1984 ou en toutes lettresMil neuf cent quatre-vingt-quatre[1] (titre original :Nineteen Eighty-Four), est un romandystopique de l'écrivain britanniqueGeorge Orwell. Publié le 8 juin 1949 parSecker & Warburg(en), il s'agit du neuvième et dernier livre d'Orwell achevé de son vivant. Thématiquement, il se concentre sur les conséquences dutotalitarisme, de lasurveillance de masse, et de l'enrégimentement répressif des personnes et des comportements au sein de la société. Orwell, fervent partisan dusocialisme démocratique et membre de lagauche antistalinienne, décrit dans son roman une Grande-Bretagne, trente ans après uneguerre nucléaire entre l'Est et l'Ouest censée avoir eu lieu dans lesannées 1950, et où s'est instauré un régimetotalitaire fortement inspiré à la fois de certains éléments dustalinisme et dunazisme. Plus largement, le roman examine le rôle de la vérité et des faits au sein des sociétés et les manières dont ils peuvent être manipulés.
L'histoire se déroule dans un futur imaginaire. L'année en cours est incertaine, mais on pense qu'il s'agit de 1984. Une grande partie du monde est enguerre perpétuelle(en). La Grande-Bretagne, désormais connue sous le nom d'Airstrip One, est devenue une province dusuper-État(en)Océania, dirigé parBig Brother, un leader dictatorial soutenu par unculte de la personnalité intense orchestré par lapolice de la Pensée. Le Parti s'engage dans unesurveillance gouvernementale omniprésente et, par l'intermédiaire duministère de la vérité, dans unnégationnisme historique et unepropagande constante pour persécuter l'individualité et la pensée indépendante. Laliberté d'expression n'existe plus, tous les comportements sont minutieusement surveillés grâce à des machines appeléestélécrans et d'immenses affiches représentant le visage de Big Brother sont placardées dans les rues, avec l'inscription« Big Brother vous regarde » (« Big Brother is watching you »).
Le protagoniste,Winston Smith, est un employé assidu de niveau intermédiaire au ministère de la Vérité qui déteste secrètement le Parti et rêve de rébellion. Il tient un journal interdit et entame une relation sexuelle avec sa collègue Julia. Ils découvrent un groupe de résistance obscur appelé la Fraternité. Cependant, leur contact au sein de ce groupe s'avère être un agent du Parti, et Smith et Julia sont arrêtés. Smith est soumis à des mois demanipulation psychologique et de torture de la part du ministère de l'Amour. Il trahit finalement Julia et est libéré. Il prend conscience dans les dernières pages du roman qu'il est « guéri » et qu’il aime Big Brother.
Le monde en 1984 selonGeorge Orwell[2]. Le territoire contrôlé par l'Océania est représenté en rose, le territoire d'Eurasia est en mauve et celui d'Estasia en vert. Les territoires en jaune sont ceux qui sont revendiqués par les trois puissances.
Le résumé qui suit utilise les noms et expressions proposés parAmélie Audiberti, première traductrice en France du roman.
L’histoire se déroule en 1984 (comme l'indique le titre du roman), àLondres. Le monde, depuis les grandesguerres nucléaires des années 1950, est divisé en trois grands blocs géopolitiques : l’Océania (Amériques,îles de l'Atlantique, comprenant notamment lesîles Britanniques,Océanie etAfrique australe), l’Eurasia (reste de l'Europe etURSS) et l’Estasia (Chine et ses contrées méridionales, îles duJapon, et une portion importante mais variable de laMongolie, de laMandchourie, de l'Inde et duTibet[3]) qui sont en guerre perpétuelle les uns contre les autres. Ces trois grandes puissances sont dirigées par différents régimes totalitaires revendiqués comme tels, et s'appuyant sur des idéologies nommées différemment mais fondamentalement similaires : l’Angsoc (ou « socialisme anglais ») pour l'Océania, le néo-bolchévisme pour l'Eurasia et le« culte de la mort » (ou« oblitération du moi ») pour l'Estasia[4],[5]. Tous ces partis sont présentés comme communistes avant leur montée au pouvoir, jusqu'à ce qu'ils deviennent desrégimes totalitaires et relèguent lesprolétaires qu'ils prétendaient défendre au bas de la pyramide sociale. Les trois régimes sont présentés comme étant socialement, économiquement et idéologiquement sensiblement les mêmes[6],[7].
À côté de ces trois blocs subsiste une sorte de « quart-monde », dont le territoire ressemble approximativement à un parallélogramme ayant pour sommetsTanger,Brazzaville,Darwin etHong Kong. C'est le contrôle de ce territoire, ainsi que celui de l'Antarctique, qui justifie officiellement la guerre perpétuelle entre les trois blocs[8].
Winston Smith, 39 ans, habitant deLondres en Océania, est un employé du Parti extérieur, c'est-à-dire un membre de la « caste » intermédiaire du régime océanien, l'Angsoc. Winston officie auministère de la Vérité[9], ou Miniver en novlangue. Son travail consiste à remanier les archives historiques afin de faire correspondre le passé à la version officielle du Parti. Ainsi, lorsque l'Océania déclare la guerre à l'Estasia alors qu'elle était en paix deux jours avant avec cet État, les autres membres du ministère de la Vérité, notamment ceux du commissariat des archives (« Commarch » en novlangue) où travaille Winston, doivent veiller à ce que plus aucune trace écrite n'existe de l'ancienne alliance avec Estasia.
Toutefois, contrairement à la majeure partie de la population, Winston ne réussit point à pratiquer cette amnésie sélective et ne peut donc adhérer aux mensonges du Parti. Il prend alors conscience qu'il n'a pas de pensées aussi orthodoxes qu’il devrait en avoir aux yeux du Parti. Susceptible d'être traqué par lapolice de la Pensée, une redoutable organisation de répression, il dissimule ses opinions contestataires aux yeux de ses collègues de travail. Le roman s'ouvre sur les projets d'écriture de Winston ; il désire en effet garder une trace écrite et donc fixe du passé, en opposition à la propagande de l'Océania. La ténuité des possibilités de rébellion apparaît rapidement ; la simple rédaction de son journal n'est possible à Winston que grâce à une singularité dans le plan de son appartement qui permet d'échapper au regard omniprésent dutélécran, sorte d'écran installé dans chaque foyer qui sert à la diffusion continue de la propagande du gouvernement et à voir et entendre ce qui se passe chez les gens.
Winston Smith servira également de prétexte dans la suite du roman pour exposer la société totalitaire qui l'entoure, les hommes qui y collaborent et ses ressorts les plus impitoyables. On verra ainsi exposés au fur et à mesure de ses rencontres le mépris de l'amour et de la sensualité par l'ensemble de la société — avec l'exemple notable de l'ex-femme de Winston, Catherine — ou encore une présentation de la destruction de la langue par un des artisans enthousiastes de cette entreprise. La délation dans la famille et même le refoulement généralisé des membres les plus dévoués à la société qui finissent par prononcer dans leur sommeil ce qu'ils n'osent prononcer de jour seront abordés au cours du roman.
Lors des Deux Minutes de la Haine, moment rituel de la journée pendant lequel le visage de l’« ennemi » de l’Angsoc,Emmanuel Goldstein, est diffusé sur des écrans, Winston croise Julia, une jeune femme du commissariat aux romans, membre de la « Ligue anti-sexe des juniors », d’apparence particulièrement disciplinée. Il la hait, pensant qu’elle est une espionne de la police de la Pensée. Plus tard, elle lui remet discrètement un papier où est écrit :« Je vous aime. »
Ils se fréquentent, font l’amour clandestinement dans une mansarde louée dans le quartier desprolétaires. Ils savent qu’ils seront condamnés, que tôt ou tard ils devront payer le prix de tous ces crimes envers le Parti. Ils rêvent cependant d’un soulèvement, croient au mythe d’uneFraternité(en) clandestine qui unirait les réfractaires. C’est pourquoi ils prennent contact avec O’Brien, personnage intelligent et charismatique, membre du Parti intérieur, dont Winston a l’intime conviction qu’il est membre de la Fraternité.
O’Brien leur fait parvenir « Le Livre » de Goldstein, l’ennemi du peuple et du Parti, objet de la haine et de la peur la plus intense en Océania. Y sont expliqués tous les tenants et aboutissants du système et des manipulations psychologiques mises en place en Océania.
« Le Livre » de Goldstein explique notamment qu’une révolution ne peut réussir que si une classe moyenne peut remplacer la classe dirigeante. Cela explique que le Parti intérieur (classe dirigeante) surveille tout particulièrement le Parti extérieur (classe moyenne). Prolongeant sa fableLa Ferme des animaux, c’est une véritable théorie des révolutions qu’Orwell expose, en présentant dans1984 son contraire et corollaire : les techniques utilisées pour empêcher toute révolution[10].
Un après midi, avant qu’ils passent à l’acte, Winston et Julia sont arrêtés par la police de la Pensée et amenés au ministère de l’Amour (M. Charrington, qui louait une chambre à Winston et Julia, y avait caché un télécran derrière un tableau). Winston y retrouve O'Brien lui-même, qui n’a en fait jamais été membre de laFraternité(en), bien au contraire, car il est justement chargé de traquer les« criminels par la pensée ». O'Brien lui apprend que Winston était repéré comme peu fiable bien avant que lui-même n’en prenne conscience (sept ans plus tôt)[11].
Sa réintégration comporte trois stades : étudier, comprendre et accepter. Winston se fait torturer et humilier pendant des jours et des semaines, voire des mois (la notion du temps n’est pas très bien précisée à ce moment de l’histoire car Winston n’a aucun instrument auquel se fier pour mesurer le temps), jusqu’à ce qu’il perde toutes ses convictions morales et soit prêt à accepter sincèrement n’importe quelle vérité, aussi contradictoire soit-elle (2 et 2 font 5, Winston n’existe pas en réalité…), pourvu qu’elle émane du Parti[12].
Sa « rééducation » se finit lorsque confronté à sa phobie la plus forte (les rats), il trahit et renie Julia[13].
En effet, le but du Parti est d’épurer toutes les pensées qui lui sont gênantes avant d’exécuter ceux qui les ont émises afin d’éliminer ce que Winston appelle« la nature humaine ». La loyauté de Winston envers Julia était la dernière chose qui allait contre les idées du Parti, c’était donc l’étape finale logique de sa « rééducation ».
On apprend enfin que le « Livre » de Goldstein est en vérité une création du Parti intérieur, qui est à l’origine du régime de l’Océania, et qu'Emmanuel Goldstein est une figure allégorique au même titre queBig Brother ; ce qui y est écrit n’en reste pas moins vrai d’après les paroles d’O'Brien, donnant une dimension terrifiante à ce monde.
Relâché, Winston n'est plus qu'une épave vide de sentiments et de dignité, passant sa vie au bistrot. Il semble toutefois bénéficier d'un certain confort matériel et d'un travail nettement moins exigeant que celui qu'il avait avant son arrestation. Par hasard, il revoit Julia qui, elle aussi, l'a renié sous la torture. Cette trahison mutuelle a rompu leur attachement[14].
Pendant la guerre nécessaire et incessante qui oppose les trois blocs totalitaires, la propagande prétend qu'une« nouvelle brillante victoire » aurait retourné magistralement une situation très compromise. Il devient alors un admirateur béat de Big Brother. Il mourra probablement exécuté d'une balle dans la nuque, comme le sont tous les criminels de la pensée une fois leur « folie » expurgée[15], bien que ne soit pas explicitement dit dans le roman (on ne sait pas de quelle façon Winston Smith meurt à la fin).
George Orwell a indiqué que1984 s'inspirait d'un ouvrage de l'écrivain russeEvgueni Zamiatine, intituléNous autres (ouNous selon les traductions) et paru en 1920, qui donne aussi la description d'unedystopie totalitaire. En 1946, George Orwell avait publié une critique deNous autres dans la presse, estimant notamment que ce roman avait influencéLe Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, mais Huxley ne l'a pas reconnu[16],[17].
1984 emprunte àNous autres son intrigue et ses personnages. Ainsi, dansNous autres, un homme vit dans une société totalitaire et se révolte. Il est soutenu dans cette rébellion par une femme ayant une liberté politique et sexuelle identiques à ce qui existait avant l'avènement de l'ordre totalitaire. Les deux se font prendre et torturer, physiquement et psychologiquement. Finalement, l'homme devient aimant vis-à-vis de l’État oppresseur et désavoue son engagement révolutionnaire, trahissant ses compagnons de combat. Les différences sont minimes : dansNous autres, les héros sont nommés par des matricules, les moyens de surveillance ne sont pas des écrans. De plus, les immeubles sont en verre, ce qui permet de suivre ce qui s'y passe[17],[18].
Paul Owen duGuardian estime queNous autres gâche son intrigue avec des sauts confus dans le temps et l'espace et que1984 est une œuvre supérieure. D'ailleurs, l'impact culturel de1984 a été reconnu presque immédiatement par l'attribution du prix « Partisan Review ». Et les idées de1984 qui sont entrées dans la culture sont celles de George Orwell : la réécriture de l'histoire, la novlangue, l'utilisation extrême de la propagande, de la censure et de la surveillance, les slogans qui signifient le contraire de ce qu'ils disent, la double pensée, le crime de la pensée, la police de la pensée, etc. L'adjectif « orwellien » est ainsi rentré dans le langage courant pour dénoncer des dérives de ce type. Paul Owen note par ailleurs que le ton pessimiste de1984 est aussi la marque de George Orwell. Paul Owen juge que le style de1984 fait preuve d'une maîtrise experte, avec des rebondissements sophistiqués et convaincants, mais Owen rend également hommage àNous autres : sa conclusion, la capitulation du héros, est selon lui « puissante ». Elle est reprise par Orwell, qui change simplement le sort de l'héroïne : celle-ci capitule également, alors que l'héroïne deNous autres garde ses convictions[18].
L'Obs ajoute queNous autres restreint sa critique à la révolution russe, tandis que1984 remet en cause tous les totalitarismes,« une parabole bien plus ambitieuse et profonde »[17]. Pierre Ropert deFrance culture estime que1984 ne peut être considéré comme un plagiat deNous autres : le style littéraire n'a« rien à voir » et Orwell« pousse bien plus loin la réflexion »[16].
George Orwell s'est également inspiré deLa Kallocaïne[19], dystopie de la SuédoiseKarin Boye, publié en 1940, qui pose le problème de la confiance, de la délation et de la trahison des proches dans un régime totalitaire.
Le titre du roman a pour origine l'année d'écriture,, dont les deux derniers chiffres ont été inversés[20].
Parabole dudespotisme moderne,conte philosophique sur le pireXXe siècle, letotalitarisme orwellien est clairement inspiré dunazisme, dufascisme et dustalinisme, avec leparti unique, le chef tutélaire objet d'unculte de la personnalité, un régime d'assemblée, la confusion des pouvoirs, des plans de productions triennaux, un militarisme de patronage, des parades et manifestations « spontanées », des files d'attente, des slogans, des camps de rééducation, des confessions publiques « à la moscovite » et des affiches géantes[21].
Orwell a lui-même précisé le sens de son message :« Faites en sorte que cela ne se produise pas. Cela dépend de vous[22]. »
Orwell était et restait un homme degauche d'une absolue sincérité. Avant1984, il avait par exemple publié sur les foyers ouvriers misérables dans leYorkshire ou les chômeurs deMiddlesbrough (Le Quai de Wigan). Il avait également été adhérent duParti travailliste indépendant, parti « socialiste de gauche » et était proche des marxistes (il combat dans les milices révolutionnaires duPOUM pendant la guerre civile espagnole). Mais c'était un socialiste « de terrain ». Si la droite conservatrice était évidemment son adversaire politique, il était fort exigeant à l'égard de la gauche. Il avait ainsi cruellement raillé dans un de ses premiers romans (Et vive l'Aspidistra !, à travers le personnage ridicule de Ravelston) une certaine « gauche » fort loin de la réalité sociale et matérielle du monde ouvrier. Il craignait autant la « gauche morale » satisfaite, qu'il soupçonnait de faire le lit du totalitarisme (à travers le conférencier « anti-Hitler » ridicule deUn peu d'air frais) dès1938. Enfin, il détestait certains communistes,a fortiori « de salon », et méprisait par exempleJean-Paul Sartre[23]. La misère matérielle restait pour lui la misère matérielle, que le « Parti » soit au pouvoir ou que ce soient les « capitalistes ». Il n'y a aucun doute donc, contrairement à ce que l'on croit parfois, sur ses convictionssocialistes très profondément anti-autoritaires[24], et Orwell acceptait mal d'être récupéré par la droite, ce qui a été surtout le fait de l'accueil nord-américain de1984.
Certaines autres particularités de la découpe du Monde dans1984 sont également un reflet des inquiétudes d'Orwell. Ainsi dans le roman, les États-Unis sont censés faire eux aussi partie de l'Océania (qui regroupe en fait les pays anglo-saxons — voir carte). Orwell voyait dans les États-Unis, un peu à la manière desTemps modernes deChaplin, la quintessence du monde moderne techno-maniaque qui est aussi l'un des avertissements de1984.
Enfin, la thèse qu'Orwell expose à travers le manifeste du « traître » Emmanuel Goldstein (Théorie et pratique du collectivisme oligarchique) suppose que le pouvoir peut employer la misère à des fins politiques : Goldstein attribue les pénuries sévissant sous l'« Angsoc » à une stratégie délibérée du pouvoir plutôt qu'à un échec économique.
Certains intellectuels ayant connu le régime stalinien, commeCzeslaw Milosz, s'accordent pour saluer l'étonnante intuition orwellienne des mécanismes politiques et psychologiques du totalitarisme quand bien même Orwell ne l'a pas connu[25]. Cependant,Alexandre Zinoviev affirme qu'Orwell« s'est trompé »[25] et que« le tableau dépeint est faux »[26] :« en réalité, Orwell n’a pas prédit la société post-capitaliste future, mais simplement exprimé comme nul ne l’avait fait auparavant la peur qu’a l’Occident du communisme. »[26].
Certains concepts inventés par Orwell (Big Brother,police de la Pensée,novlangue) sont devenus des archétypes, qui font quasiment partie, désormais, de la nomenclature du jargon des sciences politiques[27],[28].
Le Parti a la mainmise sur les archives et fait accepter sa propre vérité historique en la truquant. L'Histoire est donc réécrite en fonction des fluctuations des intérêts du Parti et en épouse parfaitement l'idéologie[29]. C'est le principe de la « mutabilité du passé » car« qui détient le passé détient l’avenir ». Le Parti pratique ladésinformation et lelavage de cerveau pour asseoir sa domination. Il fait aussi disparaître des personnes qui lui deviennent trop encombrantes et modifie leur passé, ou les fait passer, faux témoignages des intéressés à l'appui, pour des traîtres, des espions ou des saboteurs.
Un positionnement réellement philosophique soutient l'action du Parti : la théorie du Parti est que lepassé n'existe pas en soi. Il n'est qu'unsouvenir dans les esprits humains. Le monde n'existe qu'à travers la pensée humaine et n'a pas de réalité absolue. Ainsi, si Winston est le seul homme à se souvenir que l'Océania a été une semaine plus tôt en guerre contre l'Eurasia et non contre l'Estasia, c'est lui qui est fou et non les autres. Même si le fait est objectivement réel, il n'existe (dans le sens qu'il n'a de conséquences) que dans la mémoire de Winston.
Le Parti impose une gymnastique de l'esprit aux hommes (appelée « doublepensée » en novlangue) : il faut assimiler tous les faits que le Parti leur jette, et surtout oublier qu'il en a été autrement. Et de plus, il faut oublier le fait d'avoir oublié.
Pour le philosophe français Jean-Jacques Rosat,« la leçon philosophique et politique de1984, c'est que la liberté et la démocratie sont incompatibles avec lerelativisme et leconstructivisme généralisés »[30].
Winston Smith, qui travaille auministère de la Vérité d'Océania, doit supprimer de toute urgence un article du journal édité par le ministère et le remplacer par un autre article.
Pour créer son article, il invente alors de toutes pièces un héros mythique, lecamarade Ogilvy, homme du peuple censé avoir été, depuis son enfance et jusqu'à sa mort tragique à la guerre, le digne représentant du Parti intérieur, qui dirige la société. Winston lui attribue une vie exemplaire et le fait mourir en se sacrifiant héroïquement au combat.
Pour rédiger cet épisode de son roman, Orwell s'est inspiré des propagandes stalinienne et hitlérienne des années 1930, qui glorifiaient de manière récurrente des« héros du peuple » donnés comme symboles idéologique et modèles à suivre.
Orwell s'est notamment inspiré du romanLe Lieutenant Kijé deIouri Tynianov (1927), racontant comment un homme qui n'existait pas, en l'occurrence le lieutenant Kijé, créé par suite d'une erreur de plume d'un bureaucrate du tsar, a eu une carrière fort honorable jusqu'à devenir général.
Au domicile et sur les lieux de travail des membres du Parti, ainsi que dans les lieux publics, sont disposés des « télécrans », système devidéosurveillance et simultanément de télévision, qui diffusent en permanence les messages du Parti. Les télécrans permettent à la police de la Pensée d’entendre et de voir ce qui se fait dans chaque pièce ; seuls les membres du Parti intérieur peuvent arrêter le télécran qui se trouve à leur domicile pendant une courte période. On peut rapprocher le télécran des écrans géants de télévision interactive qui peuplent les murs des maisons dansFahrenheit 451 deRay Bradbury (1953). Allumés en permanence, ils abrutissent la population par des émissions en faveur du Parti (information, chants…). Les pompiers pyromanes sont d'ailleurs chargés de brûler les livres allant à l'encontre des idées du Parti et de pourchasser les asociaux.
Représentation de Big Brother avec l'Œil rouge symbolisantHAL9000.
Orwell a, si l'on peut dire, manifestement intégré à son récit une innovation qui faisait débat à l'époque : la télévision, dont le nom était en lui-même tout un programme. La confusion entre récepteur et caméra était, en outre, une inquiétude répandue aux débuts de la télévision, certaines des rares personnes équipées se croyant surveillées par l'appareil. Une trace de cette angoisse se voit dansLes Temps modernes deCharlie Chaplin : Charlot est rappelé à l'ordre par l'écran géant où apparaît son patron, qui le « voit » à travers et le suit des yeux. On peut encore déceler un écho de cette idée dans2001 : l'Odyssée de l'espace, deStanley Kubrick, où l'ordinateurHAL 9000 surveille en permanence le vaisseau spatial et ses passagers par ses innombrables et inquiétants objectifs de caméra rougeâtres. Les habitants de la terrifiante ville souterraine deTHX 1138, deGeorge Lucas, sont également surveillés en permanence dans leurs moindres faits et gestes.
Par ailleurs, afin de pouvoir exercer un contrôle continuel au sein des familles mêmes, les enfants sont endoctrinés très jeunes et encouragés à dénoncer leurs parents au moindre symptôme de« manque d'orthodoxie ». Ici, Orwell fait écho à une pratique qui a existé dans le système soviétique (il avait créé un culte national autour du jeune mouchardPavel Morozov), et anticipe avec une étonnante prescience sur larévolution culturellemaoïste, où les jeunesGardes rouges étaient dressés à dénoncer publiquement parents, voisins et enseignants[31].
Bouc émissaire et manifestations de haine collective
L’ensemble des maux qui frappent la société est attribué à un opposant, le« Traître Emmanuel Goldstein », dont le nom et la description physique ressemblent beaucoup à Lev Davidovitch Bronstein aliasLéon Trotski. Ce traître est l'objet de séances d'hystérie collective obligatoires, les« deux minutes de la haine » qui sont organisées quotidiennement.
Ce Goldstein peut aussi être considéré, tout comme Big Brother, comme une allégorie immortelle. En l'occurrence une personnification du mal, de la déviation par rapport au Parti. On pense évidemment à l'« Ennemi du Peuple » dont se servait Staline, dont le régime totalitaire aura largement inspiré le roman dans son ensemble.
Dans le roman, il est également considéré comme l'auteur d'un livre subversif que les opposants au régime se passent entre eux. Winston Smith arrive à mettre la main sur ce livre, mais il apprend lors de son arrestation qu'il ne s'agit que d'un texte rédigé par le régime lui-même.
En plus de l'anglais classique, langue officielle de l'Océania, l'Angsoc acréé une langue, lanovlangue[32] (newspeak en anglais). Cette langue est constituée principalement d'assemblages de mots et est soumise à une politique de réduction du vocabulaire. Le nombre de mots en novlangue diminue sans arrêt.
Au début du roman, un membre du Parti extérieur révèle que la version finale du dictionnaire novlangue était en préparation afin d'éliminer tout autre mode de pensée et idée hérétique. De plus, les mots novlangues comportant peu de syllabes afin d'être prononcés plus rapidement, sont conçus pour être prononcés sans réflexion et afin d'anéantir l'affect et la connaissance intuitive des mots ainsi que de rendre impossible l’expression et la formulation de pensées subversives. Bien qu'il soit toujours possible de dire que les décisions du Parti sont mauvaises, il sera impossible d'argumenter sur cela. À l’époque où est censé se passer le roman, le novlangue constitue encore une nouveauté, qui coexiste tant bien que mal avec l’anglais classique. Le langage en est réduit à une fonction informative.
Lanovlangue fait l’objet d’appauvrissements planifiés dont le but est d'hébéter le peuple pour mieux le contrôler.
En outre, le « sens logique » des assujettis au régime est lui-même altéré. Ennovlangue, par exemple, un même mot comme « canelangue » peut avoir un sens laudatif s’il est appliqué à un membre du Parti, ou péjoratif s’il est appliqué à un ennemi du Parti. Il devient donc impossible de l'utiliser pour dire du mal d'un membre du Parti. La population est abreuvée de slogans comme :
« La guerre, c'est la paix. »
« La liberté, c'est l’esclavage. »
« L'ignorance, c'est la force. »
Situation géopolitique à la fin du roman. La flèche noire représente les attaques d'Eurasia, tandis que la blanche représente celles d'Océania.
Ce slogan, répété à plusieurs reprises, est particulièrement significatif du point de vue du lecteur/spectateur. Il vient heurter la possibilité d'une liberté individuelle. Dans1984, les individus qui se croient libres sont dominés par le Parti et son idéologie oppressive. Leur liberté, qui s'appuie sur l'obéissance aveugle et l'amour du Parti et non sur l'histoire ou la logique, est illusoire. C'est précisément sur ces points que portera la « rééducation/guérison » de Winston par O'Brien.
De plus, l'ignorance élevée au rang de force remet en question toute la pertinence de l'éducation, de la philosophie (comme mode de pensée cherchant à dénoncer des pensées erronées ou insuffisantes), et même des lieux de savoir universitaires (en tant qu'entreprises de savoir par l'homme et pour l'homme).
Pyramide sociale telle qu'elle apparaît dans le roman.Big Brother est au sommet. En dessous, les membres du Parti intérieur (moins de 2 % de la population de l'Oceania) ; puis les membres du Parti extérieur, commeWinston Smith. Au bas de la pyramide, soit environ 85 % de la population de l'Océania : les prolétaires.
L’Angsoc, régime de l’Océania, divise le peuple en troisclasses sociales : le Parti intérieur, classe dirigeante au pouvoir partagé, le Parti extérieur, travailleurs moyens, et les « prolétaires », sous-classe s’entassant dans les quartiers sales. Le chef suprême du Parti estBig Brother, visage immortel et adulé placardé sur les murs de la ville. Tous les membres du Parti sont constamment surveillés par laPolice de la Pensée et chaque geste, mot ou regard est analysé au travers des « télécrans » (assemblage de deux mots comme on en trouve souvent en novlangue, ici de « télé » et de « écran ») qui balayent les moindres lieux.Winston Smith, membre du Parti extérieur, occupe un poste de rectification d’information au commissariat aux archives, dans le ministère de la Vérité (Miniver en novlangue). Son travail consiste à supprimer toutes les traces historiques qui ne correspondent pas à l'Histoire Officielle, qui doit toujours correspondre à ce que préditBig Brother.
Ces quatreministères sont représentés comme quatre grands blocs qui« écrasaient complètement l'architecture environnante »[33], démesurément hauts et identiques. Ils constituent principalement l'appareil gouvernemental.
Le Ministère de la Vérité (Miniver) : s'occupe de« l'information, de l'éducation, des divertissements et des beaux-arts »
Le Ministère de la Paix (Minipax) : s'occupe de la guerre
Le Ministère de l'Amour (Miniamour) : s'occupe du respect de la loi et de l'ordre
Le Ministère de l'Abondance (Miniplein) : est responsable des affaires économiques
Cependant, il se trouve que ces termes sont contradictoires car le Ministère de la Vérité modifie les informations (historiques, actualités…) à la guise du Parti en changeant les vérités qui ne leur plaisaient plus ; Le Ministère de la Paix s'occupe de faire la guerre[34] ; le Ministère de l'Amour anime les rééducations et les tortures de ceux qui sont considérés comme dangereux par le Parti[35] et coopère avec laPolice de la Pensée, finalement le Ministère de l'Abondance proclame que les marchandises« coulent à flots » aux habitants ; ce n'est en réalité pas le cas[36].
Pourtant, la population ne s'en soucie pas grâce non seulement aunovlangue (qui réduit la capacité de penser), mais aussi à la propagande et au procédé de ladouble pensée.
Après avoir été torturé par O'Brien et avoir trahi Julia (qui, de son côté, le trahit aussi, comme on l'apprend à la fin du roman), Winston Smith devient un fervent partisan du système totalitaire et « amoureux » de Big Brother (« Il aimait Big Brother », sont les derniers mots du texte) par lelavage de cerveau qu'il a subi.
Néanmoins, à la fin du livre, on apprend qu'il va être exécuté par la Police de la Pensée - ce que O'Brien, pendant les interrogatoires, lui avait déjà fait savoir, quoi qu'il arrive. Pourquoi supprimer un homme qui est devenu entièrement favorable au régime en place ?
La réponse tient dans la nature même du régime totalitaire ; la mort de Smith peut signifier :
que le système tue non seulement ses opposants, comme dans les régimes dictatoriaux « classiques », mais aussi ses plus fervents partisans : comme dans le phénomène desGrandes purges staliniennes des années 1930, nul n'est à l'abri, et le fait d'être un partisan du régime en place ne garantit en rien qu'on aura la vie sauve ; dans ce système la vie humaine ne vaut rien et n'a aucune signification ;
si le régime veut anéantir toute forme de liberté en contraignant la liberté d'aller et de venir, les corps, le langage, la sexualité, la pensée politique et la pensée privée, il veut, en quelque sorte,« empêcher toute échappatoire » : non seulement les amis du régime peuvent être exécutés, mais les ennemis sont d'abord convertis avant de subir le même sort. Ainsi, quoi qu'on fasse, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, le Parti, de toute éternité et pour toujours, est« le plus fort », anéantissant toute trace présente, passée et future d'opposition, absolument rien ni personne ne pouvant lui résister. La mort de Smith peut vouloir dire :« De toute façon, tout le monde sera exécuté un jour ou l'autre ».
que le fait même d'avoir résisté une seule fois implique une fragilité dans l'ordre de la loyauté que le régime ne peut tolérer.
La correspondance d’Orwell indique que son projet était de lancer un avertissement contre lestotalitarismes, particulièrement à une gauche britannique (dont il faisait partie) qu'il soupçonnait de complaisance enversStaline, du moins pour ce qui était de certains intellectuels commeGeorge Bernard Shaw ouH. G. Wells.
De nombreux éléments sont puisés dans la réalité de la fin desannées 1940 qui a inspiré Orwell de manière flagrante : la description d'unLondres décrépit, avec ses cratères dus à des « bombes fusées », ses files d'attente devant les magasins, ses maisons victoriennes en ruines, ses privations de toutes sortes. Tout cela évoque fortement le Londres de l'immédiataprès-guerre et ses pénuries (les tickets de rationnement ont été une réalité jusqu'en1953) sans compter les effets encore visibles des bombardements allemands (lesV1 etV2). Le bâtiment qui aurait inspiré le « ministère de la Vérité » serait celui duministère de l'Information dans le quartierBloomsbury,Senate House, aujourd'hui propriété de l'université de Londres.
La répartition des trois « continents » dans le récit est réfléchie d'après Orwell. Il se fonde sur la géographie connue pour diviser le monde en trois parties : l'Estasia, l'Eurasia et l'Océania.
« L’Eurasia comprend toute la partie nord du continent européen et asiatique, du Portugal au détroit de Behring. L’Océania comprend les Amériques, les îles de l’Atlantique, y compris les îles Britanniques, l’Australie et le Sud de l’Afrique. L’Estasia, plus petite que les autres, et avec une frontière occidentale moins nette, comprend la Chine et les contrées méridionales de la Chine, les îles du Japon et une portion importante, mais variable, de la Mandchourie, de la Mongolie et du Tibet. »
En, une nouvelle traduction par Josée Kamoun est publiée par les éditions Gallimard, après la première traduction d'Amélie Audiberti. Le passé est remplacé par le présent et beaucoup de termes sont modifiés. En, les Éditions de la rue Dorion confient à Celia Izoard une nouvelle traduction, gardant le passé simple (traduction rééditée en parAgone, avec le titre en toutes lettres :Mille neuf cent quatre-vingt-quatre). En, les éditions Gallimard publient une traduction par Philippe Jawroski d'abord enBibliothèque de la Pléiade[40], puis dans une édition Folio Classique. En, à l'occasion de l'entrée du texte original dans le domaine public, une nouvelle traduction de Romain Vigier paraît aux Éditions Renard Rebelle, publiée sous unelicence Creative Commons en téléchargement libre. En également, une nouvelle traduction de Clémentine Vacherie est publiée chez JDH Éditions.
George Orwell étant décédé en et le roman publié en, il est entré dans ledomaine public, soit en pour les pays prenant en compte la date de publication de l'œuvre, soit en pour les pays prenant en compte la mort de l'auteur (la majorité des pays)[45].
1984 est devenu une référence duroman d'anticipation, de ladystopie, voire de lascience-fiction en général. Il a également popularisé le terme « orwellien(en) » comme adjectif, et de nombreux termes utilisés dans le roman sont entrés dans l'usage courant, notamment « Big Brother », « double pensée », « police de la pensée », « crime de pensée », « novlangue » et « 2 + 2 = 5 ». La principale figure du roman, Big Brother, est devenue une figuremétaphorique du régime policier et totalitaire, de la société de la surveillance, ainsi que de la réduction des libertés. Des parallèles sont établis entre le sujet du roman et des exemples réels de totalitarisme, de surveillance de masse et de violations de laliberté d'expression, entre autres thèmes[46],[47],[48]. Orwell décrit son livre comme une « satire[49] » et une démonstration des « perversions auxquelles une économie centralisée est sujette », tout en déclarant également qu'il croit « que quelque chose qui y ressemble pourrait arriver[49] ». Le magazineTime l'a classé dans sa liste des cent meilleurs romans et nouvelles de langue anglaise de 1923 à 2005, liste où se trouveLa Ferme des animaux, autre célèbre roman d'Orwell[50] et il est présent dans la liste descent meilleurs romans de la Modern Library, étant classé n°13 sur la liste des éditeurs et n°6 sur la liste des lecteurs[51]. En 2003, il figure au huitième rang du sondageThe Big Read de laBBC[52]. Entre 2021 et 2022 est présentéCharacter de l'artiste français Paul Heintz, un projet multimédia dont la visée est de rencontrer les homonymes de Winston Smith, le personnage principal du roman d'Orwell[53].
↑La description du livre n'est pas aussi détaillée. La carte est donc fondée sur certaines spéculations. En outre, à la fin du livre, l'Océania a conquis toute l'Afrique, du moins si l'on en croit la propagande du Parti : voir la carte suivante.
↑Il ne faut pas oublier qu'Orwell s'inspire de la situation géopolitique mondiale de 1948.
↑« O’Brien entra. Winston se dressa sur ses pieds. Le choc de cette visite lui avait enlevé toute prudence. Pour la première fois, depuis de nombreuses années, il oublia la présence du télécran. — Ils vous ont pris aussi ! cria-t-il. — Ils m’ont pris depuis longtemps ! dit O’Brien presque à regret, avec une douce ironie. Il s’écarta. Derrière lui émergea un garde au large torse, muni d’une longue matraque noire. — Vous le saviez, Winston, dit O’Brien. Ne vous mentez pas à vous-même. Vous le saviez, vous l’avez toujours su. Oui, il le voyait maintenant, il l’avait toujours su » 1984,George Orwell,3e partie, chapitre 1.
↑« Elle lui jeta un autre rapide regard de dégoût.– Parfois, dit-elle, ils vous menacent de quelque chose, quelque chose qu’on ne peut supporter, à quoi on ne peut même penser. Alors on dit : « Ne me le faites pas, faites-le à quelqu’un d’autre, faites-le à un tel. » On pourrait peut-être prétendre ensuite que ce n’était qu’une ruse, qu’on ne l’a dit que pour faire cesser la torture et qu’on ne le pensait pas réellement. Mais ce n’est pas vrai. Au moment où ça se passe, on le pense. On se dit qu’il n’y a pas d’autre moyen de se sauver et l’on est absolument prêt à se sauver de cette façon. On veut que la chose arrive à l’autre. On se moque pas mal de ce que l’autre souffre. On ne pense qu’à soi.– On ne pense qu’à soi, répéta-t-il en écho.– Après, on n’est plus le même envers l’autre.– Non, dit-il, on n’est plus le même.Il n’y avait pas, semblait-il, autre chose à dire. »1984,George Orwell,3e partie, chapitre 6.
↑Mais selon Philippe Jaworski, « les allusions précises au régime stalinien ne sont d'ailleurs pas si nombreuses dansMil neuf cent quatre-vingt-quatre » (dans George Orwell,Œuvres,Bibliothèque de la Pléiade, 2020,p. 1510.
↑« Je pense que Sartre est une baudruche et je vais lui donner un bon coup de pied. » (Lettre non publiée à David Astor, cité dansGeorge Orwell, Une Vie, de Francis Crick,p. 467).
↑Convictions qu'il exprimera dix ans avant la rédaction de1984 dans son ouvrageHommage à la Catalogne.
↑Jean-Jacques Rosat dans sa préface à Paul Boghossian,La peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, Agone, coll. « Banc d'essais », 2009, p. XXVII.
↑George Orwell,1984,Éditions Gallimard,(ISBN978-2-07-036822-8), p.59 : « À proprement parler il ne s'agit pas de falsification, pensa Wintson tandis qu'il rajustait les chiffres du ministère de l'Abondance. Il ne s'agit là que de la substitution d'un non-sens à un autre. La plus grande partie du matériel dans lequel on trafiquait n'avait aucun lien avec les données du monde réel, pas même cette sorte de lien que contient le mensonge direct. Les statistiques étaient aussi fantaisistes dans leur version originale que dans leur version rectifiée. On comptait au premier chef sur les statisticiens eux-mêmes pour qu'ils ne s'en souvinssent plus. Ainsi, le ministère de l'Abondance avait, dans ses prévisions, estimé le nombre de bottes fabriqués dans le trimestre à cent quarante-cinq millions de paires. [...] Très probablement personne ne savait combien, dans l'ensemble, on en avait fabriqué. Il se pouvait également que pas une n'ait été fabriquée. ».
↑Sylvano Santini, « Traduire 1984. Entretien avec Celia Izoard »,Spirale (magazine),(lire en ligne)
↑Corentin Lahouste, René Audet et David Martens, « Appareillages livresques et diffractions fictionnelles dans le projet multimodal Character de Paul Heintz »,Appareil,no 28,(lire en ligne)