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Jeune homme passionné par les sciences, plein d'esprit, Montesquieu publieanonymement lesLettres persanes (1721), unroman épistolaire qui fait lasatire amusée de la société française de laRégence, vue par desPersans fictifs. Le roman met en cause les différents systèmes politiques et sociaux, y compris celui des Persans.
Montesquieu, avec entre autresJohn Locke, est l'un des penseurs de l'organisation politique et sociale sur lesquels les sociétés modernes et politiquementlibérales s'appuient. Ses conceptions — notamment en matière deséparation des pouvoirs — ont contribué à définir le principe desdémocraties occidentales.
Biographie
Fils aîné de Jacques de Secondat (1654-1713) et de Marie-Françoise de Pesnel (1665-1696), baronne deLa Brède, Montesquieu naît dans une famille de magistrats de bonnenoblesse de robe, auchâteau de La Brède (près deBordeaux, enGironde), dont il porte d'abord le nom et auquel il reste toujours très attaché. Ses parents lui choisissent unmendiant pour parrain, afin qu'il se souvienne toute sa vie que les pauvres sont ses frères[sp 1].
Il est le neveu de Jean-Baptiste de Secondat,baron deMontesquieu.
Après une scolarité aucollège de Juilly et des études dedroit, il devient conseiller auparlement de Bordeaux en1714. Le à Bordeaux, il épouseJeanne de Lartigue, une protestante issue d'une riche famille et de noblesse récente, originaire deClairac, qui lui apporte une dot importante, alors que leprotestantisme restait interdit en France, depuis larévocation de l'édit de Nantes en1685. C'est en1716, à la mort de son oncle, que Montesquieu hérite d'une vraiefortune, de la charge deprésident à mortier du parlement de Bordeaux et du titre de baron de Montesquieu, dont il prend le nom. Délaissant sa charge dès qu'il le peut, il s'intéresse au monde et au plaisir.
Montesquieu assume les responsabilités dedirecteur en 1718, 1726, 1735 et 1748 à l'Académie de Bordeaux. Montesquieu contribue activement à cette académie, par exemple en participant à ses activités scientifiques[sp 2]. Dans sonDiscours sur l’usage des glandes rénales, il propose une revue critique des hypothèses contemporaines sur ces organes (aujourd’hui appeléssurrénales) dans le contexte d'un prix qu'il avait lui-même proposé en tant que directeur en 1718[1]. En 1720, dans sonDiscours sur la cause de la pesanteur des corps, Montesquieu présente un résumé critique des différentes dissertations reçues par l’Académie royale de Bordeaux pour son prix annuel, avant d’en annoncer le lauréat.
SesObservations sur l’histoire naturelle (1718–1724) constituent un ensemble plus personnel, dans lequel il consigne des observations faites au microscope (sur des insectes[sp 3], des mousses[sp 3], du gui, desgrenouilles[sp 3], etc.). Il y développe des hypothèses audacieuses marquées par une volonté d’explication mécaniste du vivant.
Il propose plusieurs contributions majeures à l’académie de Bordeaux, comme laDissertation sur la politique des Romains dans la religion (1716) qui montre à la fois une interprétation personnelle du fait religieux et une influence deMachiavel[2].
Il oriente sa curiosité vers la politique et l'analyse de la société à travers lalittérature et laphilosophie.
Dans lesLettres persanes, qu'il publie anonymement en àAmsterdam, il dépeint sur un ton humoristique et satirique la société française à travers le regard de visiteurspersans. Cette œuvre connaît un succès considérable : le côtéexotique, parfois érotique, la veine satirique mais sur un ton spirituel et amusé sur lesquels joue Montesquieu, plaisent.
En janvier 1724, le parlement de Bordeaux, où Montesquieu siège commeprésident à mortier, intervient pour faire respecter un arrêt visant à mettre fin à la ségrégation dont sont victimes les cagots (ougahets)[3]. Ces populations du Sud-Ouest, marginalisées en raison d'une fausse croyance les associant à la lèpre, étaient de ce fait souvent contraintes à exercer des métiers spécifiques comme celui de charpentier[sp 4].
En, Montesquieu jouit de 29 000 livres de rente et témoigne à Mme de Lambert de sa satisfaction d'avoir, en quelques années, redressé sa situation financière et constitué un patrimoine qui écartait de lui les soucis financiers[sp 5],[4]. Il règle la part d’héritage due à son frère Joseph, fixée à 30 000 livres par le testament de Jacques de Secondat, leur père[5].
Après son élection à l'Académie française (1728), il entreprend un long périple à travers l'Europe qui nourrit en profondeur sa réflexion.
De retour au château de La Brède, en, il publie lesConsidérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Ce texte est inspiré de ses voyages qui l'ont initié à la diplomatie et à la politique. Il a eu une influence certaine surDecline and fall of the Roman Empire d'Edward Gibbon, qui est surtout une œuvre politique. Montesquieu explique lui-même dans une préface (non publiée de son vivant) qu'il a voulu expliquer le changement de régime, de la république à l'empire, puis qu'il est remonté de proche en proche pour en chercher les causes[sp 6]. Il étend sa réflexion jusqu'à la fin de l'Empire romain d'Orient, autrement dit jusqu'à lachute de Constantinople (1453). La matière historique alimente surtout une réflexion politique, qui multiplie les références et les allusions à l'histoire moderne et surtout récente, voire contemporaine.
Vers 1739, il commence son maître-livre,De l'esprit des lois. D'abord publié anonymement en1748, le livre acquiert rapidement une influence majeure. L'ouvrage, qui rencontre un énorme succès, établit les principes fondamentaux des sciences économiques et sociales et concentre toute la substance de la pensée libérale. Il est cependant critiqué et attaqué, notamment par les jansénistes, ce qui conduit son auteur à publier en1750 laDéfense de l'Esprit des lois. Il devient membre de l'Académie de Stanislas[8] en[9].
L'Église catholique romaine interdit le livre — de même que de nombreux autres ouvrages de Montesquieu — en 1751 et l'inscrit à l'Index tout comme l'avaient étéMachiavel,Montaigne etDescartes. On lui reproche notamment d'avoir fait primer des facteurs physiques et sociaux sur la religion.
L'expression d' «esprit des lois » laisse entendre qu'il y a une rationalité immanente aux institutions humaines. Tout s'explique, rien n'est par conséquent complètement absurde ou scandaleux : institutions et religions relèvent du même déterminismegéographique ou climatique, perdent tout privilège de statut et cessent d’être absolues[10].
Dès la publication de ce monument, Montesquieu est entouré d'un véritable culte. À travers l'Europe, et particulièrement enGrande-Bretagne,De l'esprit des lois est couvert d'éloges. En 1754, il publieLysimaque, essai politique qui est sa dernière œuvre, alors qu'il continue à travailler beaucoup, revoyant et corrigeant ses œuvres (notamment lesLettres persanes etL'Esprit des lois dont une édition posthume est publiée en 1758, dans sesŒuvres en trois tomes). Il ne finit jamais l'article qu'il avait proposé àD'Alembert pour l'Encyclopédie (alors que cet article avait déjà été dévolu à Voltaire, qui fournit le sien) : l'article « Goût » n'est qu'une ébauche à partir de documents anciens ; il trouve place néanmoins au tome VII (1757).
C'est le qu'il meurt d'une « fièvre chaude » (fièvre ardente). Il est inhumé le dans la chapelle Sainte-Geneviève de l'église Saint-Sulpice àParis[sp 8].
Dans cette œuvre capitale, qui rencontra un énorme succès, Montesquieu tente de dégager les principes fondamentaux et lalogique des différentes institutions politiques par l'étude deslois considérées comme simples rapports entre les réalités sociales. Cependant après sa mort, ses idées furent souvent radicalisées et les principes de son gouvernement monarchique furent interprétés de façon détournée. Ce n'est qu'au moment de laRévolution française que lesrévolutionnaires monarchiens tenteront vainement de les faire adopter par l'Assemblée constituante pour contrer l'abbé Sieyès, partisan de la rupture avec tout héritage et tout modèle.
Cependant, malgré l'immensité de son apport à la théorie moderne de la démocratie parlementaire et dulibéralisme, il est nécessaire de replacer un certain nombre de ses idées dans le contexte de son œuvre,De l'esprit des lois :
Il n'a pas eu de réflexion réellement poussée sur le rôle central dupouvoir judiciaire ;
Il n'a jamais parlé d'une doctrine desdroits de l'homme ;
La réflexion sur laliberté a moins d'importance à ses yeux que celle sur lesrègles formelles qui lui permettent de s'exercer.
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SelonPierre Manent[16], il n'y a principalement chez Montesquieu que deux pouvoirs : l'exécutif et le législatif, qu'un jeu institutionnel doit mutuellement restreindre. Le principal danger pour la liberté viendrait du législatif, plus susceptible d'accroître son pouvoir. Les deux pouvoirs sont soutenus par deux partis qui, ne pouvant ainsi mécaniquement pas prendre l'avantage l'un sur l'autre, s'équilibrent mutuellement. Il s'agit selon Manent de « séparer la volonté de ce qu'elle veut » et ainsi, c'est le compromis qui gouverne, rendant les citoyens d'autant plus libres.
Montesquieu propose dansDe l'Esprit des Lois une typologie originale des formes de gouvernement.
La typologie traditionnelle, exposée dans le troisième livre desPolitiques d'Aristote, consiste à distinguer trois formes de gouvernements justes : lamonarchie, l'aristocratie et lapolitie, et trois formes corrompues : la tyrannie, l'oligarchie et la démocratie corrompue.
Montesquieu distingue trois formes de gouvernement[sp 9] : lamonarchie, larépublique et ledespotisme. La république se subdivise en république démocratique et république aristocratique. L'une des originalités de cette typologie tient à ce que le seul type de gouvernement corrompu est le despotisme[17],[18].
Chacun de ces trois types est défini et fondé sur ce que Montesquieu appelle un « principe » ou « ressort »[19],[sp 10] , c'est-à-dire une passion ou une force morale spécifique qui anime les citoyens dans un tel régime et soutient l’ordre politique. Ainsi, la monarchie est animée par l'honneur, la république est animée par lavertu, passion de l'égalité et amour de la patrie, et le despotisme repose sur la crainte. La typologie de Montesquieu est donc la suivante :
lamonarchie,« où un seul gouverne, mais par des lois fixes et établies »[sp 9], fondée sur l'ambition, le désir de distinction, la noblesse, la franchise et la politesse[sp 11] ; le principe en est l'honneur ;
larépublique,« où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance »[sp 9], comprenant deux types :
ladémocratie, régime libre où le peuple est souverain et sujet. Les représentants sont tirés au sort parmi les citoyens qui sont tous égaux. Elle repose sur le principe de vertu (dévouement, patriotisme, comportements moraux et austérité traditionaliste, liberté, amour des lois et de l'égalité)[sp 12]. Montesquieu voit ce système comme plus adapté aux communautés de petite taille ;
l'aristocratie, régime où un type de personnes est favorisé à travers les élections. Repose sur le principe de modération (fondée sur la vertu et non sur une« lâcheté ou paresse de l'âme »[sp 13]) pour éviter le glissement à la monarchie ou le despotisme. La vertu y est utile mais non nécessaire.
et ledespotisme, régime d'asservissement où« un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et par ses caprices »[sp 9] dirigé par un dictateur ne se soumettant pas aux lois, qui repose sur la crainte[sp 14].
La position de Montesquieu vis-à-vis de la monarchie est nuancée et ambivalente. Certains passages suggèrent que, pour lui, la monarchie permet plus de liberté que la république (dans la mesure où, dans une monarchie, il est permis de faire tout ce que les lois n'interdisent pas alors qu'en république la morale et le dévouement contraignent les individus[réf. nécessaire]).
Un régime avec un équilibre des pouvoirs est qualifié de gouvernements modéré. L'absence d’équilibre dans la répartition du pouvoir conduit nécessairement à un basculement vers la corruption ou le despotisme, pire forme de gouvernement[sp 15]. La république et la monarchie sont des gouvernements modérés.
Les régimes libres dépendent de fragiles arrangements institutionnels. Montesquieu affecte quatre chapitresDe l'esprit des lois à la discussion du cas anglais, un régime libre contemporain dans lequel la liberté est assurée par la balance des pouvoirs. Montesquieu s'inquiétait que, en France, les pouvoirs intermédiaires comme la noblesse s'érodaient, alors qu'à ses yeux ils permettaient de modérer le pouvoir du prince[réf. nécessaire].
Montesquieu défend l'idée qu'une femme pouvait gouverner, mais soutient en revanche qu'elle ne pouvait être à la tête de la famille[réf. nécessaire]. Il accepte fermement le rôle d'une aristocratie héréditaire et de la primogéniture, qui permet de conserver les patrimoines[réf. nécessaire].
Montesquieu et Hobbes
Au livre XIII duLéviathan, Hobbes décrit l’état de nature comme un état de guerre de chacun contre chacun, où la vie de l’homme est « solitaire, pauvre, méchante, brutale et courte » (solitary, poor, nasty, brutish, and short). Montesquieu s'oppose radicalement à l'état de nature tel qu'il est dépeint par Hobbes dans leLeviathan en affirmant qu'un être humain dans cet état serait craintif :
« Un homme pareil [dans l’état de nature] ne sentirait d’abord que sa faiblesse ; sa timidité serait extrême (...) l’on a trouvé dans les forêts des hommes sauvages ; tout les fait trembler, tout les fait fuir »[sp 16]
Montesquieu semble toutefois s'accorder en partie avec Hobbes sur le fait qu’un Homme dans l’état de nature « songerait à la conservation de son être »[sp 16].Montesquieu s'oppose également à Hobbes et plus largement àtoute forme d'absolutisme en s'opposant à l'idée selon laquelle il faut instituer un souverain qui détient tous les pouvoirs. Il pointe les dangers d’une telle concentration des pouvoirs, notamment le risque d'abus conduisant au despotisme :
« C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites »[sp 16]
Il convient dès lors d'organiser les institutions, notamment en instaurant uneséparation des pouvoirs :« pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir »[sp 16].
Principe et rapport de convenance
Si l’idée d’une justice conçue comme rapport de « convenance » affleure dès les premiers écrits de Montesquieu[sp 17], c’est dansL’Esprit des lois qu’elle fait l’objet d’une véritable élaboration philosophique.
Ainsi, dans l'Esprit des Lois, lors de la présentation de l’étude des lois positives, la notion de convenance explicite la problématique du « gouvernementle plus conforme à la nature » et engage à l’examen de l’esprit des lois entendu comme ensemble des rapports[sp 18]. Dans ce cadre, laconvenance désigne l'adéquation entre un ensemble de lois et les caractéristiques propres d'une population donnée[20]. Pour qu’un système juridique soit efficace et juste, il doit correspondre aux spécificités du peuple qu’il régit[sp 19]. Montesquieu rejette l’idée d’une législation universelle et affirme que la bonne législation est toujoursrelative : elle doit être adaptée aux conditions géographiques, culturelles, économiques et sociales de chaque nation.
Mais la notion de rapport et le principe de convenance n'entraîne pas une équivalence de toutes les lois ni de tous les régimes. La convenance particulière à chaque société n’annule pas l’existence de critères universels que toute législation devrait satisfaire. En effet, bien que les lois doivent être adaptées localement, cette adaptation a une limite : certaines pratiques, comme la torture, sont si contraires à notre humanité fondamentale qu'elles sont inacceptables[sp 20].
Toutefois, s'il y a des exigences communes à l’humanité, elles ne suffisent pas à elles seules de déterminer la forme légitime du gouvernement (monarchie, aristocratie ou démocratie)[20].
Au livre XXIV de l'Esprit des Lois, Montesquieu évalue l'importance des dogmes religieux pour autant qu'ils commandent des pratiques et il évalue celles-ci au regard de la nature locale des choses[21].
Là où Montesquieu cherche un rapport de convenance comme fondement de la justice pour assurer l'ordre social, Sade dénonce un "sophisme"[sp 21] :
« Est-il au monde un sophisme plus grand que celui-là ? Jamais la justice ne fut un rapport de convenances existant réellement entre deux choses. »
Influences sur Catherine II
Montesquieu influença particulièrementCatherine II de Russie qui prétend avoir puisé abondamment dansDe l'esprit des lois pour rédiger leNakaz, un ensemble de principes. Elle avoua àd'Alembert qui le rapporta :« pour l'utilité de mon empire, j'ai pillé le livre de Montesquieu sans le nommer. J'espère que si, de l'autre monde, il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat, pour le bien de vingt millions d'hommes. Il aimait trop l'humanité pour s'en formaliser. Son livre est mon bréviaire ». L'impératrice reprit de lui le principe de la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire et condamna le servage à défaut de l'abolir, mais au cours de son règne, les conditions faites aux serfs furent plutôt aggravées.
La théorie des climats
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Une des idées de Montesquieu, soulignée dansDe l'esprit des lois et esquissée dans lesLettres persanes, est la théorie des climats, selon laquelle le climat pourrait influencer substantiellement la nature de l'homme et de sa société. Il va jusqu'à affirmer que certains climats sont supérieurs à d'autres, le climat tempéré de France étant l'idéal. Il soutient que les peuples vivant dans les pays chauds ont tendance à s'énerver alors que ceux dans les pays du nord sont rigides. Montesquieu fut là influencé parLa Germanie deTacite[22], un de ses auteurs favoris. Si cette idée peut sembler aujourd'hui relativement absurde, elle témoigne néanmoins d'un relativisme inédit à l'époque en matière de philosophie politique. Elle inaugure dans ce domaine une nouvelle approche du fait politique, plus scientifique que dogmatique, et s'inscrit ainsi comme point de départ des sciences sociales modernes.
De l'esprit des lois (1748)
« Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. […] nous sentons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi, n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes qui, combattant dans leur propre climat, y jouissent de tout leur courage. […] Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi vous croirez vous éloigner de la morale même ; des passions plus vives multiplient les crimes […] La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors l'abattement passera à l'esprit même : aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y sera le bonheur[sp 22]. »
« La plupart des peuples des côtes de l'Afrique sont sauvages ou barbares. Je crois que cela vient beaucoup de ce que des pays presque inhabitables séparent de petits pays qui peuvent être habités. Ils sont sans industrie ; ils n'ont point d'arts ; ils ont en abondance des métaux précieux qu'ils tiennent immédiatement des mains de la nature. Tous les peuples policés sont donc en état de négocier avec eux avec avantage ; ils peuvent leur faire estimer beaucoup des choses de nulle valeur, et en recevoir un très grand prix[sp 23]. »
L'institution de l'esclavage est centrale dans l'œuvre majeure de Montesquieu,De l'esprit des lois, puisque quatre Livres lui sont consacrés[23] : les Livres XIV, XV, XVI et XVII examinent, respectivement, les rapports des lois en général, des lois de l'esclavage civil, des lois de l'esclavage domestique et de la servitude politique avec les différents climats.
Au Livre XV deL'Esprit des lois, Montesquieu réfute d'abord lesfausses justifications (ou justifications traditionnelles) du droit d'asservir (XV, 2-5) : servitude contractuelle,droit de conquête, conversion religieuse et coutume. Dans la suite, il n'en détaille pas moins les « raisons naturelles » ou véritables qui fonderaient la servitude (XV, 6-7), avant d'énoncer la nécessité de la limiter (XV, 8-9) et de proposer d'en réguler juridiquement les abus et les dangers (XV, 10-19). Mais jamais il ne condamne l'esclavage universellement et ne propose de l'abolir définitivement. Plusieurs chapitres du Livre XV sont même consacrés aux justifications possibles de la traite (chap. 3 à 5, 9)
Regards critiques sur l'ambivalence de Montesquieu
« L'histoire des idées, comme l'écritCéline Spector[24], a retenu en Montesquieu la figure de l'un des premiers philosophes anti-esclavagistes » sinon le premier[25]. Certains même de soutenir que Montesquieu aurait« puissamment contribué à modifier les idées morales des générations postérieures »[sp 24]. Ainsi,L'Esprit des lois aurait« inauguré cette évolution de l'opinion publique qui, cent ans plus tard, amènera l'abolition de l'esclavage dans toutes les possessions de la France ». Mais pour Jean Ehrard[26], la« position de Montesquieu », loin de présenter cesaut qualitatif, manifesterait, tout au contraire, une évidente« timidité » : ses« conclusions pratiques » n'iraient pas au-delà d'une« condamnation de principe ». Et cetteposition de principe qui serait, tout au plus, conforme à« l'air du temps »[27], a étévivement réprouvée par nombre de ses contemporains, à l'exemple deMirabeau, le révolutionnaire, membre avecCondorcet de laSociété des amis des Noirs pour une abolition immédiate de la traite qui condamne Montesquieu : ce« coryphée des Aristocrates »[sp 25] n'aurait jamais employé son« esprit »[sp 26] que« pour justifier ce qui est ».Grouvelle partageait cet avis[sp 27].Helvétius[sp 28] aussi :
« Vous composez avec le préjugé comme un jeune homme entrant dans le monde en use avec les vieilles femmes qui ont encore des prétentions et auprès desquelles il ne veut qu'être poli et paraître bien élevé. Mais aussi ne les flattez-vous pas trop ? […] Quant aux aristocrates et à nos despotes de tout genre, s'ils vous entendent, ils ne doivent pas trop vous en vouloir ; c’est le reproche que j'ai toujours fait à vos principes. »
En somme, Montesquieu,« robin »[28] de« bonne noblesse bourgeoise », ne ferait, pourAlphonse Dupront, que défendre les intérêts du groupe social auquel il appartient[sp 29] : cette« philosophie française de la science des sociétés humaines »[29] ne serait que le résultat d'une« longue patience bourgeoise » pour asseoir sa souveraineté par une« mise en ordre du divers », c'est-à-dire une recomposition du monde afin de contenir voire étouffer les« fécondités diverses de la singularité ».
DansL’Esprit des lois (Livre XV, ch. 18), Montesquieu affirme qu’un affranchissement massif et soudain des esclaves menacerait l’ordre politique[sp 30]. Il craint qu’une importante population d’anciens esclaves, libérés sans disposer ni de biens ni de formation ni de ressources, constitue une classe déstabilisatrice. Pour éviter cela, Montesquieu préconise de réglementer strictement les affranchissements : les lois civiles doivent fixer les devoirs des affranchis envers leurs « patrons », afin que les nouveaux hommes libres obtiennent simultanément un métier ou des moyens d’existence :
« Lorsqu'il y a beaucoup d'affranchis, il faut que les lois civiles fixent ce qu'ils doivent à leur patron, ou que le contrat d'affranchissement fixe ces devoirs pour elles. On sent que leur condition doit être plus favorisée dans l'État civil que dans l'État politique, parce que, dans le gouvernement même populaire, la puissance ne doit point tomber entre les mains du bas peuple. »
Cet argumentpolitique qui limite les droits des affranchis en leur imposant des devoirs à l'égard de leur « patron » n'est donc qu'une manière de reconnaître et d'affirmer une autorité qui légitime une violence de fait et une exploitation. Montesquieu écrit en effet, qu’il peut être « conforme à la raison » qu’un homme libre choisisse « pour son utilité » de se lier à un maître, conférant ainsi à ce système « une origine juste » (L'Esprit des lois, XV, 6).
« Un homme a-t-il renoncé à ses droits, sans doute alors il devient esclave ; mais aussi son engagement devient nul par lui-même, comme l'effet d'une folie habituelle ou d'une aliénation d'esprit, causée par la passion ou l'excès du besoin. Ainsi tout homme qui, dans ses conventions, a conservé lesdroits naturels que nous venons d'exposer, n'est pas esclave, et celui qui y a renoncé, ayant fait un engagement nul, il est aussi en droit de réclamer sa liberté que l'esclave fait par la violence. Il peut rester le débiteur, mais seulement le débiteur libre de son maître. Il n'y a donc aucun cas où l'esclavage même volontaire dans son origine puisse n'être pas contraire au droit naturel. »
Enfin, la servitude, selon Montesquieu, peut s'avérer« nécessaire » pour la prospérité des territoires conquis. C'est sur cet argument économique queMichèle Duchet insiste : si Montesquieu en est resté au « principe[30] » c'est parce que« l'intérêt des colonies exigeait le maintien de l'esclavage » afin de« fournir des hommes pour le travail des mines et des terres » de« nos colonies »[sp 32] si« admirables ». Cette légitimation du« crime »[sp 33], comme l'a écritCondorcet, pour des intérêts économiques, que l'on peut relever dans de nombreux dictionnaires de l'époque[31], a été reprise, sous l'autorité de Montesquieu, au sein même d'assemblées coloniales[sp 34], pour maintenir cette institution oppressive[sp 35], et vivement dénoncée, notamment par le ChevalierLouis de Jaucourt dans son article sur la "Traite des Nègres", publié dans l'Encyclopédie[sp 36] :
« On dira peut-être qu'elles seraient bientôt ruinées, ces colonies, si l'on y abolissait l'esclavage des nègres. Mais quand cela serait, faut-il conclure de là que le genre humain doit être horriblement lésé, pour nous enrichir ou fournir à notre luxe ? Il est vrai que les bourses des voleurs des grands chemins seraient vides, si le vol était absolument supprimé : mais les hommes ont-ils le droit de s'enrichir par des voies cruelles et criminelles ? Quel droit a un brigand de dévaliser les passants ?À qui est-il permis de devenir opulent, en rendant malheureux ses semblables ? Peut-il être légitime de dépouiller l'espèce humaine de ses droits les plus sacrés, uniquement pour satisfaire son avarice, sa vanité, ou ses passions particulières ? Non… Que les colonies européennes soient donc plutôt détruites, que de faire tant de malheureux ! »
Et Condorcet, lui aussi, a condamné fermement la nécessité et la légitimité de cette« violence » et de cet« avilissement »[sp 37] de l'homme exercés, bien au-delà de« la lutte pour l'existence », par une« minorité » privilégiée pour satisfaire un« nouveau monde de besoins » :
« On prétend qu'il est impossible de cultiver les colonies sans Nègres esclaves. Nous admettrons ici cette allégation, nous supposerons cette impossibilité absolue. Il est clair qu'elle ne peut rendre l'esclavage légitime. En effet, si la nécessité absolue de conserver notre existence peut nous autoriser à blesser le droit d'un autre homme, la violence cesse d'être légitime à l'instant où cette nécessité absolue vient à cesser : or il n'est pas question ici de ce genre de nécessité, mais seulement de la perte de la fortune des colons. Ainsi demander si cet intérêt rend l'esclavage légitime, c'est demander s'il m'est permis de conserver ma fortune par un crime[32]. »
C'est cette justification économique de la servitude qui a fait dire àDiderot que Montesquieu n'avait« pu se résoudre à traiter sérieusement la question de l'esclavage »[sp 38] :
« En effet, c'est dégrader la raison que de l'employer, on ne dira pas à défendre, mais à combattre même un abus si contraire à la raison. Quiconque justifie un si odieux système, mérite du philosophe un silence plein de mépris, & du nègre un coup de poignard. »
Théorie des climats et justifications biologiques
Au Livre XIV, Montesquieu justifie l'esclavage par unethéorie des climats en s'appuyant sur l'examen« au microscope, instrument emblématique de la révolution scientifique des modernes »[33], des « modifications d'une langue de mouton soumise » à des variations de température :
« J'ai observé le tissu extérieur d’une langue de mouton, dans l'endroit où elle paraît, à la simple vue, couverte de mamelons. J’ai vu avec un microscope, sur ces mamelons, de petits poils ou une espèce de duvet ; entre les mamelons étaient des pyramides, qui formaient par le bout comme de petits pinceaux. Il y a grande apparence que ces pyramides sont le principal organe du goût.
J’ai fait geler la moitié de cette langue, et j'ai trouvé, à la simple vue, les mamelons considérablement diminués ; quelques rangs même de mamelons s'étaient enfoncés dans leur gaine. J’en ai examiné le tissu avec le microscope, je n'ai plus vu de pyramides. À mesure que la langue s'est dégelée, les mamelons, à la simple vue, ont paru se relever ; et, au microscope, les petites houppes ont commencé à reparaître[sp 22]. »
De cette expérience particulière, Montesquieu tire une conclusion plus générale : la sensibilité des êtres vivants varie avec la température de l’air. En conséquence, les perceptions, les passions et les caractères des peuples ne sont pas immuables mais partiellement modelés par le climat. Le« savoir physiologique »[33] qu'il mobilise, inspiré des théories fibrillaire[34] et climatique[a], doit lui permettre d'établir une mise en rapport des passions et des caractères humains avec le climat afin de présenter« combien les hommes sont différents »[36].
Cette « assise expérimentale », bien fragile pour un savant moderne, lui donne, par extension, une image explicative qui l'autorise à examiner, parmi les « facteurs physiques qui déterminent les organisations[37] » humaines (religieuses, juridiques et politiques), l'influence souveraine exercée par le climat (froid, tempéré et chaud).Marat[sp 39] résume ainsi la thèsenaturaliste de Montesquieu : le climat modifierait « le degré de la servitude ou de la liberté des différens peuples de la terre. » Ainsi, dans la « chaleur du climat », « la plupart des châtiments » seraient « moins difficiles à soutenir » et « la servitude moins insupportable que la force d’esprit qui est nécessaire pour se conduire soi-même[sp 22]. » La chaleur énerverait le corps et rendrait les hommes inaptes à tout travail sans crainte du châtiment. L'esclavage, dans les pays au climat ardent, « choque donc moins la raison » (XV, 7). De même, la lâcheté supposée des méridionaux favoriserait la servitude politique et leur sensibilité extrême à la volupté engendrerait la servitude domestique associée à la polygamie ; leur paresse justifierait la servitude civile. Le naturel actif ou passif des hommes donnerait lieu à un caractère libre ou servile (XIV, 2). S'il existe, pour Montesquieu, des esclaves « par nature », c'est donc dans un sens très différent de celui d'Aristote[sp 40] : l'esclave par nature n'est pas l'homme robuste propre aux travaux d'exécution, inapte à la délibération et impropre au commandement, c'est l'homme incapable de travailler, en raison de sa paresse, sans crainte du châtiment. Apparaît ici la raison d'une tolérance à l'égard de l'institution de l'esclavage qui avait pourtant fait l'objet, au début du livre XV, d'une condamnation de principe.
Ainsi, en soumettant l'homme à « l'empire du climat »[sp 41], Montesquieu admet undéterminisme ou une « fatalité aveugle »[38] dont l'origine, toute extérieure à l'homme lui-même, se trouve dans la nature : « Les raisons humaines sont toujours subordonnées à cette cause suprême, qui fait tout ce qu’elle veut, et se sert de tout ce qu'elle veut[sp 42]. »
Mais il y a plus. Comme le relève Céline Spector[39], au livre XXI, Montesquieu « détourne un argument providentialiste » pour soutenir que, par une sorte de « mécanisme régulateur » des ressources naturelles et humaines, le sort des hommes sur la terre s'équilibreraitnaturellement : si au Sud les besoins sont moindres, les commodités sont nombreuses ; inversement, si au Nord les besoins sont nombreux, les ressources sont moindres ; « l'équilibre, selon Montesquieu, se maintient par la paresse [que la nature] a donnée aux nations du midi, et par l'industrie et l'activité qu’elle a données à celles du nord » (XXI, 3). Le « besoin de liberté » serait donc proportionnel au besoin des richesses et les peuples du midi seraient « dans un état violent » s'ils n'étaient pas esclaves. La « servitude coloniale » est, de fait, naturalisée et légitimée, « sans autre forme de procès ».
Si Montesquieu récuse lenaturalisme d'Aristote (XV, 7) pour lui substituer une autrecausalité elle-mêmenaturaliste, on n'en retrouve pas moins chez l'un comme chez l'autre, comme l'écrit Bruno Guigue[40], la « même structure » qui organise la « répartition spatiale » entre « liberté » et « servitude », la « même dissymétrie » dans les « régimes politiques », le « même dualisme qui exclut l'oppression chez nous et la justifie chez les autres » et le « même principe inégalitaire » pour justifier une « géopolitique de l'esclavage ». Chez Montesquieu, cette « entreprise de rationalisation » aboutit même à l'esquisse d'un « véritable code de conduite esclavagiste ».
La position de Montesquieu face à l'esclavage est des plus ambiguës. Cette « articulation des valeurs et des normes » à des « considérations climatiques[41] » ou providentielles soulève de nombreux problèmes d'interprétation. Qui plus est, alors qu'il rejette certaines justifications de la servitude, il n'en admet pas moins une forme de naturalité de l'esclavage, le légitime à maintes reprises, même dans sa pratique la plus brutale, en invoquant la nécessité de la traite dans les colonies, sans jamais rien dire de sa « cruauté[42] ». Toute l'ambiguïté se cristallise dans les références à la « nature » qu'il emploie dansL'Esprit des lois. Comme le préciseJean Starobinski, tout au long deL'Esprit des lois, la « notion denature[43] » est « double », opposée, contradictoire voire paradoxale : l'esclavage est à la fois présenté comme « une coutume contre-nature » et justifié par des « raisons naturelles »[sp 43]. Si Montesquieu met en évidence un rapport entre l'homme dans son milieu et l'ordre intérieur de l'homme, jamais il ne le théorise.
Dès lors, ces justifications naturelles, providentielles, économiques ou politiques qui contreviennent à l'universalité dudroit naturel ne laissent d'interroger : quelle valeur reconnaître à l'ironie du célèbre chapitre V du Livre XV, "De l'esclavage des nègres", alors même que l'esclavage, dansL'Esprit des lois, est reconnu comme un fait de nature et légitimé dans sa forme la plus cruelle ?« Mais pourquoi, comme l'écritBrunetière, nous indignerons-nous contre l'esclavage […], si les phénomènes historiques et sociaux sontconditionnés eux-mêmes par d'autres phénomènes, sur lesquels nous ne pouvons rien de plus que sur la révolution de la terre autour de son axe ou sur le refroidissement du soleil ? »[44]
À propos de l'ironie du chapitre V du Livre XV
L'exercice scolaire du commentaire littéraire[45], quelle qu'en soit la vertu, ne retient, le plus souvent, que le seulchapitre V du Livre XV deL'Esprit des lois, pour illustrer la position de Montesquieu sur « l'esclavage des Nègres »[46]. Or, compte tenu du fait que « ce texte éminemment classique, voirecanonique, est proposé aux élèves des classes secondaires[47] », il demande « une attention particulière », une « rigueur » dans l'explication et l'exploitation.
L'analyse centrée sur ce seul chapitre, isolé des Livres consacrés à l'esclavage[48] dansL'Esprit de lois, à l'exemple de celle proposée parRené Pommier[49], présente deux défauts majeurs : ce texte est donné comme le « dernier mot de Montesquieu[50] » sur cette institution alors qu'il s'agit d'un « rejet des prétendues origines du droit d'esclavage » et l'argumentation générale deL'Esprit des lois est expurgée de la « véritable origine[51] » du droit de l'esclavage qui, selon Montesquieu, serait fondée « sur la nature des choses » (XV, chap. VI et VII). Thèsenaturaliste que même les plus fervents admirateurs de Montesquieu en son temps, commeMarat, n'avaient pas manqué de relever :
« Le climat modifie aussi le degré de la servitude ou de la liberté des différens peuples de la terre. La diverse température de l'air ayant une si prodigieuse influence sur la force du corps et la hardiesse de l'esprit, il est simple que la lâcheté des peuples du Midi les ait presque tous rendus esclaves ; tandis que le courage des peuples du Nord les a presque tous maintenus libres[sp 44]. »
De plus, les modalités de l'utilisation de l'ironie par Montesquieu sontdélicates à décrire. Certains ont relevé que l'usage du conditionnel, dès l'ouverture du chapitre V du livre XV, définit une tonalité globale hypothétique[52] :
« Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : [...][sp 45]. »
De plus, l'emploi du conditionnel est réitéré plusieurs fois dans ce même chapitre[53] et les raisonnements qu'il développe semblent « absurdes »[53],[54],[55]. Bien que le caractère ironique du chapitre V fait aujourd'hui l'objet d'un consensus dans la recherche universitaire[56], des débats subsistent sur la portée exacte de l'ironie de Montesquieu, sur l'efficacité de sa stratégie argumentative[57] et sur certaines ambiguïtés au regard d'autres passages de son œuvre. Ainsi, J.-P. Courtois fait remarquer que « toutes les descriptions de l'ironie que ce célèbre chapitre a occasionnées divergent dans la façon dont elles décrivent le renversement ironique[55] ».
Condorcet, dans une note insérée au bas de la page 41 de sesRéflexions sur l'esclavage des nègres, donne une effroyable illustration de cette difficulté du renversement de l'ironie et de ses conséquences qui peuvent être tragiques :
« Il y a quelque temps que les habitants de la Jamaïque s'assemblèrent pour prononcer sur le sort des mulâtres, & pour savoir si, attendu qu'il était prouvé physiquement que leur père était Anglais, il n'était pas à propos de les mettre en jouissance de la liberté & des droits qui doivent appartenir à tout Anglais. L'assemblée penchait vers ce parti, lorsqu'un zélé défenseur des privilèges de la chair blanche s'avisa d'avancer que les Nègres n'étaient pas des êtres de notre espèce, & de le prouver par l'autorité de Montesquieu ; alors il lut une traduction du chapitre deL'Esprit des lois sur l'esclavage des Nègres. L'assemblée ne manqua pas de prendre cette ironie sanglante contre ceux qui tolèrent cet exécrable usage, ou qui en profitent pour le véritable avis de l'auteur deL'Esprit des lois ; & les mulâtres de la Jamaïque restèrent dans l'oppression. »
Cette anecdote, telle que Condorcet la rapporte, montre que l' « ironie sanglante » de ce texte a été, pour le moins, inefficace à lutter contre l' « oppression ». Ce qui peut expliquer pourquoi Condorcet ne donne jamais Montesquieu pour digne « déclamateur » contre l'esclavage, comme il le fait, dans la suite de cette anecdote, pourLe Gentil et, un peu loin, pourBernardin de Saint-Pierre[sp 46].
Qui plus est, tous les arguments de ce chapitre ne relèvent pas d'un retournement contraire et, pour ceux que l'on peut retourner, comme « les indices de l'ironie sont souvent incertains[58] » personne ne les renverse de la même manière[59]. Comment et pourquoi retourner, par exemple, l'argument économique sur le coût des biens d'importation en provenance des colonies d'autant que, selon Montesquieu, la « navigation d'Afrique[sp 47] » est « nécessaire » pour fournir « des hommes pour le travail des mines et des terres de l'Amérique » ? Le voici :
« Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :… Le sucre seroit trop cher, si l'on ne faisoit travailler la plante qui le produit par des esclaves[sp 48]. »
SelonRené Pommier[49], Montesquieu « renverse l'ordre des choses » : « normalement », écrit-il, le prix du sucre « devrait varier en fonction » du coût du « travail humain ».René Pommier aurait raison si lanorme, universellement admise et de tout temps, était, comme l'écritHelvétius[sp 49], celle d'une « humanité » qui commande, d'abord et avant tout, à « l'amour de tous les hommes » et non « l'espoir du gain attaché à celui de la récolte ». Or, dans la logique du « grand commerce », dont la « consommation d'hommes » est « si grande », plutôt que d'élever le prix du sucre, c'est le coût du travail humain qui est abaissé et l'esclavage donné comme la conséquence inéluctable dubon marché[60].
Même si cet argument peut bien paraître des plus cyniques, il n'en est pas moins « le plus fort » de ce texte, comme l'a écritRené Pommier lui-même, parce qu'il a le mérite de mettre à nu les racines économiques de l'esclavage. En effet, pour bien des exploitants, planteurs et commerçants,« l'existence des colonies »[61] et« la prospérité du commerce » dépendaient effectivement « du maintien de la servitude ». Raisons pour lesquelles certains dictionnaires de commerce n'en disent pas plus pour justifier l'esclavage des « Nègres », sous l'autorité de Montesquieu et sans la moindre ironie :
"Ce qui sert à vos plaisirs est mouillé de nos larmes", illustration de Jean-Michel Moreau extraite duVoyage à l'Isle de France de Bernardin de Saint-Pierre, 1773.
« Il est difficile de justifier tout à fait le commerce des Nègres ; mais on en a un besoin indispensable pour les cultures des sucres, des tabacs, des indigo, &c. Le sucre, dit Mr. deMontesquieu, seroit trop cher si l'on ne faisoit travailler la plante qui le produit par des esclaves[62]. »
Isolément, cet argument économique a une « rationalité pleine et entière[55] ». Cependant,Catherine Volpilhac-Auger soutient qu'une explication par l'ironie est possible en dépit de l'« allure rationnelle » de cet argument économique[47]. Elle s'appuie sur l'étude des manuscrits originaux révélant les « couches successives » de ce texte, jusqu'à sa version définitive. Voici la formulation initiale de l'argument :
« Le sucre seroit trop cher si on ne faisoit pas travailler la plante qui le produit par des esclaves et si on les traitoit avec quelque humanité. »
Le « processus » de réécriture montre que cet argument économique recèle, dans ses corrections, un élément qui peut servir à son analyse. En supprimant la dernière proposition,« …et si on les traitoit avec quelque humanité », Montesquieu a rendu une« plénitude rationnelle à l'argument »[55] en lui« redonnant, précisément, une allure purement économique ». Cette version finale, plus concise, rend l'ironie plus « implicite » et « retorse », comme le souligneC. Volpilhac-Auger dans la conclusion de son article[47]. Pour elle, dans la seconde version l'ironie tient à ce que le lecteur est contraint de dépasser la logique économique apparente pour prendre conscience de l'immoralité fondamentale du système esclavagiste qui se cache derrière le calcul économique[63].
Cependant, Montesquieu donne à cet argument une concision dont la force persuasive relève dustéréotype ou du« préjugé »[55]. Ce que Montesquieu donne à lire, c'est un énoncé simpliste qui s'est figé, un savoir ou un imaginairemoyen, appartenant à une sorte de catalogue d'idées reçues ou admises, comme le sont tout autant les dictionnaires[64] qui lui empruntent son argument et ceux auxquels Montesquieu a bien pu puiser lui-même, à l'exemple duDictionnaire universel de commerce[65] (1723) deSavary, antérieur àL'Esprit des lois (1748) :
« Il est difficile de justifier tout à fait le commerce des Nègres ; cependant il est vrai que ces misérables Esclaves trouvent ordinairement leur salut dans la perte de leur liberté, & la raison de l'instruction Chrétienne qu'on leur donne jointe au besoin indispensable qu'on a d'eux les cultures des sucres, des tabacs, des indigos, &c. adoucissent ce qui paroît d'inhumain dans un négoce où des hommes sont les Marchands d'autres hommes, & les achètent de même que des bestiaux pour cultiver leurs terres. »
Lorsqu'on analyse, comme le propose J.-P. Courtois, le dispositif énonciatif[66] créé par Montesquieu au regard de la progression argumentative[b], on peut remarquer que « chaque argument » à son propre « auditoire » et que cet « auditoire » passe de l'« universel » au particulier. De plus, à« cette particularisation progressive de l'auditoire » correspond une« progression inverse » de l'argumentation qui va, quant à elle,« du plus rationnel acceptable au moins rationnel accepté ». L'argument économique ayant la « rationalité » la plus « englobante » et l'auditoire le plus « universel ».
Aussi convient-il de remarquer, comme le fait J.-P. Courtois, que le chapitre V du livre XV deL'Esprit des lois, selon l'endroit précis où il se trouve et le dispositif à partir duquel Montesquieu énonce, propose une configuration propre : Montesquieu cède la parole à un esclavagiste au sein même d'une argumentation consacrée aux origines et aux justifications de l'esclavage. Construit à partir d'arguments déjà explicités et sur d'autres arguments qui le seront dans la suite, ce chapitre a une fonction depivot oucharnière dans l'argumentation de Montesquieu. Dès lors, plusieurs questions se posent : pourquoi Montesquieu cède-t-il ici la parole à un esclavagiste de fiction qui fait entendre des arguments que Montesquieu vient, pour partie au moins, de réfuter ? Cette argumentation partiellement[sp 50] à contre-sens change-t-elle l'argumentation générale deL'Esprit des lois ? Enfin, on peut encore s'interroger sur l'efficacité d'un texte qui,« paradoxalement »[67], permet ou autorise, par son simplisme ou son« style »[68], sa récupération à des fins contraires, à savoir le maintien de l'institution de l'esclavage pour certaines raisons[69].
Points de vue sur Montesquieu
Dans sonÉloge de Montesquieu,Marat retient la conception de Montesquieu selon laquelle les lois doivent être relatives aux sociétés qu’elles régissent (climat[70], mœurs, forme du gouvernement, etc.). Il défend ardemment la méthode de Montesquieu contre ses détracteurs, notamment sur la question du despotisme : « Rendons justice à sa belle âme ; le tableau qu'il en fait en est la plus cruelle satyre. »[sp 44].
Le philosophe marxisteLouis Althusser le décrit comme un « libertin » partagé entre l'idéalisation de la problématique des contre-pouvoirs féodaux et le désir de grandeur parlementaire[71].
D'autre part, Montesquieu appellerait à une alliance des privilégiés (bourgeoisie et aristocratie) contre les aspirations populaires.La monarchie étant la formule préférée de Montesquieu[réf. nécessaire], à condition qu'elle ne s'abîme pas en monarchie absolue, il note la nécessité de « lois fixes et établies » et de pouvoirs intermédiaires entre le monarque et ses sujets, assurés surtout par la noblesse et les ecclésiastes (ce qui relève de la structure féodale classique).
Les travaux deLouis Desgraves etPierre Gascar ont montré, que contrairement àVoltaire, il était un homme bien intégré à la société de son temps, et nullement en révolte contre son monde : aristocrate et bon catholique, héritier et bon gestionnaire de ses biens, académicien soucieux de sa réputation, habitué des « salons ». Sa pensée échappe au caractère radical et parfois dogmatique de la philosophie desLumières. Ses incohérences et ses ambiguïtés sont les marques d'une œuvre dénuée d'esprit de système, qui tente de combiner la raison et le progrès avec les traditions et autres « irrationalités » que charrie l'histoire.
Hommages et postérité
Embarcadère Montesquieu, rive droite de Bordeaux.
Pour de nombreux juristes, Montesquieu figure comme un des premiers comparatistes modernes du droit. Ledroit comparé est ainsi une discipline redevable à Montesquieu. Les écrits de ce penseur ont également ouvert de nouveaux champs d'investigation dans divers domaines comme laphilosophie ou lascience politique.
Keynes considérait Montesquieu comme « le plus grand économiste français, celui qu'il est juste de comparer àAdam Smith »[72].
Joseph Pilhes a fait d'un acte de générosité de Montesquieu l'argument de sa pièceLe Bienfait anonyme en 1782. Le fils de Montesquieu, qui ignorait l'épisode, la découvrit lors d'une représentation de la pièce à laComédie-Française en[c]. Mais il ne s'agit que d'une légende, Montesquieu n'ayant jamais mis les pieds à Marseille, où est située cette anecdote qui n'est fondée sur aucun document[réf. nécessaire]. On doit également unMontesquieu à Marseille (1784) àLouis-Sébastien Mercier[sp 51].
Leprix Montesquieu, décerné depuis1989 par l'Association française des historiens des idées politiques, rend hommage au penseur éponyme en récompensant la meilleurethèse d'histoire des idées politiques en langue française.
Les armes de Montesquieu sont :D'azur, à deux coquilles d'or en chef, accompagnées d'un croissant d'argent en pointe (ce sont les armes de la branche cadette, celle des barons de La Brède ; elles figurent sur l'ancien billet de 200 francs (1981-1994) à son effigie),
(Les armes de la branche ainée de sa famille, celle des barons de Roquefort, étaient : D'azur, à la fasce d'or, accompagnée de deux coquilles d'or eu chef, et d'un croissant d'argent en pointe).
Notes et références
Notes
↑Denis de Casabianca note, par exemple, comme « sources probables de Montesquieu sur ces questions climatiques » : Aristote, Hippocrate, Huarte, Bodin[35]. Selon Anne-Marie Chabrolle-Cerretini, cette « idée d'un rapport triangulaire entre les conditions extérieures (surtout climatiques), un peuple et une culture », notamment les éléments « institutionnels », analysés comme le résultat d'une « causalité », « reprise par Montesquieu », serait l'héritage d'une « opposition pays nordiques/pays du Sud, développée dès leXVIe siècle ». Voir Anne-Marie Chabrolle-Cerretini,La vision du monde de Wilhelm von Humboldt / Histoire d'un concept linguistique, Lyon, ENS Éditions, 2007,p. 35-57
↑Ce chapitre présente une argumentation dont la progression est à la foiscumulative etdisjonctive : elle observe un respect strict de l'alinéa pour chaque argument et une absence totale de lien argumentatif entre chaque argument.
↑Ce fait fut d'ailleurs mentionné dans l'acte paroissial : « ce jour 18 janvier 1689, a été baptisé dans notre église paroissiale, le fils de M. de Secondat, notre seigneur. Il a été tenu sur les fonds par un pauvre mendiant de cette paroisse, nommé Charles, à telle fin que son parrain lui rappelle toute sa vie que les pauvres sont nos frères. Que le bon Dieu nous conserve cet enfant. »
↑Table historique et méthodique (1712-1875). Documents historiques (1711-1713). Catalogue des manuscrits de l'ancienne Académie (1712-1793),(lire en ligne),p. 16 :
« Également propre à tous les genres, aux tableaux gracieux autant qu'aux compositions sérieuses, aux sciences naturelles autant qu'aux recherches historiques, Montesquieu, dès 1716, fonda un prix d'anatomie à l'Académie de Bordeaux ; en 1721, il lut un Mémoire contenant des observations faites au microscope sur des insectes, le gui de chêne, les grenouilles, la mousse des arbres, et des expériences sur la respiration des animaux plongés sous l'eau ; en 1723, une dissertation sur le mouvement relatif, et une réfutation du mouvement absolu ; en 1731, un Mémoire sur les mines d'Allemagne, et sur les intempéries de la campagne de Rome. L'Académie, si occupée dans cette période des questions d'anatomie et de physiologie, trouvait en Montesquieu un de ses auditeurs et de ses coopérateurs les plus assidus »
↑ab etcMontesquieu,Observations sur l'histoire naturelle,(lire en ligne) :
« Au mois de mai 1718, nous observâmes la mousse qui croît sur les chênes ; nous en remarquâmes de plusieurs espèces. La première ressemble à un arbre parfait, ayant une tige, des branches et un tronc. Il nous arriva dans cette observation ce qui nous était arrivé dans une des précédentes : nous fûmes d’abord portés à croire, avec les modernes, que cette mousse était une véritable plante produite par des semences volantes. Mais, par l’examen que nous fîmes, nous changeâmes encore de sentiment : nous trouvâmes qu’elle était composée de deux sortes de fibres qui forment deux substances différentes : une blanche, et l’autre rouge. Pour les bien distinguer, il faut mouiller le tronc et en couper une tranche : on y voit premièrement une couronne extérieure, rouge, tirant sur le vert, et ensuite une autre couronne blanche, beaucoup plus épaisse ; et au milieu un cercle rouge. »
↑Dr H.-M. Fay, Dr H.-Marcel,Histoire de la lèpre en France . I. Lépreux et cagots du Sud-Ouest, notes historiques, médicales, philologiques, suivies de documents, Paris, H. Champion,(ark:/12148/bpt6k57243705)
« Je viens d'affermer mes terres avec assez de bonheur, 29 000 livres de rentes portables partout qui ne dépendent point du Roi et que j'ai saintement acquises, parce que c'est le patrimoine de mes pères, qui me mettent dans mon tort si je ne suis pas content de mon sort »
↑Montesquieu,Considérations sur les […] Romains, Œuvres complètes, t. II, Oxford, Voltaire Foundation, 2000,p. 315-316.
↑« mes lectures ont affoibli mes yeux, et il me semble que ce qui me reste encore de lumiere n’est que l’aurore du jour où ils se fermeront pour jamais ». Pensées,n° 1805.
↑Extrait duregistre paroissial de l'église Saint-Sulpice àParis : « ledit jour () a esté fait le convoi et enterrement de haut et puissant seigneur Charles de Secondat, baron de Montesquieu et de la Brède, ancien président à mortier du parlement de Bordeaux, l'un des quarante de l'Académie françoise, décédé le jour d'hier rue Saint-Dominique, âgé de soixante-cinq ans, en présence de Messire Joseph de Marans, ancien maître des requestes honoraire et de Messire Charles Darmajant petit-fils du deffunt qui ont signé Marans, Darmajan, Guerin de Lamotte, de Guyonnet, de Guyonnet de Coulon, Marans cte d'Estillac, J. Rolland, vicaire » ; (registre détruit par l'incendie de 1871 mais acte recopié par l'archivisteAuguste Jal dans sonDictionnaire critique de biographie et d'histoire, Paris, Henri Plon).
« La justice est un rapport de convenance, qui se trouve réellement entre deux choses : ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin que ce soit un homme. »
↑Montesquieu,De l'Esprit des Lois, livre III,chap. 1 :
« Elles doivent être relatives au physique du pays ; au climat glacé, brûlant, ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs, ou pasteurs : elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir, à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leur manières : enfin elles ont des rapports entre elles ; elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur, avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies »
« examiner celles [des lois] qui conviennent le plus à la société, et à chaque société »
↑Montesquieu,De l'Esprit des Lois, livre VI,chap. 17 :
« J’allais dire qu’elle pourrait convenir dans les gouvernements despotiques, où tout ce qui inspire la crainte entre plus dans les ressorts du gouvernement [...] Mais j’entends la voix de la nature qui crie contre moi. »
↑Sade,Histoire de Juliette, 1801, Quatrième partie.
↑Russel Parsons Jameson,Montesquieu et l'esclavage, Paris, Hachette, 1911,p. 347.
↑Mirabeau,Courrier de Provence, du 24 au 27 juillet 1789.
↑Mirabeau,Courrier de Provence, du 8 au 10 août 1789.
↑Condorcet reprend intégralement un long extrait de M. Grouvelle,De l'autorité de Montesquieu dans la révolution présente inLa Bibliothèque de l'Homme public ou Analyse raisonnée des principaux ouvrage français et étrangers, tome 7, Paris, Buisson, 1790,p. 3-100
↑"Lettre d'Helvétius à Montesquieu",Œuvres de Montesquieu, tome IV, Paris, Dalibon, 1837,p. 299
↑L'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers,Tome 16, 1755,p. 533
↑Cette expression et les suivantes sont de Nietzsche. Friedrich Nietzsche, "L'État chez les Grecs" InLa philosophie à l'époque tragique des Grecs [trad. de Michel Haar et Marc B. De Launay], Paris, Gallimard, 1975,p. 180-191.
↑Guillaume-Thomas Raynal,Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les Deux Indes, Tome IV, Amsterdam, 1770,pp. 167-168.
↑Condorcet,Réflexions sur l'esclavage des nègres, Neufchâtel, Société Typographique, 1781, voir les chapitres 7 et 9. Chapitre après chapitre, Condorcet prend le contre-pied complet de Montesquieu, en rejetant notamment sa thèse naturaliste qui légitime l'esclavage et autorise le maintien d'une organisationvicieuse de la société : « Ce n'est ni au climat, ni au terrein, ni à la constitution physique, ni à l'esprit national qu'il faut attribuer la paresse de certains peuples ; c'est aux mauvaises loix qui les gouvernent » (chapitre 6).
↑À l'exemple de l'argument sur la valeur des minéraux (« Une preuve que les Negres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre, que de l'or, qui chez les nations policées est d'une si grande conséquence. ») qui est soutenu, par ailleurs, par Montesquieu au chapitre 2 du Livre XXI intitulé "Des peuples d'Afrique" :« La plupart des peuples des côtes de l'Afrique sont sauvages ou barbares. Je crois que cela vient beaucoup de ce que des pays presqu'inhabitables séparent de petits pays qui peuvent être habités. Ils sont sans industrie ; ils n’ont point d'arts ; ils ont en abondance des métaux précieux qu'ils tiennent immédiatement des mains de la nature. Tous les peuples policés sont donc en état de négocier avec eux avec avantage ; ils peuvent leur faire estimer beaucoup des choses de nulle valeur, & en recevoir un très-grand prix. »
↑Montesquieu à Marseille : pièce en trois actes, Lausanne, J.P. Heubach et Comp.,, 142 p.(lire en ligne).
↑Montesquieu,Réflexions sur la monarchie universelle en Europe,, 44 p.(lire en ligne).
« Montesquieu s'inspire d'un auteur sulfureux, Machiavel, selon lequel les premiers rois de Rome avaient fait servir la religion à leurs desseins. Sa thèse est plus radicale encore : « Ce ne fut ni la crainte ni la piété qui établit la religion chezles Romains, mais la nécessité où sont toutes les sociétés d'en avoir une » ; fonction sociale donc, et non aspiration à la transcendance. Pourtant Montesquieu ne justifie pas l'athéisme, qu'il aura toute sa vie en horreur ; plutôt sensible aux forces et contre-forces qui régissent les sociétés, il n'examine pas la religion en elle-même, mais comme instrument d'une politique : « ce peuple qui se met si facilement en colère a besoin d'être arrêté par une puissance invisible ». Ce sera sa préoccupation constante, tout comme la tolérance, où il voit alors une autre arme des Romains. »
« Je viens d'affermer mes terres avec assez de bonheur, 29 000 livres de rentes portables partout qui ne dépendent point du Roi et que j'ai saintement acquises, parce que c'est le patrimoine de mes pères, qui me mettent dans mon tort si je ne suis pas content de mon sort »
↑a etbM.-L. Dufrénoy, « Évolution d’un phénomène pathologique et évolution du style chez Montesquieu »,Revue de pathologie comparée,,p. 305-310
↑Denis Huisman,De Socrate à Foucault (pages célèbres de la philosophie occidentale), Paris, Perrin, 1989.
↑Jean Dalat,Montesquieu magistrat. L'homme en lutte avec ses contradictions., Archives Montesquieu n° 4,,p. 91
↑CatherineVolpilhac-Auger,« 10. De la Collectio juris à L’Esprit des lois : Justinien au tribunal de Montesquieu », dansMontesquieu : une histoire de temps, ENS Éditions,(ISBN978-2-84788-857-7,lire en ligne)
↑Jacques Battin, « Montesquieu malvoyant, puis aveugle »,Histoire des sciences médicales - Tome XLVIII - N° 2,(lire en ligne)
↑Jean Starobinski ("La cécité obligera Montesquieu à dicter son livre; L'Esprit des lois..."),Montesquieu par lui-même, Paris,Éditions du Seuil,, 191 p.,p. 25
↑Bertrand Binoche (Extrait : Cette opposition [République, monarchie/despotisme] correspond à celle de la modération et du despotisme, si l'on admet que tout gouvernement modéré est ou républicain ou monarchique ou éventuellement les deux à la fois, c'est-à-dire mixte.),Introduction à De l'esprit des Lois de Montesquieu, PUF,, 382 p.,chap. IV,p. 135
↑Céline Spector, « Corruption » [page html], surdictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr,(consulté le) :« Or le régime despotique – Montesquieu n’a de cesse de le montrer – est intrinsèquement corrompu. »
↑Montesquieu,De L'Esprit des Lois, éd. Nourse(lire en ligne), « Avertissement »
↑a etbDenis de Casabianca, « Convenance », surENS de Lyon,(consulté le)
↑Aristote (Les Politiques, Livre VII, chapitre VII),Poseidonios d'Apamée,Ibn Khaldoun (Les Prolégomènes, Livre I, section I) ouJean Bodin (La République, Livre V, chap. I) avaient déjà prétendu établir une différenciation dans le tempérament attribué aux différents peuples et dans l'organisation politique des sociétés ou déterminer le plus ou moins grand degré d'avancement des civilisations par la théorie des climats.
↑Céline Spector, « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes » :la théorie de l'esclavage au livre XV de L'Esprit des lois, 2011.Article en ligne.
↑Michèle Duchet,Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, rééd. Paris, Albin Michel, 1995,p. 154
↑Delesalle Simone, Valensi Lucette, "Le mot « nègre » dans les dictionnaires français d'Ancien régime ; histoire et lexicographie",Langue française [sous la direction de Jean-Claude Chevalier et Pierre Kuentz],no 15, 1972,p. 79-104.
↑Condorcet,Réflexions sur l'esclavage des nègres, Neufchâtel, Société Typographique, 1781, chapitre 3.
↑a etbDenis de Casabianca, "Une anthropologie des différences dans L'Esprit des lois",Archives de Philosophie, 2012/3, tome 75,p. 406.
↑Georges Canguilhem, "Note sur le passage de la théorie fibrillaire à la théorie cellulaire",La connaissance de la vie, Paris, Hachette, 1952,p. 212-215
↑Casabianca 2003, p. 53 : « Soumettre l'homme au climat, c'est admettre une fatalité aveugle ».
↑Céline Spector, « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes » :la théorie de l’esclavage au livre XV de L’Esprit des lois, 2011.Article en ligne.
↑Bruno Guigue,Montesquieu ou les paradoxes du relativisme,Études, Tome 401, 2004,pp. 193-204.
↑« Il est sûr que Montesquieu écrit à une époque où la traite négrière bat son plein et où l’esclavagisme colonial est en plein essor ; où l'information des milieux cultivés auxquels il appartient ne souffre aucune lacune sur le sujet ; où la cruauté de telles pratiques n’est ignorée de personne ». Bruno Guigue, "Montesquieu ou les paradoxes du relativisme",Études, Tome 401, 2004,p. 193-204.
↑Jean Starobinski,Montesquieu par lui-même, Éditions du Seuil, Paris, 1953,p. 77-78.
↑« Défense de Montesquieu », surAssez décodé !, 3 août 2016. Le propos de René Pommier est représentatif de cette pratique très courante en milieu scolaire : « J'ai beaucoup pratiqué l'explication de texte que je considère comme l'exercice le plus propre à faire aimer la littérature aux lycéens et aux étudiants à la condition qu'elle soit aussi précise et exhaustive que possible. Le texte de Montesquieu fait partie des nombreux textes que j'ai expliqués lorsque j'étais en activité et dont j'ai cru pouvoir publier le commentaire que j'en avais fait, parce qu'il me semblait, à tort ou à raison, plus abouti que d'autres. »
↑Rappelons que Montesquieu a disparu du programme d'agrégation des Lettres pendant plusieurs décennies. Pour un auteur aussi présent dans les manuels scolaires des lycées, voire des collèges, le fait est pour le moins curieux sinon paradoxal. Voir Catherine Volpilhac-Auger, "Pitié pour les nègres",L'information littéraire, 2003, Vol. 55,p. 11-16.
↑ab etcCatherine Volpilhac-Auger, "Pitié pour les nègres",L'information littéraire, 2003, Vol. 55,p. 11-16.
↑Par une sorte de « dévotion académique », comme l'écrit Bruno Guigue, « la postérité retiendra l'ironie anti-esclavagiste et fera l'impasse sur ce qui la vide de sa substance deux pages plus loin. » Voir Bruno Guigue, "Montesquieu ou les paradoxes du relativisme",Études, Tome 401, 2004,p. 193-204.
↑Céline Spector, « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes » :la théorie de l'esclavage au livre XV de L’Esprit des lois, 2011.Article en ligne.
↑Comme l'écrit J.-P. Courtois, ce chapitre 5 a la fonction depivot oufrontière entre les « fausses raisons de l'esclavage » et les « vraies origines de l'esclavage » (soutenues par Montesquieu). J.-P. Courtois, "Des voix dans le Traité. De l'esclavage des nègres à la très humble remontrance",Revue Montesquieu,no 1, 1997.
↑La formalisation logique, selon J. Depresle et Oswald Ducrot, montre que si « le texte » peut bien apparaître « comme la simple destruction de l'argumentation esclavagiste », il n'est « pas véritablement » une « argumentation anti-esclavagiste. » J. Depresle et Oswald Ducrot, "Analyse « logique » d'un texte de Montesquieu sur l'esclavage",Langue française,no 12, 1971,p. 93-97.
↑Ferdinand Brunetière, par exemple, voyait, dans ce « fameux chapitre surl'Esclavage des nègres », « mêlés à des traits d'une ironie supérieure », « des plaisanteries de robin, ou qui sentent la province. »Revue des Deux Mondes,3e période, tome 82, 1887,p. 697.
↑Frédéric Descroizilles,Essai sur l'agriculture et le commerce des îles de France et de la Réunion, Rouen, 1803,p. 37
↑Dictionnaire portatif de commerce, Tome 6, Copenhague, Chez les Freres C. & A. Philibert, 1762,p. 11.
↑Catherine Volpilhac-Auger, « Pitié pour les nègres »,L'information littéraire, :
« [...] et de fait le texte n'a pas évolué en ligne droite, il se fait retors, et l'implicite va plus loin qu'on ne pouvait le penser. »
↑Comme l'écritJean Dubois, le lecteur qui ouvre un dictionnaire lui pose une question et attend une réponse sans détour, une réponse qui ne souffre ni débat ni doute ni ambiguïté mais un savoir propre à la communauté à laquelle il appartient et dont le dictionnaire se doit d'être le conservateur. Le dictionnaire est un texte culturel : « Cette culture est faite d'un ensemble d'assertions sur l'homme et sur la société, assertions prenant valeur de lois universelles. » Voir Jean Dubois, "Dictionnaire et discours didactique",Langages,no 19, 1970,pp. 35-47.
↑LeDictionnaire universel de commerce de Savary a connu un « grand succès, en France et au dehors ». Il a été rédigé, pour partie, sur la base de « mémoires » reçus des « négociants » eux-mêmes. Il jouissait, en son temps, « dans le monde scientifique », de la plus haute « estime ». Voir à ce sujet l'article de Léon Vignols, "Le dictionnaire universel du commerce de Savary des Bruslons. L'opinion des négociants nantais en 1738, etc.",Annales de Bretagne, Tome 38, numéro 4, 1928.p. 742-751.
↑Ce que J.-P. Courtois appelle une confrontation entre la voix fictive qui défend l'esclavage (« Si j'avais à soutenir le droit que… ») et l'auditoire qu'elle suppose,« ce qui recouvre à peu près l'ensemble supposé et problématique des lecteurs implicites construits par le chapitre. » J.-P. Courtois, "Des voix dans le Traité. De l'esclavage des nègres à la très humble remontrance",Revue Montesquieu,no 1, 1997
↑« On avouera sa perplexité devant une indétermination que l'élégance du style vient conforter, généralement, plutôt qu’elle ne la dissipe », Bruno Guigue, "Montesquieu ou les paradoxes du relativisme",Études, Tome 401, 2004,p. 193-204.
↑Voir ci-dessus la section sur les justifications de l'esclavage dansL'Esprit des lois. Comme l'écrit J.-P. Courtois,« un peu de certaines raisons se glisse, ce pourquoi, paradoxe qu'il faut envisager, le chapitre 5 ne sonne pas la disjonction définitive de l'esclavage et de la raison. » J.-P. Courtois, "Des voix dans le Traité. De l'esclavage des nègres à la très humble remontrance",Revue Montesquieu,no 1, 1997.
↑Jean-Paul Marat,Éloge de Montesquieu, Libourne, G. Maleville Libraire-Éditeur,(lire en ligne),p. 40
↑Cf. son ouvrageMontesquieu, la politique et l'histoire, éditionsPUF,1959.
↑John Maynard Keynes,Préface pour l'édition française deLa théorie générale, 20 février 1939
↑CatherineVolpilhac-Auger, « Onze mille pages. Les Œuvres complètes de Montesquieu à Oxford : projet, réalisations, perspectives (février 2005) »,Astérion. Philosophie, histoire des idées, pensée politique,no 4,(ISSN1762-6110,DOI10.4000/asterion.587,lire en ligne, consulté le)
Denis deCasabianca, « Une anthropologie des différences dans L'Esprit des lois »,Archives de Philosophie,t. 75,no 3,.
Jean-François Chiappe,Montesquieu, l'homme et l'héritage,Éditions du Rocher,, 471 p.
Jean Dagen,« L’esprit de l’histoire : Montesquieu », dansL’Histoire de l’esprit humain dans la pensée française. De Fontenelle à Condorcet, Paris,Klincksieck,,p. 203-250
Parsons Jameson Russel,Montesquieu et l'esclavage. Étude sur les origines de l'opinion antiesclavagiste en France auXVIIIe siècle, Paris, Librairie Hachette et Cie,, 370 p.(lire en ligne)
Jacques Bins de Saint-Victor,Les Racines de la liberté - Le débat français oublié, 1689-1789, Paris, Éditions Perrin,
Un essai sur les origines du discours de la liberté lors du siècle avant la révolution et l'histoire des intellectuels (Fénelon, Boulainvilliers, Saint-Simon, Montesquieu, Turgot, Mably).
Céline Spector,Montesquieu : liberté, droit et histoire, Paris,Éditions Michalon,
CélineSpector, « « Couper le maître en deux ? La lecture althussérienne de Montesquieu » »,La Pensée, « Althusser, 25 ans après »,no 382,,p. 85-97(lire en ligne, consulté le)
Catherine Volpilhac-Augers,« Montesquieu : vers l'édition perpétuelle », dans Françoise Gevrey, Sylvain Menant,Éditer les œuvres complètes (XVIIIe siècle), Paris, Société des textes français modernes,,p. 57-77
[1] Plusieurs nouvelles éditions critiques, dont notammentLettres persanes,Le Temple de Gnide,De la manière gothique, et l'Essai sur le goût sont désormais disponibles en libre accès sur le siteMontesquieu, bibliothèque et éditions.