Le baroque couvre une grande période dans l’histoire de lamusique et de l'opéra. Il s’étend du début duXVIIe siècle jusqu'au milieu duXVIIIe siècle, de façon plus ou moins uniforme selon les pays. De façon nécessairement schématique, l’esthétique et l’inspiration baroques succèdent à celles de laRenaissance, apogée ducontrepoint et de la polymélodie, et précèdent celles duclassicisme, naissance d'éléments discursifs et rationnels, comme la phrase musicale ponctuée comme dans l'architecture. Les « figures » baroques sont soutenues par unebasse continue très stable. Nous pouvons dire que nous sommes à la jonction entre contrepoint et harmonie.
Le mot « baroque » vient vraisemblablement du portugaisbarroco qui désigne des perles de forme irrégulière. Il fut choisi pour qualifier, au début de façon péjorative, l’architecture baroque venue d’Italie. Le mot n'a été utilisé pour parler de la musique de cette époque qu'à partir des années 1950 (en 1951, création de « L'Ensemble Baroque de Paris » par le claveciniste françaisRobert Veyron-Lacroix). Touteconnotation péjorative a disparu depuis lors, et le terme tend davantage maintenant à désigner la période de composition que le caractère de l’œuvre.
Groupe de musiciens.Les Cinq Sens : L’Ouïe, Eau-forte d'Abraham Bosse vers 1638.
Le baroque ancien est la première partie de la période dite baroque. En réaction contre les polyphonies vocales renaissantes, dans lesquelles le texte finissait par être noyé (madrigaux par exemple), on situe entre1600 et1650 le retour à la prédominance d'une mélodie, dans le domaine vocal porteuse de texte, et concomitante avec une Renaissance poétique. Un des premiers événements est la naissance de l'opéra avec l'Orfeo deMonteverdi qui renoue avec une forme de "monodie" vocale accompagnée. C'est une période très féconde dans le domaine des innovations. Citons par exemple l'invention de l'air monodique (mélodie très privilégiée, juste soutenue par quelques accords) ou encore de labasse continue (parallèlement à la première invention, importance accrue de la basse harmonique qui devient un second pilier de la composition et l'un des piliers de l'ère baroque).
Au cours de la période baroque, lamusique instrumentale s’émancipe et naît véritablement : elle ne se contente plus d’accompagner ou de compléter unepolyphonie essentiellement vocale ; si elle emprunte encore, au début duXVIIe siècle, ses formes à lamusique vocale, elle ne tarde pas à élaborer ses propres structures, adaptées à leurs possibilités techniques et expressives.
Les deux pôles de la musique baroque sont l’Italie et laFrance, dont les styles sont fortement opposés malgré des influences réciproques. Cette opposition était telle que beaucoup de musiciens de l’une des écoles allaient jusqu’à refuser de jouer des œuvres provenant de l’autre. Le style italien se diffusa largement hors d’Italie. La France est sans doute le pays qui résista le plus à cette domination, sous l’influence deJean-Baptiste Lully (Italien naturalisé français), ceci jusqu’à laQuerelle des Bouffons, au milieu duXVIIIe. Par ailleurs, la France a suivi avec retard le mouvement européen d’évolution de la musique vers le style dit« classique » illustré notamment par Haydn et Mozart.
D’autres foyers existent et participent au mouvement en y apportant leurs spécificités : lesPays-Bas et l’Allemagne du Nord (lestylus fantasticus, le choral), l’Angleterre (l’art de la variation), un peu l’Espagne, où l'influence africaine apporte deux éléments rythmiques, lasyncope et lecontretemps[1]. Une synthèse apparaît dans la musique allemande, qui emprunte à ces différents courants et culmine dans l’œuvre deJean-Sébastien Bach. Elle existe aussi, de façon beaucoup moins accomplie, chez quelques autres dontJohann Jakob Froberger (musicien « européen » par excellence),Georg Muffat, Savoyard devenu Autrichien après avoir étudié enFrance et enItalie,François Couperin (les Goûts Réunis). Quant àGeorg Friedrich Haendel, son œuvre relève plus de l’assimilation personnelle de chaque style que d’une véritable synthèse : il sait composer comme un Allemand du Nord, comme un Italien, comme un Français, et crée même le nouveau genre de l’oratorio en anglais.
Caractères de la musique baroque
Le style baroque se caractérise notamment par la grande importance ducontrepoint puis par uneharmonie qui s’enrichit progressivement, par une expressivité grandement accrue, par l’importance donnée auxornements, par la division fréquente de l’orchestre avecbasse continue, qui est nomméripieno, par un groupe de solistes qui est leconcertino et par la technique de labasse continuechiffrée comme accompagnement de sonates. C’est un style savant et sophistiqué.
La représentation des mots est une priorité : textes et mélodies sont alors confiés à une voix principale, ce qui individualise la musique, et de nombreux effets vocaux et instrumentaux permettent de frapper l'imagination en figurant toute une gamme de sentiments exacerbés[2],[3].
Le style baroque exprime aussi beaucoup de contrastes : les oppositions notes tenues/notes courtes, graves/aiguës, sombres/claires (un accord majeur à la fin d’une pièce mineure)... ou encore l’apparition duconcerto (de l’italienconcertar, « dialoguer ») qui met en opposition un soliste au reste de l’orchestre (letutti), l’opposition entre pièces d’invention (prélude, toccata, fantaisie) et pièces construites (fugue) ne sont que des exemples.
Le classicisme, plus tard, aura pour ambition de « revenir à la nature ». La confrontation de ces deux idéaux trouve une de ses illustrations les plus célèbres dans la véhémente « Querelle des Bouffons » qui confronte, en France entre 1752 et 1754 la tragédie lyrique à la française et l’opéra-bouffe italien (Rameau contreRousseau).
De nombreuses formes musicales sont créées pendant cette période d’un siècle et demi : certaines y atteignent leur apogée (par exemple : la suite, leconcerto grosso…) pour ensuite tomber dans l’oubli, d’autres connaîtront une fortune qui durera bien au-delà de la fin du baroque : l’opéra, lasonate (qui engendrera lasymphonie), leconcerto desoliste.
La période baroque est aussi un moment important pour ce qui concerne l’élaboration de la théorie musicale. On y passe progressivement destonalités de lapolyphonie (tons ecclésiastiques duplain-chant) à lagamme tempérée et aux deux modesmajeur etmineur légués à la période classique. On aura entretemps inventé et expérimenté de nombreuxtempéraments et posé les bases de l’harmonie classique. Des instruments s’effacent, d’autres apparaissent ou prennent leur forme définitive, pendant que la facture fait de nombreux progrès et que les techniques d’exécution se stabilisent et se codifient. Il s’agit donc, à tous égards d’une période très féconde.
Beaucoup d’œuvres de cette époque, notamment les plus marquées par lecontrepoint, ont connu une longue éclipse de la fin duXVIIIe siècle jusqu’au milieu duXXe siècle. L'œuvre deHaendel a survécu en Grande-Bretagne après sa mort, principalement à travers son œuvre la plus célèbre,Le Messie, grâce aux concerts de son assistant Christopher Smith, les éditions disponibles, et surtout le soutien deGeorges III lors des commémorations tenues à Westminster Abbey en 1784.Le Messie de Haendel commencera à se répandre en Allemagne du Nord. À Vienne, le baronVan Swieten, admirateur de Bach et Haendel, commandera des arrangements, entre autres duMessie à Mozart pour être donnés en concert. Ce dernier arrangera aussi des œuvres de Bach.Bach a été quasiment oublié de sa mort (1750) jusqu’en1829, qui voit le retour (initié parFélix Mendelssohn) de laPassion selon saint Matthieu dans le répertoire, après un siècle de délaissement. À la suite de cet événement, l’intérêt s’accroît pour les musiques du passé qui semblaient devoir ne jamais revenir au répertoire. Cependant, certains musicologues se lancent dans la compilation et l’édition critique des œuvres de grands compositeurs telsBach,Haendel,Charpentier,Rameau,Couperin… Les instruments ont évolué, et certains ont disparu ; le clavecin ressuscité au début duXXe siècle sous l’impulsion notoire deWanda Landowska ne ressemble plus guère à celui des grands facteurs parisiens duXVIIIe siècle ; les violes ont cédé la place depuis longtemps. Au sein de laSchola Cantorum,Vincent d'Indy fit œuvre de restaurateur de la musique ancienne et baroque, de Palestrina, Bach, Monteverdi à Gluck, Corelli, Destouches. Les « Concerts historiques » de la Schola Cantorum (qui attiraient l'élite artistique de Paris, de Léon Bloy à Debussy) révélèrent quantité d'œuvres anciennes que l'on ne jouait plus. C'est dans ce contexte queWanda Landowska tint une classe declavecinrue Saint-Jacques.
LeXXe siècle baroque commence en 1904, lorsqueAlbert Schweitzer fait paraître un livre intitulé « J.S. Bach, le musicien-poète ». S'ouvre alors une ère nouvelle, où la musique baroque n'est plus seulement étudiée dans son architecture certes géniale, mais aussi dans la beauté de la ligne, la vérité du dessin, et dans tout ce qu'elle est capable d'émouvoir. C'est d'ailleurs en étudiant J.-S. Bach que le nom de Vivaldi apparaîtra, par transcription de concertos interposés. Malgré les travaux de recherche et de compréhension de tout le patrimoine musical de l'Europe baroque entrepris par nombre de musicologues, notamment les FrançaisAndré Pirro etMarc Pincherle ou l'ItalienFausto Torrefranca, la diffusion de cette musique restera finalement assez confidentielle jusqu'en 1945.
EnAllemagne, le violoncelliste Christian Döbereiner (1874-1961), s’occupait de remettre à l’honneur les violes. Il fonda en 1905 laVereinigung für Alte Musik. Le mouvement des « violistes » des années 1920 constitua une forme de protestation contre l’« establishment » artistique musical.
À partir de 1927, en Allemagne, le musicienAugust Wenzinger (qui après laSeconde Guerre mondiale dirigerait la célèbreSchola Cantorum Basiliensis), expérimentait le jeu avec un nouveaudiapason (la = 415Hz, soit un demi-ton plus bas que le 440 Hz), sous le patronat de l’industriel et violoniste amateur Hans Hoesch.
La première moitié du siècle voit aussi l'exhumation de certaines œuvres, tels quelques opéras de Haendel, qui n'avaient pas été interprétées depuis plus de 150 ans. En complète ignorance des règles de l'opera seria, les rôles autrefois dévolus aux castrats - d'ailleurs disparus entretemps - sont retranscrits pour des voix plus masculines, donc considérées comme plus réalistes pour les héros de la mythologie ou de l'histoire, au prix d'une véritable "falsification" des partitions du passé.
Depuis 1950
En 1953 – juste à l'arrivée dudisque microsillon –, la fondation du labelErato en France donne véritablement le coup d'envoi à la découverte du répertoire baroque. AvecJean-François Paillard et des musiciens aussi prestigieux queMaurice André,Jean-Pierre Rampal,Marie-Claire Alain ouPierre Pierlot, les Français découvrent, le microsillon aidant, les œuvres du répertoire baroque : ces musiciens, à qui l'on doit souvent les premiers enregistrements de la majeure partie des œuvres deTelemann, Haendel ouVivaldi, parcourent la planète entière et imposent une nouvelle façon de jouer. Leur style est basé sur l'ensemble des écrits disponibles renseignant sur la façon d'interpréter le répertoire baroque ; mais ces musiciens ne souhaitent pas revenir aux instruments anciens. La firme sera la première à se spécialiser dans ce répertoire. En dix ans, son succès gagnera tous les continents. On doit aussi àAntoine Geoffroy-Dechaume, organiste et musicologue, d'avoir rassemblé dans un livre référence,Les Secrets de la musique ancienne, recherches sur l'interprétation[4], les recherches musicologiques de l'époque sur l'interprétation baroque.
Les autres pays européens participent aussi à la résurgence du répertoire baroque : on doit citer l'AllemandKarl Richter, dont les interprétations de la musique religieuse de Bach ont une audience internationale immense, ou des ensembles telsI Musici en Italie ou l'English Chamber Orchestra en Angleterre.
Au début desannées 1970, la diffusion des œuvres baroques atteint son apogée : en France, la vente des disques consacrés à la période baroque a dépassé les 30 % des ventes totales des disques classiques entre la fin des années 1960 et le début des années 1980[5].
Au cours des années 1970,Gustav Leonhardt,Nikolaus Harnoncourt, et des chefs et interprètes tels queJean-Claude Malgoire,John Eliot Gardiner ouSigiswald Kuijken,Trevor Pinnock,James Bowman ouReinhard Goebel remettent en cause le « mouvement », en introduisant des instruments anciens, modifiant le diapason, remplaçant les femmes par des enfants dans les chœurs pour partir à la recherche du son perdu. À l’époque, ce mouvement est le plus souvent raillé par les musiciens « établis ». L’enregistrement intégral descantates sacrées deJean-Sébastien Bach entrepris conjointement par Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt en 1971 devient le cheval de bataille de ceux que la critique ne tarde pas à surnommer, avec un certain mépris « lesbaroqueux » ou les « baroquisants »[6]. Instruments anciens, chœurs et solistes garçons, airs d’alto confiés à un homme. Beaucoup s’insurgent et crient au scandale, voire sont choqués, commeAntoine Goléa « piquant une de ses pyramidales colères après audition d’un enregistrement d’Alfred Deller :« Cet homme qui chante avec une voix de femme, c’est... c’est... c’est... enfin, vous voyez ce que je veux dire ! »[7].
On parle alors d'« interprétation baroque », lorsque le chef d’orchestre décide de jouer une œuvre avec les instruments de l’époque, les rythmes dits de l’époque (plus rapides) et les diapasons supposés de l’époque.
Lediapason utilisé était en effet variable en fonction des lieux, souvent déterminé par la longueur des tuyaux de l'orgue de l'église, eux-mêmes fonction de la richesse de la paroisse et du budget qu'elle pouvait consacrer à la fabrication de l'instrument. Le diapason, c'est-à-dire la valeur du « la » de référence pourra varier au-dessus ou en dessous du « la 440 Hz » de l'accord romantique.
Depuis l'an 2000, un certain consensus se retrouve aujourd'hui dans l'interprétation des pages baroques. Les musiciens « modernes » ont pris en compte la clarté du discours imposé par les « baroqueux », et les dits « baroqueux » sont revenus sur certains points ayant divisé la critique : par exemple, les voix d'enfants ont à peu près disparu des enregistrements des œuvres vocales religieuses. Par ailleurs, dans la plupart des conservatoires et écoles de musique du monde, la pratique des instruments anciens est aujourd'hui proposée, mais elle reste encore relativement marginale.