Nadia Murad Basee Taha[2] naît en 1993 dans une famille pauvre du Nord de l'Irak. La famille de Nadia appartient à la minorité religieuseyézidie (une religionmonothéiste). Elle grandit en compagnie de ses douze frères et sœurs dans une grande maison du village de Kocho (ou Kojo), à proximité deSinjar, la plus grande ville yézidie. La famille possède aussi un grand jardin derrière la maison, qu'elle partage avec ses animaux[3].
En2003, son père meurt. Pendant laguerre d'Irak, elle manque une année d'étude car sa mère refuse de la laisser aller étudier dans la ville voisine. Il lui faut attendre l'ouverture d'un collège à Kocho pour qu'elle retourne à l'école, qu'elle quitte à 17 ans. Dotée d'une bonne mémoire, elle aimait tout particulièrement l'histoire[3].
Le, au début de laseconde guerre civile irakienne, les djihadistes de l'État islamique attaquentSinjar, tenue par lespeshmergas duGouvernement régional du Kurdistan. Les défenseurs n'opposent qu'une faible résistance puis se replient dans les montagnes pour attendre des renforts, ce qui sera vécu comme un abandon par les milliers d'habitants livrés à eux-mêmes, et la ville tombe en quelques heures. LesYézidis sont alors sommés de se convertir à l'islam par les nouveaux maîtres de la ville, menés par un certain Abou Hamza, mais la grande majorité d’entre eux refuse[3]. Pendant douze jours ils insistent, amenant même avec eux unmollah pour convaincre les habitants, sans obtenir les résultats escomptés[4].
C'est le suivant, vers11 h, que l'horreur commence : les habitants du quartier où vivent Nadia et sa famille sont convoqués dans une école locale. Là, les femmes, les filles et les enfants sont séparés des hommes et emmenés à l'étage. Alors que Nadia tente de prendre ses neveux avec elle, les djihadistes leur font lever les bras pour vérifier la présence depoils sous lesaisselles, ce qui les condamnerait à rester en bas avec les hommes. Réunies à l'étage, les femmes et les enfants sont témoins par la fenêtre du massacre des hommes et desadolescents dans la cour. Par groupes de vingt, ils sont tués par balle oudécapités, certains sont mis dans desbus pour être emmenés ailleurs. Six frères de Nadia périssent ce jour-là[3],[5]. Les femmes sont triées en trois groupes : les personnes âgées, les mères oufemmes enceintes et les filles. C'est la dernière fois qu'elle voit sa mère, placée dans un groupe différent du sien. Nadia est ensuite emmenée captive enpick-up àMossoul,ville conquise par les djihadistes deux mois plus tôt, avec ses deux sœurs, ses cousines, ses nièces et les autres femmes et enfants du village[5],[6]. Pendant le trajet, elles sont sous la surveillance d'un combattantturkmène qui en profite pour pratiquer desattouchements sur les jeunes filles, notamment Nadia dont il s'amuse à pincer lesein gauche. Ses hurlements font arrêter le conducteur et, en punition, le Turkmène l'oblige à rester assise et à le regarder sanscligner des yeux jusqu'à la fin du voyage[4].
Sur place, les prisonnières sont destinées aux combattants[7]. En attendant d'être choisies, elles font la vaisselle et peuvent se partager un peu dethé (un pour trois filles). Nadia intéresse un homme particulièrement grand et imposant, un« monstre », comme elle le décrira à la tribune duConseil de sécurité des Nations unies en, qui la frappe lorsqu'elle cherche à le dissuader de la prendre avec lui[7]. Pendant que le Turkmène, visiblement aussi intéressé, le prend à partie, elle parvient à attirer l'attention d'un autre homme, « plus petit », qui accepte de la prendre avec lui. Ce commandant de l'État islamique, prénommé Salman, lui demande de changer de religion — elle refuse — et de semarier avec lui[7]. Il lui fait prendre descontraceptifs, la bat et la viole à de nombreuses reprises, la réduisant à l'état d'esclave sexuelle, avant de lui faire subir unviol collectif par ses gardes[5],[7]. Un jour, elle parvient à sauter du deuxième étage par une petite fenêtre pour s'enfuir, mais est rattrapée par un garde, qui la punit en lui infligeant des brûlures decigarette[3].
Pendant des mois, elle passe de propriétaire en propriétaire (elle en connaîtra 13 au total) jusqu'au jour où son maître, un chauffeur de bus au service des djihadistes, la menace de la vendre sur unmarché aux femmes et part lui acheter uneabaya pour pouvoir la sortir dans Mossoul. Elle en profite pour quitter les lieux et courir dans les rues, frappant aux portes pour demander de l'aide jusqu'à ce qu'une famille d'Irakienssunnites accepte de l'héberger[3].
Cette famille deMossoul lui permet de rester chez elle pendant deux semaines puis lui donne les papiers d'identité de leur fille, grâce auxquels elle passe les postes-frontières en et part retrouver son frère àTall Afar, puis rejoint leKurdistan irakien où elle atteint uncamp de réfugiés près deDahuk[3],[8]. Deux de ses sœurs parviennent à la rejoindre en janvier. En, sous le prénom d'emprunt Basima, elle témoigne pour la première fois au journalLa Libre Belgique, alors qu'elle se trouve dans le camp de réfugiés deRwanga[4]. Elle contacte une organisation d'aide aux Yézidis qui lui permet de rejoindre sa sœur enAllemagne en, grâce à une politique de quotas du gouvernement fédéral duBade-Wurtemberg. Elle s'installe alors àStuttgart. Son sort attire l'attention de l'avocate britannique et libanaiseAmal Clooney, qui la prend sous son aile[5]. En, elle implore leConseil de sécurité des Nations unies d'intervenir contre l'État islamique, accusant le groupe terroriste degénocide contre lesYézidis[7]. Elle devientambassadrice de bonne volonté desNations unies pour la dignité des victimes dutrafic d'êtres humains, le[1].
Elle est lauréate duprix Sakharov en2016, en même temps queLamia Haji Bachar[8]. Elle déclare à cette occasion que« cette récompense est un message puissant (…) à notre peuple et aux plus de 6 700 femmes, filles et enfants devenus des victimes de l'esclavage et du trafic d'êtres humains de l'EI, disant que le génocide ne se répétera pas »[9].
Le, presque trois ans après son enlèvement, elle retourne pour la première fois à Kocho. Dans une séquence filmée par les caméras de plusieurs médias internationaux, elle découvre en larmes les ruines de son ancienne maison[10].