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| Sépulture | Cimetière du Père-Lachaise, tombe de Marie Laurencin(d) |
| Autres noms | Marie von Waetjen |
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| Lieu de travail | Habas(d) |
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| Conjoint | Otto von Wätjen(jusqu'en) |
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Marie Laurencin, née le àParis10e et morte le à Paris7e, est uneartiste-peintrefigurativefrançaise, mais aussi unegraveuse et uneillustratrice, étroitement associée à la naissance de l'art moderne et de l'École de Paris.Décoratrice deballets néoclassiques ambitionnant, à l'instar de son admirateurMax Jacob, une transgression desgenres artistiques, elle a été également uneépistolière à lafantaisie déconcertante et a composé des poèmes envers libres, indissociables[2], dans le cours de son processus de création, de l'expression picturale des scènesfantasmatiques qu'elle représente.
Marie Laurencin a fait de son style, qualifié de « nymphisme », un dépassement tant dufauvisme que ducubisme. Aux côtés des grands artistes de l'époque, notammentGeorges Braque,Pablo Picasso,André Derain etHenri Matisse, elle est l'une des pionnières du cubisme comme dudadaïsme. Son style très personnel, critiqué pour sa mièvrerie, répète dans des camaïeux pastels des motifs de princesses et de bêtesféeriques, de fleurs, et d'adolescentesandrogynes à la pâleur irréelle.
Compagne pendant six années du poèteGuillaume Apollinaire,Flap, comme la surnomme son premier amantHenri-Pierre Roché, épouse finalement, en 1914, le peintre allemandOtto de Waetjen, unpacifiste qui refuse de prendre les armes contre la France, ce qui lui vaut au déclenchement de laPremière Guerre mondiale d'être déchue de sa nationalité, spoliée de tous ses biens et contrainte à l'exil, enEspagne. Divorcée, elle retrouve durant l'entre-deux-guerres sa position tout en continuant ses amours avecNicole Groult, relation discrète mais non cachée qui aura duré une quarantaine d'années. Figure internationale, elle portraiture alors les personnages duTout-Paris. Sous l'Occupation, elle continue cette vie mondaine et renoue avec ses amis allemands tout en aidantMax Jacob, son complice enésotérisme, sans réussir toutefois à le faire libérer à temps ducamp de Drancy. Elle y est internée à son tour à laLibération dans le cadre d'uneprocédure d'épuration, échappant de peu au sort destondues, avant d'être exonérée de toute charge, et, au bout de neuf jours, recueillie par son amieMarguerite Donnadieu (alias Marguerite Duras).
Sa vie comme sa peinture ont suscité de nouveau l'intérêt depuis que le chanteurJoe Dassin l'a évoquée en 1975 dans son plus grand succès populaire,L'Été indien. Adulée auJapon, très peu exposée enFrance, il faut toutefois attendre 2011 pour qu'une biographie deBertrand Meyer-Stabley explore sa part d'ombre et le printemps 2013 pour qu'une exposition parisienne la fasse redécouvrir au grand public.

Marie Mélanie Laurencin, née en 1883 dans le10e arrondissement de Paris[nb 1], est lafille « naturelle non reconnue » du député de l'Union républicaineAlfred Toulet (1839-1905) et de Pauline Mélanie Laurencin[4], brodeuse née dans leCotentin et installée à Paris depuis1879. Elle grandit dans le10e, auno 63 de larue de Chabrol, puis, à partir de sa neuvième année, auno 51 duboulevard de la Chapelle. Son père rend régulièrement visite à Pauline (plus jeune que lui de22 ans) et sa fille et assure les dépenses du ménage, mais Marie Laurencin reste dans l'ignorance de sa filiation.
Marie Laurencin suit une scolarité intermittente auprès de religieuses, puis aulycée Lamartine où elle découvre lemusée du Louvre et la culture physique[5]. Elle passe son baccalauréat en 1901.
Contre le souhait de sa mère, qui désirait que Marie Laurencin devînt institutrice, cette dernière s'inscrit pour trois ans auprès dePauline Lambert à l'école de Sèvres pour devenirpeintre sur porcelaine. Dans cette optique, elle prend simultanément auprès d'Eugène Quignolot (1847-1921) des cours de dessin organisés le soir par la mairie desBatignolles[6] oùLouis Jouas-Poutrel lui fait découvrir lagravure. Elle prend aussi des leçons auprès deMadeleine Lemaire, peintre mondaine et femme indépendante qui, dans sonhôtel du 31 de larue de Monceau, lui apprend la technique de labrosse appliquée à la peinture florale. Elle dessine des motifs et des figures que sa mère reproduit sur des soieries avant de les broder.
À larentrée1902, elle s'inscrit en sus aux séances de l'après midi, ouvertes gratuitement aux femmes, de l'Académie Humbert, 34boulevard de Clichy à Paris, où les cours sont supervisés de loin parEugène Carrière. Elle y a pour condisciplesFrancis Picabia, ainsi queGeorges Lepape etGeorges Braque. Ces deux compagnons deviennent ses premiers admirateurs[7] et l'encouragent à renoncer à l'artisanat, et à persévérer dans la voie artistique que sa mère désapprouve.Autoportraitiste[7], elle est déjà son propre sujet de prédilection.
À l'Académie Humbert, elle flirte avecGeorges Braque sans que leur relation ne dépasse le stade de la complicité. C'est avec une autre élève,Yvonne Chastel, qu'elle a noué une affection amoureuse réciproque qui durera au long de la vie commune que cette dernière mènera successivement avecJean-Joseph Crotti, durant les sept premières années de leur mariage, et, hors mariage, avecMarcel Duchamp[8]. La dernière année de Marie Laurencin à l'école de Sèvres se clôt en juin1904 par un quatrième projet d'assiette, peu convaincant en regard du travail attendu d'une simple ouvrière, mais très imaginatif. La lecture, faite alors en cachette[9], desFleurs du mal, précisément du poèmeLesbos[10],[nb 2], la conduit à ses premières tentatives de poésie[11]. Après une première collaboration avecPierre Louÿs[12], elle dessine ce qui sera sa premièreaquatinte[13]. Deux ans plus tard, l'apologiste dusaphisme la fera graver pour une réédition de son recueil de poèmes,Chansons de Bilitis[14].
C'est à sa majorité, que la mère de Marie Laurencin lui révèle l'identité de son père, alors mourant[15].
Sept mois après le décès de ce dernier, en mars1906,Georges Braque lui présentePierre Roché, qui a réalisé à l'automne précédent la première vente importante dePablo Picasso. Ce courtier, spécialisé dans l'« art féminin », devient son premier collectionneur (il acquerra cent quarante de ses œuvres[nb 3]) mais aussi son amant, bien qu'il la trompe rapidement avecPansy Lamb, épouse du peintre anglaisHenry Lamb. Il demeurera un correspondant régulier de Marie Laurencin, qu'il surnomme « Flap ». Appuyé par son commanditaireJacques Doucet, il s'attache à la promotion de son œuvre[16]. Il l'introduit dans le cercle de la revuesymbolisteVers et prose fondée parPaul Fort queJean Moréas, succédant àAndré Salmon, réunit tous les mardis àLa Closerie des Lilas pour célébrer levers libremallarméen. Elle y fait connaissance dePierre Mac Orlan etRoland Dorgelès.
« Ah! L'envie me démange
De te faire un ange,
De te faire un ange
En fourrageant ton sein,
Marie Laurencin,
Marie Laurencin ! »
— Max Jacob , Chansonnette galante, vers 1908.
En1907,Clovis Sagot, qui a repéré Marie Laurencin trois ans plus tôt à l'Académie Humbert, lui offre une première exposition dans sa galerie parisienne,no 46rue Laffitte. C'est là que Pablo Picasso la découvre[17]. Il lui montre sapériode bleue et sapériode rose dont l'influence sera évidente sur ses études d'alors. AuBateau-Lavoir et à la galerieBerthe Weill, il présente « Coco » àAndré Salmon, son voisin,André Derain,Robert Delaunay,Kees van Dongen, leDouanier Rousseau, qu'il fréquente depuis six ans,Max Jacob, blessé[18] dans son affection[19] par la légèreté de mœurs de l'ambitieuse[20],Maurice de Vlaminck, fervent admirateur,Charles Dullin etHarry Baur, qui se produisent dans lescafés deMontmartre. Au printemps, c'est sa première participation auSalon des indépendants. Encouragée parPaul Fort, elle y présenteFleurs dans un vase, aux côtés de ses collègues masculins auprès desquels elle se sent inadaptée[21].
Elle obtient la reconnaissance de ses pairs pour son traitementfauviste de la ligne noire et ses camaïeuxorphiques de gris, de bleus et d'ocres. Sa première manière, dite cubiste alors que lecubisme se cherche encore, est à juste titre considérée comme la plus exigeante. Malgré le traitement méprisant réservé aux femmes artistes à cette époque, y compris dans les milieux les plus ouverts[nb 4],[nb 5], Laurencin participe pleinement à une période hautement fertile de la modernité.

Au début du printemps1907, Marie Laurencin quittePierre Roché pourFranz Hessel. À travers « Jules », pas plus qu'avec aucun de ses amants futurs, elle ne se défait d'unefrigidité qu'elle ne cachera pas[22]. En mai, Pablo Picasso[7] lui présenteGuillaume Apollinaire. C'est avec Apollinaire, autreenfant naturel, qu'en juillet1907 Marie Laurencin se met en faux ménage, chacun continuant de vivre chez sa mère. L'animosité s'installe durablement entreFernande Olivier, alors compagne de Picasso, et Marie Laurencin[23]. Au moment de leur rencontre, directeurfailli desSoirées de Paris, unerevue que subventionne la baronneOettingen, Apollinaire est un aspirant écrivain tout à fait obscur qui vit, à vingt-sept ans, plus aux crochets de sa mère que de petits emplois temporaires. C'est par Marie Laurencin qu'il entretient sa passion d'un art transgressif, maintient ses relations avec Picasso et le milieu où il trouve des financements pourL'Enchanteur pourrissant puisLe Bestiaire, dans lequel se retrouve l'univers de sa compagne, et finalement ose publier aussi bien une littérature pornographique queL'Hérésiarque et cie., retenu pour leprix Goncourt en1910. Marie Laurencin lui inspirera de nombreux poèmes, dontMarie[24], où il la compare sentimentalement à un mouton à cause de sa chevelure, etLe Pont Mirabeau où il évoque l'infidélité du désir et l'inéluctable séparation.
À la fin de l'année, Marie met en scène son couple ainsi que celui de Picasso et Olivier dans son premier grand tableau,Groupe d'artistes, où figure également Fricka, la chienne de Picasso. Hommage au Douanier Rousseau et manifeste de la nouvelleavant-garde, cette œuvre, en donnant la même valeur aux accessoires et aux personnages[25], inaugure uneinquiétante étrangetésurréaliste.
La mère deGuillaume Apollinaire, tout comme Pauline Laurencin, désapprouve le couple et empêche le mariage. Aussi, les Laurencin ayant déménagé quelques mois plus tard pour s'installer àPassy, 32,rue La Fontaine, « Wilhelm » quitte en octobre1909, sa garçonnière du 9,rue Léonie[nb 6] pour s'installer dans leur voisinage, 15,rue Gros. En, à cause des inondations de lagrande crue, il déménagera auno 37.
« Hier, c'est ce chapeau fané
Que j'ai longtemps traîné.
Hier, c'est une pauvre robe
Qui n'est plus à la mode.
Hier, c'était le plus beau couvent,
Si vide maintenant,
Et la rose mélancolie
Des cours de jeune fille.
Hier, c'est mon cœur mal donné.
Une autre, une autre année !
Hier n'est plus ce soir qu'une ombre
Près de moi dans ma chambre. »
— Marie Laurencin sous le pseudonyme Louise Lalanne.
En novembre1908, Marie Laurencin assiste au banquet donné auBateau-Lavoir en l'honneur duDouanier Rousseau.Gertrude Stein[26] y participe également et lui achèteGroupe d'artistes[27], tableau peint en1907. C'est la première vente de Marie Laurencin[27] Mais la collectionneuse américaine jugera sa peinture insuffisammentmoderniste, trop « décorative »[26]. En effet, dès 1908 avec le portrait deJean Royère[28], Marie Laurencin inclut dans ses tableaux des motifs detreille ou d'arabesque évoquant l'Art nouveau[29].
En1909,Eugène Montfort publie dans la rubrique sur les « auteurs féminins » de sa revue littéraire[30] deux poèmes de jeunesse de Marie Laurencin,Le Présent etHier, c'est ce chapeau fané. Ils seront mis en musique en1931 parFrancis Poulenc[31]. La rubrique est tenue par Apollinaire sous le pseudonyme deLouise Lalanne et c'est sous ce pseudonyme que les poèmes paraissent[32]. L'exégèse ne permet pas d'exclure [peu clair] qu'aucune des critiques publiées sous ce nom ne soient, à l'exemple de ces poèmes, de Marie Laurencin ni de mesurer l'incidence exacte du travail de relecture effectué par celle-ci. Tandis qu'Apollinaire prend peu à peu le rôle de promoteur en titre ducubisme[33], Marie Laurencin étudie cette technique dans l'atelier quePicasso, devenu riche, a aménagé dans un grand appartement bourgeois de laplace de Clichy, 11boulevard de Clichy[34].
Pierre Roché la présente àWilhelm Uhde, au critiqueJos Hessel qui séjourne àParis, à des marchands, telPaul Cassirer, et à des collectionneurs, dont le couturierPaul Poiret. Ce dernier est peut-être celui qui l'introduit dans le cercle, mondain etlibertin, des écrivains de la génération précédente que réunitNatalie Barney, cercle où elle retrouvePierre Louÿs[35]. À partir de 1911, tandis que son couple s'effrite, Marie commence une longue relation avecNicole Groult, sœur du couturier.
Sa liaison avec Apollinaire, marquée par les excès d'alcool et la violence du poète[36] dure jusqu'en juin1912[nb 7] mais vacille dès l'inculpation de celui-ci pour complicité de recel, en septembre1911. Expulsé de son logement à la sortie de ses cinq jours deprison, elle et sa mère doivent l'héberger. Elle fait pour lui une version évoluée deGroupe d'artistes intituléeApollinaire et ses amis, l'une de ses toiles majeures, qu'il conservera chez lui après leur rupture.
En1911,Wilhelm Uhde lui organise une seconde exposition au cours de laquelle l'aquarelle,Les Jeunes Filles[nb 8] est vendue 4 000 francs àRolf de Maré. Cette vente record fait reconnaître aussitôt « lanymphe d'Auteuil »[37] dansle Tout-Paris et par ricochet enAllemagne.Pierre Roché fait acheter parJacques Doucet deux de ses toiles et lui présente aussi des hommes,Hanns Heinz Ewers, dont elle fait le portrait et qu'elle prend pour amant durant des vacances enProvence à l'été1911,Thankmar von Münchhausen, qui, pour fêter ses dix-huit ans, prend la place du précédent à l'été suivant, passé à lastation deDinard,Otto von Wätjen, cousin deThankmar, auquel il succède en1913, année où, le, Pauline Laurencin meurt à 52 ans, dans « une brume de folie et de désespoir »[38]. C'est alors que Marie rompt définitivement avecGuillaume Apollinaire, qui a le vin « trop mauvais »[36]. Celui-ci avait déjà déménagé dans l'atelier deRobert Delaunay, 3,rue des Grands Augustins, en novembre de l'année précédente, parce qu'elle « en avait assez de tremper la soupe de Guillaume »[39].
Cette rupture est concomitante de son émancipation ducubisme qu'elle a vu naître[34]. Sans cesser d'admirer ce mouvement[40], elle se sent dépassée par les constructions d'unMaurice Princet. Ignorant les reproches de mièvrerie féminine formulés par la critique[nb 9], elle choisit d'approfondir son style propre[41]. À lagalerie Barbazanges, elle rencontre une nouvelle passade, legraveurJean Émile Laboureur, qui lui restera attaché et réalisera la plupart de sescuivres[42]. Laboureur vient d'ouvrir une école où Marie Laurencin s'initie à lagravure. Elle apprend également l'escrime à lasalle de l'avenue d'Antin auprès d'André Dunoyer de Segonzac[43] et dePaul Poiret.
C'est également en1913 quePierre Roché l'inscrit simultanément àParis au catalogue dePaul Rosenberg, qui l'avait déjà exposée à la suite deWilhelm Uhde, et à celui d'Alfred Flechtheim, qui ne lui achète initialement que trois cents francsLa Toilette des jeunes filles. Le contrat négocié avec cet héritier d'un propriétaire de grandssilos àgrain, qui a sagalerie àDüsseldorf, fait la fortune de la jeune femme[44]. Valorisés par une présentation aux côtés des tableaux de Picasso ou de Braque, les peintres jugés de second rang sont en effet revendus enAllemagne avec une surcote, qui atteindra aprèsguerre jusqu'à trois fois le prixparisien[45]. Marie Laurencin est exposée avec lesexpressionnistes auSturm parHerwarth Walden, qui publie parallèlement les poèmes deGuillaume Apollinaire[46]. Sept de ses toiles le sont aussi à l'Armory Show où triomphe, par le scandale,Marcel Duchamp.Sergueï Chtchoukine lui achète deux toiles montrées auValet de Carreau.
Guillaume Apollinaire la choisit pour illustrer le numéro de desSoirées de Paris,revue mondaine dontSerge Férat a confié la direction au poète.
Arthur Cravan la prend pour cible de ses moqueries dans un article provocateur[47] resté célèbre pour sa virulence envers les artistes en général.
« Va-t'en va-t'en mon arc-en-ciel
Allez-vous-en couleurs charmantes
Cet exil t'est essentiel
Infante aux écharpes changeantes
[...] »
— Guillaume Apollinaire,
La Grâce exilée,
inLe Médaillon retrouvé, 1915.
Après une seconde aventure avecPierre Roché, Marie Laurencin épouse le le baronOtto von Wätjen[4], dont elle a fait connaissance un an plus tôt dans le milieu artistique deMontparnasse, entreLe Dôme etLa Rotonde. Par son mariage, elle devient allemande et baronne, bénéficiaire d'une rente annuelle de 40 000 marks. Le couple est surpris par la déclaration deguerre durant son voyage de noces àHossegor. Poursuivant enEspagne leur lune de miel contrariée, les époux ne peuvent rentrer àParis, à cause de leur nationalité. Otto, qui ne veut pas avoir à prendre les armes contre laFrance, refuse de retourner enAllemagne. Marie Laurencin, comme tout citoyen franco-allemand, est déchue de sa nationalité française.
Marie et Otto von Wätjen improvisent un séjour àMadrid, à l'hôtel Sevilla, avenue Albares. Durant cet exil, Otto sombre dans l'alcoolisme[48], renonce à l'art, trompe Marie, et devient violent. Marie poursuit par ailleurs sa correspondance avec Apollinaire, qui la surnomme « Tristouse Ballerinette », mais aussiPierre Roché,Jean Émile Laboureur,Louise Faure-Favier,Yvonne Crotti, et surtoutNicole Groult.
La marquise Cecilia de Madrazo[nb 10] introduit les Wätjen dans le mondemadrilène. Ils y retrouvent, en novembre1914,Diego Rivera, autour duquel se réunit aucafé de Pombo (es) latertulia deRamón Gómez de la Serna. Le cercle se renforce d'exilés au fur et à mesure de leur arrivée :Alfonso Reyes etJesus Acevado, puisTsugouharu Foujita etKawashima Rüchiro,Jacques Lipchitz etMarie Blanchard, enfinSonia etRobert Delaunay. Le conformisme ambiant étouffe ceux que la presse locale qualifie d'« anarchistes » et le marché de l'art est plombé par le gel des transferts de fonds.
Au printemps1915, le couple s'installe àMalaga dans la villa Carmen, avenue de la Rosaleda, puis à la villa Bella Vista, avenue Jorge de Silvela. Marie Laurencin y trouve consolation dans les bras de son amant des vacances1911,Hanns Heinz Ewers, de passage en service commandé. Trois ans plus tôt, à la suite de leur première aventure, ce globe trotter, qu'Apollinaire jaloux dénigre sous le nom deFopouet, lui dédiait une pièce,La Prodigieuse de Berlin[49]. La pièce est signée « le mouton carnivore », expression inventée par elle évoquant un souvenir d'écolière à l'esprit de contradiction[nb 11].
Guillaume Apollinaire, depuis les tranchées, lui fait demander d'illustrer un recueil intituléLe Médaillon toujours fermé dans lequel figurent sept poèmes qui sont autant de références à sa peinture et leurs amours, dont le célèbreAdieu du cavalier[nb 12].
« Plus qu'ennuyée
Triste.
Plus que triste
Malheureuse.
Plus que malheureuse
Souffrante.
Plus que souffrante
Abandonnée.
Plus qu'abandonnée
Seule au monde.
Plus que seule au monde
Exilée.
Plus qu'exilée
Morte.
Plus que morte
Oubliée. »
— Marie Laurencin, Le Calmant, in 391, n°4, Barcelone, 1917.
En, le couple rejointBarcelone, oùJosep Dalmau l’accueille dans le groupeDada[50]. Dès juillet, il est rejoint parGabriële Buffet et le mari de celle-ci,Francis Picabia. Pour le mois d'août,Nicole Groult vient deParis, malgré une impécuniosité et un isolement causés par la guerre, faire du tourisme avec sa tendre amie pendant que son mariAndré Groult, complaisant[51], est au front.
Sous l'impulsion de Marie Laurencin,Francis Picabia et Arthur Cravan lancent en janvier1917 la revue dada 391 ; elle y publie deux poèmes. ArriventMoïse Kisling puis les épouxDelaunay. En juillet,Gertrude Stein et sa compagneAlice B. Toklas, larayonnisteNathalie Gontcharova et son mariMichel Larionov, ainsi quePablo Picasso, assistent auLiceu deBarcelone à la représentation deParade mais ce dernier ne parle plus à Marie Laurencin, qu'il considère comme une déserteuse de l'art depuis sa rupture d'avecGuillaume Apollinaire. De plus, sa fréquentation pourrait le faire soupçonner de « germanophilie ». Cette même année1917, son fidèle amiPierre Roché, en mission diplomatique àNew York, vend à l'avocatJohn Quinn, qui a été à l'origine de l'Armory Show, leZèbre pour une fortune, cinq mille francs.
Début de, le couple répond à l'invitation d'être logé àMadrid en face duPrado dans une maison appartenant à Cécile de Madrazo. Marie se partage entre cette figure à la fois mondaine et discrète de lahaute bourgeoisie anoblie, qu'elle retrouve de l'autre côté du parc du musée dans son palais de la rue des Madrazo, et une consœur anglaise,Nelly Harvey (1877 - 1961).
La première lui inspire trois tableaux. Elle peint peu, sinon pour elle-même (quatre commandes en cinq ans livrées àLéonce Rosenberg) mais étudie longuement aumusée du Prado,Velásquez, leGréco etGoya, qu'elle reconnaîtra pour unique modèle. Elle continue d'écrire des poèmes empreints d'une mélancolie insistante, qu'elle publiera avec ses souvenirs au cours de laguerre suivante.
C'est dans cette maison, où elle a pu aménager un atelier, qu'elle apprend que leGuillaume Apollinaire a expiré chez lui, sous le tableau qu'elle avait peint en1911 pour lui,Apollinaire et ses amis, et que, deux ans et demi plus tôt, ces mêmes amis avaient accroché au-dessus de son lit d'hôpital, auVal de Grâce. « Femme deboche »[52], elle n'est pas autorisée à revenir en France après guerre, dans l'attente des décrets d'application destraités de paix. Son appartement de larue La Fontaine, mis sous séquestre au début de la guerre, a été vendu par l’État.
Fin novembre1919, au terme d'un mois de voyage deGènes àBâle, viaMilan etZurich, au cours duquel elle aura fait la connaissance d'Alexandre Archipenko etRainer Maria Rilke, Marie Laurencin séjourne àDüsseldorf chez la mère de son mari, Clara Vautier. Sa belle-famille, qui ne lui montre aucune sympathie, est ruinée par les grèves commencées au lendemain de l'armistice et suivies par lesoulèvement de la Ruhr. ÀParis, lapaix revenue,Pierre Roché a repris son activité promotionnelle et vend un de ses tableaux àAndré Gide.
En décembre, elle rencontre aumusée d'art de DüsseldorfMax Ernst pour lequel elle s'efforcera en vain d'obtenir un visa[53]. Pour célébrer son destin ainsi contrarié, il fait de celle qui aurait pu devenir, après avoir été qualifiée de « Notre Dame ducubisme »[54], la « DameDada », une sorte de portrait en métronome monté sur un char intituléAdieu mon beau pays de Marie Laurencin pour servir de couverture à la revue deTristan Tzara,Dadaglobe, revue qui finalement ne paraîtra jamais.
Afin de faire avancer le règlement de sa propre situation, elle passe le mois d' àParis, où elle est hébergée par lesGroult. Le 15,Georges Auric l'introduit auprès du jeune diplomatePaul Morand, qui était son voisin àMadrid en1918, pour entreprendre les démarches qui lui redonneront la nationalité française, moyennant l'entregent dusecrétaire d'ambassadeJean Giraudoux, lequel, durant la guerre, lui expédiait de la toile.
Son couple totalement désuni part àMunich, d'où elle repart pour de multiples voyages avec son amant d'avant guerre,Thankmar de Münchhausen, puis avecYvonne Chastel, revenue deBuenos Aires, et avec les Fernet. C'est alors qu'elle vend, toujours par l'intermédiaire dePierre Roché, au millionnairenew-yorkaisJohn Quinn, six autres de ses œuvres, dontLa Femme cheval etPrincesse P…, autoportrait où P la désigne comme une aristocrate putain[55], grâce à quoi elle peut faire prononcer son divorce le en renonçant à toutepension. Elle prendra l'initiativeentre les deux guerres de contacter son ex mari revenu àParis, le sachant tombé dans la misère, et de le secourir financièrement[56], comme elle le fera aussi, surmontant l'ingratitude, pourFernande Olivier.
« Entre les fauves et les cubistes
Prise au piège, petite biche.
Une pelouse, des anémies
Pâlissent le nez des amies.
France, fille nombreuse,
Clara d'Ellebeuse,
Sophie Fichini.
Bientôt la guerre sera finie
Pour que se cabre un doux bétail,
Aux volets de ton éventail.
Vive la France ! »
— Jean Cocteau sur une musique de Georges Auric.
À trente-huit ans, financièrement autonome, « Mademoiselle Marie Laurencin »[57] retrouve leParis, cette fois définitivement, Paris où, en huit ans, elle changera trois fois d'adresse. Elle passe en1923 d'un deux pièces, loué parJean Émile Laboureur et décoré parAndré Groult, au cinquième étage du 19,rue de Penthièvre, à un trois pièces en duplex[58] de larue José-Maria-de-Heredia, puis en1927,rue de Vaugirard, àMontparnasse. Elle y entame, avec détermination et indépendance, une brillante carrière de « femme-peintre » divorcée. Elle abandonne son marchandPaul Guillaume[8] et renouvelle un contrat avecPaul Rosenberg. Intéressé à cinquante pour cent parFranz Hessel[59],Paul Rosenberg ne prend de commission que sur leshuiles, laissant à son mandataire le plein bénéfice de ses autres œuvres, gravures, aquarelles, dessins, y compris les portraits[60]. Il veille à les présenter aux côtés dePicasso,Braque,Léger,Matisse, et multiplie les commandes[7]. L'exposition que le galeriste organise dès le est un événement mondain attendu et médiatique[61].Jean Cocteau présentait déjà en1918 Marie Laurencin comme la promesse patriotique du triomphe du « bon ton »[62]. Cependant, Marie Laurencin veille à ne pas être récupérée[63] par les mouvements depropagande que multiplient lesintellectuels[64], attitude qui pose déjà la question de la responsabilité de l'artiste[65].
Elle affiche sa relation homosexuelle avecNicole Groult[réf. nécessaire], qui l'a choisie pour être la marraine desa fille aînée[66]. L'écrivain espagnolRamón qualifie cette relation, en tant qu'acte artistique, de « nymphisme »[67].
Au printemps1922, Marie Laurencin est hospitalisée pour uncancer de l'estomac[68]. Lors de lachirurgie, elle subit également unehystérectomie[69]. Pour sa convalescence, elle est accueillie par son ex mari dans le manoir familial des Waetjen àAltenrode (de). En septembre, elle y rencontre lepianisteCarl Friedberg (de) et sa femme, lacantatrice Gerda Friedberg[70]. Elle est toujours liée par contrat, pour le marché allemand, à lagalerieFlechteim[71], qui a désormais des succursales àCologne,Francfort,Vienne etBerlin.
René Gimpel lui présente durant cette période son neveu, le marchand d'artArmand Lowengard, qui restera un ami proche veillant sur ses affaires jusqu'en1939. C'est pour son « Pyrame » qu'en1925 elle achètera une maison de campagne àChamprosay.
En1923, convalescente, Marie Laurencin crée des papiers peints pourAndré Groult, qui vit à l'ombre du succès de la maison de couture de son épouse. À la mi-décembre, accompagnée deJean Giraudoux et deGaston Gallimard, elle retrouve Pablo Picasso à l'enterrement deRaymond Radiguet.
Portraitiste mondaine duTout-Paris desAnnées folles dont elle peint les portraits, Marie Laurencin mène une vie de luxe et de mondanités. Si le portrait est pour elle un expédient lucratif[60] et pour ses modèles un article de mode, elle ne fait pas de cet exercice imposé l'éloge d'une position sociale, masculine ou féminine, qu'il était à l'époque classique. Bien au contraire, allant jusqu'à traiter de « poires » ses clients[60] et néanmoins amis, elle en peint moins l'illusion sociale et l'apparence physique qu'un masque tel que ceux qu'ils se plaisent à jouer dans leurs bals mondains, prolongeant dans le tableau quelque chose de ce que cache la fête, au point qu'il arrive qu'on s'y déguise en personnage de Laurencin[72].
Dans une recherchemoderniste d'un dépassement dela peinture pour la peinture, elle se détache volontairement de la communauté des peintres à mesure qu'elle noue des liens plus profonds et féconds avec nombre de poètes et écrivains dont elle se fait l'illustratrice :André Gide,Paul Morand,Jacques de Lacretelle,Max Jacob,Saint-John Perse, soupirant écarté pour s'être déclaré le en lui offrant un crâne de cheval,Marcel Jouhandeau, son protégé,Jean Cocteau etRaymond Radiguet,Jean Paulhan,René Crevel,Valery Larbaud,Albert Flament, ou simplement l'amie plus ou moins proche:Jean Giraudoux,Julien Green,Léon Bailby,Francis Jammes,Antoine de Morceuf,Philip de László,Reynaldo Hahn,Marcelle Auclair etJean Prévost,James Joyce, tous trois présentés parAdrienne Monnier[73] etSylvia Beach, entre autres. Elle illustrera 80 éditions, parmi lesquelles certaines deSomerset Maugham, voisin de vacances àBiot, etLewis Carroll.
Cependant, dans la même démarchemoderniste cherchant à conjuguer la peinture à la musique et la danse[74], elle travaille également comme conceptrice de rideaux de scènes, décors et costumes pour lesBallets russes,Les Soirées de Paris d'Étienne de Beaumont, l'Opéra-comique, laComédie-Française. À la saison1924, leballetLes Biches, directement inspiré àFrancis Poulenc par l'érotisme de son univers poétique et en grande partie élaboré parBronislava Nijinska autour de sa proposition de décor, est reçu comme un manifeste de la modernité.
C'est en1924 que Marie Laurencin inaugure avecAlexandra Exter une collaboration à l'atelier libre qu'ouvreFernand Léger à la maison d'Amédée Ozenfant. Cet atelier, qui accueille des artistes du monde entier, devient le laboratoire dupurisme et une école de l'art moderne.
En1925, son travail au côté d'André Groult pour la décoration du salon de l'Ambassadrice organisé dans le cadre de l'Exposition des arts décoratifs deParis est reçu comme « l'idéal du goût français »[75].Alfred Flechtheim lui consacre une rétrospective dans sa galerie deBerlin. L'inspiration laurencine se traduit alors par une peinture à la facture délicate nourrie d'une palette plus « fluide et suave », selon une simplification croissante de la composition et des formes typique d'un certain retour vers leclassicisme de l'Art déco. Privilégiant la pose gracieuse de ses modèles, elle les pare selon sa fantaisie de plumes ou de perles.
Marcel Jouhandeau publie en 1928 sa biographie, qu'elle illustre[76]. En1928, elle achète un appartement dans le prestigieux quartier duChamp de Mars, au dernier étage du 1rue Savorgnan-de-Brazza, et s'y fixe le.
À la suite de laGrande Dépression, les acheteurs se font plus rares. En1930, la peintreMarie-Anne Camax-Zoegger, désireuse de se démarquer dusalon des Femmes peintres et sculpteurs organisé par leSyndicat des Femmes Peintres et Sculpteurs, dont elle est pourtant la présidente depuis deux ans, la persuade, avec l'aide deClémentine-Hélène Dufau[77], de participer au nouveau salon desFemmes Artistes Modernes qu'elle inaugure au début de l'année suivante auThéâtre Pigalle. Sa participation à ce salon annuel, peu suivi par la critique masculine, mais soutenu par l'Etat et les autorités artistiques de l'époque[78], entraîne celles de nombreuses autres artistes, au rang desquellesSuzanne Valadon,Irène Lagut,Hélène Perdriat, etTamara de Lempicka. Beaucoup parmi la cinquantaine d'exposantes se montrent initialement réticentes[79] à risquer être étiquetées « peintresses »[80]. Pour autant, si elle reconnaît les difficultés pour les femmes françaises d'accéder à la vie publique, Marie Laurencin ne revendique pas de positionféministe[81].

Le magazineVu l'élit parmi les trois Françaises les plus célèbres. Elle compose une œuvre originale pour servir de couverture auVogue d'avril1931 et illustre la production de lamodisteRose Descat. En1932, elle s'associe à son professeur d'avant guerre,Jean Émile Laboureur, et à une cousine par alliance deJeanne Bonaparte, Philippe de Villeneuve, pour enseigner dans uneAcadémie d'Art deChaillot,villa Malakoff. L'expérience dure trois ans.
En1933,Alfred Flechtheim, son marchand enAllemagne, se voit confisquer ses biens et contraint de fuir le régime nazi.
Marie Laurencin n'estime pas beaucoup les gens d'argent, attitude qui n'est jamais loin d'un « anti-judaïsme chrétien et du social-antisémitisme »[82] propre à la tradition de lagrande bourgeoisie à laquelle elle s'est intégrée. Cependant, elle revendique en pleinFront populaire son amour du luxe[83]. Parmi lesintellectuels, divisés par la question de larévolution soviétique puis l'invasion de l'Éthiopie et laguerre civile en Espagne, certains, par la voie d'Aragon[84], lui reprochent une vision artistique éloignée de tout engagement. Le suicide, sur fond de mise à l'index dessurréalistes par l'URSS, deRené Crevel, exclu duParti communiste deux ans plus tôt, l'affecte profondément et l'incite au repli: « Esprit des poètes, habitez ma maison ! »[85].
Le, elle reçoit laLégion d'honneur et deux ans plus tard, dans le cadre de l'Exposition universelle, seize de ses tableaux sont présentés comme une gloire nationale auPetit Palais parmi lesMaîtres de l'art indépendant.
L'altération de sa santé[86], peut être liée à unrégime alimentaire très irrégulier[87] ou aux séquelles de son opération, l'oblige à faire unecure àBagnoles-de-l'Orne où elle séjournera auGrand Hôtel. Renouant une brève aventure de1925, elle entretient une liaison secrète avecGeorges Denis[88], l'exsecrétaire général deL'Intransigeant[89], journal qui publia encore antérieurement des critiques signéesApollinaire. Ce fondateur de la rubrique sportive, sous le nom deMatch[90], divorce en1938 de l'actriceAlice Delysia[91], semble-t-il au cours de sa liaison avec Marie Laurencin.
En, quoique touchée par l'invitation, elle refuse de se rendre à la réception du ministre des affaires étrangèresRibbentrop en visite àParis, pour ne pas cautionner les persécutions desnazis contre les juifs[92]. En mai1940, anticipant l'Exode desParisiens, elle se retrouve sur la côte atlantique auxMoutiers, chez lesfilles de la Charité. À la demande du maire dePornic, elle peint sur des croix le nom des combattants britanniques ayant défenduSaint-Nazaire dont les corps ont été rejetés par l'océan. En juin, c'est au tour de son marchand enFrance,Paul Rosenberg, de fuir la menace desnazis. Début septembre[93], elle choisit de rentrer àParis par patriotisme[94].
Après ladéfaite, le couple Laurencin-Groult reprend son activité mondaine. Personnellement, si Marie Laurencin se montre ouverte à certains intellectuelsallemands, elle tient en détestation l'impérialisme d'Hitler[95].
Marie Laurencin retrouve sous l'uniforme de l'occupant d'anciennes relations allemandes :Arno Breker accompagné de sa femme Mimina,Franz Wolff Metternich,Karl Epting. Elle assiste en la compagnie de ce dernier à des soirées musicales à l'Institut Goethe[96]. Il lui présente son assistant, lelieutenantGerhard Heller[97], un ancien étudiant parisien devenu professeur de philosophie à l'université de Heidelberg avec qui elle dîne plusieurs fois, et qui organise, en octobre1941, pour promouvoir l'amitié franco-allemande, les « voyages à Berlin » de ses collègues masculins et de ses amis écrivains. Elle dessine la couverture du premier numéro de la nouvelle série deLectures 40[98]. Cette revue est éditée parDenoël, maison qui est soutenue parGerhard Heller et qui a publié les discours deHitler[99].
Elle se montre àLa Tour d'argent, chezLarue[nb 13], chezLapérouse, auGrand Véfour. Comme la plupart de ceux qui, parmi les gens des Beaux Arts, ne sont pas persécutés pour leurorigine ou pour un engagementcommuniste ou anti fasciste[100], elle illustre, non pas une approbation de l'élimination prônée parJe suis partout[101], dont elle fréquente toutefois le directeur,Robert Brasillach, mais le consentement passif à lapolitique culturelle pro allemande mise en œuvre par l'ambassadeurOtto Abetz. Ce dernier, marié à une Française et opposé tant à l'extrémisme desa tutelle qu'à celui des conseillers français dela censure militaire allemande, veille, dans un temps de pénurie, à faire travailler les artistes « aryens ».
Alors que lerégime de Vichy élabore seslois raciales, elle exprime en privé, tout en condamnant clairement les persécutionsnazies[102], unantisémitisme[103] banalisé parmi lesconservateurs de cette époque. À ceux qu'il lui arrive d'appeler « youpins » ou « salesjuifs »[104], elle reproche « cet écœurement que nous devons subir de la part de ces gens qui ne savent pas ce qu'ils veulent, depuis laBible ! »[105] et, par un certain esprit duchristianisme de l'époque qui accuse leSanhédrin d'avoir livréJésus, que si « lesaryens savent reconnaître leurs torts, les juifs jamais »[106]. Dans la ligne de la propagandepétainiste[107], elle reproche auxGroult leur soutien aux bombardements anglais[108] si meurtriers du.
Le, sortant de chezMaxim's où leTout-Paris l'avait vue, sept mois plus tôt[109] recevoir le salut ostensible d'Albert Speer, elle est bouleversée de voir porter l'étoile jaune. C'est l'année où elle publie sous le titreLe Carnet des nuits un récit tantôtsurréaliste, tantôt très direct de ses souvenirs de jeunesse où elle se décrit comme un « mouton carnivore », unmonstre d'apparence angélique[110]. Elle confectionne des colis pourMax Jacob, qui survit dans son abbaye deSaint-Benoît-sur-Loire, et lui adresse une correspondance chaleureuse.
Au milieu d'un défilé de personnalités,Jean Paulhan (qui recrute clandestinement pourLes Éditions de Minuit des écrivainsrésistants) etPaul Éluard (revenu dumaquis) lui font faire leur portrait. Εlle répond tout aussi amicalement àMarcel Arland qu'àRobert Desnos en donnant des illustrations aussi bien à la revue d'artComœdia, qu'au quotidienmaréchalisteAujourd'hui. Elle choisit comme modèles des candidates dans le besoin sinon dans laclandestinité et les surpaye.
Le, ses œuvres, acquises par l’État, échappent à l'autodafé durant lequel sont détruites de nombreuses toiles d'artistes cubistes et surréalistes considérés comme « dégénérés », commeMiró,Valadon,Klee, ou encorePicasso[111]. Le, ses tableauxspoliés sont rassemblés dans la « salle des martyrs » duJeu de Paume par l'E.R.R. avec les autres œuvres d'art moderne[111] devant servir par l'intermédiaire de laSuisse[112] de valeurs d'échange dans l'acquisition de collections classiques ou impressionnistes.
Jean Cocteau, catégorisé « indésirable » par lerégime[113], sollicite de nouveau ses talents de décoratrice pour les premiers ballets deRoland Petit. Le, elle reçoit chez elleErnst Jünger, venu en grand uniforme et avec qui elle a déjà déjeuné deux fois, et obtient d'exposer en décembre auxLeicester galleries àLondres.
Quand son vieil amiMax Jacob est interné àDrancy, le, Marie Laurencin signe une pétition en sa faveur et intervient personnellement auprès de l'ambassade d'Allemagne. Cependant, quand son appartement de larue Savorgnan-de-Brazza, trop spacieux pour deux personnes, est réquisitionné, en vertu de la circulaire du, au profit de la famille d'un boucher enrichi par lemarché noir, elle n'ose plus entreprendre aucune démarche. Hébergée par le librettisteEtienne de Beaumont et son épouse dans un pavillon de l'Hôtel de Masseran, elle ne réintégrera son appartement qu'au terme d'un procès remporté le. Du 7 au, elle expose à la galerieSagot.
Le1er août, vingt-huit de ses chefs-d'œuvre sélectionnés parHermann Göring auJeu de Paume sont chargés avec quantité d'autres dans un train en partance pourNikolsburg. Grâce à l'alerte lancée parRose Valland, ils sont récupérés le 27 in extremis en gare d'Aulnay-sous-Bois avec la collection dePaul Rosenberg par le lieutenantAlexandre Rosenberg.
À laLibération, le, elle est arrêtée chez elle dans le cadre d'uneprocédure civique d'épuration. Le soir même, elle est internée dans lecamp de Drancy, là où six mois plus tôt son amiMax Jacob est mort. Elle y retrouve Betty, l'épouse deRamon Fernandez. Le, au terme d'une audition, aucune charge n'est retenue et les deux femmes sont libérées sans qu'aucun document, hormis la mise sous écrous et leur levée, ne soit conservé. Le soir même, c'estMarguerite Duras[nb 14] qui l'accueille. Traumatisée sous des apparences intactes[114], elle taira l'épisode.
Dès les semaines suivantes, son nom est associé par leMouvement national des prisonniers de guerre et déportés à l'organisation d'une semaine de spectacles donnés par plusieurs théâtres dont la recette servira à l'édition d'un guide à destination des déportés et des soldats libérés et de leurs veuves. Elle fournira un hors texte pour le programme du à l'opéra de Paris.

« [..] me sentant de plus en plus faire partie du vent, du ciel, de l'herbe. J'évite encore la poussière mais elle viendra. »
— Lettre au docteur Arnaud Tzank, collectionneur rencontré en1912 sur laCôte d'Azur[115].
En1945,Le Figaro, oùFrançois Mauriac estrédacteur en chef, lui confie la couverture de son magazine demode[116]. En1947, elle fait uneretraite àMeudon auprès desbénédictines du Temple et l'année suivante auMoutiers chez lesSœurs de Saint Vincent de Paul, qui l'avaient accueillie à l'été1940.
Marie Laurencin illustre pourPhilippe de Rothschild l'étiquette duChâteau Mouton Rothschild1948. Au soir de sa vie, sa vue faiblit et l'intérêt pour sa peinture, malgré quelques expositions et les visites de journalistes étrangers, est supplanté par de nouveaux mouvements artistiques. Sa production n'est plus vue que comme des pastiches d'elle-même. Pour autant, dans son atelier loué 15,rue Vaneau, le seul qu'elle aura eu pour elle[7], elle ne cesse de sublimer par son chromatisme abouti un certain éternel féminin rêvé, et de produire plusieurs chefs-d'œuvre tardifs.
Au printemps1951, elle reçoit la visite deMarguerite Yourcenar[117] accompagnée de sa compagne,Grace Frick, en marge d'une tournée promotionnelle. En1952, elle accomplit deux nouvellesretraites, à l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire sur les traces deMax Jacob puis à l'abbaye de Limon, chez les mêmesbénédictines nouvellement installées àVauhallan. Ce séjour est marqué par la rencontre avecmèreGeneviève Gallois, qui peint.
Au printemps1953, elle est émue aux larmes, commeRose Adler, par la justesse du récit qu'Henri-Pierre Roché donne de sa jeunesse intemporelle[118] dans le romanJules et Jim qu'il lui adresse :« nous sommes devenus vieux, les sentiments demeurent »[119].
Le, sur la suggestion deMarcel Jouhandeau, elleadopte la fille d'une ancienne femme de ménage qu'elle a prise en charge depuis1925, et qui continue à quarante-neuf ans de l'assister avec dévouement en tant que gouvernante[7]. Par testament, elle lègue ses biens à celle qui est désormais Suzanne Moreau-Laurencin[120], désigne pour ayant droit laFondation des orphelins d'Auteuil et, pourlégataire universel,Micheline Sinclair, l'héritière enFrance de son marchandPaul Rosenberg.
Dans la nuit du, à l'âge de 72 ans, Marie Laurencin meurt chez elle,rue Savorgnan-de-Brazza, dans le7e arrondissement[4], d'un arrêt cardiaque. Selon ses volontés, ses funérailles sont célébrées à l'église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou au son duDies iræ que lui chantait sa mère. Elle est inhumée auPère-Lachaise (88e division) dans une robe blanche, une rose dans une main et, posées sur son cœur, les lettres d’amour deGuillaume Apollinaire dont la dépouille l'attend à quelques pas de là (86e division), depuis trente-sept ans et demi.
« L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends[121]. »
— Adieu écrit parGuillaume Apollinaire au moment de leur rupture en 1912.
À la suite deMarcel Jouhandeau[122],[123],Jean Paulhan lui rend hommage en publiant danslaNRF un de ses textes plein de mystère[124] et en éditant un extrait de sa correspondance. En1979, après le décès de Suzanne Moreau-Laurencin, ses manuscrits et archives personnelles sont mis en dépôt par le commissaire-priseur à laBibliothèque Jacques Doucet dont Marie était sociétaire dès avant guerre. La collection est acquise aux enchères l'année suivante[125] par l'industriel Masahiro Takano, puis rassemblée en1983 auMusée Marie-Laurencin deTokyo. Marie acquiert ainsi une notoriété posthume particulière auprès desJaponais[126], sensibles au mélange de la modernité avec une tradition de légèreté évanescente.
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| Projet de décoration d'un service devenu poème, illustrant la conjonction de la parole poétique et de la scénographie picturale qui fait, comme une petite fille joue à la poupée, le nœud du processus de création artistique chez Marie Laurencin. |
(liste non exhaustive)
Marie Laurencin a, en outre, laissé à l'état de brouillon le livret d'un « opéra en dessins »,Un loup à la maison, et celui d'une « cantate ballet » qui date de1922 et dontFrancis Poulenc abandonnera la composition musicale pour se consacrer auxBiches.
Marie Laurencin a laissé plus de mille huit cents huiles, portraits compris, soit, sur une cinquantaine d'années, une moyenne de près de trois par mois, dont les suivantes.
Le catalogue[132]Laboureur, qui n'est pas exhaustif, compte cent sixgravures etlithographies, dont certaines en plusieurs versions. Le catalogue Marchesseau[133], plus récent, porte ce nombre à deux cent quatre-vingt-quinze.

« Devant le chevalet, elle se cherche elle-même[145]. »
— Note aussi succincte que complète et définitive dePierre Roché en 1903 sur le caractère introspectif plutôt quenarcissique par lequel Marie Laurencin inscrit l'acte créatif dans une démarche proprementsurréaliste d'interrogation de soninconscient.
« Elle a fait de la peinture au féminin un art majeur. On ne trouve pas de mots pour bien définir la grâce toute française de Mademoiselle Marie Laurencin, sa personnalité vibre d’allégresse[réf. nécessaire]. »
— Publicité faite parApollinaire à ses contemporainsphallocrates.
« Ah! LesFauves… Mais cette Marie Laurencin, c'est une fauvette[146]! »
— Auguste Rodin cité de mémoire parAndré Salmon.
« Au moins, en voilà une qui n'est pas qu'unefauvette ! »
« La fantaisie de Mlle Marie Laurencin n'appartient à personne ; elle ne vient point deMunich qui accueilit les rêves deTéhéran[147]. »
— André Salmon réfutant une influence de laminiature persane où se voit également le dessin linéaire vivement coloré de tout un bestiaire entourant des princesses.
« Son art danse commeSalomé entre celui dePicasso, nouveauJean-Baptiste qui lave les Arts dans le baptême de la lumière, et celui deRousseau,Hérode sentimental (…)[148] »
— Apollinaire dans un chapitre de sa présentation ducubisme consacré à « Mlle. Laurencin ».
« Laurencin n'a plus de talent[50]. »
— Provocation dePicasso fin1914, qui, pas plus que la critique française, ne pardonnera pas à Marie Laurencin d'avoir quittéApollinaire pour un Allemand.
« Un joli mouton nourri de brouiilard[149]. »
— Paul Morand ironisant dans lesEphémérides du 13 mai1920 sur la chevelure, la séduction du peintre et le flou de sa peinture.
« La Perrette et le pot au lait du cubisme (…) [qui] a construit toute son œuvre sur un blanc, un bleu, un rose (…) l'une des plus jolies bêtes dujardin d'acclimatation dontJean Cocteau aura été le manager[150]. »
— Jacques-Emile Blanche signifiant que Marie Laurencin ne devrait son succès qu'à la publicité d'Apollinaire etCocteau.
« Nous avons perdu la guerre, mais nous avons gagné Marie (…)[151] »
— Critique, en français, du journal allemandDer Sammler illustrant le bien meilleur accueil dont a bénéficié Marie Laurencin outre-Rhin.
— Critique de1924, montrant autant d'estime que d'incompréhension, sur l'emploi de la couleur par la portraitiste.
« Et qu'on le veuille ou non, un tableau, par exemple, a ses marges de toile et ses marges sociales, et vospetites filles modèles, Marie Laurencin, sont nées dans un monde où le canon tonne (…)[84] »
— Louis Aragon au cours d'une conférence intituléeJohn Heartfield ou la beauté révolutionnaire donnée durant lesannées trente.
« chefs-d'œuvre de l'art français (…) quelques beauxMatisse, — desVan Dongen et des Marie Laurencin, pas trop désagréables comme œuvres de troisième zone[153]. »
— Michel Leiris en 1937, alors qu'il est amant deMarcel Jouhandeau, lui-même intime de Marie Laurencin.
« (…) sa peinturechlorotique, sortie duJournal des Dames et des Demoiselles[154]. »
— Jean-Paul Crespelle, historien des artistes deMontparnasse, en1967.
« (…) Marie Laurencin, petite bourgeoise sans envergure et peintre d'une attristante banalité (…)[155] »
— Pierre Cabanne, critique deFrance Culture, en1979.
« (…) dès la fin desannées 20,Symphonie (…) présente l'inconvénient d'une formule déjà « classique » dont Marie, hélas, se bornera jusqu'à la fin de sa vie à reprendre les données[156]. »
— Reproche quasi unanime d'une critique avide de se nourrir de renouvellements qui fait l'impasse sur larépétition.
« Leurs regards énigmatiques créent une distance entre elles et nous. La profondeur se trouve devant le tableau et non plus évoquée artificiellement par la force de la composition et le jeu de la perspective[157]. »
— À propos des sujets « atmosféériques »[158] peints par Marie Laurencin,Bertrand Meyer-Stabley, analysant lamodernité du peintre, livre la clef de l'effet de fascination de son style et explicite l'interrogation de la position de spectateur qu'est sa peinture.
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| Louis Codet en 1922 pourL’Éventail de Marie Laurencin[159]. |
La chanson à succès de1975L'Été indien, coécrite parPierre Delanoë etClaude Lemesle (sur une musique de Ward, Pallavicini, Losito etToto Cutugno), et interprétée parJoe Dassin, s'adresse à une femme qui « ressemblait à une aquarelle de Marie Laurencin », contribuant ainsi à rendre plus connu ce nom auprès du grand public.
Plusieurs lycées, collèges et groupes scolaires portent son nom enFrance, ainsi que, depuis 1987,une voie piétonne duXIIe arrondissement de Paris.
De à, laPoste a édité dans sa collectionPortraits de femmes dans la peinture un timbre représentant un détail de laFemme au turban qui se trouve aupalais des beaux-arts de Lille.
Uncratèrevénusien,Laurencin, est ainsi nommé en son honneur[161].
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