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Les poèmes, dont le plus connu estFingal (1762), furent publiés entre 1760 et 1765. Le débat concernant leur authenticité démarra rapidement au Royaume-Uni car les Anglais, majoritaires, préféraient propager une idée d'identité nationale d'origine gréco-romaine et non d'origine celtique. Charles O'Connor rejette la totalité des poèmes en relevant des erreurs techniques dans la chronologie et la formation des noms gaéliques. Macpherson n'a pas été en mesure de justifier ces « erreurs ».Samuel Johnson, qui par ailleurs n’était pas impressionné par la qualité des poèmes, après plusieurs enquêtes locales, affirme[1] que Macpherson a trouvé des fragments d'anciens poèmes et histoires de diverses sources irlandaises,galloises et anglaises[2], laissant croire qu'il pense que Macpherson avait organisé la collection dans une romance de sa propre composition.Hugh Blair, par contre, affirma dansA Critical Dissertation on the Poems of Ossian (1763) l'opinion qu’il s’agissait bien de la traduction de sources enécossais. Ceci eut pour conséquence qu'au débat sur la véracité de la traduction s'ajouta un débat entre ceux qui soutenaient qu'ils appartenaient à la culture écossaise et d'autres qui retenaient l'Irlande comme origine, Fingal étant un héros de cette région.
AuXXe siècle, des recherches entreprises parDerick Thomson (1952) confirmèrent que des originaux de plusieurs poèmes gaéliques se rattachant au cycle ossianique avaient été retrouvés chez Macpherson après sa mort. Le poète les aurait adaptés, parfois en suivant l’original de très près, parfois en prenant beaucoup de libertés, comme il était courant auXVIIIe siècle[3]. Il est donc permis de penser que Macpherson a certainement fait preuve de licence artistique, mais que l'origine de ses œuvres était authentique.
Une véritable « celtomanie » s'empara de nombreux milieux littéraires, couvrant aussi bien les langues et cultures que lesmonuments mégalithiques, lesquels n'ont pourtant de commun avec lesCeltes que d'être situés sur les lieux d'implantation de certaines de leurs tribus.
Encensés comme un genre de littérature nord-européenne soutenant la comparaison avec l’œuvre d’Homère, ils stimulèrent l’intérêt pour l’histoire ancienne et la mythologie celtique, non seulement au Royaume-Uni, mais également en France, en Allemagne et jusqu’en Hongrie. Ils sont à l'origine de l'ossianisme, mouvement poétique pré-romantique qui prend tout son sens dans le contexte de« l’éveil des nationalités » : les guerres napoléoniennes ont pour conséquence chez les nations vaincues une volonté d’affirmer leur indépendance culturelle et de rechercher leurs racines populaires le plus loin possible. L'ossianisme forge desépopées nationales qui trouvent leur apogée dans lenationalisme romantique[5].
Ainsi, sans lesPoèmes d'Ossian,Wagner n'aurait sans doute jamais écrit saTétralogie.Walter Scott s’en inspira,J.W. von Goethe inséra une traduction en allemand du poèmeLes chants de Selma dans une scène desSouffrances du jeune Werther[6].Johann Gottfried Herder écrivitExtrait d’une correspondance sur Ossian et les chants des peuples anciens au début du mouvementSturm und Drang. En Hongrie, de nombreux écrivains furent influencés par les poèmes, dont Baróti Szabó, Mihály Csokonai, Sándor Kisfaludy,Ferenc Kazinczy, Ferenc Kölcsey, Ferenc Toldy et Ágost Greguss. János Arany, père deLászló, composaHomère et Ossian[7]. Les poèmes exercèrent aussi une influence sur lamusique romantique.Franz Schubert, en particulier, en reprit plusieurs enlieder. En France,Pierre Baour-Lormian traduisit McPherson,Jean-François Lesueur composa l'opéraOssian ou Les Bardes créé en 1804, et Étienne-Nicolas Méhul son opéraUthal en 1806. Chateaubriand et Musset, entre autres, y trouvèrent une inspiration lorsqu'ils introduisirent le modèle du poème en prose en français.
L'historien françaisErnest Renan imagina la conversation entre Ossian et saint Patrick[8] :
« Ossian regrette les aventures, les chasses, le son du cor et les vieux rois. « S'ils étaient là, dit-il à saint Patrice, tu ne parcourrais pas les campagnes avec ton troupeau psalmodiant. » Patrice cherche à le calmer par de douces paroles, et quelquefois pousse la condescendance jusqu'à écouter ses longues histoires, qui paraissent médiocrement l'intéresser. « Voilà mon récit, dit le vieux barde en terminant ; quoique ma mémoire s'affaiblisse et que le souci ronge mon être, je veux continuer à chanter les actions du passé et à vivre de l'ancienne gloire. Maintenant je suis vieux ; ma vie se glace et toutes mes joies disparaissent. Ma main ne peut plus tenir l'épée, ni mon bras manier la lance. Parmi les clercs se prolonge ma triste dernière heure, et ce sont des psaumes qui tiennent maintenant la place des chants de victoire. » « Laisse là ces chants, dit Patrice, et n'ose plus comparer ton Finn au Roi des rois, dont la puissance est sans bornes ; courbe devant lui les genoux, et reconnais-le pour ton maître. » Il fallut céder, en effet, et la légende veut que le vieux barde ait fini sa vie dans le cloître, parmi les clercs qu'il avait tant de fois rudoyés, au milieu de ces chants qu'il ne connaissait pas. »
↑ Ce siècle est encore l'époque des « belles infidèles », comme on peut s'en convaincre en comparant le texte anglais de Macpherson à sa traduction parDiderot.
↑Gilles Soubigou, "Ossian et les Barbus : primitivisme et retirement du monde sous le Directoire",Renoncer à l'art. Figures du romantisme et des années 1970 (sous la direction de Julie Ramos), Paris, Roven, 2014,p. 85-105.
James Macpherson (1736-1796) (poète écossais qui prétendait traduire du gaélique le barde Ossian)
Fragments of Ancient Poetry collected in the Highlands of Scotland and translated from the Gaelic or Erse language (Fragments de poésie ancienne recueillis dans les montagnes d'Écosse et traduits du gaélique (1760) (sans nom d'auteur). Trad. : Ossian/Macpherson,Fragments de poésie ancienne, trad. de Diderot, Turgot, Suard, éditions José Corti, 1990, 206 p.
The Fingal. An Ancient Epic Poem in Six Books, translated from the original Gaelic language by Mr James Macpherson and now rendered into heroic verse (1762) (Macpherson se dit le traducteur).
Temora. An ancient epic poem, in eight books, together with several other poems, composed by Ossian, translated from the Galic language by James Macpherson (1763). Trad. : Ossian/James Macpherson,Temora. Poëme épique enVIII chants, trad. M. le Mis de Saint-Simon(1774), Nabu Press, 2012, 326 p.
Howard Gaskill,The Poems of Ossian and Related Works, introduction de Fiona Stafford, Edinburgh Univ. Press, 1996.
Howard Gaskill (dir.),The Reception of Ossian in Europe, Londres, Continuum, 2004.
Saskia Hanselaar,Ossian ou l'Esthétique des Ombres : une génération d'artistes français à la veille du Romantisme (1793-1833), thèse de doctorat, dir. S. Le Men, Université de Paris Ouest Nanterre la Défense, 2008.
Saskia Hanselaar, « Un résultat contrasté : les éditions françaises illustrées d'Ossian de la Révolution à la Monarchie de Juillet »,Cahiers d’Histoire de l’Art, 2009, numéro 7,p. 61-71.
Saskia Hanselaar, « Un dessin d'Auguste Couder au musée des Beaux-arts de Nancy à réattribuer à Augustin Vafflard »,Cahiers d’Histoire de l’Art, 2010,no 8,p. 136-137.
Saskia Hanselaar, « Ossian à l'origine de la figure du Gaulois dans la peinture française autour de 1800 », dans Ludivine Péchoux (dir.),Les Gaulois et leurs Représentations, Paris, Éditions Errance, 2011,ch.III,p. 51-68.
Saskia Hanselaar,« La Mort de Malvina du musée Auguste Grasset à Varzy : une œuvre de jeunesse réattribuée à Ary Scheffer »,La Revue des musées de France - Revue du Louvre,LXIe année,,no 4,p. 87-96.
Saskia Hanselaar, « De la diffusion à la transformation de l'image par la littérature et la gravure ossianiques : le « cas » Balzac », collectif sous la direction de Nathalie Preiss et de Michel Lichtlé,l’Année Balzacienne – Balzac et les Arts en Regard, Cinquantenaire de la revue, 2011/1,no 12, Paris, PUF,p. 21-43.
Saskia Hanselaar, « Le Songe d’Ossian : une représentation du sommeil autour de 1800 », collectif sous la direction de Véronique Dalmasso,Façons d’Endormis, le sommeil entre inspiration et création, Paris, Éditions le Manuscrit, 2012,p. 95-109.
Gilles Soubigou,Ossian dans la peinture et les arts graphiques en France (1777-1827). Un mythe littéraire entre illustration et interprétation, Mémoire de maîtrise sous la direction d'Eric Darragon, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2001.
Gilles Soubigou, "Ossian et les Barbus : primitivisme et retirement du monde sous le Directoire",Renoncer à l'art. Figures du romantisme et des années 1970 (sous la direction de Julie Ramos), Paris, Roven, 2014,p. 85-105.