Nicole Reine fait la connaissance des frères Lepaute (on trouve aussi « le Paute ») lorsque ces derniers viennent installer au palais du Luxembourg une horloge d’un nouveau type. Le, à l’âge de vingt-six ans, elle épouse l'horlogerJean André Lepaute. En partageant le travail de son mari, elle fait la connaissance de Jérôme de Lalande, qui obtient peu de temps après unobservatoire au-dessus du porche du palais du Luxembourg.
En 1753, Lalande est chargé par l’Académie des sciences d’étudier une horloge de Jean André Lepaute qui est munie d’unéchappement d’un nouveau type. Encouragé par Lalande, Jean André Lepaute — qui devient horloger du roi en 1753 — se lance dans la conception et la construction de pendules astronomiques. Nicole Reine fait ses premières armes en calculant des tables d’oscillations dupendule pour leTraité d’horlogerie de son mari[3],[note 6].
Vient le temps du retour attendu de lacomète de Halley. Lalande propose[4] àAlexis Clairaut d'appliquer à la prédiction d'Edmund Halley sa solution (approchée) duproblème des trois corps[5]. Clairaut établira les modèles de calculs ; Lalande s'occupera, aidé de Lepaute, des monstrueux calculs que cela nécessite ; il s'agit principalement de mesurer l'effet des planètes Jupiter et Saturne sur la date de retour de la comète.
Le projet est une course contre la montre : il serait dommage que les calculs, même bons, paraissent après le passage de la comète. Lalande écrit :« Pendant plus de six mois, nous [Nicole Reine Lepaute et moi] calculâmes depuis le matin jusqu'au soir, quelquefois même à table[6] ». Finalement, Clairaut annonce, en, le retour de la comète pour le13 avril de l’année suivante. Justifiant leurs calculs — et assurant la gloire d’Edmund Halley — la comète passe à sonpérihélie tout juste un mois avant la date annoncée, le. L'équipe a eu un franc succès, en prouvant non seulement que les comètes peuvent revenir[note 7], et qu'il est possible de prédire la date de leur retour. L'opération permit de prouver lesLois de Newton, sur lesquelles Halley s'était appuyé pour prédire le retour de la comète.
Clairaut publie en1760 saThéorie des comètes, mais en oubliant de mentionner le nom deMme Lepaute parmi les calculateurs ; cet oubli est motivé par la jalousie de son amie du moment,Mlle Goulier, qu’il ne veut pas froisser en vantant les mérites d’une autre[3]. Ce faisant, il met à mal sa longue amitié avec Lalande, qui préfère se ranger aux côtés de l’offensée. Clairaut supprima toute mention de Lepaute, écrira Lalande, pour« plaire à une femme jalouse du mérite de Madame Lepaute, prétentieuse mais dépourvue de quelque connaissance que ce fût. Elle parvint à faire commettre cette injustice par un homme de science judicieux mais faible, qu’elle avait subjugué ». Les deux hommes ne seront plus jamais aussi proches qu'auparavant ; Clairaut poursuivra seul ses recherches en astronomie.
Cassini de Thury, un rival et un critique acerbe de Lalande, présente cette équipe comme une« manufacture d'astronomie », dont il dit de plus qu'« elle est dirigée en second par une académicienne de je ne sais plus quelle académie[7] ». Si nous n'avions pas les publications astronomiques de Lepaute, cela suffirait à établir son rôle.
« Madame Lepaute, morte en 1788, écrira pour sa part Lalande, a calculé plus de dix ans les éphémérides de l'académie [des sciences][8] ». Les éphémérides deLa connaissance des temps serviront par exemple de base au calcul dutransit de Vénus de 1761 et àcelui de 1769[3].
Page desÉphémérides pour l'année 1775. La colonne « Saturne » a été calculée par Nicole-Reine Lepaute.
Lalande, dans ses préfaces, reconnaît le travail de Nicole Lepaute :
tome 7 :« Les calculs de Saturne ont été faits par Madamele Paute [sic], qui, depuis bien des années, s'occupe avec succès du calcul astronomique[10] » ;
tome 8 :« Madame le Paute qui, depuis plus de20 ans, s'occupe d'astronomie, a fait elle seule les calculs du Soleil, de la Lune et des planètes[11],[3] ».
Lalande porte également au crédit de Lepaute le calcul des éléments de la comète observée en 1762[12], ainsi que les éléments de l’éclipse annulaire du, pour laquelle elle dressera une carte de visibilité donnant la progression de quart d’heure en quart d’heure pour toute l’Europe.
Passage de l'ombre de la lune au travers de l'Europe dans l'éclipse de soleil centrale et annulaire qui s'observera le.
Grâce à l'honnêteté de Lalande et à sa grande estime pour Nicole Lepaute, nous en savons beaucoup. Mais pas assez. Voir le cas suivant, où les citations sont de Lalande dans sa préface auxÉphémérides parues en 1774.
« J'avais annoncé d'avance, en partant des observations de 1714, les jours où l'anneau de Saturne devait disparaître, et reparaître ensuite[13] ».
C'est-à-dire que la Terre sera dans le mêmeplan que les anneaux. Ceux-ci deviendront donc invisibles à partir de notre planète. Prédiction réalisée« au commencement d'octobre 1773[14] ».
« Les calculs de Saturne ont été faits par Madamele Paute [sic], qui, depuis bien des années, s'occupe avec succès du calcul astronomique. »
Dans le tome suivant, elle s'occupera de toutes les planètes.
Dans un passage sur Saturne dans la même préface :« Je m'étais transporté à Béziers, où l'on a communément le plus beau ciel de la France[15]. »
Elle consacre ses sept dernières années à s’occuper de son mari, atteint d’une grave maladie et qui avait abandonné l’horlogerie vers 1774[17]. Au même moment, sa propre santé décline et elle perd la vue peu à peu. Précédant son mari de quelques mois, elle meurt à Paris[note 11] le, à l’âge de soixante-cinq ans.
Des tables desinus toujours environnée, Vous suivez avec nous Hipparque et Ptolémée ; Mais ce serait trop peu que de suivre leurs traces Et d'être au rang de ceux que nous comblons d'honneurs REINE, si vous n'étiez et lesinus des grâces Et latangente de nos cœurs.
Lalande cite[20] ces vers d'un poète qui« a pris soin de cacher son nom » et qu'il trouve aussi prétentieux que singuliers ; mais c'est peut-être pour dissimuler qu'il en est lui-même l'auteur.
↑On ne mettait pas alors systématiquement de traits d'union dans les prénoms composés.
↑Un calculateur humain était quelqu'un qui avait de très bonnes dispositions pour le calcul et qui pouvait se charger, par exemple, de la partie fastidieuse du travail d'astronome. La langue anglaise a encore le même mot (« computer ») pour le calculateur humain et pour l'ordinateur.
↑Les rectifications et précisions sur les origines familiales de Nicole Reine Lepaute proviennent principalement des registres d'état civil de Paris, de Versailles, de Saint-Cloud et du minutier notarial des Archives nationales.Demouzon, « De la bruyère dans l'étable ».
↑Sénèque dans l'Antiquité etFienus l'avaient pressenti : Tabitta Van Nouhuys,The ages of two-faced Janus : The comets of 1577 and 1618…, Brill, 1998,p. 263.
↑Madame Lepaute avait offert à l'académie de Béziers, pour préparer son élection,« une table très exacte du lever et du coucher du Soleil sur notre horizon [celui de Béziers] pour chaque jour de cette année ».Mercure de France, 1762,p. 120. Cité parDemouzon.
↑Saint-Cloud est souvent mentionné (par exemple par Pierre Larousse), mais c'est une erreur. Le registre paroissial de Saint-Cloud ne signale rien, alors que l'état civil parisien reconstituéen fait mention dans la paroisse Saint-Roch[réf. nécessaire].