Le château à motte deSaint-Sylvain-d'Anjou, reconstitution d'une motte duXIe siècle.Lechâteau de Gisors, un exemple de l'évolution de la motte castrale vers le château fort reprenant dans la pierre les trois éléments constitutifs des châteaux de l'an mil, la motte, la palissade, ledonjon[1].
Unemotte castrale, souvent appelée « motte féodale » ou parfois « poype » dans certaines régions[Note 1], est un type particulier defortification de terre[Note 2] qui a connu une large diffusion en Europe auhaut Moyen Âge[4]. Elle est composée d'unremblai de terre rapportée volumineux et circulaire, le tertre. Il existe plusieurs formes d'édification de ces ouvrages dans toutes les régions d'Europe. La motte castrale est remplacée par le château fort en pierre avant la fin duMoyen Âge, au moment de larenaissance duXIIe siècle qui voit le triomphe de l'architecture philippienne.
Dans la plupart des cas, le tertre était entouré d'un fossé[5], le sommet étant occupé par une fortepalissade. Unfortin de bois y était aménagé avec une tour de guet analogue à undonjon. La motte peut être considérée comme unchâteau fort primitif.
Le conflit d'intérêts entre les propriétaires fonciers (l'aristocratie et le clergé) et leschâtelains entraîne l'émergence du mouvement de lapaix de Dieu qui aboutit à redéfinir la répartition des rôles dans lasociété médiévale[7]. La motte castrale est donc un élément majeur de la structuration de la féodalité dans l'Occident médiéval.
Longtemps, on a attribué à toute élévation artificielle de terre, le nom de « motte », quelles que soient la forme et l'utilisation ancienne de l'objet[8]. Depuis une trentaine d'années, sous l'impulsion de chercheurs (historiens ou archéologues) commeAndré Debord ouMichel de Boüard, les mottes castrales ont cessé d'être une « curiosité d'antiquaires pour devenir un véritable objet de recherche scientifique »[9].
Plan d'une motte castrale.
Les mottes castrales — comme leur nom l'indique — sont désormais assimilées aux châteaux malgré l'avis de certains historiens non archéologues[10]. Dans une première période, le château a changé de vocation puisqu'il ne s'agit plus d'un simple retranchement défensif comme on en a construit au cours duhaut Moyen Âge (tels lescastra érigés contre lesNormands). À partir duXe siècle, il répond toujours en premier lieu à la fonction défensive[Note 3], mais devient progressivement « la résidence fortifiée d'un puissant et de son entourage »[11]. À ces deux usages, lecastellologue Philippe Durand ajoute l'aspectsymbolique. En effet, l'architecture et le décor contribuent à « mettre en évidence la classe aristocratique et son rôle dans la société »[12]. Autrement dit le château de l'an mille remplit trois fonctions : la résidence seigneuriale, la défense (naturelle ou passive) et enfin le symbolisme culturel et social.
Du point de vue matériel le château à motte se caractérise par deux éléments principaux : la motte et labasse-cour. La motte est un tronc de cône aux flancs pentus, dont l'inclinaison est globalement la même (30°) et dont la hauteur se situe entre 4 et 15 mètres. La hauteur semblait indispensable puisqu'au milieu duXIIe siècle, l'archidiacre deThérouanne écrivait :
« Les hommes les plus riches (…) [de Flandre] ont coutume d'élever (…) une motte aussi haute que possible (…) de creuser tout autour une fosse. »
— Gauthier de Thérouanne,Vita Johannis, episcopi Tervanensis, 1150., [13]
La motte dominant sa basse-cour comprenant un logis seigneurial, un logis des chevaliers et des bâtiments agricoles. Site deSaint-Sylvain-d'Anjou, reconstitution d'une motte duXIe siècle.Vidéo aérienne de 'Tomen y Rhodwydd' du Pays de Galles (2022).
À son pied on retrouve souvent (mais pas toujours) la marque de la fonction résidentielle de l'ensemble fortifié : la basse-cour. Encore appeléebailey ouVorburg, c'est un espace délimité par une enceinte et surtout en position inférieure par rapport au donjon de la motte[19]. La basse-cour renfermait les bâtiments nécessaires à la vie du château comme des granges ou écuries[20]. « La basse-cour (…) forme avec la motte un ensemble indissociable, ce que le vocabulaire britannique exprime fort bien dans la dénominationmotte and bailey »[21].
Les archéologues classent habituellement les mottes en trois catégories[22] :
les mottes bâties sur un accident naturel à l'abri, par exemple un rebord de plateau, une colline… ; elles sont plutôt courantes dans les régions montagneuses (Auvergne,Languedoc) ;
les mottes totalement artificielles, en terrain plat et sans appui extérieur du relief (Husterknupp) ;
les mottes — exemples plus rares — qui forment une variante des deux précédentes, « une levée de terre annulaire », renforcée par une palissade.
Depuis une quarantaine d'années, l'archéologie aérienne permet aux archéologues un travail de prospection facilité et performant. En France, c'estRoger Agache qui a permis de développer cette méthode au sein de la recherche historique. Spécialisé dans un premier temps sur lesvillae picardes, il a finalement relevé toutes les traces des anciennes constructions qu'il a pu identifier dans les contrées rurales de Picardie à partir de cinq indices révélateurs[23] :
indices topographiques : la structure du paysage ;
indices sciographiques : les ombres portées selon le reflet du soleil ;
indices phytographiques : les anomalies des cultures ;
indices hygrométriques : les anomalies de l'humidité du sol ;
indices pédologiques : les anomalies des sols.
Certaines mottes castrales ont été répertoriées grâce à ce système : dans les zones boisées, c'est généralement le fossé qui, par ses dimensions, permet une modulation de la cime des arbres. L'opération se révèle plus délicate en rase campagne, où les ouvrages castraux de l'an mil ont été pour une grande partie d'entre eux arasés par les labours et les remembrements successifs[24]. Les photos sont très utiles à la recherche, mais seuls les fouilles ou les arasements permettent de dater et d'analyser les habitats seigneuriaux[25].
Il ne faut pas négliger les indicestoponymiques, survivances dans des noms de lieux d'une motte disparue ou dissimulée. Nombreux sont les noms de villes et villages commeLa Motte-Tilly,Lamotte-Beuvron, (voir la liste des communesLa Motte ou Lamotte), ainsi que les innombrableslieux-ditsla Motte, leMottier, etc. Cette prolifération montre bien l'importance de l'implantation du phénomène.
Longtemps, et encore maintenant, les mottes ont été considérées comme servant de support élevé à des tours de guet plus ou moins fortifiées et même comme des défenses plus symboliques qu’efficaces. C’est ignorer, selon Jean-François Maréchal, leur fonction militaire primordiale. En effet, ces buttes de terre auraient-elles pu supporter de telles constructions massives de pierre ou de bois sans que celles-ci ne se fussent mises à pencher comme la célèbre tour de Pise ? L’explication fournie par J.-F. Maréchal conteste cette vision simpliste et pourtant répandue du donjon « sur motte » pour redéfinir la motte : celle-ci ne peut, en réalité, qu’être un « emmottement » ou talutage, comme on le voit sur latapisserie de Bayeux, d’une tour édifiée sur le sol plan pour préserver ses murs des attaques de bélier (cf. la figure ci-contre de laCitadelle assiégée), de la sape ou du minage et de l’approche des beffrois roulants. La terre fraîchement rapportée d’une telle butte aurait dû, dans le cas de l’édification du donjon sur la motte, normalement attendre environ cinquante ans pour être suffisamment tassée et pouvoir supporter une telle masse… En conséquence, pour cet historien, la motte est à l’origine du donjon : la terre des fossés rejetée contre les murs a obligé à surélever l’habitation qui est ainsi devenue une tour à étages, comme àDoué-la-Fontaine (Maine-et-Loire), où les fouilles de Michel de Boüard ont révélé un tel processus confirmant celui de la célèbre Tapisserie. Ces « donjons à motte » (et non plus « sur motte ») représentent-ils, comme on le croit encore généralement, un phénomène de défense paysanne spontanée contre les invasions nombreuses et persistantes à cette époque ? Selon cet historien, ne sont-ils pas plutôt de vrais fortins, comme ces « Terpen » frisons, en tous points identiques aux mottes dont ils seraient l’archétype, qui auraient été conçus, dès avant l’ère chrétienne, pour lutter à la fois contre les assauts de la mer et ceux des pirates auxPays-Bas et au nord-ouest de l’Allemagne ? Et, poursuit cet auteur, n’auraient-ils pas pu ensuite être copiés et perfectionnés par ces pirates et conquérants du nord qu’ont été les Vikings, leurs voisins, qui les ont envahis en premier lieu ? Ceux-ci, ainsi que les Normands, ne sont-ils pas allés partout en Europe et n’auraient-ils pas pu ainsi diffuser ce nouveau mode de fortification tellement rapide et efficace qu’il aurait été ensuite adopté dans les pays envahis et largement utilisé dans le cadre des guerres féodales ? En dehors de cette explication avancée par Maréchal, il n’y a pas d’autre « vecteur » possible à cette diffusion soudaine et générale de la motte en Europe ! Il y a bien, certes, des centaines de mottes au Danemark, mais beaucoup moins en Suède et très peu en Norvège ; on en a retrouvérécemment[C'est-à-dire ?] plusieurs dans ces pays (même enFinlande, àPorvoo, par exemple) et où on les confondrait encore avec lestumulus, et,en l’état actuel de recherches très peu avancées[C'est-à-dire ?], elles ne seraient pas antérieures auXIIe siècle. Mais cette datation concerne seulement quelques exemplaires et est, de plus, basée uniquement sur la typologie de la poterie avec une marge d’erreur reconnue de cinquante à cent ans qui fait qu’elles pourraient être bien plus anciennes (se reporter aux travaux cités à la note 19).
Les documents contemporains donnent peu de renseignements sur les mottes castrales. Une remarque intéressante est conservée dans leLivre des Miracles de Saint-Bertin. Voici ce que dit le scribe à propos du siège deSaint-Omer par les Normands au milieu duIXe siècle :
« Les Normands se dirigèrent vers la petite forteresse élevée, (…) au lieu appelé Sithiu, (…) forteresse construite pauvrement, faite de bois, de terre et de gazon, mais très habilement et ainsi très solide. »
— Anonyme,Livre des Miracles de Saint-Bertin, milieu duIXe siècle[32].
Curieusement, il s'agit de caractéristiques structurelles de la motte de l'an mil, mais il n'est pas certain que c'en était une.
Dès leur débarquement sur le sol anglais, les Normands construisent une motte (à gauche en forme de dôme). Tapisserie de Bayeux, fin duXIe siècle.
En revanche, latapisserie de Bayeux offre également un témoignage sur la question. Après les historiens, les archéologues se sont intéressés à la broderie en constatant la parfaite correspondance des mottes castrales deBretagne avec celles de leurs fouilles et des textes. Le document montre la scène 45, où Guillaume harangue ses troupes et sa légende « Celui-ci ordonna d'édifier une fortification près du camp d'Hastings », qui montre l'édification d'une motte. Les terrassiers creusent un fossé périphérique, utilisent les déblais pour former un cordon de terre qui est comblé pour élever une buttetronconique. La plate-forme en bois de la motte est ceinturée d'une palissade constituée de pieux jointifs en bois et appointés[33]. De même, toujours sur la tapisserie, la scène 19, montre le siège de la motte deDinan[34].
Castrum etcastellum sont les termes que les textes mentionnent généralement pour évoquer les fortifications. Les mottes sont bien sûr incluses dans cette catégorie, mais le terme est si répandu qu'il ne permet pas de faire la distinction. Il ne faut pas non plus chercher dans le termemotta, qui apparaît dans une donation faite au monastère Saint-Ambroise deMilan en 836, une traduction telle qu'on la connaît aujourd'hui.Motta paraît avoir désigné avant l'an mil une simple motte de terre[35]. Il faut attendre le milieu duXe siècle, les œuvres deFlodoard de Reims lui-même suivi deGuillaume de Jumièges, pour quemunitio, synonyme de retranchement, « annonce un changement »[36]. M. de Boüard en conclut qu'en langue vulgairemotta désignait probablement les mottes castrales mais le terme n'apparut sous la plume des clercs que vers 1140 avecOrderic Vital etSuger[37].
La motte castrale serait donc apparue aux alentours de l'an mil entre laLoire et leRhin, le phénomène s'étant répandu dans tout l'Occident chrétien au cours desXIe,XIIe et XIIIe siècles selon les régions. EnAngleterre (Guillaume le Conquérant à partir de 1066) tout comme enSicile (Robert Guiscard à partir de 1061), ce sont les Normands qui introduisirent le château à motte, inconnu dans ces régions avant la seconde moitié duXIe siècle[39].
Le principal atout des mottes castrales est la simplicité et la rapidité de construction, avec des matériaux peu coûteux et disponibles partout. Faciles à construire, elles peuvent l'être par des paysans corvéables, ce qui correspond aux possibilités économiques de la châtellenie naissante[40]. Elles sont des fortifications amplement suffisantes pour répondre aux enjeux militaires desIXe et Xe siècles : contrer les raids de pillage menés par des troupes peu nombreuses et très mobiles.
Dans ces temps incertains d'invasions et de guerres privées continuelles, des habitations viennent s'agglutiner à proximité du château ce qui légitime le châtelain et son exercice duban seigneurial. Il peut imposer taxes, péages, corvées, banalités (usage imposé d'équipements seigneuriaux à titre onéreux : fours, moulins…) levés par ses sergents. En échange, les vivres engrangés au château pourvoient à la survie desmanants (vient du latinmanere, demeurer) réfugiés entre ses murs en cas de pillage[45]. Enfin, les amendes prélevées en rendant justice selon le principe duWergeld (de laloi salique) sont une autre source appréciable de revenus seigneuriaux. Avec l'affaiblissement de l'autorité royale et comtale, les ambitions personnelles se dévoilent, engendrant convoitises et contestations. Les tentatives d'imposer le droit de ban aux marges du territoire contrôlé, et les conflits de succession dus à l'instauration récente dudroit d'aînesse, dégénèrent régulièrement en guerres privées, dont pâtit en premier lieu la population rurale[46].
Lespagi carolingiens ont été éclipsés par un nouveau ressort territorial : le territoire du château (districtus)[47]. Les châteaux (les mottes) ne servent plus de refuge ; ils sont le signe de l'autorité, du développement économique et de l'expansion des terroirs. Il s'opère une véritable réorganisation territoriale qui correspond à l'expansion économique de l'époque. Avec la monétarisation de l'économie, des millions de producteurs peuvent et doivent (du fait descens à reverser au seigneur qui stimulent donc l'économie) revendre leurs surplus. D'où l'explosion du nombre de routes (qui est très largement supérieur à ce qu'il était dans l'antiquité), des marchés, de villages et de la pratique du défrichage. Cette réorganisation territoriale est intimement liée avec la construction des mottes castrales qui protègent ce réseau économique en construction. Rien que pour le pas de Calais, on a identifié429 mottes dont280 détruites, à quoi s'ajoutent99maisons fortes dont64 détruites[48].
Les autorités tentent, dès l'origine, de limiter les velléités de construction de mottes qui auraient pu nuire à leurs intérêts[49]. Il ne faut cependant pas surestimer le pouvoir du roi ou du comte et leur usage, comme l'expliquent les juristes emmenés par Roger Aubenas. On conserve néanmoins des actes qui émanent de cette volonté du commandement d'interdire les constructions fortifiées : leCapitulaire de Pîtres (864) ou encore lesConsuetudines et Justicie normandes (1091)[50]. Au début duXIIe siècle, Orderic Vital décrit le roiHenri Beauclerc en train de détruire les « châteaux adultérins » (adulterina castella) que les révoltés ont construits à la suite de la crise de succession que connaît la couronne d'Angleterre après la mort de Guillaume le Conquérant (1087)[51].
Le témoignage du chroniqueurLambert d'Ardres prouve qu'une construction en bois n’exclut pas un certain confort d’aménagement : plusieurschambres, logis, celliers, magasins à provisions et chapelle, le tout sur trois niveaux. Pour André Debord, « la motte n’était pas l’habitat caractéristique de la petite chevalerie de village (…) de trop médiocre fortune pour pouvoir fonder une seigneurie châtelaine ». Le chevalier (miles) résidait selon lui « plutôt dans une grosse ferme pourvue de quelques éléments de défense »[53].
Contrairement à une idée reçue, la tour résidentielle en bois au sommet de la motte, n'est pas toujours dépourvue de confort. Elle peut être grande et très confortable, car le bois et la terre sont des matériaux isolants qui peuvent agir de concert lorsque la tour est construite entorchis etcolombages. Des tapisseries servent à tendre les appartements, à en déguiser la nudité, à les protéger du froid et les résidents peuvent se chauffer à l’aide debraseros. Des décors sculptés ou peints peuvent orner les murs intérieurs. Latapisserie de Bayeux semble indiquer que ces tours représentées sont soit recouvertes d'un crépi de chaux ou d'un enduit d'argile qui renforcent l'isolation thermique, soit de carreaux en terre cuite, parfois décorés, plus à fonction ostentatoire[56].
La motte castrale, également siège du pouvoir, peut jouer un rôle militaire. Son succès est dû en particulier à son élévation rapide, grâce à des matériaux abondants et peu coûteux, et à sa défense qui nécessite peu d’hommes. C’est un édifice que les seigneurs se transmettent sur plusieurs générations en l'aménageant autant que nécessaire. Sur le bord de laCanche, on peut remarquer l’importance de la petitechevalerie telle que la famille de Rollepot. Mathieu de Rollepot est qualifié de sire (dominus) dans les années 1240 et son pouvoir est établi, tout comme celui de son voisin, seigneur à Ligny, sur une motte castrale qui, du haut de son talus, domine la vallée de la Canche et le chemin qui menait à l'abbaye de Cercamp[57]. Le pouvoir s’organise également sur une aire d’attraction (districtus) qui varie selon les châteaux. Plus le seigneur de la forteresse est puissant, plus ledistrictus est large. Dans le cas classique, l’autorité de la motte s’exerce uniquement dans les limites de la seigneurie, soit un kilomètre environ à la ronde. Comme partout ailleurs, les petits seigneurs tentent de s’arroger de nouveaux droits ou d'étendre ceux qu’ils possèdent.
Si auIXe siècle les pillages des Vikings ont notablement ralenti l'économie, celle-ci est en expansion soutenue à partir duXe siècle. Dès cette époque, il devient plus rentable pour les pillards de s'installer sur un territoire, recevoir un tribut contre la tranquillité des populations et commercer que de guerroyer[58]. Les Vikings participent ainsi pleinement au processus de féodalisation et à l'expansion économique qui l'accompagne. Ils doivent écouler leur butin, et ils frappent de la monnaie à partir des métaux précieux qui étaient thésaurisés dans les biens religieux pillés. Ce numéraire, qui est réinjecté dans l'économie[59], est un catalyseur de premier plan pour la mutation économique en cours. La masse monétaire globale augmente d'autant qu'avec l'affaiblissement du pouvoir central, de plus en plus d'évêques et de princes battent monnaie. Or la monétarisation grandissante de l'économie est un puissant catalyseur : les paysans peuvent tirer profit de leurs surplus agricoles et sont motivés pour accroître leur capacité de production par l'emploi de nouvelles techniques et l'augmentation des surfaces cultivables via le défrichage. L'instauration du droit banal contribue à cette évolution, car le producteur doit dégager suffisamment de bénéfices pour pouvoir verser lecens. Les châtelains réinjectent d'ailleurs ce numéraire dans l'économie, car l'un des principaux critères d'appartenance à la noblesse en pleine structuration est d'avoir une conduite large et dispendieuse envers ses pendants (cette conduite étant d'ailleurs nécessaire pour s'assurer la fidélité de ses milites)[60].
De fait, dans certaines régions, les mottes jouent un rôle pionnier dans la conquête agraire sur lesaltus. EnThiérache, c'est « à l'essartage de terres revenues à la forêt qu'est lié le premier mouvement castral ». En Cinglais, région située au sud deCaen, les châteaux primitifs s'étaient installés aux confins des ensembles forestiers[61]. Dans tous les cas, l’implantation castrale en périphérie du village est très courante[62]. Ce phénomène s’insère dans un peuplement linéaire très ancré et ancien qui se juxtapose à des défrichements bien antérieurs au phénomène castral (datant probablement de l'époque carolingienne). Néanmoins, les chartes du nord de la France ont confirmé une activité d’essartage intensive encore présente jusqu’au milieu duXIIe siècle et même au-delà.
La motte castrale a pu être le point de départ d’une organisation ou d’une réorganisation villageoise, ou n’avoir entretenu aucun rapport étroit avec celle-ci. Les mottes castrales sont localisées au bout des villages comme si elles avaient servi de point de départ pour une mise en valeur du terroir[63]. Certains systèmes castraux ne seraient, en dehors des résidences châtelaines, en particulier sur les marges des comtés, que des mottes de défrichement suivant les caractéristiques des « châteaux stratégiques » et dont les finalités politiques viseraient à la mise en culture des terres et même dans certains cas à l’établissement d’un village[64].
D'autre part, la seigneurie comme le clergé ont bien perçu l'intérêt de stimuler et de profiter de cette expansion économique : ils favorisent les défrichages et la construction de nouveaux villages, et ils investissent d'autant plus dans des équipements augmentant les capacités de productions (moulins, pressoirs, fours, charrues…) et de transports (ponts, routes…) que ces infrastructures permettent d'augmenter les revenus banaux, de prélever péages ettonlieu[65]. De fait, l'augmentation des échanges entraîne la multiplication des routes et des marchés (le réseau qui se met en place est immensément plus dense et ramifié que ce qui pouvait exister dans l'Antiquité)[66]. Ces ponts, villages et marchés se construisent donc sous la protection d'un seigneur qui est matérialisée par une motte castrale. Le pouvoir châtelain filtre les échanges de toutes sortes qui s'amplifient à partir duXIe siècle. On voit de nombreuxcastra implantés sur les axes routiers importants, sources d'un apport financier considérable pour le seigneur du lieu. Pour laPicardie,Robert Fossier a remarqué que près de 35 % des sites localisables en terroirs villageois sont situés sur desvoies romaines ou à proximité, et que 55 % des nœuds routiers et fluviaux possédaient des points fortifiés[67]. Autrement dit, la motte n'est pas seulement une simple innovation architecturale, elle s'insère complètement dans la « grande révolution duXe siècle » que connut l'Occident chrétien et en constitue un élément fondamental comme créateur d'un paysage nouveau[68].
En 1973, la thèse dePierre Toubert révolutionna pour longtemps la recherche sur le château de l'an mil. C'était dans la parfaite continuité des études régionales encouragées dès les années 1940 parMarc Bloch. Ainsi le suivirent, André Déléage (Bourgogne, 1941),Georges Duby (Mâconnais, 1953) et Gabriel Fournier (Basse-Auvergne, 1962). Le château fut dès lors considéré dans une approche plus régionale que théorique[69]. On tenta aussi d'étudier le château en rapport avec l'habitat, à l'instar du village médiéval rassemblé au pied de « son » château. Ce phénomène est assez caractéristique de l'ensemble de l'arc méditerranéen et secondairement l'Atlantique, où les exemples decastra villageois ne manquent pas[70].
En quoi consiste l'incastellamento italien ? Le mot francisé en « enchâtellement » désigne l'action de fortifier un bâtiment ou un village. Au départ P. Toubert avait suggéré que cette emprise territoriale était née entre la dernière mention des habitats de typefundus,villa et la première mention de cet habitat commecastrum, soit au cours duXe siècle[71]. Des recherches postérieures ont montré que ce phénomène émergea bien plus tôt, c'est-à-dire auIXe siècle voire dans la seconde moitié duVIIIe siècle où on note une corrélation entre la reprise démographique et la réorganisation agraire[72]. LeLatium connaît une phase active de construction et de destruction descastrums autour de l'an mil : le château désormais en pierre, se dresse sur un site élevé autour duquel se regroupent l'église et les maisons[73],[74].
D'autres régions ont connu le même processus d'incastellamento, avec des variantes locales : ainsi dans la région deBéziers, la chronologie est différente. Bien que Monique Bourin ait remarqué une multiplication des centres fortifiés dès la fin duXe siècle, « la dispersion de l'habitat reste encore de règle »[75]. D'autre part, elle a remarqué que leperchement villageois n'était pas commun, loin de là. Au milieu des villages fortifiés, Dominique Baudreu a signalé la présence de villages dénués de toute fortification. C'est ce qu'il appelle des points de résistance à l'incastellamento : cette situation est l'indication notable du maintien de possessions ecclésiastiques anciennes « étrangères à la logique châtelaine »[76].
EnRoussillon, le regroupement des hommes au pied de la forteresse est à concilier avec une « occupation du sol et un paysage déjà fortement marqués par le phénomène des celleres (celliers pour les réserves de grain) ». Aymat Catafau a montré que ces derniers étaient des entrepôts paysans situés dans l'espace consacré « généralement de trente pas de largeur entourant l'église », dans lesquels on stockait les récoltes à l'abri des vols[77]. C'est le phénomène castral des années 950-1050 qui précipita l'association des celleres avec le centre fortifié. Le meilleur exemple est le village deCastelnou dont la toponymiecastellum novum souligne bien cette réorganisation territoriale de l'an mil. Il est mentionné pour la première fois en 993 dans unplaid où la comtesse Ermengarde dit résider dans ce château d'une dizaine de mètres de haut[78]. Ce dernier est posé sur un éperon rocheux à 320 m d'altitude, dominant le village (lui-même fortifié), étendu en pente douce sur une cinquantaine de mètres. Dans le contexte d'incastellamento, les vicomtes duVallespir ont à coup sûr regroupé une population attachée à son cellier ancien tout en verrouillant le col qui mettait en relation la plaine et le plateau.
L'incastellamento est plus largement l'aboutissement d'un phénomène démographique, agraire et sociétal en germe depuis le début de l'époque carolingienne. C'est le schéma d'une politique et d'une réorganisation territoriale qui a touché les rives méditerranéennes pour plusieurs raisons :
d'un point de vue topographique, le relief (Apennins,Alpes etPyrénées) permet un abri naturel favorisant les sites perchés ; la montagne fournit de nombreuses carrières de pierres qui assurent des châteaux plus solides donc plus efficaces ;
la fin de l'occupation sarrasine duFreinet, à la suite de l'expédition des comtes de Provence lors de labataille de Tourtour en 973, a dû être une période de renouveau dans la société méditerranéenne.
L'encellulement : rivalité de la motte et de l'église
Pour rendre compte de cette évolution,Robert Fossier a proposé la notion d'encellulement en complément de la notion d’incastellamento, plutôt réservée au Midi. Selon lui, la réorganisation territoriale des campagnes a pu être envisagée grâce à l'intervention de la seigneurie[82]. La sédentarisation dans le Nord n'était pas exclusivement liée à l'implantation castrale mais bien plus à l'église et à soncimetière[83]. La relation motte-église est déterminante, à tel point que certaines églises ont été construites ou reconstruites sur l'ancienne motte castrale. L'église paroissiale est apparue avant le château à motte, peut-être dès l'époque mérovingienne.
La mutation impliquée par l'émergence de la motte castrale pose la question du transfert de la jouissance des terres d'une élite foncière à une élite guerrière. Toutefois, le découpage n'est pas linéaire et au fil des donations les grandes propriétés foncières sont extrêmement morcelées et dispersées sur de grandes distances[84]. La zone sur laquelle un seigneur exerce sa protection est trouée d'enclaves autonomes, qu'il prétend soumettre aux mêmes redevances et à la même justice que celles qu'il imposait à ses manants. Dès lors, la revendication dudroit de ban et de justice sur les terres d'église ou de propriétaires laïcs, dont les biens et les revenus sont menacés, entraîne un fort mécontentement d'autant que les seigneurs n'hésitent pas à user de violence, intimident ou maltraitent les paysans et se livrent au pillage. On a longtemps prétendu que ce comportement, en entraînant le mécontentement dans la population[85] avait déclenché lapaix de Dieu, laquelle se serait inscrite dans un vaste mouvement visant à moraliser la conduite de laseigneurie naissante.
Le donjon deRonnet (Allier) témoigne de la transition de la motte castrale vers le château fort, le donjon de bois ayant été remplacé par une tour en pierre de même conception vers 1200[89].
Le succès des mottes castrales s'explique en partie à la facilité de leur réalisation : les matériaux de construction qu'elle nécessite, la terre et le bois, abondent et sont peu coûteux. Les travaux de terrassement, l'abattage et l'équarrissage du bois, ainsi que la mise en œuvre peuvent être l'affaire d'ouvriers non qualifiés, trouvés parmi lesserfscorvéables « à merci »[90].
D'autre part, les techniques de siège, les progrès architecturaux, la taille des armées, les moyens financiers engagés ne sont plus les mêmes (d'autant que l'on assiste à une centralisation de plus en plus manifeste de l'État) et une simple motte castrale en bois assure une défense de moins en moins efficace. L'évolution se fait progressivement entre leXIe et le XIIIe siècle vers lechâteau fort en pierre, construit en plusieurs années avec des moyens financiers importants.
Une mise en valeur en milieu forestier, lechâteau d'Olivet, avec la basse-cour à l'arrière-plan et la motte au fond.
L'érosion naturelle et la main de l'homme ont fait disparaître nombre de mottes et leurs fossés. Rares sont les sites ayant fait l'objet d'une inscription ou d'un classement au titre desmonuments historiques. Les vestiges de mottes castrales sont souvent dédaignés par les communes ou considérés comme gênants pour l'aménagement par les propriétaires des terrains les accueillant. Pour cette dernière raison, certains ont été détruits, malgré la loi du interdisant la destruction de tout site archéologique. Ailleurs, les labours érodent progressivement les micro-reliefs des remparts de terre, les fossés sont comblés par des apports importants de matériaux. Dans les milieux boisés, les travaux forestiers modernes peuvent se révéler destructeurs. Quant auxfouilles clandestines, pourtant interdites par la loi du réglementant les sondages, elles perturbent ou saccagent les niveaux archéologiques[93].
Seules la protection légale ou une sensibilisation du public permettent d'éviter ces menaces. Certaines mottes, comme celle duchâteau d'Olivet[94], dans leCalvados, sont non seulement sauvées, mais aussi mises en valeur par une restauration légère et la mise en place de panneaux didactiques.
Des fouilles réalisées en sur la commune deMauguio, dans le Sud de la France, ont révélé que la motte castrale au cœur de la ville est à ce jour la plus grande des mottes féodales artificielles connues en Europe. S'il ne subsiste rien de la défense érigée sur cette motte vers 960, la motte a été en partie sauvegardée grâce à l'aménagement d'un jardin public inscrit au titre des Monuments historiques[95],[96].
Christophe Loiseleur des Longchamps,Les fortifications médiévales dans le canton de Gourdon, Mémoire de Maîtrise. Université de Toulouse - Le Mirail, 1994.
Hervé Mouillebouche,Les maisons fortes en Bourgogne du nord, duXIIIe au XVIe siècle, PU de Dijon, Dijon, 2002.
Sébastien Noël et Luc Stevens,Souterrains et mottes castrales : Émergence et liens entre deux architectures de la France médiévale, Paris,Éditions L'Harmattan,, 422 p.(ISBN978-2-343-07867-0).
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↑Ce qui distingue lors des fouilles archéologiques la motte castrale dutumulus préhistorique, sans fossé.
↑Joëlle Burnouf, Danielle Arribet-Deroin, Bruno Desachy, Florence Journot, Anne Nissen-Jaubert,Manuel d'archéologie médiévale et moderne,Armand Colin,, 384 p..
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↑Philippe Contamine, Marc Bompaire, Stéphane Lebecq et Jean-Luc Sarrazin,'L'économie médiévale, Armand Colin,coll. « U »,, p0154.
↑Sur ce sujet, voir les arguments deDominique Barthélemy.DominiqueBarthélemy,Dominations châtelaines de l'an Mil : La France de l'an Mil, Paris, Seuil,,p. 105.
↑P. Riché,Les Carolingiens, une famille qui fit l'Europe, 1983,p. 110.
↑Perreau Francis et Lefranc Guy,Mottes castrales et sites fortifiés médiévaux du Pas-de-Calais, Mémoires de la Commission départementale d'histoire et d'archéologie du Pas-de-Calais, tome XXXVI, Arras 2005,[1].
↑« La distribution des châteaux dans (…) une région géographique, a parfois été expliquée par des plans concertés qui auraient été conçus en vue de la réalisation de lignes stratégiques, articulées en fonction de frontières, des routes, des points de passage et faites de places fortes respectant entre elles des distances calculées ».Fournier 1978,p. 153.
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