Il fait des études secondaires brillantes àParis, aulycée Louis-le-Grand, puis entre, comme son père avant lui[4], à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm en 1904[7].
Engagement de servir l'État signé par Marc Bloch à son entrée à Normale Sup,Archives nationales, 61 AJ.
Marc Bloch est nommé en tant quemaître de conférences en 1919, professeur sanschaire en 1921 puis professeur d'histoire duMoyen Âge en 1927 à lafaculté de Strasbourg, redevenue française ; ses qualités professorales et sa rigueurméthodologique contribuent alors au prestige de l'Université française[14]. Il y rejoint des enseignants de premier ordre commeLucien Febvre,André Piganiol, avec qui il noue des liens fructueux.
Il soutient une thèse de doctorat allégée, au propos déjà neuf, sur l'affranchissement des populations rurales de l'Île-de-France au Moyen Âge :Rois et Serfs, un chapitre d'histoire capétienne (1920).
Marc Bloch publie en1924 son œuvre magistrale,Les Rois thaumaturges. Il y expérimente avec audace une méthode comparatiste empruntée aux maîtres de lalinguistique (il parle lui-même une dizaine de langues[15]).
En1928, Marc Bloch présente sa candidature auCollège de France et propose d'enseigner une « histoire comparée des sociétés européennes ». Ce projet échoue. Il tente à nouveau sa chance en1934-1935, mais toujours sans résultat. « Ses échecs au Collège de France ne furent peut-être pas sans lien avec la montée de l'antisémitisme », écritStanley Hoffmann en préface deL’Étrange défaite (coll. « Folio histoire », Gallimard, p. 20).
Bloch participe en1929, avec le « groupe strasbourgeois » dont Lucien Febvre, à la fondation desAnnales d'histoire économique et sociale dont le titre est déjà en lui-même une rupture avec « l’histoire historisante »[16], triomphante en France depuis l'école méthodique. Bloch y publie jusqu'à la guerre d'importants articles, et surtout de brillantes notes de lecture, dont l'impact méthodologique s'est fait encore sentir après sa mort, et jusqu'à aujourd'hui[17].
Alors qu'il venait de succéder àHenri Hauser à laSorbonne en1936 en tant que maître de conférences enhistoire économique puis en tant que professeur (chaire d'histoire économique)[18] en 1937[9], laSeconde Guerre mondiale le surprend dans la plénitude de sa carrière et de ses recherches. Malgré son âge (53 ans), unepolyarthrite invalidante et une famille nombreuse, il demande à combattre. Il se déclare « le plus vieux capitaine de l’armée française », grade auquel il est resté depuis 1918, n'ayant pas souhaité se porter candidat au concours d'admission de l’École de guerre. Il est affecté au Service des essences et sa conduite durant la guerre lui vaut d'être cité à l'ordre du corps d'armée.
Il voit de près le naufrage de laTroisième République. Marc Bloch tire de cet événement majeur, qui bouleverse sa vie,L'Étrange Défaite, un livre posthume écrit dans la maison qu'il possède au hameau de Fougères, commune duBourg-d'Hem (Creuse), de juillet à. Ce livre, qu'il présente comme le témoignage d'un historien, est publié en 1946. Il accuse les officiers d'état-major et leschefs militaires d'avoir conduit l'armée à la défaite « en préparant la guerre de la veille », il n'épargne pas les « instituteurs pacifistes » de l'entre-deux-guerres, ni labourgeoisie, « qui avait cessé d'être heureuse » depuis lacrise de 1929 et les réformes duFront populaire[19]. Outre « l'incapacité du commandement » qui fut « la cause directe du désastre », Bloch pointe les ratés de l'alliance franco-anglaise et l'efficacité psychologique des bombardements allemands[20].
Éléments du mobilier de bureau de Marc Bloch exposés auCHRD.
Après laCampagne de France et l'arrivée au pouvoir dePétain en juin1940, il est — en tant queJuif — exclu de la fonction publique par legouvernement de Vichy en vertu dustatut des Juifs du 3 octobre1940. Son appartement parisien estréquisitionné par l'occupant, sa bibliothèque expédiée en Allemagne. Il est rétabli le 5 janvier 1941 dans ses fonctions pour services exceptionnels par le secrétaire d'État à l'Instruction publique,Jacques Chevalier - père deFrançois Chevalier, élève de Marc Bloch, qui est ultérieurement directeur de laCasa de Velázquez àMadrid - et nommé à la faculté de Strasbourg repliée àClermont-Ferrand. Jacques Chevalier lui délivre, le 24 février 1941, un ordre de mission afin qu'il puisse se réfugier auxÉtats-Unis, accompagné de sa mère, de son épouse et de ses six enfants. Il n'en fait pas usage, ne voulant pas abandonner sa mère, vieille et malade et incapable de supporter le voyage[21]. Il y continue ses recherches dans des conditions de vie très difficiles et en proie aux pires inquiétudes.
Du fait de la santé de sa femme, il demande et obtient une mutation àMontpellier en 1941[22]. Le Doyen de lafaculté des Lettres de Montpellier,Augustin Fliche, catholiquemaréchaliste, antisémite et conservateur, essaye d’empêcher sa nomination, nourrissant un ressentiment à l'égard de l'historien. Il avertit ses supérieurs qu'un cours public de Marc Bloch peut provoquer des démonstrations hostiles, dont il ne veut pas être tenu pour responsable[23]. Marc Bloch estchargé de cours sur l'histoire économique et monétaire de la France et de l'Europe moderne, mais ne peut travailler que dans des conditions très imparfaites, n'ayant pas accès à sa bibliothèque[23]. En outre, leslois du régime de Vichy sur le statut des juifs (notammentcelle du 21 juin 1941, qui impose entre autres unquota d'étudiants juifs dans l'enseignement supérieur, ce qui touche directement son fils) ne font que compliquer la vie de la famille Bloch, qui vit dans des conditions précaires à Montpellier[23].
Il rédige entre la fin 1940 et début 1943, sans documentation et dans des conditions difficiles,Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien, publié en 1949 par les soins deLucien Febvre, livre « testament » dans lequel il résume les exigences singulières du métier d'historien[24].
Pendant l'Occupation, Lucien Febvre, cofondateur desAnnales, souhaite la reparution de la revue alors que Bloch s’y oppose. Sous la pression de Febvre, Bloch finit par accepter. L’autorisation de reparaître sous un autre titre est accordée par l'occupant et Bloch, frappé par lestatut des juifs d’, y publie sous un pseudonyme[25].
Il entre dans la clandestinité en1943 alors qu'il est poussé à la retraite[22] ; avant cela ses premiers contacts avec la Résistance sont durs à dater[22].
En 1943, après l'invasion de la zone sud qui ne le laisse en sécurité nulle part, Bloch s'engage dans laRésistance, dont il devient un des chefs pour la région lyonnaise au sein deFranc-Tireur, puis dans lesMouvements unis de la Résistance (MUR).
Bloch est arrêté sur le Pont de la Boucle, àLyon le par laGestapo, interné à laprison Montluc et torturé pendant des jours, soumis à des coups et à des bains glacés, mais il ne donne jamais aucune information utile[26],[27]. Le soir, il enseigne la France à des prisonniers français[15] ; il divulgue cependant à la Gestapo des renseignements déjà connus ou inutilisables, conformément aux pratiques de la Résistance dans ces circonstances[22].
Ilmeurt pour la France dans la soirée du16 juin 1944, fusillé dans le dos par quatre tueurs de laGestapo, aux côtés de vingt-sept autresrésistants rassemblés par groupes de quatre[15]« qu'il animait de son courage », à Roussille[28] sur la commune deSaint-Didier-de-Formans[26], comme le rapporteGeorges Altman[29]. Celui-ci rapporte les paroles de Bloch rassurant un adolescent :
« Car on sait comme il est mort ; un gosse de seize ans tremblait près de lui : « Ça va faire mal. » Marc Bloch lui prit affectueusement le bras et dit seulement : « Mais non, petit, cela ne fait pas mal », et tomba en criant, le premier : « Vive la France ! »
Cette dernière phrase reste incertaine, Georges Altman n'ayant pas assisté directement à l'exécution.Étienne Bloch souligne que les conditions de la mise à mort du convoi rendent ce cri peu probable, et les deux survivants du massacre n'ont pas rapporté ce fait[30] ; il est cependant affirmé parLucien Febvre, qui dit en 1945 avoir vu une photographie du « supplicié n° 14 », à savoir Bloch fusillé[15].
Son épouse Simonne, dont la santé s'est détériorée, meurt le, à l'hôpital de Lyon[31].
En 1977, les cendres de Marc Bloch sont transportées au cimetière duBourg-d'Hem[32].
Marc Bloch, moins polémique que son aînéLucien Febvre, le rejoint cependant par la rigueur de ses analyses et sa volonté d'ouvrir le champ de l'histoire aux autres disciplines scientifiques. De plus, sa contribution à l‘histoire médiévale, par la variété de ses sources et la rigueur de son analyse, reste encore aujourd'hui largement utilisée par les chercheurs.
Plus qu’aucun autre responsable desAnnales, il s’oriente vers l’analyse desfaits économiques. Également partisan d’une unicité dessciences de l'homme, il cherchera un recours permanent à la méthode comparative, favorisera la pluridisciplinarité et le travail collectif chez leshistoriens.
À partir d’avril 1943, Marc Bloch devient rédacteur en chef de la revueLes Cahiers politiques de la France combattante, dont la mission est de diffuser les recherches menées par le Comité général d’études (CGE), groupe d’experts constitué parJean Moulin au sein duConseil national de la Résistance. Il s’agit de réfléchir aux réformes constitutionnelles, politiques, économiques et sociales ainsi qu’à l’organisation administrative au lendemain de laLibération[33].
Marc Bloch fustige l’enseignement, dont l’objectif premier, à ses yeux, est de repérer, favoriser, former« les futurs gardiens de l’orthodoxie » et de repousser ce qu’il appelle« les têtes folles »[34]. Il en découle fatalement« la crainte de toute initiative, chez les maîtres comme chez les élèves ; la négation de toute libre curiosité ; le culte du succès substitué au goût de la connaissance »[35]. Seules importent la préparation et la réussite aux examens et concours. Dans un article paru en 1937, Marc Bloch écrivait déjà :« l’agrégation tire en arrière toutes nos facultés »[36]. Il ne faut alors pas s’étonner de l’existence d’« une des tares les plus pernicieuses de notre système actuel : celui de bachotage », tout juste bon à fabriquer des« chiens savants »[37].
Centre de recherche: leCentre Marc-Bloch[42], àBerlin, créé en 1992 et inauguré en 1994 sous ce nom, est un centre franco-allemand de recherche en sciences humaines sociales.
L'aula dupalais universitaire de Strasbourg porte le nom d'aula Marc-Bloch et une plaque rappelant son parcours est visible dans le hall d'entrée du bâtiment.
Il y a une salle de cours Marc-Bloch au deuxième étage de laSorbonne, à Paris.
Le 15 juin2024, la Société des sciences naturelles, archéologiques et historiques de la Creuse, dont Bloch était membre, a organisé un colloque auBourg-d'Hem[45], commune où l'historien avait acheté une maison de campagne. Parmi les intervenants, figuraient les arrière-petits-enfants de Marc Bloch. Un dépôt de gerbe sur la tombe du grand homme dans le cimetière communal a conclu le colloque. Les actes de ce colloque ont été publiés sous forme d'un cahier spécial, inséré dans le volume annuel desMémoires de la Société[46]. Cette manifestation a été labellisée « 80e anniversaire de la Libération ».
Sapanthéonisation est annoncée par leprésident de la République française,Emmanuel Macron, le 23 novembre 2024 lors de son discours pour les 80 ans de la libération deStrasbourg[47]. La date de la cérémonie est fixée au 23 juin 2026[48], quatre-vingt-deux ans après la mort de Marc Bloch. Ses restes ne seront pas transférés dans la nécropole républicaine et uncénotaphe sera érigé en sa mémoire.
« La vie d'outre-tombe du roi Salomon »,Revue belge de philologie et d'histoire, 1925, rééd. (avec préface de Florence Hulak et postface de Julien Théry) aux Presses universitaires de Lyon, 2024présentation en ligne.
Ces deux derniers textes sont réédités avec de nombreux autres dans le recueil établi parAnnette Becker et Étienne Bloch,L'Histoire, la Guerre, la Résistance, Gallimard, collection « Quarto », 2006.
La France sous les derniers Capétiens (1223-1328), 1958,voir en ligne.
Seigneurie française et manoir anglais, 1960.
Mélanges historiques, Paris, EPHE, 1963 ; rééd. Serge Fleury, Editions de l'EHESS, 1983 et Editions du CNRS, 2011.
Bryce et Mary Lyon,The birth of Annales history - the letters of Lucien Febvre and Marc Bloch toHenri Pirenne (1921-1935), Commission royale d'histoire, Bruxelles, 1991.
Écrire la société féodale. Lettres àHenri Berr, 1924-1943, Paris, Éditions de l'IMEC, 1992.
AvecFritz Rörig,Correspondance (1928-1932), établie et présentée par Peter Schöttler, Cahiers Marc Bloch,no 1, 1994,p. 17-52.
↑« Je suis juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. […] Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite » (L'étrange défaite, p. 23).
↑Dossier de normalien conservé aux Archives nationales dans le fonds de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm sous la cote 61/AJ/233 (voir la notice sur ce fonds dans laSalle des inventaires virtuelle des Archives nationales.
↑Sur le séjour de Marc Bloch en Argonne pendant la Première Guerre mondiale, voir Daniel Hochedez, « Un historien au front : Marc Bloch en Argonne (1914-1916) »,Horizons d'Argonne (Centre d'études argonnais),no 89, juin 2012,p. 59.
↑Dossier d'enseignant conservé aux Archives nationales dans le fonds du ministère de l'Instruction publique sous la cote F/17/27175 (voir la notice sur ce fonds dans laSalle des inventaires virtuelle des Archives nationales.
Franck Johannès, « La guerre de Marc Bloch, « rare rescapé » des lois antijuives de Vichy mais rattrapé par la Gestapo »,Le Monde,(lire en ligne, consulté le).
(de)Peter Schöttler (dir.),Marc Bloch - Historiker und Widerstandskämpfer, Francfort, Campus-Verlag,1999.
Peter Schöttler (dir. avec Hans-Jörg Rheinberger),Marc Bloch et les crises du savoir, Berlin, 2011 (actes d'un colloque franco-allemand consacré à la pensée scientifique de Marc Bloch, 4 -, Institut Max Planck d'histoire des sciences, Berlin, Preprint 418),lire en ligne.
Les archives privées de Marc Bloch sont conservées aux Archives nationales, site de Pierrefitte-sur-Seine, sous les cotes AB/XIX/3796-AB/XIX/3852, AB/XIX/4270-AB/XIX/4275 et AB/XIX/5544 :Inventaire du fonds.