L'Internationale communiste, souvent abrégéeIC (également appeléeTroisième Internationale ouKomintern[1] d'après son nomrusseКоммунистический интернационал,Kommounistitcheskiï internatsional), était une organisation née de la scission de l'Internationale ouvrière réalisée le àMoscou sous l'impulsion deLénine et desbolcheviks. Elle regroupait les partiscommunistes partisans du nouveau régimesoviétique, beaucoup étant issus de scissions au sein des partissocialistes etsociaux-démocrates de laIIe Internationale.
L'Internationale communiste représente durant la première partie duXXe siècle, à l'échelle internationale, la mouvance communiste alignée sur l'URSS. Elle était dirigée par leParti communiste de l'Union soviétique, bien que ce dernier ait toujours entretenu la fiction qu'il n'en était qu'une section parmi d'autres. Elle était théoriquement sans rapport avec l'État soviétique, bien qu'elle fût de plus en plus mise parStaline au service de ses intérêts. Si les directives étaient élaborées àMoscou, la plaque tournante du Komintern pour l'Europe occidentale étaitBerlin jusqu'à l'avènement d'Hitler en1933, puisParis jusqu'en1943 et la dissolution de l'Internationale communiste.
Le, alors que laPremière Guerre mondiale vient d'éclater et qu'elle embrase l'Europe, les députés duParti social-démocrate d'Allemagne (SPD) votent les crédits de guerre auReichstag. Exilé àZurich,Lénine apprend avec stupeur et incrédulité le ralliement des socialistes allemands à l'Union sacrée, allant jusqu'à croire dans un premier temps à une fausse nouvelle de journaliste. Le plus ancien et le plus puissant parti social-démocrate d'Europe, chef de laIIe Internationale, n'est pas le seul à abandonner du jour au lendemain des années de militantismepacifiste, au nom de la défense de la patrie « agressée ». Dans tous les pays belligérants, socialistes et syndicalistesmarxistes font de même, à l'exception de groupes minoritaires et d'individualités, ainsi que de petits partis (Parti socialiste serbe etParti social-démocrate de Hollande) et des cinq députéssociaux-démocrates duPOSDR russe, qui refusent de voter les crédits à laDouma, mais annoncent qu'ils ne tenteront pas de saboter l'effort de guerre. Partout les ouvriers (et les paysans) répondent comme un seul homme à la mobilisation générale. Lesentiment national forgé par des siècles d'histoire l'emporte sans grand mal sur lalutte des classes théorisée auXIXe siècle, démentant toutes les prévisions. C'est la faillite spectaculaire de laIIe Internationale. Ses partis-membres, impuissants à empêcher la guerre, sont maintenant divisés, et ses militants se retrouvent face-à-face dans les tranchées.
Lénine ne pardonnera jamais auSPD et auxsociaux-démocrates ce qu'il considère comme leur « trahison ». Dès laconférence de Zimmerwald (1915) etcelle de Kienthal (1916), où il retrouve divers militants européens hostiles à la poursuite de la guerre, il proclame que l'Internationale de 1889 est morte à jamais, et qu'il faut donc en reconstruire une troisième. Il prône également le défaitisme révolutionnaire, et « la transformation de la guerre civile interimpérialiste en guerre révolutionnaire mondiale ». Tous les participants sont cependant loin de le suivre alors sur ces points, et enRussie,Lénine est minoritaire même parmi ses camarades duparti bolchevik.
Toutefois, rentré en Russie à la suite de larévolution de Février 1917, Lénine conduit en quelques mois les bolcheviks au pouvoir à la surprise générale (révolution d'Octobre). Il s'adresse en vain à tous les belligérants pour obtenir unepaix blanche, puis conclut avec les seuls Allemands le très coûteuxtraité de Brest-Litovsk (mars 1918), persuadé qu'une révolution socialiste se produirait en Allemagne et en annulerait les effets.
À l'été 1918, Lénine fait prendre à sa formation le nom de Parti communiste, pour accentuer la rupture catégorique avec lasocial-démocratie, qui selon lui s'était définitivement dévoyée en soutenant la guerre mondiale[2].
Internationalistes convaincus,Lénine etTrotski considèrent d'emblée que larévolution russe n'a de sens que comme premier acte d'une révolution générale dans le monde entier, et qu'elle ne survivra qu'à condition de recevoir l'aide d'autres pays socialistes. Ils comptent particulièrement sur une révolution en Allemagne, pays au potentiel économique le plus élevé d'Europe, et où la classe ouvrière est une des mieux organisées. SeulsGrigori Zinoviev etLev Kamenev s'étaient opposés au coup de force d'octobre en prévenant que les travailleurs européens ne bougeraient pas pour étendre la révolution russe.
De fait, les appels des bolcheviks à ces derniers reçoivent dans l'immédiat peu d'échos concrets : grèves, mutineries et révoltes s'accroissent mais restent minoritaires jusqu'à la fin du conflit. En dépit du volontarisme léninien, la contagion révolutionnaire existe mais ne débouche pas sur un embrasement général ni en 1918 ni après.
Cependant, dans une Europe ruinée et traumatisée par l'immense carnage, Lénine gagne un prestige considérable auprès de nombreux ouvriers, paysans, intellectuels et militants. Il s'est en effet toujours résolument opposé au conflit mondial, et pour la première fois une révolution dite « marxiste » et « prolétarienne » est parvenue au pouvoir. Dès l'été 1917, des inscriptions « Vive Lénine ! » apparaissent sur des murs d'Italie ou d'Espagne, où les troubles sociaux des années 1917-1919 recevront le surnom significatif de « bienno bolchevik ».
Fascinés par « cette grande lueur à l'Est » évoquée parJules Romains (qui ajoutait : « C'est peut-être une aurore ; c'est peut-être un incendie »[3]), beaucoup de sympathisants de la révolution russe accordent alors peu d'importance au programme réel de la révolution d'Octobre (collectivisme agraire, régime de parti unique), ni à la dictature que lesbolcheviks instaurent avant le début de laguerre civile russe, alors qu'elle n'épargne pas les autres partis révolutionnaires ni de nombreux hommes du peuple. Mais partout se diffusent les mêmes mots d'ordre qu'en Russie, très porteurs, prônant la paix, la « terre aux paysans », les « usines aux ouvriers », le « pouvoir auxsoviets ». Enfin, l'intervention militaire des Occidentaux, qui aident lesarmées blanches, choque profondément tous ceux qui refusent de voir la jeune révolution écrasée par les forces contre-révolutionnaires. Dès, ainsi,André Marty etCharles Tillon mènent des mutineries à bord de plusieurs navires français stationnés enmer Noire.
Un tournantautoritaire apparaît dès 1920-1921 avec l'exclusion de nombreux militants de la gauche de l'Internationale (Anton Pannekoek,Herman Gorter…), dont certains pouvaient se retrouver dans les positions défendues parRosa Luxemburg, assassinée en 1919, commeKarl Liebknecht, sur ordre du ministre social-démocrateGustav Noske.
Les années 1919-1923 sont remplies d'espoir. Mais toutes les insurrections armées en Europe échouent et sont réprimées : révoltespartakiste deBerlin en,république des conseils de Hongrie qui voit laHongrie dirigée 133 jours parBéla Kun au printemps 1919, reflux des grèves insurrectionnelles de 1919-1920 en Italie, suivies de la prise du pouvoir parMussolini (1922), nouvelles tentatives en Allemagne en, dont l'échec rapide cause une immense déception… De plus, la défaite russe dans laguerre russo-polonaise brise tout espoir de l'Armée rouge d'atteindreVarsovie etBerlin et d'accélérer ainsi la propagation de la révolution. Au milieu desannées 1920, la plupart des Partis communistes en Europe et dans le monde sont réduits à la clandestinité, ou sont l'objet de surveillance et de répression régulière, comme lePCF. Enfin, les scissions entre socialistes et communistes, comme en France lors ducongrès de Tours (Noël 1920) ou en Italie lors ducongrès de Livourne (1921), ont dans l'immédiat affaibli et durablement divisé les forces de gauche face à la montée des forces conservatrices oufascistes.
Pour adhérer à laIIIe Internationale, les partis membres doivent à partir de accepter les « 21 conditions » qui alignent leurs structures et leurs méthodes sur le modèle bolchevik, jusque-là inconnu hors de Russie. Même dans les démocraties capitalistes, les partis communistes doivent se prémunir contre une éventuelle exclusion de la sphère politique en prévoyant des locaux, des imprimeries clandestines. Ils fonctionnent selon le principe ducentralisme démocratique. Ils doivent se conformer impérativement aux directives de l'IC. Après 1921, ils doivent aussi interdire les tendances en leur sein et exclure, surtout après 1924, les adhérents qui ne suivent pas la ligne imposée depuisMoscou.
Beaucoup de communistes, mais aussi de militants venus dusyndicalisme révolutionnaire ou de lagauche républicaine radicale, adhèrent en pensant qu'ils pourront garder une certaine autonomie — c'est le cas de bien des participants français ducongrès de Tours (1920), où les 21 conditions ne sont d’ailleurs pas adoptées.
Mais Moscou entend aligner fermement les partis sur le modèle russe. Elle les encadre et les soumet de plus en plus étroitement par le biais d'agents délégués par l'IC (Jules Humbert-Droz ouEugen Fried en France). Dès 1921, Trotski se plaint qu'il reste desfrancs-maçons auParti communiste français, et exige leur exclusion, une première en France dans un parti de gauche. L'exclusion des francs-maçons semble ne pas avoir été acceptée par le PCF, qui présente la candidature deZéphirin Camélinat, membre de la franc-maçonnerie, à l'élection présidentielle de 1924[4].
En 1924, le président du Komintern,Grigori Zinoviev, connu et critiqué pour son autoritarisme, lance le mot d'ordre debolchévisation des PC au Ve Congrès du Komintern. C'est un durcissement autoritaire qui provoque une crise et des exclusions dans la plupart des partis-membres. Au même moment, Staline, Zinoviev et Kamenev lancent une violente campagne pour mettre sur la touche les « trotskistes » enURSS comme à l'étranger. Au plan international, le Komintern dénonce l'occupation de la Ruhr ordonnée par le gouvernement français en 1923, et apporte son appui à des dirigeants du parti français incarcérés pour s'y être opposés[4].
La huitième des vingt et une conditions d’admission à l'Internationale est consacrée aucolonialisme, fermement condamné. Les partis communistes ont pour devoir de « soutenir, non en parole mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies. » L’IC impulse des solidarités transnationales, fédérant, autour de ses actions et de ses agents, des courantsanticolonialistes,panafricanistes etantiracistes[5].
À partir de 1926, la Troisième Internationale passe totalement sous la domination deStaline. Dans lesannées 1930, Staline élabore une nouvelle idéologie qu'il nomme lemarxisme-léninisme et qui repose sur la théorie dite dusocialisme dans un seul pays. C'est en réalité l'accompagnement de la dictature stalinienne.
Presque jamais sorti de Russie, ignorant les langues étrangères, souvent peu au fait des réalités de pays extérieurs qu'il ne connaît pas, Staline se montre méprisant envers le Komintern (« la boutique »)[6]. Il ne croit pas à unerévolution mondiale qui n'en finit pas de se faire attendre, redoute les phénomènes insurrectionnels qu'il ne maîtriserait pas lui-même et qui attireraient des complications diplomatiques à l'URSS. À ses yeux, l'extension de la révolution passera par les conquêtes de l'Armée rouge, comme de 1939 à 1941 lors duPacte germano-soviétique, puis enEurope de l'Est après la victoire de 1945. En attendant, l'Internationale doit surtout servir les intérêts nationaux de l'Union soviétique, assimilés à ceux du prolétariat mondial.
Pendant lesGrandes Purges de 1937 à 1939, le Komintern est une cible de l'épuration. C'est l'époque où les témoins entendent chaque nuit leNKVD entrer à l'hôtel Lux(en), quartier général du Komintern à Moscou, et où le lendemain matin, de nouveaux scellés sont apposés sur les portes des employés et des militants arrêtés dans la nuit.
Le chef du NKVD,Nikolaï Iejov, proposa même à Staline d'organiser un procès de Moscou spécifiquement consacré à l'Internationale. Sans doute parce que trop compliqué à exécuter, ce projet n'eut pas de suite.
Enfin, de nombreux agents moins illustres du Komintern furent rappelés à Moscou et arrêtés à leur arrivée, comme le FrançaisJacques Rossi. Ceux qui refusèrent de rentrer furent parfois retrouvés assassinés à l'étranger, comme le maître d'œuvre de la propagande du Komintern,Willi Münzenberg.
Sortie exsangue desGrandes Purges, l'Internationale se vit ordonner, après l'entrevueStaline-Dimitrov du, de faire l'apologie duPacte germano-soviétique et de dénoncer laSeconde Guerre mondiale commençante comme un conflit « inter-impérialiste ». Ces consignes eurent pour résultat une véritable « liquidation d'influence » selon l'historienFrançois Furet : en France, lePCF fut discrédité et interdit, le chef du PC britanniqueHarry Pollitt annonça sa rupture avec le Komintern, de nombreux militants quittèrent leurs partis, ou se gardèrent de suivre réellement les consignes de Moscou. En, une poignée de dirigeants duPCF avecJacques Duclos etMaurice Tréand sondèrent laKommandantur de Paris pour obtenir la reparution légale deL'Humanité, et firent manifester inconsidérément les sympathisants communistes de région parisienne pour obtenir le retour des municipalités PCF déchues en 1939. Moscou, avertie, ordonna de mettre fin immédiatement aux démarches.
Au printemps 1941, le Komintern infléchit sa ligne et ordonna aux partis communistes d'Europe occupée de conclure des ententes avec des forces non-communistes pour lutter contre les Allemands. Le, le PCF fonda ainsi le Front national de lutte pour l'Indépendance de la France. Le, avec l'agression de l'URSS par Hitler, le basculement dans la résistance à outrance fut totalement achevé. À la fin de la guerre, le lourd tribut payé par les communistes dans la résistance, tout comme les victoires soviétiques sur lefront de l'Est, restaurèrent en partie le prestige du mouvement communiste discrédité par lepacte germano-soviétique avant la guerre.
Sur ordre de Moscou, qui espérait voir plus de troupes allemandes fixées dans les pays occupés, les PC des pays d'Europe occupés par les forces de l'Axe durent pratiquer une stratégie d'action immédiate et d'attaques frontales de l'occupant allemand, exposant ainsi les militants, les otages et les populations civiles à de terrifiantes répressions coûteuses en hommes. Cela tendit souvent les relations avec les autres formations de laRésistance en France, en Yougoslavie ou enPologne, qui critiquaient l'inutilité et le danger des attentats individuels contre les soldats allemands ainsi que le lourd coût des sabotages spectaculaires et des combats de guérilla prématurés. Beaucoup cependant admirèrent la détermination et le courage des communistes, qui leur semblaient les plus décidés à se battre tout de suite.
Dès 1940, Staline songe à dissoudre le Komintern, mais diffère l'annonce pour ne pas sembler le sacrifier à l'entente avecHitler. LaIIIe Internationale est finalement dissoute au cours de laSeconde Guerre mondiale, le, afin de détendre les relations avec lesalliés. La création duKominform par Staline en octobre 1947 s'inscrit dans la continuité de la Troisième Internationale, mais il ne s'agit plus, comme son nom l'indique, que d'un « bureau d'information ». Cependant, dans les faits, les partis communistes occidentaux restèrent dominés comme avant par Moscou jusqu'à ladéstalinisation de 1956, voire au-delà, malgré l'élévation de quelques voix qui préconisaient le développement d'uneurocommunisme.
Eugen Fried, « camarade Clément », communiste slovaque représentant du Komintern auprès duPCF de 1929 à 1943. Il fut le mentor deMaurice Thorez et l'éminence grise du PCF, inspirant notamment avec Thorez la stratégie menant à la constitution duFront populaire.
Arthur Koestler, écrivain britannique, collaborateur de Willy Münzemberg et agent du Komintern notamment en Espagne. Il rompit en1938.
Willi Münzenberg : communiste allemand, ami intime deLénine qui l'avait chargé de toutes les grandes opérations depropagande /désinformation au sein des démocraties occidentales. Il avait édifié un empire de presse et d'éditions (« trust Munzemberg ») et avait pour tâche de collecter des soutiens au-delà des cercles communistes ; il est de ce fait incontournable dans l'histoire descompagnons de route. Il avait échafaudé une théorie de prise du pouvoir en investissant au préalable le champ moral, par opposition àGramsci qui prônait le champ culturel.
Pierre Frank,Histoire de l'Internationale communiste, 1919-1943, Paris, Éditions La Brèche, 1979.
José Gotovitch, Mihail Narinskij (dir.),Serge Wolikow (préf.),Komintern, l'histoire et les hommes, Paris, Éditions de l'Atelier,coll. « Jean Maitron », 2001.
Serge Wolikow,L'Internationale communiste (1919-1943). Le Komintern ou le rêve déchu du Parti mondial de la Révolution, Ivry-sur-Seine-Paris, Éditions de l'Atelier/Éditions ouvrières, 2010.
Nicolas Delalande,La Lutte et l’Entraide - L’âge des solidarités ouvrières, 2019.