Quand une religion conçoit une diviniténationale[1], ou métaphysique (commeShiva ouVishnou), comme simplementsupérieure à d'autres, on parle plutôt de « monolâtrie » ou d'« hénothéisme », termes de création récente, types depolythéisme[2].
Le terme de « monothéisme » est de création relativement récente même s'il peut aujourd'hui sembler aller de soi, pour un concept qui demeure « difficile à penser »[8].
Le terme de « polythéisme » apparaît pour la première fois auIer siècle chez le philosophe juifPhilon d'Alexandrie pour marquer la différence entre le message biblique et ladoxa polutheia (opinion majoritaire dans la cité) des Grecs. Le terme « monothéisme », lui-même, apparaît vraisemblablement auXVIIe siècle pour désigner deux concepts qui se comprennent de deux manières opposées. L'anglaismonotheism estattesté dès avec la parution, àLondres, de l'editio princeps deAn Explanation of the Grand Mystery of Godliness[9],[10] (« Une explication du grand mystère de la piété ») d'Henry More ; et c'est à ce dernier que sa création est attribuée[11].
Certains commentateurs l'utilisent alors pour qualifier lejudaïsme et lechristianisme et ainsi affirmer la supériorité morale et spirituelle spécifique de ces religions vis-à-vis des autres croyances antiques, de manièreexclusive.[réf. nécessaire] Le monothéisme s'opposerait donc spécifiquement aux cultes polythéistes,considérés par certains prêcheurs ou commentateurs comme plus primitifs, notamment dans le cas duculte impérial dans la Rome antique ou d'autres religions classées au sein dupaganisme[réf. nécessaire]. Mais dans les milieuxdéistes, il désigne la religion universelle de l'humanité dans une acceptioninclusive qui considère que tous les hommes vénèrent une même divinité sans le savoir[12].
Cet antagonisme inclusif/exclusif de lanotion de monothéisme se trouve déjà dans les textes bibliques[13]. Ces textes, s'ils doivent être lus avec raison comme des documents monothéistes, n'en sont pas moins porteurs des traces de polythéismes intégrés par leurs rédacteurs[14] qui empêchent d'opposer polythéisme et monothéisme de façon manichéenne[15] comme ce fut longtemps la norme, suivant la radicalisation de l'opposition au polythéisme des troisreligions du Livre, c'est-à-dire l'islam, lejudaïsme et lechristianisme[16].
Pour l'historienneMireille Hadas-Lebel, l'idée du Dieu unique, à la fois créateur, miséricordieux et tout-puissant, s'est faite au terme d'une lente évolution dans le cas du monothéisme juif, qui était au contact de cultures et d'empires polythéistes[17]. Citant à ce proposMarcel Gauchet, l'historienne souligne la nécessité d'une « extraterritorialité » religieuse pour le peuple juif : celui-ci peut alors s'affranchir du pouvoir impérial et du « culte de souverains puissants aisément divinisés par leurs sujets ». Le Dieu unique, transcendant, devient « un souverain invisible plus puissant encore ». Cela dit, le monothéisme juif ne s'est pas développé en vase clos, et encore moins sur le principe seul d'une opposition culturelle systématique avec les peuples voisins ; le contact avec l'Empire achéménide, réalisé après queCyrus le Grand a envahiBabylone et permis à ladiaspora juive de rentrer enJudée, a été déterminant, quelques livres de laBible hébraïque portant la marque d'une forte influence perse. LeLivre d'Esther par exemple, raconte commentEsther, femme du roi achéménideAssuérus, l'a convaincu de préserver les Juifs des manœuvres deHaman, son grand vizir. Ce livre est pour J.-D. Macchi, une « littérature de diaspora dans le judaïsme de l’époque du deuxième Temple. »[18]. Il serait l’œuvre d'un Perse ayant vécu vers 78-77[19]. En outre, l'usage de mots d'origine persane pour des concepts métaphysiques importants (notammentpairidaeza, espace clos, qui a donnéParadis, attesté parXénophon dans l’Économique[20]), interroge sur la nature et le profondeur des liens anciens entrezoroastrisme etjudaïsme[21].
PourMartin Haug(de), et les historiens spécialisés rejoignant ses travaux, la première religion monothéiste est probablement lemazdéisme, dont le dieu principal,Ahura Mazdâ (pehlevi :Ohrmazd), est le seul responsable de l'ordonnancement du chaos initial, le créateur du ciel et de la Terre. Cependant, ce culte n'a pas supplanté dans un premier temps les divinités plus anciennes, commeInanna ouMithra, qui ont fini par être considérés comme des divinités mazdéennes à part entière. Lezoroastrisme, religion monothéiste encore pratiquée à ce jour (sous la forme duparsisme) en Inde et dans quelques réduits enIran (autour deYazd notamment[22]), est une réforme du mazdéisme pensée parZoroastre, recentrant sur le seul créateur l'attribut divin et reléguantMithra et les autres divinités dont le culte était venu se greffer à celui d'Ahura Mazda au rang d'anges, d'envoyés[23].
Vers l'époque de l'Exil, l'histoire du monothéisme biblique n'est pas une histoire linéaire mais plutôt unprocessus de maturation qui est le fruit d'une somme d'influences, de traditions et d'évènements qui mèneront à l'élaboration de l'expression d'une foi monothéiste régionale originale[24]. Le premier commandement duDécalogue (Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi.... Tu ne te prosterneras pas devant d'autres dieux que moi, et tu ne les serviras point) sur lequel se fonde lemonothéisme des juifs et des chrétiens est davantage la formulation d'unmonolâtrisme[25], puisqu'il n'enseigne pas le néant des autres dieux, voire suppose leur existence antérieure[26] ou concurrente[27]. En comparaison, l'islam qui apparaîtra quelque douze siècles plus tard sera immédiatement plus directif, plus explicite pour affirmer la seule existence du Dieu unique, et critiquer le polythéisme. Lachahada nie toute autre forme de divinité, mais est postérieure.Son apparition est attestée entre l'an 158 à 178 de l'hégire[réf. nécessaire].
Un premieryahvisme monôlatrique pourrait remonter à lasortie d'Égypte[24] mais on ignore comment le dieuYahvé devient le dieu national des deux royaumesde Juda etd'Israël[28]. Yahvé revêt de multiples formes, fonctions et attributs : il est vénéré comme une divinité de l'orage à travers une statue bovine dans les temples deBéthel et deSamarie[29] alors qu'à Jérusalem, il est plutôt vénéré comme un dieu de type solaire sous le nom deYahvé-Tsebaot[30].
Par ailleurs, certains indices épigraphiques laissent supposer qu'Yahvé était peut-être honoré avec une déesseparèdre d'origineougaritique nomméeAshéra[28] mais sans qu'on sache avec certitude – les chercheurs en débattent encore – s'il s'agit de cette déesse ou d'un attribut, l'ashéra biblique désignant également un arbre sacré[34].
LeDeutéronome confirme cependant l'unicité du Dieu de cette religion, par rapport aux polythéismes avoisinants : « Écoute, Israël! l'Éternel, notre Dieu, est le seul Éternel » ... «Vous n'irez point après d'autres dieux, d'entre les dieux des peuples qui sont autour de vous».
Letexte deutéronomique ne niant pas encore les autres dieux, déjà mentionné précédemment, semble avoir été écrit vers quand le roiJosias entend faire de Yahvé le seul dieu de Juda et empêcher qu'il soit vénéré sous différentes manifestations, comme cela semble être le cas à Samarie ou à Teman[35], dans l'idée de faire de Jérusalem le seul lieu saint légitime de la divinité nationale[36].
L'émergence du monothéisme judaïque exclusif est lié à la crise de l'Exil. En, l'arméebabylonienne défait leRoyaume de Juda, l'occupe et déporte en exil àBabylone la famille royale, l'intelligentsia et les classes supérieures[37]. Dix ans plus tard, les Babyloniens ruinent Jérusalem et détruisent sonTemple. S'ensuit alors une seconde déportation qui semble cependant laisser sur place près de 85 % de la population, essentiellement rurale. C'est au sein de cette élite déportée et de sa descendance que l'on trouve la plupart des rédacteurs des textes vétérotestamentaires qui vont apporter la réponse du monothéisme au terrible choc et la profonde remise en question de la religion officielle engendrée par cette succession de catastrophes[38],[39].
Non seulement, la défaite n'est pas due à l'abandon par Yahvé, mais c'est au contraire l'occasion de le présenter comme seul et unique dieu : dans les récits que les intellectuels judéens écrivent alors, la destruction de Jérusalem, loin d'être un signe de faiblesse de Yahvé, montre la puissance de celui qui a instrumentalisé les Babyloniens pour punir ses rois et son peuple qui n'ont pas respecté ses commandements. Yahvé devient dès lors, au-delà de son peuple, le maître des ennemis de Juda[40]. Cette idée du « fléau de Dieu » se retrouvera fréquemment à d'autres moments dans l'histoire où des conquérants païens ou infidèles auront raison de royaumes vénérant pourtant le Dieu unique, comme ce fut le cas avecAttila[41],Genghis Khan[42] et ses descendants ou encore lesOttomans[43].
L'exil babylonien met les rédacteurs judéens en contact avec les mythes mésopotamiens dont celui de la création de l'univers (Enuma Elish) ou celui mentionnant un déluge (Atrahasis)[44], et les premiers livres de laGenèse présentent dès lors Yahvé comme la divinité créatrice de l'entièreté de l'univers. Le nom de dieu est alorsElohim, marquant une tendancesyncrétiste chez les auteurs sacerdotaux : en effet le terme peut se traduire pardieu oudieux, suggérant que les dieux des autres peuples ne sont que des manifestations de Yahvé[45].
L'élaboration de la doctrine juive monothéiste se fait dans un contexte plus propice à de telles idées : le roi babylonienNabonide tente de faire du dieu lunaireSîn le dieu unique de son empire, enGrèce, lesprésocratiques défendent l'unicité de la divinité contre lepanthéon et les successeursachéménides deCyrus II le Grand, considéré lui-même comme un messie de Yahvé, influencent le monothéisme judéen en faisant d'Ahoura Mazda le dieu officiel de l'empire[46].
Bien qu'aujourd'hui elles soient formées chacune de nombreux courants d'interprétation des textes ayant mené à des positions doctrinales, théologiques, voire métaphysiques (pour certains courants) quasi inconciliables, ces trois religions se lient par une tradition prophétique commune et des symboles communs (dont la première est le mythe d'Adam etÈve), ainsi que la reconnaissance de laBible hébraïque comme texte de base[47].
D'après la tradition juive, le monothéisme fut la première croyance humaine,Adam sachant qu'il n'y avait qu'un Dieu. Lepolythéisme serait né deux générations plus tard, les gens priant diverses « puissances » d'intercéder en leur faveur auprès de Dieu ; les cultes accessoires l'emportent ensuite sur le culte principal.
Abraham redécouvre le monothéisme (à l'âge de trois ans, selon leMidrash) après avoir compris qu'il doit exister un Être suprême, et que celui-ci ne s'embarrasse pas d'unpanthéon. Cet Être est transcendant, immanent, omnipotent, omniscient, bienveillant. Dieu se révèle alors à Abraham, contracte uneAlliance avec lui, qu'il renouvelle avec son filsIsaac puis son petit-filsJacob.
Plus tard, Dieu envoieMoïse annoncer au peuple qu'Il va le faire sortird'Égypte (antique), conformément à l'Alliance. Il se présente au peuple comme celui qui advient (Ehye asher Ehye, « Je Serai qui Je Serai »), c'est-à-dire au sens littéral Celui qui Est près de Son peuple lorsqu'Il le fera sortir d'Égypte. Pour les Israélites, Il est donc non seulement le créateur du monde, déterminant le cours des choses, gardien de l'ordre naturel, mais aussi, Dieu providentiel qui intervient directement dans le cours de l'Histoire.
Le monothéisme est le premier desDix Commandements que Moïse transmet au peuple, sur l'ordre de Dieu :
...Je suisYHWH, tonDieu. N'aie pas d'autres dieux devant Moi. Ne les représente pas par une statue sculptée, une icône, ou quoi que ce soit, dans les cieux au-dessus, dans la terre ci-bas, et dans les eaux sous la terre. Ne te prosterne pas [devant eux] ni ne les honore. (Exode 20.)
Je suis YHWH, ton Dieu, un Dieu demandant un culte exclusif. (Deutéronome 5.)
Le judaïsme exige de ses membres une adhésion sans faille à ces préceptes, l'inverse revenant à en dénier l'essence. L'« inverse » inclut lesyncrétisme, le culte de « divinités mineures », d'esprits ou d'incarnations, l'idée de Dieu commedualité (shtei reshouyot) outrinité. Ce concept est hérétique aux yeux des Juifs, et est assimilé aupaganisme. L'interdiction d'autres cultes s'étend à la possession d'objets devant lesquels on pourraitse prosterner, comme les statues, les portraits, ou toute représentation artistique de Dieu.
Tout en s'affirmant monothéiste, la quasi-totalité des chrétiens a adopté, depuis lePremier concile de Nicée de l'an 325, la profession de foi selon laquelle Dieu, être unique, se manifeste en trois personnes ou plus justement troishypostases :Dieu le Père,Dieu le Fils et Dieu leSaint-Esprit (communément appelés laTrinité), ce qui est une innovation incompatible avec le judaïsme[48],[49],[50]. De même, leculte des saints, et notamment dessaints patrons ainsi que de laVierge Marie, ont été parfois perçus comme des incursionshénothéistes venant se greffer à un monothéisme strict, n'admettant d'autres autels que ceux dédiés àDieu. Ainsi, là où les églises traditionnelles mettent en valeur le rôle des saints en tant qu'intercesseurs auprès de Dieu[51], tout en leur refusant le statut d'êtres divins, plusieursprotestantismes (dont leluthéranisme) et lecalvinisme rejettent en bloc leur culte[52], préférant voir en eux des modèles à suivre plutôt que des intercesseurs.
Le mot « islam » vient de l'arabe « islām », qui signifie soumission[53]. Selon cette croyance, l'homme est par nature entièrement soumis à Dieu (muslim), et doit croire en Dieu (Mou'mine) et suivre les préceptes du Coran pour atteindre ainsi la paix dans la vie d’ici-bas et dans celle de l’au-delà. Se soumettre à la volonté divine ne signifie pas que l'homme cesse de réfléchir, ou qu'il abandonne son libre-arbitre ; mais plutôt qu'il accepte son rapport au divin. Les commandements de Dieu participent à son bien-être et à celui des autres, lorsqu'il respecte les lois divines et fait usage de sa liberté avec sagesse.
Le concept islamique de la soumission est donc un concept actif ; un musulman s’efforce d’améliorer son caractère, et de faire ce qui est le mieux dans la mesure de ses capacités, après quoi, il accepte que le résultat de ses efforts réside en fin de compte dans les mains de Dieu.
L’islam est basé sur la foi en un pouvoir supérieur, le Seigneur Miséricordieux et Créateur de l’Univers, sans famille ni partenaire, et appelé en arabe « Allah ».
Le Coran affirme l’existence d’un Dieu unique, et s’inscrit dans la tradition abrahamique, notamment dans la sourate dite de la vache. Plus tard, la profession de foi musulmane, — lachahada —, sera dédiée à cette unicité, selon la formule « Il n'y a de dieu que Dieu ».
La religion desDogons se fonde sur le culte voué au Dieu créateur Amma[54]. Selon l'ethnologueGermaine Dieterlen, il est invoqué dans toutes les occasions ; toutes les demandes adressées aux puissances surnaturelles le sont en son nom, prononcé au début de chaque prière[55].
Lareligion traditionnelle des Maasaï est monothéiste, basée sur le concept d'un Dieu unique et suprême. Ils croient en Engai ou Enkai, dieu du ciel.
L'assimilation du dieu unique au père – lui aussi unique – « Dieu le Père » est un thème récurrent depuis l'origine du monothéisme judaïque (Jérémie 2, 27 :« Tu es mon père !… Toi tu m'as enfanté ! »).Sigmund Freud, agnostique né de parents juifs, considère les dieux comme des illusions, selon lui elles résultent du besoin infantile d'une figure paternelle dominante, la religion contribue à maîtriser les impulsions violentes chez les individus et dans le développement de la civilisation. Il s'intéresse dans un premier temps aux rituels. Dans ses premiers écrits sur la religion,Actes obsessionnels et pratiques religieuses (1907), il assimile la religion à une névrose obsessionnelle universelle à rituels répétitifs, analyse qu'il approfondit dansTotem et Tabou. Il y travaille le sens de l'image du père (tueur violent et dévorateur, celui qui interdit le contact avec la mère) et l'acte originel de parricide reproduit dans le repas sacrificiel totémique. Il décrit le passage du totémisme et du polythéisme au monothéisme judéo-chrétien, où une nouvelle figure paternelle toute-puissante et unifiée succède à celle du père primitif. Ce rapprochement entre religion universelle et une universalité de la psychanalyse et de ses concepts, en particulier du complexe d'Œdipe, aura d'énormes conséquences sur la notoriété de la psychanalyse. DansMoïse et le monothéisme, un de ces derniers écrits, Freud – bon spécialiste de l'Égypte antique[réf. nécessaire] polythéiste avec un épisode monothéiste solaire sous Akhenaton – échafaude une théorie de l’assassinat de Moïse qui engendre la culpabilité des Juifs à l'origine de l'espoir messianique d'un sauveur.
Il reviendra dansL'Avenir d'une illusion (1927) à l’enchaînement des religions (des « illusions ») : à l'animisme primitif succède une illusion adaptée à la civilisation avec le polythéisme, qui réconcilie l'homme et la mort et aide à supporter les privations de la civilisation. Alors la figure du père devient centrale dans l'esprit religieux et arrive le monothéisme. L'homme attend le même service de Dieu que du père, tous deux protecteurs mais craints. Rôle difficile à tenir qui rendent inséparables monothéisme et doute. Le monothéisme impose à l'individu une notion universelle de bien et de mal et pose donc un grand nombre d'interdits se traduisant par des renoncements auxpulsions que lespolythéismes sacralisaient. Sa conclusion est que l'avenir des idées religieuses en tant qu'illusions est florissant.
Carl Gustav Jung, dans son ouvragePsychologie et religion, s'intéresse au monothéisme chrétien et à ses symboles. Il les explique au regard de lapsychologie analytique, qui l'a rendu célèbre, en tentant d'éclairer les rites et dogmes d'une nouvelle interprétation ouverte à une redéfinition de lafoi[57].