Le terme« krautrock », actuellement attribué au mouvement allemand de rock expérimental de la fin desannées 1960 et au début desannées 1970 par la presse spécialisée britannique, a été ironiquement retenu par ses pratiquants[4]. Le terme est à l'origine péjoratif[5]. Propagé surtout par la presse britannique (commeNew Musical Express etMelody Maker), il n'était pas utilisé en France à l'époque.
L'ouvrage d'Éric DeshayesAu-delà du Rock, précise son origine culturelle. Le préfixe « kraut » est « l'abrégé deSauerkraut, le chou émincé fermenté. Pour preuve de son ancienneté, il a été ajouté en 1520 au nom de la commune alsacienne de Krautergersheim (aujourd'hui connue comme capitale de la choucroute). À la fin du XIXe siècle, les Anglais désignaient les Allemands par The Krauts, les mangeurs de choucroute »[6].
Son usage par la presse spécialisée vient de la chansonMama Düül und Ihre Sauerkrautband Spielt Auf (Mama Düül and her Sauerkrautband Strike Up) d'Amon Düül[7],[8],[9]. Le musicologueJulian Cope, dans son ouvrageKrautrocksampler, explique que le« krautrock est une mode subjectivement britannique » basée sur la manière dont le terme a émergé auRoyaume-Uni plutôt que sur la scène musicale allemande dont il est issu[7] ; Cécile Poss l'a définie comme« une musique allemande radicale du début des années '70 »[10].
La scène expérimentale et électronique allemande émerge dans le contexte du mouvement psychédélique, dupop art, et des mouvements politiques étudiants et contestataires, marqués par les émeutes deBerlin en 1967. S'y ajoute l'influence de la musique contemporaine notammentKarlheinz Stockhausen. Selon Julian Cope, l'œuvreHymnen, composée en 1966 parKarlheinz Stockhausen, fait scandale, les différents hymnes, dont l'hymne allemand, y sont déformés sur fond demusique électronique. Les jeunes groupes allemands reconnaissent en Stockhausen une figure tutélaire, mais ne suivent pas nécessairement ses préceptes théoriques. Ils trouvent surtout une source d'inspiration dans le courant de la musiqueminimaliste répétitive américaine, celle deLa Monte Young,Terry Riley,Steve Reich ou dePhilip Glass.
Le musicien berlinoisKlaus Schulze fonde dès 1967Psy Free, groupe derock psychédélique, avant de rejoindreTangerine Dream comme batteur en 1969. Deux ans plus tard, il fondeAsh Ra Tempel, avant de partir dans une carrière solo, qu'il initie avec l'albumIrrlicht considéré comme un classique du genre. Il sera l'une des principales influences des groupes du rock progressif allemand, en plaçant au premier plan l'utilisation dusynthétiseur, des montages électroniques et autres collages sonores, marque de fabrique du style.
ÀCologne,Can, fondé en1968, s'inspire à la fois du free jazz (pour l'improvisation), du rock (pour la rythmique rhythm and blues simplifiée) et de Karlheinz Stockhausen (pour les montages de bandes en studio). Le groupe reste à l'heure actuelle l'un des plus importants de la scène krautrock. Après Klaus Schulze et Can, le mouvement commence à attirer de nombreux musiciens enAllemagne de l'Ouest. ÀCologne,Floh de Cologne propose dès 1969 un rock simple mais furieusement contestataire, suivie bientôt deNeu!, groupe qui inspirera lesSex Pistols, ainsi que bon nombre de groupespunks. En 1969, àDüsseldorf, naîtOrganisation, groupe éphémère qui laissera la place en 1970 àKraftwerk que l'on considère généralement comme le pionnier de lamusique électronique et durock industriel. En compagnie de Tangerine Dream, ils restent les deux formations à avoir eu réellement un important succès international, malgré la présence de très nombreuses formations telles quePopol Vuh,Cluster,Faust,Guru Guru,Amon Düül II. EnAllemagne de l'Ouest, les producteurs et ingénieurs du sonDieter Dierks,Conny Plank et Rolf-Ulrich Kaiser sont les premiers à s'intéresser de près à ces nouveaux groupes et à les promouvoir. Kaiser fondera en particulier le label Ohr Musik (renomméDie Kosmischen Kuriere avant de péricliter) uniquement destiné aux groupes de krautrock, et formera, pour le faire connaître, lesupergroupeCosmic Jokers. Le trioTriumvirat, formé à Cologne en 1969, du claviériste Hans-Jurgen Fritz, du bassiste chanteur Werner Frangerberg et du batteur-percussionniste-parolier Hans Bathelt, connaîtront une carrière inégale à la suite des très fréquents changements de musiciens. Ils ont produit 7 albums entre 1969 et 1980, les 5 premiers étant les plus appréciés des fans.
Le krautrock est un style très éclectique. Néanmoins, il peut être considéré comme un mélange derock, surtout les rockprogressif etpsychédéliqueanglais, demusique classique oucontemporaine allemande, des nouvelles idées expérimentales venant dujazz ou des groupes de rock des années 1960. Le style profite également des progrès technologiques avec lessynthétiseurs. Si la structure des groupes ressemble à celle des groupes anglais, le (ou les) claviériste(s) occupe(nt) une place plus importante que chez ces derniers. Il en résulte alors des sonorités très proches de lamusique électronique, accentuées en général par l'utilisation d'équipement desynthèse sonore, d'orgue électronique ou encore de l'overdub, permettant de superposer différents enregistrements. L'improvisation occupe également une place importante, à l'instar des groupes de rock progressif. Enfin, certains groupes, tels queNeu!,Can ouFaust, expérimentent les rythmiques hypnotiques. C'est alors lemotorik, qui préfigure ainsi lepost-rock.
Au-delà de l'aspect musical, le krautrock possède un patrimoine culturel fort, souvent contestataire, passant alors par l'engagement politique des artistes. AinsiAmon Düül II est issue de la scission d'Amon Düül, groupe représentant l'expression collective d'une communauté anarchiste, qui se veut avant tout véhicule d'idées avant-gardistes philosophiques et politiques.Floh de Cologne se distingue comme un groupeanti-fasciste de par ses textes et ses pochettes (par exemple l'artwork deGeyer Symphonie (1974), représentant un aigle, symbole duTroisième Reich, en train de mourir). La frange la plus « planante », représentée parTangerine Dream,Klaus Schulze ouAsh Ra Tempel, citePink Floyd comme principale influence, en particulier l'albumA Saucerful of Secrets, sorti en 1968. Certains groupes anglo-saxons de rock progressif, commeYes ouKing Crimson, influencent également une petite partie de la scène krautrock, telle que le groupeEloy. Outre les groupes de rock progressif, mais dans une moindre mesure, des artistes tels queJimi Hendrix,Cream ouThe Yardbirds, sont régulièrement cités, surtout pour le fort penchant à l'improvisation de ces derniers. On retrouve aussi une forte influence de lamusique contemporaine, dont le compositeur allemandKarlheinz Stockhausen notamment pour le groupeCan dont le bassiste fut l'élève, de lamusique bruitiste (Luigi Russolo),répétitive (Steve Reich) ouconcrète (Pierre Schaeffer). En revanche, si le krautrock demeure influencé par le rock et les musiques contemporaines au niveau des sonorités, il se rapproche de la structure dufree jazz dans l'écriture des compositions. Des groupes, tels queCan, citentOrnette Coleman etAlbert Ayler parmi leurs influences.
Au niveau idéologique, le krautrock est très influencé par les principaux mouvements artistiques ou politiques des années 1950 et 1960 : le mouvementFlower Power, le mouvementFluxus, les différents mouvements étudiants et contestataires de la fin des années 1960 et dans une moindre mesure le dadaïsme.
Depuis 2011, le krautrock est de nouveau à l'honneur avec Elektronische Staubband, le tout nouveau projet de Yann Tiersen, associés aux musiciens Lionel Laquerrière etThomas Poli. Le projet consiste en 2011 à reprendre les deux derniers albums de Y. Tiersen pour les remixer avec une quantité de synthétiseurs. Quelques dates en 2011 puis 2012 (Route du Rock hiver), un projet d'enregistrement d'un nouvel album sur 2012 est à l'étude (source RdR & Canal B : interview ES)[source insuffisante]. Sur la scène britannique, le krautrock influence également des groupes s'inspirant dupost-punk commeGirls Names.
↑ÉricDeshayes,Au-delà du rock: la vague planante, électronique et expérimentale allemande des années soixante-dix, le Mot et le reste,(ISBN978-2-36139-795-1),p. 42
↑a etbJulianCope,Krautrocksampler : One Head's Guide to the Great Kosmische Musik - 1968 Onwards, Yatesbury, Head Heritage,, 138 p.(ISBN0-9526719-1-3),p. 64.
↑ArminSiebert,Die Sprache der Pop- und Rockmusik : Eine terminologische Untersuchung im Englischen und Deutschen, Norderstedt, Grin,, 184 p.(ISBN978-3-640-28233-3,lire en ligne),p. 114
↑AnnetteBlühdorn,Pop and Poetry : Pleasure and Protest : Udo Lindenberg, Konstantin Wecker and the Tradition of German Cabaret, New York, Peter Laing Publishing,, 374 p.(ISBN978-0-8204-6879-2),p. 141.
↑De l'autre Côté du Mur. Présentation : Cecile Poss surLa première, jeudi 17 octobre 2019.
Didier Gonzalez,L'histoire mondiale du rock progressif, tome 7 : l'école allemande, 1969–1978. Didier Gonzalez (Bordeaux), 1996, 152 p. (épuisé).
Frédéric Ponthieux,Étude des rapports d'influences entre l'école répétitive américaine et les groupes de la pop music allemande dans la période 1974–1977. Mémoire de maîtrise en Musique, sous la direction de Jean-Marc Chouvel, Université Lille 3, 1996.
Dominique Roux,Klaus Schulze : Un saut dans l'inconnu, Textes et prétextes (Belgique), 2002, 156 p. (épuisé). Rééd. à l'identique chez Cosmic Cagibi, 2008.
Eric Deshayes,Kraftwerk, Le Mot et Le Reste, 2014(ISBN9782360541416)
Julian Cope,Krautrocksampler : Petit guide d'initiation à la grande Kosmiche musik,Éditions Kargo & L'Éclat, 2005, 166 p., traduction par Olivier Berthe, réédition à l'identique au format poche, L'Éclat, 2008, 210 p.