemi.
En quittant la Belgique, Pierlot et Spaak veulent continuer la guerre et rallier d'autres membres du gouvernement réfugiés en France et au Royaume-Uni. Ce gouvernement conserve toute sa légitimité constitutionnelle, Léopold III n'ayant pas insisté pour obtenir une démission. Cela implique que le roi ne s'oppose pas à ce que le gouvernement belge continue la guerre à la tête d'une Belgique en exil. C'est que subsistent une marine, des forces militaires échappées en France et les richesses de l'immense domaine colonial africain de la Belgique avec sa force armée, laForce publique. Les ministres belges vont donc pouvoir représenter la Belgique en exil pour sauvegarder la survie du pays vis-à-vis des alliés. C'est un projet identique à celui des gouvernements en exil des autres pays occupés. Un projet auquel Paul-Henri Spaak adhère pleinement lorsque le gouvernement proclame que, « en application de la constitution belge en son article 82, dorénavant le gouvernement exerce seul le pouvoir exécutif, le roi ne pouvant exercer son autorité tant qu'il est prisonnier de l'ennemi. » Cet article prévoit en effet les cas dans lesquels le roi des Belges ne peut exercer le pouvoir conjointement avec le gouvernement parce qu'il ne dispose plus d'une pleine et entière liberté d'action qui garantisse sa liberté de décision.
C'est un tournant majeur dans la vie de Paul-Henri Spaak et qui mérite d'être considéré en détail. Il s'exile loin de sa famille qui va vivre sous l'occupant ennemi, ce qui peut créer une situation dangereuse pour elle alors que lui-même appartient à un gouvernement qui incarne la résistance à cet occupant. Et il est loin du parti socialiste qui est désormais destiné à devenir clandestin. Paul-Henri Spaak se retrouve coupé de tout ce qui a fait sa vie privée et politique. La situation des autres ministres belges est variable selon les cas, certains ayant pu envoyer leur épouse en Angleterre. Alors que Pierlot et Spaak s'installent en France, décidés à y continuer la guerre d'une façon ou d'une autre,Camille Gutt etAlbert de Vleeschauwer ont déjà gagné Londres nantis d'une pleine autorité, tandis que les autres ministres sont isolés et même introuvables dans la cohue des réfugiés. Il en est de même pour ceux des parlementaires qui ne sont pas mobilisés. Malgré cela, une assemblée parlementaire se tient àBordeaux. Mais, du fait du grand nombre d'absents, le quorum des voix n'y est pas atteint pour autoriser un vote valable et les critiques envers la décision du roi restent donc lettre morte, tandis que l'autorité du gouvernement en sort renforcée par un vote de confiance, même si celui-ci n'est que de pure forme.
En provenance dePoitiers. Le chef du gouvernement, Hubert Pierlot, et les deux chambres du Parlement vont alors s'exiler àLimoges durant quelques semaines et c'est de la capitale porcelainière que députés et sénateurs belges condamnent, le 31 mai 1940, la « honteuse capitulation » avec Paul-Henri Spaak[19].
Dans leur exil, les rescapés du gouvernement se trouvent dans une situation inédite pour un gouvernement belge depuis1830, ils peuvent exercer le pouvoir exécutif en se passant de la signature royale en vertu de l'article 82 de la constitution qui considère le cas où le roi des Belges est dans l'impossibilité de régner. Toutefois, c'est à la condition de prendre leurs décisions collégialement dans l'attente de soumettre, dès que possible, leurs actes aux chambres réunies, ce qu'ils décident. Cela ne peut signifier que le gouvernement veut croire à la victoire finale qui permettra de convoquer le parlement belge dans un pays libéré[20]. C'est une décision qui est pas politique mais engage aussi la vie privée. Paul-Henri Spaak n'est pas de ceux qui ont pu évacuer leur famille mais part seul. Quel sort sera réservé aux siens restés à la merci de l'ennemi ? Plus tard, il écrira : « Les mois les plus cruels de ma vie… le goût de la défaite totale, le bord du renoncement et le réveil en pleine lutte… ».
Après avoir résidé en France dans des conditions difficiles au milieu de la débâcle[21], Paul-Henri Spaak etHubert Pierlot, qui avaient cru pouvoir faire confiance à la résistance militaire de la France en installant dans ce pays le gouvernement belge en exil, se retrouvent privés de toute protection diplomatique française dès l'armistice franco-allemand. Pierlot et Spaak entreprennent alors une vaine tentative d'entrer en rapport avec le gouvernement allemand dans l'espoir fou de maintenir une autorité belge (ce qui, à ce moment-là, n'est pas sans rapport avec l'attitude du roi Léopold III) en organisant le retour des réfugiés. Mais les informations diplomatiques venues à la connaissance des autorités françaises révèlent qu'Adolf Hitler a donné pour consigne aux militaires allemands qui occupent la Belgique et aux diplomates allemands en poste à l'étranger d'ignorer toute approche du gouvernement belge, ses membres n'ayant plus aucune autorité légale selonBerlin. Et le gouvernement français du maréchalPétain paraît bien partager ce point de vue en faisant savoir, par l'intermédiaire du préfet de la Gironde, que la protection diplomatique est retirée aux ministres belges. Ceux-ci se sentent pris au piège dans le village deSauveterre-de-Guyenne où ils se sont réfugiés. Mais ils vont apprendre que leur collègueAlbert de Vleeschauwer revenu de Londres, est en Espagne avec un visa portugais, et cherche à les rencontrer.
La perte de la protection française convainc les deux ministres que la seule solution est de fuir devant la menace de tomber au pouvoir des nazis, Paul-Henri Spaak se sentant particulièrement concerné du fait de son passé politique.Albert de Vleeschauwer les rencontre auCol du Perthus, où ils sont bloqués, avant d'être placés en résidence forcée à Barcelone par les autorités franquistes.Marc Jottard[a], consul de Belgique à Barcelone, et deux Belges résidant en Espagne organisent leur évasion vers le Portugal le 22 octobre. Les deux derniers rescapés du gouvernement belge en France arrivent finalement au Portugal après avoir traversé clandestinement l'Espagne cachés dans une camionnette à double fond pour échapper au gouvernement du généralFranco acquis aux intérêts allemands et dont les chefs n'ont pas oublié l'appui des socialistes belges au gouvernement républicain espagnol durant la guerre civile[22]. « Une évasion digne d'être reproduite à Hollywood et dont votre frère écrira le scénario » (il s'agit de Charles Spaak, scénariste à Paris), écrit le journaliste américain Akivisson[23],[24].
Les deux ministres parviennent enfin, le 25 octobre, à Londres où se reconstitue le gouvernement belge en exil. Grâce aux ressources financières du gouvernement immédiatement disponibles (une partie de l'or de laBanque nationale de Belgique a été évacué à Londres et aux États-Unis) et avec le concours de volontaires, la Belgique sera présente dans labataille d'Angleterre avec 28 pilotes, ensuite, durant toute la guerre, avec trois escadrilles. Après la participation belge aux victoires d'Afrique contre les Italiens couronnée par la victoire d'Asosa, c'est une troupe belge qui libèrera la côte française du nord et participera à la libération de la Belgique en 1944. Au début de 1945, une armée belge reconstituée de 100 000 hommes entrera en jeu au sein des forces alliées. Avant cela, des troupes spéciales de commando étaient intervenues en Yougoslavie en accord avec les Britanniques et sous leurs ordres, les mêmes commandos combattant dans le sud des Pays-Bas, lors de l'opération Market Garden, menée par Montgomery.
Ainsi, dès la fin de1940, après s'être organisés à Londres, Paul-Henri Spaak et le gouvernement belge tirent parti des importants moyens économiques et militaires qu'ils peuvent rassembler, surtout grâce auCongo belge, pour mener un jeu diplomatique ambitieux qui vise à inscrire la Belgique, d'abord vaincue, parmi les futurs vainqueurs de l'Allemagne. Dans le cadre de ses fonctions de ministre des Affaires étrangères, Paul-Henri Spaak développe une politique de présence auprès du gouvernement britannique, qui avait débuté dès l'entretien de son collègue le ministre des Colonies,Albert de Vleeschauwer, le 8 juillet 1940, avecWinston Churchill et aussi auprès des gouvernements européens en exil à Londres. Ces contacts entraînent cette appréciation du chef desFrançais libres, le généralde Gaulle, qui, dans ses Mémoires de Guerre, écrit : « Messieurs Pierlot, Gutt et Spaak formant ensemble, au service de la Belgique, l'équipe de la sagesse, de l'ardeur et de l'habileté[25]. »
L'action du gouvernement se traduit par une politique combattive qui permet à Paul-Henri Spaak d'acquérir une réelle influence dans le monde libre. Cette politique se traduit par la mise à la disposition des alliés des richesses du Congo, dont notamment les minerais, surtout le cuivre, l'étain et l'uranium, par l'engagement de toute la flotte de commerce dans les convois alliés de fournitures américaines qui affrontent les sous-marins allemands, par la participation de 28 aviateurs belges à la bataille d'Angleterre[26] et la constitution de trois escadrilles belges intégrées à la Royal Air Force, cependant qu'une force terrestre se reconstitue en Angleterre et que les troupes d'Afrique remportent des victoires contre les Italiens en Abyssinie[27],[28].
Paul-Henri Spaak entretient des contacts avec tous les gouvernements en exil et, à ce titre, il participe aux négociations qui aboutiront, après la guerre, au traité économique duBenelux réunissant Belgique, Pays-Bas et Grand Duché de Luxembourg. Il plaide la reconnaissance officielle par la Belgique dugénéral de Gaulle et desFrançais libres, quoique ceux-ci ne fussent pas porteur d'une légitimité politique comme les autres gouvernements en exil qui, eux, ont quitté leurs pays porteurs des pouvoirs qu'ils tenaient des institutions légales. Malgré des oppositions étrangères, le premier ministre Hubert Pierlot et le ministre des affaires étrangères Paul-Henri Spaak écrivent au général de Gaulle, le, que le gouvernement belge a décidé de le reconnaître comme représentant les Français Libres. C'est chose faite par échange de pièces diplomatiques le[29].
Même des Français en exil opposés augénéral de Gaulle ont tenté d'empêcher cette reconnaissance de la France Libre, ainsi que le gouvernement britannique qui a fait pression dans ce sens, mais l'annonce de l'envoi d'un diplomate pour représenter le gouvernement belge à Alger, siège du Comité national des Français libres, est notifiée officiellement à tous les gouvernements alliés le[30]. La Belgique est donc la première puissance à accorder sa reconnaissance officielle au général de Gaulle et à ses partisans.
Pendant ce temps-là, en Belgique, la famille Spaak doit se cacher pour échapper aux représailles allemandes, et la belle-sœur du ministre, Suzanne Spaak, sera arrêtée, torturée et fusillée à Paris pour faits de résistance (elle contribua notamment à sauver de nombreux enfants juifs et devint Juste parmi les Nations)[31].
En1944, le roi, qui était resté en Belgique occupée en résidence surveillée sous l'autorité allemande, est emmené en Allemagne et enfermé dans des forteresses gardées par desSS. Cette absence royale entraînera, dès la libération de Bruxelles en, la convocation du parlement avec la mission de désigner un régent afin de restaurer le pouvoir exécutif jusque-là réduit au seul gouvernement, mais aussi avec la charge de juger le comportement du gouvernement en exil qui, pendant toute la guerre, a maintenu la légitimité belge au sein des Alliés et rebâti une force militaire et économique qui place la Belgique dans le camp des vainqueurs du nazisme. Dès le retour à Bruxelles du gouvernement Pierlot-Spaak dans les jours qui ont suivi la libération, les parlementaires réunis en nombre suffisant pour atteindre le quorum élisent un régent, c'est leprince Charles, frère du roi.
Ainsi, le système constitutionnel normal est reconstitué, le détenteur du pouvoir royal ou son remplaçant faisant à nouveau partie intégrante, avec les ministres, du pouvoir exécutif. Après un débat sur la gestion du gouvernement durant les 51 mois de son exil, unquitus est donné aux ministres quoique divers aspects de la politique gouvernementale de guerre aient, par la suite, donné lieu à des débats qui n'allaient, cependant, pas remettre en cause la signature de la Belgique au bas des accords souscrits en exil, tel le Benelux ou les accords sur l'uranium fourni aux États-Unis, bien que ces derniers aient été considérés dans l'opinion publique et dans les partis comme pas assez profitables pour la Belgique. Aussi, plus tard, après une période d'instabilité ministérielle et une cure d'opposition de Paul-Henri Spaak, le retour de celui-ci aux affaires étrangères en1954 entraîne la renégociation de nouveaux accords nucléaires belgo-américains. Menés parPierre Ryckmans (homme de confiance de Paul-Henri Spaak comme ancien combattant en Afrique et ex-gouverneur général du Congo), ces accords accordent à la Belgique divers avantages scientifiques ainsi qu'un complément financier aux paiements américains du temps de la guerre. Ceux-ci avaient commencé dès 1940 lorsque le représentant belge à New York de l'Union minière du Haut Katanga,Edgar Sengier, avait livré, contre paiement cash à sa société, un premier stock de minerais aux Américains[b]. C'est avec le produit de ce paiement, joint aux ressources financières de l'État, ainsi qu'au soutien des banques belges exilées, que le gouvernement avait entrepris l'effort de redressement de la Belgique en guerre.
Entretemps, en1946, Paul-Henri Spaak avait été élu président de la premièreAssemblée générale des Nations unies à Londres[32], tandis que la Belgique devenait la première petite puissance à siéger auConseil de sécurité des Nations unies. La guerre froide prenant une tournure inquiétante, Paul-Henri Spaak prononce à l'ONU un discours (connu sous le nom de discours de la peur) devant l'Assemblée générale des Nations-Unies en septembre1948, discours dans lequel il attaque violemment la politique étrangère de l'Union soviétique. Sa réputation s'en trouve grandie, alors qu'il avait pu s'imposer dans le monde politique international comme nouveau chef du gouvernement belge enmars1946 puis du au, cumulant ce poste avec celui de chef de la diplomatie belge. C'est à cette époque qu'est conclu le traité économique duBenelux, auquel Spaak avait travaillé pendant la guerre avec les gouvernements en exil desPays-Bas et du Grand Duché deLuxembourg dans le but de conclure une alliance économique de laBelgique avec ces deux pays.
Durant ces années, ce qu'on a appelé la « Question royale » n'avait cessé de provoquer des affrontements au parlement et au sein de la population à propos du choix du roi de ne pas abandonner l'armée et de se constituer prisonnier avec celle-ci en1940. Le roi est toujours absent du pays bien qu'il ait été libéré par les troupes américaines en, mais le gouvernement s'est opposé à son retour jusqu'à ce que le parlement se soit décidé à voter ou non la fin de l'impossibilité de régner décrétée en 1940 lorsque le roi avait décidé de rester en Belgique sous le pouvoir allemand. Le débat porte moins sur la reddition militaire que sur la question de savoir si le roi devait ou non quitter le pays pour se soustraire à l'emprise allemande. Lors de la consultation populaire de mars1950, le choix de Paul-Henri Spaak en faveur de l'abdication du roi n'est pas suivi par une majorité. Le résultat de ce scrutin est que 2 933 382 Belges (57,68 %) se déclarent pour le retour du roi contre 2 151 881 (42,32 %) qui sont contre, mais une fracture apparaît : si 72,2 % desFlamands se montrent favorables au souverain, 58 % desWallons y sont opposés, comme aussi une majorité des Bruxellois. Trois mois plus tard, le résultat « pour » le retour du roi est confirmé dans des élections générales pour le parlement qui donnent une majorité absolue aux partis chrétiens.
La gauche, menée par Paul-Henri Spaak ne veut pas non plus accepter cette deuxième décision démocratique et commence une grève générale. À cette occasion, Paul-Henri Spaak prononce à la Chambre des Députés de Bruxelles un discours qui rappelle ceux de sa jeunesse, quand il était à la gauche du parti ouvrier : « Je suis avecDanton contreLouis XVI, avecLouis Blanc contreThiers, avec les Belges de1830 contre les Hollandais. La révolution ne me fait pas peur. Je sais qu'elle doit éclater quand les gens au pouvoir s'obstinent à ne pas reconnaître les faits[33] ».
Finalement, le roi, rentré à Bruxelles en joue l'apaisement et abdique en faveur de son fils, nommé Prince royal à l'âge de 20 ans pour devenir, en 1951, le roiBaudouinIer. Le sénateur américainHenry Cabot Lodge, Jr. déclare devant leSénat des États-Unis à propos de Paul-Henri Spaak :« C'est certainement un des plus habiles, si pas le plus habile leader politique en Europe aujourd'hui[34] ». Paul-Henri Spaak retourne dans l'opposition sous un gouvernement homogène social-chrétien, dirigé par le premier ministreJean Van Houtte et devient bourgmestre de la commune bruxelloise deSaint-Gilles-lez-Bruxelles dans laquelle il a son domicile depuis l'avant-guerre. Il est à nouveau ministre des Affaires étrangères de1954 à1958 dans un gouvernement de coalition formé par les libéraux et les socialistes avec le socialisteAchille Van Acker pour premier ministre.
Paul-Henri Spaak fut aussi secrétaire général de l'OTAN de1957 à1961[5], malgré les critiques de la frange de gauche de son parti, le parti socialiste, qui considérait qu'il était indigne pour un ministre socialiste, qui avait été pacifiste avant 1936, de diriger une organisation « militariste ». Cependant, Paul-Henri Spaak avait acquis, depuis1946 et son discours à l'ONU dit « discours de la peur », une crainte profonde devant la perspective d'une guerre avec l'Union soviétique et ses satellites dont la puissance militaire paraissait intacte, au contraire de celle des pays occidentaux qui s'étaient empressés de désarmer à la fin de la guerre, alors que les partis communistes entretenaient de l'agitation en Belgique, en France et en Italie. Pour Paul-Henri Spaak, l'alliance militaire de l'OTAN était la meilleure garantie que la politique de faiblesse d'avant guerre des démocraties occidentales devant la menace de conflit ne se reproduirait plus avec ses tragiques conséquences.
Revenu à la politique belge en1960, Paul-Henri Spaak est ministre des affaires étrangères et vice-premier ministre dans un gouvernement de coalition groupant les socialistes et les sociaux chrétiens formé en1961 sous la direction du premier ministre social chrétienThéo Lefèvre qui affronte la querelle linguistique et communautaire. LeCongo belge étant devenu indépendant sous le gouvernement précédent présidé parGaston Eyskens, l'ancienne colonie est secouée par des conflits ethniques et politiques. En1964, confronté à une prise d'otages belges et européens par des opposants au régimeMobutu qui ont prisStanleyville, Paul-Henri Spaak rencontre àBruxelles le leader des insurgésChristophe Gbenye, qui a été exfiltré de Stanleyville par laSûreté belge dans l'espoir de pouvoir négocier une solution pacifique. Mais cet espoir échoue. Paul-Henri Spaak obtient alors du gouvernement belge de lancer, avec l'accord des Américains, une audacieuse opération militaire pour délivrer les otages[35]. C'est l'opération Dragon rouge menée par un régiment de paras-commandos belges tombés du ciel et appuyés par une colonne terrestre nommée l'Ommegang. L'opération réussit, mais non sans provoquer la mort d'un peu plus de vingt otages[36].
Paul-Henri Spaak prononce à cette occasion un vigoureux discours de deux heures à l'ONU en1964, en réponse à l'accusation virulente de l'URSS qui condamne l'opération militaire belge[37].
Paul-Henri Spaak se retire de la politique active. En 1966, il fait un bref « séjour » dans le conseil d'administration de la Bell Telephone Manufacturing, société belge intégrée par la société américaineITT et qui possède neuf usines en Belgique[38]. Plus tard, Paul-Henri Spaak dit qu'il avait pu favoriser la passation de nombreux marchés au profit de l'industrie belge et de l'emploi grâce à sa réputation internationale et à son expérience.
Il publie en1969 desmémoires aux éditions Fayard sous le titreCombats inachevés. Le premier tome s'intituleDe l'Indépendance à l'Alliance et le secondDe l'espoir aux déceptions.
Paul-Henri Spaak, qui avait été socialiste durant toute sa vie, rompt avec leparti socialiste belge (P.S.B.) en 1971 et annonce son ralliement auFront Démocratique des Francophones (F.D.F.) nouvellement créé. Il invoque, pour se justifier, les reculades de la gauche démocratique en face de l'intolérance de l'extrême droite flamingante[39], ce qu'il condamne, le, dans un retentissant discours depuis une tribune improvisée sous le chapiteau du cirque Bouglione, établi momentanément àIxelles (Bruxelles), place Flagey, les nombreuses salles de congrès et de conférences de Bruxelles lui ayant été refusées sur pression des autorités actionnées par le gouvernement. L'affluence est telle que le chapiteau du cirque ne suffit pas et que les organisateurs ont loué la salle voisine ducinéma Marni dans laquelle le public peut suivre le discours grâce à l'installation, par une société privée, d'un câble établissant une liaison télévisée avec le cirque, le reste de la foule, massée à l'extérieur, écoutant stoïquement dans le froid les paroles de Spaak diffusées par haut-parleurs[40]. C'est la dernière performance oratoire de ce que beaucoup, notamment au parti socialiste dépité de cette manifestation d'indépendance à l'égard de sa politique d'apaisement vis-à-vis du flamingantisme, considèrent comme l'adieu politique et le dernier message d'un homme qui avait été un leader de premier plan sur la scène politique intérieure et un exceptionnel représentant de la Belgique sur la scène internationale, surtout pendant et après la guerre.
Paul-Henri Spaak se retire alors de la vie publique et installe sa résidence àBraine-l'Alleud, commune wallonne de la grande banlieue deBruxelles. Mais sa santé s'altère et il est mis en garde par les médecins contre tout effort. Pourtant, il s'impose un voyage dans l'archipel desAçores, voulant s'offrir des vacances en compagnie de sa filleAntoinette Spaak, qui est très proche de lui et , suivant l'exemple paternel, allait devenir une femme politique importante en lutte contre l'extrémisme. C'est là, le, qu'il est pris d'un malaise. Un avion militaire le rapatrie d'urgence à Bruxelles, à l'Hôpital Brugmann, le. Emporté par unerupture d'anévrisme, Paul-Henri Spaak meurt à Bruxelles le à0 h 15[41]. Paul-Henri Spaak repose dans le cimetière du Foriest àBraine-l'Alleud. Après son décès, une Fondation Paul-Henri Spaak[c] a été créée pour perpétuer sa mémoire.
ministre une première fois en1936, membre du gouvernement du premier ministrePierlot de façon ininterrompue, d'abord en Belgique, durant la mobilisation de l'armée sur pied de guerre en septembre1939, puis àLondres comme ministre des affaires étrangères de1940 à1944 dans le gouvernement en exil qui préside à l'effort de guerre belge en Europe et en Afrique auCongo belge, ensuite, à partir de, à nouveau ministre à Bruxelles, toujours aux affaires étrangères
négociateur, dans le gouvernement belge de Londres, avec les Pays-Bas et le Grand Duché de Luxembourg du traité qui, après la guerre, créera l'union économique duBenelux
Outre les fonctions ministérielles qu'il remplit de1936 jusqu'en1964 de façon presque ininterrompue, il est plusieurs fois réélu membre de la Chambre des représentants et exerce même la fonction debourgmestre de la commune bruxelloise deSaint-Gilles-lez-Bruxelles.
Comme ministre des affaires étrangères il remplit à plusieurs reprises des fonctions internationales au nom de la Belgique:
Il a reçu des distinctions de nombreux autres pays: Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Japon, Yougoslavie, Portugal, Norvège, Vatican, Suède, États-Unis, Chine, Finlande, etc.
L'aile du bâtiment principal du Parlement européen à Bruxelles, où se trouve l'hémicycle, porte son nom.
Quelques rues et places publiques de Belgique et de France portent son nom et son buste a été érigé dans la commune bruxelloise deSaint-Gilles-lez-Bruxelles où il avait habité et dont il fut bourgmestre.
↑Marc Jottard a joué un rôle important pour aider de nombreux Belges à rejoindre Londres pendant la guerre.
↑En1955, le Congrès américain vote une loi spéciale accordant au Congo belge et à la Belgique un complément financier de 485 millions de dollars en complément des paiements de guerre avec, en plus, la communication de certains secrets atomiques en compensation des conditions favorables consenties par le gouvernement en exil pour les fournitures d'uranium. Il en résulte que la Belgique peut conquérir une place de premier plan dans le domaine atomique, notamment par la construction du premierréacteur à eau pressurisée et dans la fabrication deMox, ainsi que par la planification sur vingt-cinq ans d'un programme de production nucléaire de 60 % de l'électricité belge - qui sera atteint dans les années 1980 - ainsi que dans d'autres domaines, notamment d'ordre sécuritaire et médical (SCK-CEN, site du Centre d'étude nucléaire de Mol).
↑La Fondation Spaak a récolté les archives de Pauk-Henri Spaak et a procédé à leur numérisation dans les années 2000. Les originaux papier ont été déposés à l'Académie royale de Belgique et aux Archives et Musée de la littérature de Bruxelles.
↑Suzanne Nelson, Pierre Reigner (trad.),La vie héroïque de Suzanne Spaak : Paris, 1940-1944 - L'audace d'une femme face à la barbarie nazie, Paris, Robert Laffont,, 396 p.(ISBN978-2-221-21862-4,lire en ligne).
RobertVan Nuffel, « Paul Spaak et l'Italie »,Bulletin de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises,vol. LXXIIO,,p. 196-223(lire en ligne)
VincentGenin,L'ambassade de Belgique à Paris à l'époque de Marcel-Henri Jaspar (1959-1966). Activités, réseaux et opinions, mémoire de master en histoire, Université de Liège,, 518 p.
Patrice-EmmanuelSchmitz,Les cent jours de l'ambassadeur, ou pourquoi la Belgique a gagné la Seconde Guerre mondiale, Editions Mols,(ISBN978-2-87402-303-3)