La jeunesse de Mazarin est relativement peu connue, du fait de son origine sociale modeste. Deux sources existent : un témoignage anonyme non daté d'un soi-disant« ami d'enfance », récit riche en anecdotes vivantes mais aussi en invraisemblances, et les souvenirs publiés par l'abbé Elpidio Benedetti, un proche du cardinal, devenu son secrétaire en puis son homme d'affaires àRome ainsi que son rabatteur d'antiquités[2]. À la veille de sa mort, et sans grande conviction, il demande à des généalogistes de lui inventer une ascendance glorieuse[3]. Mais le cardinal meurt avant l'achèvement des recherches.
Giulio Raimondo Mazzarini est le fils dePietro Mazzarini, secrétaire et intendant du prince Philippe Colonna, grand connétable du royaume de Naples[4], et d'Hortensia Buffalini. Il naît le àPescina[b], dans lesAbruzzes, dans le Centre-Est de l'Italie où demeure l'abbé Buffalini, qui convie sa sœur Hortensia, enceinte, à venir passer les dernières semaines de sa grossesse loin des miasmes de l'été romain[c]. Elle accouche de son premier fils, qui naît« coiffé »[d] et doté de deux dents. On pense alors que de tels signes présage d'une haute fortune. Plus tard, le cardinal s'en prévaut souvent[5]. Il passe son enfance àRome, où demeurent ses parents.
La famille Mazzarini est d'origine génoise. Le grand-père de Mazarin, Giulio, a quittéGênes pour s'installer enSicile et s'établir àPalerme, en tant que simple citoyen non noble. Ses deux fils, l'oncle Hieronimo et le père du cardinal, Pierre Mazzarini, naissent donc en Sicile. La relative réussite de la famille dans l'artisanat ou le commerce, selon des sources sont imprécises, permettent de les faire étudier à l'école[6]. À quatorze ans, Pietro est envoyé à Rome afin de terminer ses études, muni de lettres de recommandation pourFilippo I Colonna,connétable duroyaume de Naples. Le jeune homme entre à son service sans qu'on sache exactement à quelle fonction. C'est comme proche de la famille Colonna que le père de Mazarin peut progresser socialement. Mazarin est d'ailleurs toujours reconnaissant envers la famille Colonna, répétant toujours que sa fortune lui est venue de la faveur de cette maison. Par sa conduite habile et prudente, Pietro se voit proposer en1600 par son maître de réaliser un beau mariage avec Hortensia Buffalini, filleule du connétable, appartenant à une famille noble mais désargentée deCittà di Castello enOmbrie. La jeune fille a une réputation de beauté et de vertu. Le couple a deux fils et quatre filles[7] (ou deux fils et cinq filles).
Bien qu'elle demeure peu documentée, l'enfance de Mazarin laisse déjà deviner un garçon doué, remarqué dès son plus jeune âge pour son habileté à séduire et son aisance intellectuelle. C'est là ce qui fera tout au long de sa jeunesse la force du futur cardinal : une étonnante capacité à plaire et à savoir se rendre indispensable[10].
À sept ans, le petit prodige entre auCollège romain tenu par lesjésuites. Élève brillant, il a à soutenir sa thèse de fin d'études sur la comète qui provoque tant de polémiques en 1618 sur l'incorruptibilité des cieux et conduitGalilée à publier le célèbreSaggiatore,L'Essayeur. Mazarin sait manifestement éviter les nombreux pièges que le sujet comporte et obtient l'approbation unanime du jury.
Mazarin grandit avec les enfants de lafamille Colonna, ce qui lui permet, sans qu'il en fasse partie, de fréquenter le grand monde et ses palais. Il semble que, dès son adolescence, Giulio développe une passion pour le jeu qui ne le quittera pas. Sans doute le vice du jeu lui offre d'abord un moyen de gagner ce que l'on appellerait aujourd'hui de l'« argent de poche ». Pour« l'enlever à ses mauvaises habitudes » dans la capitale romaine, son père décide de l'envoyer à l'étranger[11].
Il est établi que le futur cardinal passe trois ans enEspagne (1619-1621 ?) pour accompagner Jérôme-Girolamo Colonna (créé cardinal le parUrbainVIII) et qu'il y termine ses études de droit civil et canon à l'université d'Alcalá de Henares. De cette expérience, Mazarin tire une maîtrise parfaite de l'espagnol qui s'avèrera très utile tout au long de sa carrière. Les légendes sont nombreuses quant à la vie du jeune homme en Espagne. Une chose est certaine : il doit rentrer en Italie car son père, accusé de meurtre, est contraint de se tenir à l'écart de Rome pendant quelque temps. Cet épisode fait basculer Mazarin dans le monde des adultes : il est à présent tenu de soutenir sa famille. Il s'engage alors dans des études dedroit canon, qu'il termine en, renonçant à une carrière artistique pour laquelle il présente pourtant des dispositions. Comme la plupart des jeunes Romains, il s'engage ensuite au service du pape et devient secrétaire dunonce apostolique àMilan, voie qui lui offre de meilleures perspectives.
Durant laguerre de Trente Ans, un conflit oppose la France à l'Espagne au sujet de la vallée de laValteline dans lesGrisons. Le papeUrbainVIII envoie des troupes en tant que force d'interposition. Mazarin se voit offrir une commission de capitaine d'infanterie au sein du régiment équipé par lafamille Colonna. Il fait, avec sa compagnie, quelques séjours àLorette et àAncône. Sans jamais avoir à mener de combat, il montre dans l'exercice de ses fonctions, et notamment dans la gestion des troupes et des vivres, la supériorité de son esprit et un grand talent pour discipliner les soldats. Il se fait alors remarquer par le commissaire apostoliqueJean-François Sacchetti. Letraité de Monzón en1626 règle temporairement la situation sans que les troupes du pape n'interviennent.
La légation arrive trop tard et surtout Sacchetti doit rentrer rapidement à Rome. Une autre légation est programmée, dirigée cette fois par le neveu du papeUrbainVIII,Antonio Barberini, mais elle tarde à se mettre en place. C'est la chance de Mazarin resté à Milan, poursuivant le travail entrepris, sachant parallèlement provoquer en sa faveur une réelle campagne de publicité à Rome, relayée par sa famille, les Sacchetti et les Colonna. Il bombarde leSaint-Siège de rapports, espérant attirer la bienveillance pontificale. En préparation de l'arrivée de la nouvelle légation, Mazarin est finalement chargé en de sonder les vues des parties prenantes.
Lorsque lelégat pontifical arrive dans leMontferrat, pour traiter de la paix entre la France et l'Espagne, Giulio reste attaché à la légation au titre de secrétaire. Le légat apostolique négocie la paix avec grand zèle. Mazarin, comme secrétaire, va d'un camp à l'autre, pour hâter la conclusion d'un traité. Le jeune homme a l'avantage d'avoir pris la mesure des évolutions en Europe : le rêve pontifical d'un retour à l'unité de l'Église n'aboutira pas et la paix enEurope ne pourra reposer que sur un équilibre des puissances.
Siège de Casale (Casale Monferrato) en 1630 (Giovanni Orlandi).
Envoyé pour mettre fin ausiège de Casale, il ne met pas longtemps à s'apercevoir que lemarquis de Santa-Cruz, représentant la couronne d'Espagne, a une peur violente de perdre son armée, et un ardent désir d'arriver à un accommodement. Comprenant tout le parti qu'il peut tirer de cette faiblesse, il presse le général espagnol, lui représentant avec exagération la force des Français. Pour éviter les conflits, Mazarin lance son cheval au galop entre les deux armées, et agitant son chapeau, crie :« Pace ! Pace ! »[12]. Cette intervention empêche la bataille. Après ce « coup » de Casale, en, la tâche du diplomate pontifical qu'est devenu Mazarin consiste à faire respecter les trêves conclues entre Espagnols, Impériaux, Français et Savoyards, puis à jeter les bases d'un traité de paix, spécialement entre Louis XIII et son beau-frère deTurin.
Les négociations de Mazarin comme ambassadeur extraordinaire enSavoie d'Abel Servien aboutissent le autraité de Cherasco par lequel l'empereur et le duc de Savoie reconnaissent la possession deMantoue et d'une partie du Montferrat àCharles Gonzague et surtout l'occupation française de la place forte dePignerol, porte de la vallée duPô. Elles apportent à Louis XIII et aucardinal de Richelieu une telle satisfaction que celui-ci en regarde l'auteur comme un homme inépuisable en ressources, fécond en ruses et stratagèmes militaires et qu'il en conçoit le vif désir de le connaître personnellement. Il le mande à Paris, où Mazarin se rend avec un plaisir inexprimable. Richelieu l'accueille avec de grandes démonstrations d'affection, l'engage par les plus belles promesses, et lui fait donner une chaîne d'or avec le portrait de Louis XIII, des bijoux et une épée d'une valeur considérable.
Pendant ce séjour en France, Mazarin obtient de devenir chanoine àSaint-Jean-de-Latran pour bénéficier des revenus attachés à cette fonction, ce qui l'oblige à accepter, à contre-cœur, d'être tonsuré. La cérémonie se déroule le àSainte-Ménéhould lors d'un voyage du roi de France enLorraine. Mazarin devient ainsi clerc à part entière et abandonne l'état laïc avec regrets. Toutefois il ne reçoit par la suite ni lesordres mineurs, ni lesordres majeurs[13].
Passée au service de ladiplomatie pontificale, qui apprécie son talent, Mazarin s'emploie, par des déplacements incessants et des flots de paroles, à ramener dans l'Italie du Nord cette paix que souhaite tant lepape[14]. Les affaires compliquées dela Valteline[15] de lasuccession de Mantoue et duMontferrat opposent, à travers plusieurs candidats à l'héritage, lesHasbourg qui veulent sauvegarder le passage entreterres espagnoles (Milanais) etterre d'Empire, laFrance qui souhaite les bloquer en prenant comme gages quelques forteresses (Mantoue,Casal,Saluces,Pignerol) etla Savoie qui désire conserver les deux dernières et se garantir à l'est comme à l'ouest[16]. Cette situation inextricable permet à Mazarin de montrer son ingéniosité et de rencontrer des personnages importants et utiles. Il connaît d'illustres généraux, leGénois Spinola, l'illustre vainqueur deBreda, les maréchaux français,Créqui,Toiras ; également le vieux duc de SavoieCharles-Emmanuel et sa belle-filleMadame Chrétienne, sœur deLouisXIII : bien accueilli àTurin, il s'y plaît, y revient et contribue à rapprocher le duché du royaume.
Il rencontre surtoutRichelieu, puisLouisXIII, et l'essentiel est là[e],[f]. La prodigieuse destinée de Mazarin naît àLyon le, quand le cardinal-duc et l'émissaire pontifical se rencontrent pour la première fois ; parlant plus de deux heures, signifiant que le jeune cavalier (il a vingt-sept ans) a réussi à intéresser l'impressionnant ministre[17]. Mazarin déclarera plus tard que, dès ce jour, il s'est donné à Richelieu« per genio »[18]. Il n'a jamais rencontré de personnalité de cette trempe, et les dix années qui suivent montrent qu'il ne renonce jamais à son choix, quoi qu'il lui en coûtera[19].
Il est d'abordvice-légat d'Avignon (1634), puisnonce à Paris (1634-1636), où il déplaît par ses sympathies pour l'Espagne, ce qui le fait renvoyer enAvignon (1636) et l'empêche, malgré les efforts de Richelieu, de devenir cardinal.
Richelieu, se sentant accablé par l'âge, pense que Mazarin peut être l'homme qu'il cherche pour l'aider au gouvernement. Dès son retour en France après un bref voyage à Rome, il retient Mazarin près de lui et lui confie plusieurs missions dont il s'acquitte fort honorablement, puis il le présente au roi qui l'apprécie rapidement. Mazarin s'établit alors dans lePalais-Royal.
Toujours très habile au jeu, un jour qu'il gagne beaucoup, on accoure en foule pour voir la masse d'or qu'il a amassée devant lui. Lareine elle-même ne tarde pas à paraître. Mazarin risque tout et gagne. Il attribue son succès à la présence de la reine et, pour la remercier, lui offre cinquante mille écus d'or et donne le reste aux dames de la cour. La reine refuse d'abord, puis finit par accepter, mais quelques jours après, Mazarin reçoit beaucoup plus qu'il n'a donné.
Mazarin envoie à son père, à Rome, une grosse somme d'argent et une cassette de bijoux pour doter ses trois sœurs et s'affermit dans l'idée de servir la Couronne, dont la faveur, pense-t-il, est le plus sûr moyen d'obtenir lapourpre, qui seule lui permettrait d'accéder aux responsabilités auxquelles il aspire (étant sans naissance). Mais Richelieu, qui l'estime beaucoup et le juge digne du chapeau de cardinal, n'a pas hâte de le combler. Un jour, il lui offre unévêché avec trente mille écus de rente. Mazarin, craignant de se voir tenu loin de Paris et des affaires, ne veut pas courir le risque d'arrêter là sa fortune et refuse aimablement. Il attend encore longtemps puis, las d'attendre, rentre en Italie en 1636, pensant qu'à Rome, au service du cardinalAntonio Barberini, neveu du pape, il serait plus en mesure d'avoir la pourpre.
Portrait au pastel et à la pierre noire de Mazarin parSimon Vouet (années 1640).
La succession politique du capucinFrançois Leclerc du Tremblay (Père Joseph), affidé du cardinal-ministreRichelieu, échoit rapidement à Mazarin, alors àRome, et fort désireux de retrouver la France où il a rempli les fonctions deNonce apostolique en- et s'est créé un réseau d'amitiés qu'il entretient assidument. Au début de janvier 1639, apprenant queLouis XIII l'a désigné pour succéder au père Joseph comme candidat de la France au cardinalat, Richelieu lui écrit en ces termes chaleureux :
« Monsignore Colmardo[20] connaîtra combien il est bon s'attacher au service des grands princes et bons maîtres, comme est celui que nous servons. Il connaîtra ensuite qu'il fait bon avoir de bons amis et que je ne suis pas des moindres qu'il ait au monde »
— Georges Dethan[21],Mazarin, un homme de paix à l'âge baroque, Paris, 1981, p. 135.
En, naturalisé français, il retourne à Paris et se met à la disposition de Richelieu. En, il fait un heureux début en gagnant à la cause française lesprinces de Savoie ; un an plus tard, le pape lui accorde le chapeau de cardinal. Lors de laconspiration de Cinq-Mars et duduc de Bouillon, le pape n'obtient la grâce du duc qu'en livrant laprincipauté de Sedan, Mazarin signe la convention et vient occuperSedan.
Même s'il ne porte pas expressément le titre de principal ministre, Mazarin en remplit maintenant la fonction, à la satisfaction deLouis dont il dépend exclusivement. Le, lenonce apostoliqueGrimaldi le confirme : « Tout démontre que le cardinal Mazarin progresse chaque jour davantage dans la confiance du roi[30]. » Le choix royal ne peut qu'être approuvé par les autres créatures de Richelieu (François Sublet de Noyers,Chavigny,Pierre Séguier,Claude Bouthillier), puisque le nouveau venu est obligé, faute de réseau propre, de les maintenir à leurs postes[31].
À peine au pouvoir, il doit affronter l'hostilité des « Grands » du Royaume dans l'affaire dite de la « cabale des Importants » (1643) où un complot pour l'assassiner est déjoué.
Malgré les succès militaires et diplomatiques mettant enfin un terme à laguerre de Trente Ans (traité de Westphalie en 1648), les difficultés financières s'aggravent, rendant les lourdes mesures fiscales de Mazarin de plus en plus impopulaires. Ce fut l'une d'elles qui déclenche la premièreFronde, laFronde parlementaire (1648-1649).
Dans un arrêté du, le Parlement déclare Mazarin« auteur de tous les désordres de l'état et du mal présent » et lui« enjoint de se retirer […] dans huitaine hors du Royaume »[32]. Puis, le, dans sesRemontrances au roi et à la reine régente le Parlement dénonce celui qui a usurpé l'autorité aux dépens des souverains[33].
Paris est assiégée par l'armée royale, qui ravage les villages de la région parisienne : pillages, incendies, viols… N'obtenant pas la soumission de la capitale, les partis concluent lapaix de Saint-Germain le, qui ne sera qu'un répit. Le princeLouisII de Bourbon-Condé, menant les troupes royales et soutenant la reine mèreAnne d'Autriche permet d'abord la signature de lapaix de Rueil le. Néanmoins, en 1649, par rivalité avec Mazarin qu'il considère comme un usurpateur étranger, il sympathise avec la cause de la Fronde. Remportant toutes les batailles entre 1643 à 1648, il réclame pour lui l'amirauté et pour ses amis tous les postes de responsabilité dans l'armée[34],[35].
Mazarin s'enfuit de Paris le et se réfugie provisoirement à Saint-Germain où Anne d'Autriche et le jeune roi doivent le rejoindre. Un nouvel arrêt de bannissement du Parlement est promulgué. Le roi et la reine sont retenus prisonniers au Palais-Royal et pour faire taire les rumeurs d'une nouvelle fuite, Louis XIV (12 ans) est exhibé en train de dormir devant la foule (nuit du au)[36]. Anne d'Autriche accepte de libérerCondé,Conti etLongueville (retour triomphal le). Un mariage entre le prince de Conti etmademoiselle de Chevreuse (la maîtresse du coadjuteur de Paris) est projeté.
Abel Servien (1593-1659)
Michel Le Tellier (1603-1685)
Abel Servien (1593-1659)
Hugues de Lionne (1611-1671)
Joseph Zongo Ondedei (1608-1674)
Les « hommes » de Julio
Mazarin court au Havre et libère lui-même les trois prisonniers, geste dont il espère tirer un bénéfice. Puis il se réfugie chez l'archevêque-électeur de Cologne, àBrühl. Il continue à intervenir par d'intenses relations épistolaires avec Anne d'Autriche,Le Tellier,Servien etHugues de Lionne mais aussi grâce à des émissaires (comme l'abbéZongo Ondedei, ami du cardinal).
Le, l'assemblée des nobles et l'assemblée du clergé font une démarche commune auprès de la reine pour obtenir la réunion desétats généraux que la reine accepte de convoquer pour le sur les conseils de Mazarin. Habilement la date choisie est postérieure à la prise de majorité de Louis XIV (anniversaire de ses13 ans) qui ne sera donc pas lié par la décision de la régente. Mais déjà des fissures se font jour entre les coalisés : leParlement de Paris est opposé aux états généraux car il y voit une limitation de son influence politique, la duchesse de Longueville s'oppose au mariage de son frère Conti avec Mademoiselle de Chevreuse,Anne de Gonzague qui est désormais passée dans le clan Mazarin noue et dénoue les intrigues, et surtout l'exil de Mazarin obtenu, Gondi et Condé n'ont plus aucun intérêt à s'unir.
Le, le Parlement impose à la reine une déclaration royale excluant les cardinaux des conseils du roi[37] ce qui vise aussi bien Mazarin que Gondi dont l'objectif est d'obtenir lechapeau de cardinal. Condé n'a jamais été aussi puissant et obtient même le renvoi (temporaire) de Châteauneuf, mais son arrogance et ses multiples exigences détachent de lui les tenants de la vieille Fronde.
Turenne et son frère, leduc de Bouillon, se rallient au roi au mois de (Bouillon échange la ville deSedan contre lesduchés-pairies d'Albret et deChâteau-Thierry). Les autres princes se brouillent avec les parlementaires, le coadjuteur de Paris et Chevreuse. Anne d'Autriche négocie en secret avec le prélat parisien qui espère toujours son chapeau. Le prince de Condé s'oppose à la reine et au coadjuteur. En, il tient auchâteau de Saint-Maur (où il s'est réfugié par crainte d'une nouvelle arrestation) une assemblée de la noblesse. Le Parlement et Gaston d'Orléans s'entremettent. La régente temporise et donne satisfaction à Condé en congédiant Servien, de Lionne et Le Tellier le, mais continue de négocier avecGondi. Début, elle conclut un accord secret avec la vieille Fronde et dresse un acte d'accusation contre le prince. Pendant ces mois de l'été, les intrigues et renversements d'alliance se succèdent auxquels Anne d'Autriche fait face avec un certain courage[38].
LaFronde des princes (1650-1652) lui succéde, déclenchée par l'arrestation deCondé avide de récompenses, défiant ainsi la primauté naissante et fragile de l'autorité royale promue par Mazarin. Ce dernier est obligé de s'exiler à deux reprises (1651 et 1652), tout en continuant de gouverner par l'intermédiaire d'Anne d'Autriche et de fidèles collaborateurs commeHugues de Lionne (1611-1671) etMichel Le Tellier (1603-1685). La région parisienne est à nouveau ravagée, par les armées et par une épidémie detyphoïde répandue par les soldats, lors d'un été torride qui entraîne au moins 20 % de pertes dans la population. Son épuisement facilite le retour du roi, acclamé dans un Paris soumis, puis bientôt, celui de Mazarin.
Les critiques contre Mazarin concernent en partie son origine italienne et roturière ; il est surnommé le« gredin de Sicile »[40]. Le renforcement de l'autorité royale au détriment des Grands du Royaume, condition nécessaire à la mise en place d'un État moderne, est également contesté. La guerre contre l'Espagne, mal comprise et mal acceptée par l'opinion publique, entraîne une formidable et impopulaire augmentation des impôts.
En 1652, Mazarin est éluévêque de Metz. Il se tourne versInnocentX pour recevoir lesordres[42]ad titulum beneficii. Mais le pape refuse de reconnaître la validité de la renonciation de son prédécesseurHenri de Bourbon-Verneuil et, par conséquent, de l'élection du cardinal-ministre.
Ayant brisé toutes les oppositions, dirigeant le pays en véritable monarque absolu, il reste Premier ministre jusqu'à sa mort auchâteau de Vincennes, le des suites d'une longue maladie. Deux jours avant sa mort, il fait appeler les trois ministres du Conseil,Michel Le Tellier,Nicolas Fouquet etHugues de Lionne, et les recommande chaudement au roi. Mais le lendemain, veille de sa mort, sur les conseils deColbert, il revient sur ses propos concernant Fouquet, jugé trop ambitieux, conseille au roi de s'en méfier et de choisir Colbert commeintendant des finances.
Au long de sa carrière de Premier ministre, Mazarin s'enrichit. À sa mort, il dispose d'un actif d'environ trente-cinq millions delivres (dont 8,7 millions de livres en argent liquide et 4,4 millions en bijoux et objets précieux)[43]. Il s'agit de la plus grosse fortune duXVIIe siècle[44], correspondant à vingt-deux tonnes d'or et qui provient des largesses du roi, de ses nombreuses fonctions au gouvernement mais surtout des revenus etprébendes issus de 21 abbayes qu'il dirige (en premier lieu, l'abbaye Saint-Denis) et lui rapportent annuellement572 000 livres à la fin de sa vie. Cela lui procure une grande souplesse financière, qui se révéle vite indispensable pour remplir ses objectifs politiques. Progressivement, Mazarin abandonne la gestion de sa fortune personnelle àNicolas Fouquet etJean-Baptiste Colbert, issu de la clientèle deMichel Le Tellier et qui vient d'épouser une Charron (cent mille livres de dot). Ils sont les véritables artisans de la démesure de sa fortune après la Fronde.
Bien que les sommes en question, en raison de la virtuosité du concerné et de ses aides (Fouquet et Colbert), dépassent de loin tout ce qui peut se voir à cette époque, il est nécessaire de relativiser le caractère exceptionnel de telles pratiques financières. Mazarin, aussi peu populaire chez les nobles dont il sape l'autorité que dans le peuple dont il prolonge les souffrances issues de la guerre, souffre d'une large hypocrisie sur ce point. Postérieurement à la Fronde, période où il peut mesurer toute la fragilité de sa position, Mazarin ne cesse pas de consolider sa position. N'ayant aucun quartier de noblesse, son pouvoir est assujetti au bon vouloir d'une régente disposant elle-même d'un pouvoir contesté. Seule sa dignité de cardinal (d'ailleurs révocable) lui permet de prétendre aux fonctions qu'il occupe. Sans une situation financière solide, une disgrâce peut le faire descendre au bas de l'échelle sociale. Ce point explique en partie l'acharnement de Mazarin à s'enrichir de manière exponentielle.
La réussite de Mazarin constitue un véritable outrage à l'ordre social de son époque. La formidable réussite d'un homme sans naissance et de condition modeste ne peut que s'attirer les foudres d'une noblesse censée seule être dotée par Dieu des vertus et qualités propres au commandement. Le souci de Mazarin de renforcer l'autorité royale attise le ressentiment des nobles[g], et celui de poursuivre une guerre mal comprise celui du peuple. Les mazarinades diffusées pendant son ministère, ainsi que la qualité littéraire de nombre d'entre elles, contribuent à ruiner durablement sa réputation. Ses origines étrangères ne plaident pas non plus en sa faveur. Ainsi, en dépit des indéniables réussites que compte sa politique, Mazarin ne laisse pas un bon souvenir dans la mémoire du peuple français,les mémorialistes[45] préférant mettre en avant ses pratiques financières douteuses plutôt que ses victoires politiques.
Les revenus procurés à Mazarin par ses bénéfices ecclésiastiques
Lesmazarinades[49] sont des « feuilles d'informations », de quelques pages et de toutes origines. Condé en inspirera certaines, parmi les plus audacieuses contre la monarchie. Ce sont despamphlets grossiers et creux, quelquefois savants et ironiques. Lecardinal de Retz en aurait écrit certains. D'autres feuilles sont plus savoureuses et coquines, provenant dePaul Scarron ; elles attaquent souvent Mazarin sous l'angle financier, l'appelant le« voleur de Sicile ».
Tourmenté par lagoutte, les jambes décharnées, couvertes d'ulcères que les médecins soignent en lui appliquant des cataplasmes de crottin de cheval[53]. Cet homme qu'on transportait le plus souvent sur une chaise, un fauteuil, bientôt sur un matelas tenu par quatre valets, cet homme devenu fluet et apparemment quasi mourant bien que seulement quinquagénaire (c'était alors le seuil de la vieillesse), ce cardinal en imposante robe rouge n'avait cependant rien perdu de son intelligence, de sa subtilité, de sa patience, de sa faculté à suivre dix intrigues en même temps, d'écrire ou dicter jusqu'à quarante lettres par jour[j]. En dehors des grandes affaires, ne s'occupait-il pas aussi des problèmes posés par les voyages, les logements, la nourriture, les costumes de parade ou de cérémonie et même des musiciens (souvent italiens) pour les festivités civiles et religieuses ? Étonnante vitalité de l'esprit qui domine les misères du corps, et les jugulera jusqu'aux dernières heures de[54].
Mazarin affronte la vieillesse et la maladie dans l'hôtel de Beauvais, lepalais du Louvre, son hôtel particulier et enfin le château de Vincennes. La décoration des appartements prévus pour lui dans le pavillon de la Reine du château n'est pas terminée lorsqu'il y meurt le dans un petit appartement aménagé provisoirement au rez-de-chaussée du pavillon du Roi[55]. Diplomate madré, il laisse une Europe pacifiée après la fin de laguerre franco-espagnole et de lapremière guerre du Nord, ainsi qu'un royaume de France agrandi par lestraités de Westphalie etdes Pyrénées.LouisXIV ne protégera pas cet héritage de Mazarin, bien au contraire : soucieux d'affirmer sa grandeur par de vastes conquêtes, le roi trouvera dans les traités de paix, si difficilement obtenus par le Cardinal, les prétextes qui justifieront ses innombrables guerres.
Confronté à de nombreuses rumeurs sur l'acquisition illicite de sa fortune, Mazarin fait venir un notaire près de son lit le et lui dicte un testament, par lequel il reconnaît que tous ses biens, provenant de Louis XIV, devraient être restitués à ce dernier ; mais le roi, au bout de plusieurs jours de réflexion, refuse cettedonation testamentaire, ne pouvant accepter l'humiliation d'un tel cadeau, de l'un de ses sujets. Mazarin prévoit ce refus et enregistre un nouveau testament le, par lequel il lègue la plus grande partie de sa fortune à sa nièceHortense Mancini et son mari leduc de La Meilleraye, neveu de Richelieu, probablement pour rendre un dernier hommage au grand ministre qui a été« son bienfaiteur ». En outre, Mazarin lègue au souverain des diamants (leSancy et 18 diamants qui portent dès lors son nom, lesMazarins) et laisse des pensions à des gens de lettres,« ce qui était un excellent moyen de faire célébrer sa mémoire »[56].
La sacristie de la Sainte-Chapelle de Vincennes avec au fond le buste de Mazarin.Cénotaphe de Mazarin dans la chapelle ducollège des Quatre-Nations.
À sa mort, Mazarin souhaite être inhumé, comme son prédécesseur lecardinal de Richelieu le fut à laSorbonne, dans la chapelle ducollège des Quatre-Nations. Sa dépouille est déposée dans un caveau provisoire dans la sacristie de laSainte-Chapelle duchâteau de Vincennes (où un buste commémore son ancienne inhumation) avant d'être transportée en grande pompe, le, dans les caveaux qui s'étendent sous la chapelle du collège dont la construction n'est pas encore finie. Le tombeau de Mazarin, destiné à trôner sous la coupole ducollège des Quatre-Nations, est sculpté parAntoine Coysevox, aidé parÉtienne Le Hongre etJean-Baptiste Tuby, et n'est achevé qu'en1693. Dans cette chapelle-mausolée, le sarcophage de marbre noir veiné, soutenu par des consoles, est surmonté d'une statue en marbre blanc représentant le cardinal agenouillé sur un coussin, dans un geste d'offrande de sa personne (la main gauche sur le cœur, la main droite en avant). Mazarin est dans sachape prélatice largement drapée qui recouvre le sarcophage et enveloppe à demi son chapeau cardinalice à glands tandis qu'un angelot funèbre, à califourchon sur la traîne de la grande cape, tient dressé lefaisceau de licteur du blason cardinalice, qui rappelle opportunément le bilan civique de l'action du ministre. Sur les marches en marbre du socle sont assises, accoudées, trois figures féminines de bronze qui sont des allégories deVertus (laPrudence à gauche[l], laPaix au centre[m] et laFidélité[n] à droite)[57].
À laRévolution française en1793, sa tombe est profanée, les cendres du cardinal sont jetées à la voirie et son mausolée détruit comme de nombreux emblèmes de la monarchie.Alexandre Lenoir, conservateur des monuments, récupère le tombeau, le dépose dans l'anciencouvent des Petits-Augustins où il le fait reconstituer. Par la suite, il rejoint lemusée du Louvre jusqu'en1964, date à laquelle il retrouve la chapelle du collège des Quatre Nations. Ce mausolée n'est donc plus qu'un simplecénotaphe[58].
« Colmardo » - « frère coupe-chou »[o], comme l'appelle familièrementRichelieu, qui use également des surnoms de « Rinzama » (anagramme de Mazarin) ou de « Nunzinicardo » (le cher petit nonce)[59].
En 1654, après vingt ans de conflit, les armées des belligérants sont épuisées et ont atteint un niveau d'équilibre qui repousse au lointain toute perspective de conclusion rapide. Mazarin explique pourtant au papeInnocentX qu'il faut continuer le combat car les hommes de paix sont d'abord suspendus au résultat des batailles :
« L'autorité suprême dépend chaque jour des bons ou des mauvais succès des armes,[62]. »
Dans sa correspondance, Mazarin exprime régulièrement le fait que la guerre se fait ou qu'elle se continue « vivement », « vigoureusement », « puissamment », « plus fortement que jamais », pour Mazarin, on ne fait pas la guerre à moitié[63].
Pour Richelieu et pour Mazarin, l'adversaire essentiel est l'Espagne[s] encore puissante, dont les territoires enserrent presque le royaume. Pour l'atteindre, il faut entrer dans une série de conflits qu'on appelleguerre de Trente Ans. On discerne en réalité trois conflits qui se sont joints, sinon mêlés[64].
Le plus ancien oppose (avec des trêves) le Roi Catholique (d'Espagne) au Très-Chrétien[65] depuis au moinsCharles Quint etFrançoisIer, soit plus d'un siècle. Richelieu le reprend , débarrassé duproblème protestant à l'intérieur, indirectement à partir de1630, directement cinq ans plus tard.
Le deuxième oppose depuissoixante-cinq ans (avec une trêve de douze ans, 1609-1621) l'Espagne à la partie septentrionale et protestante de ses anciennesprovinces des Pays-Bas, qui combattent pour obtenir et assurer leur indépendance.
Le troisième conflit, intérieur à l'Allemagne, débute enBohême, royaume dont le monarque estMatthiasIer de Habsbourg, autoritaire et champion du catholicisme. Après ladéfenestration de Prague (1618), s'ensuivent des guerres complexes et souvent horribles où sont successivement vaincus l'électeur palatin, puis le roi du Danemark (prince d'Empire par ses duchés deSchleswig etHolstein), tenant quatre années avec les subsides français, puis le roi de SuèdeGustaveII Adolphe, dont la mort prématurée ne compromet les succès de ses armées. Tous ont été puissamment aidés par l'armement hollandais et les subsides puis les soldats français[66].
Après des années très difficiles au début du conflit[t], la situation s'était bien redressée grâce à des sacrifices considérables. Ainsi lamarine hollandaise écrasa la marine espagnole au large deDouvres en 1639 : cette première victoire du jeuneMaarten Tromp interdisait toute liaison maritime entre l'Espagne et les provinces « belges ». Par l'occupation d'une partie de laLorraine et de l'Alsace impériales, les garnisons et les troupes françaises gênaient les liaisons entreFranche-Comté etPays-Bas, et essayaient d'agir de même autour duMilanais et desplaces savoyardes. Et puis,Rocroi était venu, bloquant une nouvelle invasion espagnole par le nord et mettant fin à la réputation d'invincibilité destercios dePhilippeIV[u].
On aurait pu penser que, la guerre contre l'Empire terminée, laFronde vaincue, Mazarin rentré, le surintendantCharlesIer de La Vieuville décédé etFouquet, flanqué deServien, lui succédant, des temps moins agités et moins pénibles allaient s'ouvrir pour les difficiles et quasi mystérieusesfinances du royaume de France[67]. Ce serait oublier le poids d'un lourd passé, les dettes énormes, les rancœurs et surtout la continuation d'une guerre[68] contreCondé et l'Espagne, avec tout ce qu'elle impliquait de régiments à solder, à ravitailler, à armer, d'alliés du dehors et de ralliés du dedans à soudoyer grassement, sans compter les déplacements incessants de laCour et les festivités brillantes et interminables qui allaient se multiplier avec la paix espagnole et le mariage du roi[v],[69].
On connait médiocrement le montant total des recettes (une partie restait en province) qui alimentèrent letrésor royal sous le « ministère » de Fouquet[70].Françoise Bayard[71] a avancé pour1653 le chiffre de109 millions delivres[w]. Après avoir quelque peu stagné, les dépenses (donc les recettes en métal) atteignirent leur maximum entre1656 et1659. D'autres recettes arrivaient par des voies normales, celles des officiers de finances[72],receveurs généraux etintendant, qui avaient déjà réglé en partie les dépenses provinciales, civiles et militaires. Le total annuel dut osciller autour de120 millions, baisser quelque peu en1659 et surtout après.
S'il était romain, diplomate pontifical pendant douze ans, il fut aussi le principal ministre de Louis XIII, puis celui d'Anne d'Autriche, pendant dix-huit ans[74].
Pendant la minorité deLouisXIV, c'est le cardinal Mazarin qui affronte le soulèvement de la Fronde : lesCondé attisent la révolte et le peuple parisien s'agite. Le jeune Louis XIV doit subir l'humiliation de la fuite dans la nuit (« la nuit des rois, nuit du au »)[75]. Il gardera toute sa vie un profond ressentiment contre lanoblesse frondeuse. Il fut aussi éduqué par Mazarin dans l'idéologie absolutiste selon laquelle le pouvoir ne se partage pas.Omer Talon, qui fut avocat général auparlement de Paris pendant la Fronde (1648-1652) le considère comme le grand-prêtre d'une religion royale dont il se voulut le plus fidèle serviteur.
Mazarin dut donc affronter une révolution, laFronde, et une brillante opération de communication politique, lesmazarinades, menée contre lui par le cardinal de Retz et le parti aristocratique, avec l'appui des richesbourgeois de Paris. Il en sortit victorieux et grandi, soutenu par la reine, dans un amour d'une fidélité indéfectible et partagée. Il sut conclure simultanément les guerres deTrente Ans etfranco-espagnole. Sans répit, il s'ingénia à recréer la paix civile et la paix européenne, inventant la première architecture politique de l'Europe, avec laFrance pour arbitre, et non comme puissance dominante.
Lui-même ouvre un nouveau front sur les rives dugrand-duché de Toscane et se voit contraint d'intervenir àNaples[x], obligeant ainsi les Espagnols à disperser leurs forces. De longues opérations, coûteuses en hommes et en armement, sont engagées en vue de conquérir des positions stratégiques.
Les grandes victoires qui jalonnent la régence[77] (bataille de Rocroi1643,bataille de Fribourg1644,bataille d'Alerheim1645,bataille de Lens1648) portent des coups décisifs à l'empereurFerdinandIII de Habsbourg qui se résigne à la paix(traité de Münster ()). Mais la France, affaiblie par laFronde, doit poursuivre la lutte contre l'Espagne. Elle ne parvient pas à terminer un conflit qui s'éternise. Bien que l'ennemi soit épuisé lui aussi, elle doit recourir à l'alliance anglaise[78]. Labataille des Dunes (1658) permet enfin d'ouvrir les négociations de l'Île des Faisans[y]. Dans ces succès militaires, Mazarin a une large part, et a poursuivi la guerre malgré la lassitude des populations et un fort courant pacifiste. Il a veillé journellement au sort des armées. En inspirant de très près l'action dusecrétaire d'ÉtatMichel Le Tellier, en dressant des plans de campagne, en choisissant les généraux, en stimulant les chefs de guerre, il a été l'âme du combat.
Relations avec Anne d'Autriche et correspondances secrètes
Les historiens s'interrogent sur la nature exacte des relations de Mazarin et d'Anne d'Autriche. Des lettres échangées depuis son premier exil, utilisant des codes, sont parfois très sentimentales, bien que ce soit le style de l'époque d'écrire avec beaucoup d'emphase[79],[80],[81],[82].
« Au pis aller, vous n'avez qu'à rejeter la faute du retardement sur 15 (qui signifie Anne), qui est… (illisible) (signe pour Anne) (signe pour Mazarin) jusques au dernier soupir. L'enfant vous mandera toutes choses. Adieu, je n'en puis plus. (signe pour Mazarin) lui sait bien de quoi. »
Leur relation fut en tous cas très étroite. Elle a sans doute été renforcée par leur isolement politique lors de la Fronde. La question de savoir si Mazarin etAnne d'Autriche s'aimèrent est controversée. Certains ont analysé leur correspondance de sorte qu'ils ont cru pouvoir y déceler une liaison[83] (voire unmariage secret), qui reste hypothétique, entre l'homme d'Église et la reine mère.
Les lettres de la reine sont perdues (la série de 11 lettres autographes qui a subsisté commence en 1653), mais on peut juger de leur ton par celui qu'employait Mazarin.
Lettres à la reine du :
« Mon Dieu, que je serais heureux et vous satisfaite si vous pouviez voir mon cœur, ou si je pouvais vous écrire ce qu'il en est, et seulement la moitié des choses que je me suis proposé. Vous n'auriez pas grand-peine, en ce cas, à tomber d'accord que jamais il n'y a eu une amitié approchante à celle que j'ai pour vous. Je vous avoue que je ne me fusse pu imaginer qu'elle allât jusqu'à m'ôter toute sorte de contentement lorsque j'emploie le temps à autre chose qu'à songer à vous : mais cela est, à tel point qu'il me serait impossible d'agir en quoi qui en pût être, si je ne croyais d'en devoir user ainsi pour votre service.
Je voudrais aussi vous pouvoir exprimer la haine que j'ai contre ces indiscrets qui travaillent sans relâche pour faire que vous m'oubliez et empêcher que nous ne nous voyions plus […] La peine qu'ils nous donnent ne sert qu'à échauffer l'amitié qui ne peut jamais finir.
Je crois la vôtre à toute épreuve et telle que vous me dîtes ; mais j'ai meilleure opinion de la mienne, car elle me reproche à tout moment que je ne vous en donne pas assez de belles marques et me fait penser à des choses étranges pour cela et à des moyens hardis et hors du commun pour vous revoir […] Si mon malheur ne reçoit bientôt quelque remède je ne réponds pas d'être sage jusqu'au bout, car cette grande prudence ne s'accorde pas avec une passion telle qu'est la mienne […]
Ah ! que je suis injuste quand je dis que votre affection n'est pas comparable à la mienne ! Je vous en demande pardon et je proteste que vous faites plus pour moi en un moment que je ne saurais faire en cent ans : et si vous saviez à quel point me touchent les choses que vous m'écrivez, vous en retrancheriez quelqu'une par pitié, car je suis inconsolable de recevoir des marques si obligeantes d'une amitié si tendre et constante, et d'être éloigné.
Je songe quelquefois s'il ne serait pas mieux pour mon repos que vous ne m'écrivissiez pas, ou que, le faisant, ce fût froidement ; que vous dissiez […] que j'ai été bien fou à croire ce que vous m'avez mandé de votre amitié, et enfin que vous ne vous souvenez plus de moi comme si je n'étais au monde. Il me semble qu'un tel procédé, glorieux comme je suis, me guérirait de tant de peines et de l'inquiétude que je souffre et adoucirait le déplaisir de mon éloignement. Mais gardez-vous bien d'en user ainsi ! Je prie Dieu de m'envoyer la mort plutôt qu'un semblable malheur, qui me le donnerait mille fois le jour : et si je ne suis pas capable de recevoir tant de grâces, il est toujours plus agréable de mourir de joie que de douleur[86]. »
La première lettre autographe connue de la reine à Mazarin n'est pas datée, mais elle est antérieure à celle du, qui suivra[87] :
« Ce dimanche au soir
Ce porteur m'ayant assuré qu'il ira fort sûrement, je me suis résolue de vous envoyer ces papiers et vous dire que, pour votre retour, que vous me remettez, je n'ai garde de vous en rien mander, puisque vous savez bien que le service du roi m'est bien plus cher que ma propre satisfaction ; mais je ne puis m'empêcher de vous dire que je crois que, quand l'on a de l'amitié, la vue de ceux que l'on aime n'est pas désagréable, quand ce ne serait que pour quelques heures. J'ai bien peur que l'amitié de l'armée ne soit plus grande que toutes les autres. Tout cela ne m'empêchera pas de vous prier d'embrasser de ma part notre ancien ami et de croire que je serai toujours telle que je dois, quoi qu'il arrive[z]. »
Le, Mazarin n'étant pas encore revenu, Anne lui écrit :
« Je ne sais plus quand je dois attendre votre retour, puisqu'il se présente tous les jours des obstacles pour l'empêcher. Tout ce que je vous puis dire est que je m'en ennuie fort et supporte ce retardement avec beaucoup d'impatience, et si 16 [Mazarin] savait tout ce que 15 [elle] souffre sur ce sujet, je suis assurée qu'il en serait touché. Je le suis si fort en ce moment que je n'ai pas la force d'écrire longtemps ni ne sais pas trop bien ce que je dis. J'ai reçu de vos lettres tous les jours presque, et sans cela je ne sais ce qui arrivera. Continuez à m'en écrire aussi souvent puisque vous me donnez du soulagement en l'état où je suis. J'ai fait ce que vous m'avez mandé touchant [signes indéchiffrables] […]. Au pis aller, vous n'aurez qu'à rejeter la faute du retardement sur 15 [elle], qui est un million de fois ǂ et jusques au dernier soupir. L'EnfantOndedei vous mandera toutes choses. Adieu, je n'en puis plus et lui [Mazarin] sait bien de quoi. »
Deux jours plus tard, le, Anne écrit encore à Mazarin. Elle a reçu de lui quelques reproches voilés pour avoir, sur l'instance deMolé[88], annulé une mesure de bannissement à l'encontre de quatre mauvais esprits du Parlement. Aussi s'excuse-t-elle en ces termes :
« Votre lettre, que j'ai reçue du 24, m'a mis bien en peine, puisque 15 [elle] a fait une chose que vous ne souhaitiez pas… [Suivent de longues explications, après lesquelles la reine conclut :] Voilà comme l'affaire s'est passée véritablement et, si elle vous a déplu, vous pouvez croire que ce n'a pas été nullement à ce dessein-là, puisque 15 [elle] n'a ni n'est capable d'en avoir d'autres que ceux de plaire à 16 [lui] et lui témoigner qu'il n'y a rien au monde pareil à l'amitié que 22 [elle] a pour 16, et 15 [elle] ne sera point en repos qu'il ne sache que 16 n'a pas trouvé mauvais ce qu'il a fait, puisque non seulement, en effet, il ne voudrait pas lui déplaire, même seulement de la pensée, qui n'est employée guère à autre chose qu'à songer à la chose du monde qui est la plus chère à * qui est *. J'en dirais davantage si je ne craignais de vous importuner par une si longue lettre et, quoique je sois bien aise de vous écrire, je m'ennuie si fort que cela dure que je voudrais fort vous entretenir autrement. Je ne dis rien là-dessus, car j'aurais peur de ne pas parler trop raisonnablement sur ce sujet[89]. »
Outre l'héritage politique, le cardinal Mazarin a laissé une fortune estimée à 35 millions de livres, dont 8 millions en espèces (soit l'équivalent de l'encaisse de labanque d'Amsterdam, banque la plus importante du monde à l'époque ou l'équivalent de la moitié dubudget annuel du Royaume). Ayant tout perdu pendant laFronde, il avait donc accumulé ces richesses entre1652 et sa mort, soit en moins de dix années. Il s'était fait attribuer par la reine-régente des charges civiles et ecclésiastiques (voir la liste impressionnantep. 50-51 duLa Fronde deHubert Méthivier, PUF, 1984), avait spéculé sur les fonds d'État, joué sur la valeur des monnaies et leur retrait (ce qui causa par exemple en 1659 la révolte des « sabotiers » deSologne, paysans misérables soulevés contre le retrait desliards, lesquels constituaient leurs maigres réserves monétaires), s'était enrichi par l'entremise d'hommes de paille sur les fournitures aux armées[92]… Sous l'Ancien Régime, aucun héritage n'atteignit ce niveau, les plus élevés étant ceux ducardinal de Richelieu (16 millions nets) et deCharles Gonzague (5,5 millions en 1637). Pour éviter que ne soit fait un inventaire de ses biens, et donc de ses agissements, il légua tout au roi, qui hésita trois jours avant d'accepter, puis, l'ayant fait, laissa ces biens à ses héritiers, manœuvre classique en ces temps pour éviter les recherches de justice[93]. Sa rapacité était telle qu'il songea même, lui qui ne fut jamais ordonné prêtre, à devenir archevêque d'un des riches territoires nouvellement conquis, mais le pape s'opposa à un zèle si intéressé.
Condé parti, les autresGrands exilés ou soumis, leParlement de Paris apparemment assagi,Paris heureux d'être en paix, de se nourrir mieux et de travailler plus, le roi, la reine-mère et le cardinal ne manquaient pourtant pas de préoccupations. La principale était de terminer l'interminable guerre, de trouver inlassablement lesdeniers nécessaires à la victoire, mais aussi de maîtriser les hostilités rampantes. Pour le premier point, Mazarin pouvait compter surTurenne et sur l'éclat donné par la présence dujeune roi à l'armée[94]. Pour l'argent,Fouquet allait opérer le miracle de réaliser l'improbable ; pour la paix intérieure, chacun allait s'en occuper. Restait à former ce roi entré dans sa quinzième année : sa mère et surtout son parrain allaient y consacrer leur temps, leur intelligence et leur amour, maternel d'un côté, très attentif de l'autre[95].
Cet ensemble d'efforts que vont couronner la victoire, les traités[96], le mariage espagnol[97] et déjà une sorte de prééminence européenne donne aux dernières années de ce triumvirat un éclat et une couleur d'apogée qui n'ont pas été souvent soulignés, tout obnubilés qu'étaient les historiens par la « prise de pouvoir » tant célébrée, qui les empêchait de voir la continuité sous l'éclatante « révolution »[98] du[aa].
Les dix-huit ans du ministère de Mazarin sont marqués par deux faits majeurs : la mise au pas définitive d'une noblesse frondeuse, qui a mis à mal le pouvoir royal et compromis le développement de la monarchie administrative pendant la Fronde, et la poursuite tenace de la guerre contre les Habsbourg. Les traités et les alliances négociés avec Mazarin (paix de Westphalie,ligue du Rhin,paix des Pyrénées etpaix du Nord) créent un nouvel équilibre en Europe, propice à l'épanouissement de la prépondérance française[99].
Les Frondes
La Fronde et la Fronde parlementaire (1648-1649)[100] étaient tombées assez vite de l'horreur à la résignation, de la folie à la raison, au milieu de ruines matérielles et morales bien difficiles à relever. Elles finissaient mal ou pauvrement, sans dignités, si elles en eurent jamais[ab]. Il restait au roi à pardonner aux uns, à condamner les autres, à exiler les moins coupables et a permettre à sonParlement de rentrer àParis« sans prendre à l'avenir aucune connaissance des affaires de l'État et des finances ». Naturellement, à peu près tout ce que celui-ci avait décidé naguère était annulé. Une victoire royale, certes, mais sur qui ou sur quoi ? Sur le désordres ? les illusions ? les ambitions ? le passé ? Mais d'abord, outre ce facteur d'unité que lui confère la haine maladive de Mazarin, que fut vraiment cette Fronde, ce temps de la Fronde, que celui qu'elle visait sut, malgré des erreurs, soupeser, contourner, mépriser et finalement dominer et vaincre, avec une fureur dans le travail et une souplesse dans l'intelligence dont on trouverait difficilement l'équivalent[101].
Rentrée à Paris[102] entre octobre et février et triomphalement fêtée[ac], par ceux-là mêmes qui l'avaient contraint à partir[ad] dut reconstruire un gouvernement et une haute administration que la Fronde avait bouleversés et dont la majorité du roi[103],[104] avait juridiquement transformé la substance.
LeConseil du roi, qui s'était « dispersé » dans un fluctuant et trop abondantConseil de Régence, retrouvait et prenait déjà les contours qu'il garda, après mars. En droit, le roi le présidait (même en son absence), et le Chancelier en son absence physique. En fait, si on laisse de côté leConseil de Conscience – réduit à Mazarin seul, parfois assisté de la reine et d'un évêque (M. Vincent, suspect pendant la Fronde, avait été poliment oublié) – ce Conseil juridiquement « un » fonctionnait habituellement à trois étages :
LeConseil des dépêches, nouveauté qui soulageait le précédent des questions les moins urgentes, avec le concours de quatre secrétaires d'État qui, étaient chargés chacun d'un quart du royaume.
Au sein duConseil d'en haut[ae] outre la reine et le roi (vers sa quinzième année), Mazarin avait désigné des hommes sûrs et compétents :
Premier de tous, lechancelier Séguier, en place depuisLouisXIII, théoriquement inamovible (il resta jusqu'à sa mort, en 1672).
Second personnage, en place depuis 1643,Michel Le Tellier, secrétaire d'État à la guerre, le fidèle par excellence[af].
Deux surintendants des finances : le rudeAbel Servien[105], chargé de gérer les dépenses, et son collègue le jeune, brillant, fort richeNicolas Fouquet, où sa subtilité fit merveille, pour trouver de l'argent[106].
Beau rassemblement de capacités queLouisXIV conserva tel quel (sauf Fouquet) et reconduisit en leur descendance[107]. On note qu'il n'est pas question deJean-Baptiste Colbert, alors simple chargé d'affaires dans la maison Mazarin, comme son intendant personnel. La besogne ne manquait pas : non seulement légiférer, mais surtout faire appliquer édits, déclarations et arrêts du Conseil, notamment financiers.
Mazarin n'a pas été à proprement parler unmécène. S'il a donné une impulsion aux arts (spécialement dans le domaine musical afin de révéler au public français le style vocal en honneur en Italie), il l'a fait au nom du roi, désirant ne pas encourir le reproche de se substituer à son maître. Mais il a été uncollectionneur passionné, par nécessité, pour meubler ses palais ; par goût du faste, pour rassembler des objets précieux et rares ; par jeu, pour se procurer de belles pièces« au moindre prix »[108]. Des correspondants de tous les pays lui ont signalé les achats intéressants. Il a envoyé des hommes de confiance lorsque les acquisitions en valaient la peine[109]. L'Italie,Rome en particulier, lui a fourni des caisses entières de meubles, antiques et tableaux. Surtout il a été le premier en France à posséder autant de « chinoiseries », c'est-à-dire des curiosités importées par laHollande de l'Extrême-Orient (Céleste Empire ouJapon). Amasseur encore plus qu'amateur, séduit trop souvent par la« belle apparence » plutôt que par la qualité, Mazarin a néanmoins joué un rôle important, quoique difficilement décelable, dans l'histoire de l'art par l'influence qu'il a exercée sur la formation des goûts de Louis XIV.
L'un de ses grands fournisseurs fut le marchand-orfèvreFrançois Lescot, qu'il recommanda au roi[110].
De 1643 à 1646, il achète des terrains et fait construire un hôtel particulier, lepalais Mazarin, en utilisant comme prête-nom l'intendant Jacques Tubeuf pour ne pas être accusé, en ces temps de forte pression fiscale de la part d'un État endetté, de dépenses excessives[112]. Grand collectionneur de tableaux (notamment certains du roiCharlesIer (roi d'Angleterre), meubles, tapisseries, vases, livres et antiquités, cet esthète en soutane met en valeur ses collections dans les deux galeries hautes et basse de son palais (appelées aujourd'hui « galerie Mansart » et « galerie Mazarine »). Il fut le protecteur de l'Académie royale de peinture et de sculpture fondée en 1648[113]. À sa mort, son secrétaireColbert acquiert en1665 les antiques les plus belles pour Louis XIV. Le reste de la collection est partiellement dispersé et saisi à la Révolution pour lemusée du Louvre[114].
À partir deFrançoisIer, la venue en France de musiciens italiens, d'abord peu nombreux, va s'accélérer avec le choix d'une Florentine,Catherine de Médicis épouse deHenriII. Des voyages qui ne fonctionnaient pas à sens unique, la circulation des princesses d'une cour à l'autre, par mariage, s'accompagnaient volontiers d'une circulation parallèle de leurs chanteurs, de leurs violons, et d'autres. En France, les trois grandes vagues, comme la mode de l'italianisme, ont suivi lesdeux reines Médicis, puis Mazarin : celui-ci était un ardent mélomane, formé chez lesColonna et plus encore chez lesBarberini.
Du temps de Catherine, les violonistes milanais concoururent à constituer la « bande » des24 violons du roi, sous l'égide deBalthazar de Beaujoyeulx ; ils développèrent aussi un style français et furent les initiateurs duballet de cour, qui connut durant un bon siècle un tel prestige[ai]. Avec Marie de Médicis, l'influence s'accentue ; le chant italien, amorce de l'opéra, est introduit par le fameuxGiulio Caccini, sa filleFrancesca, la non moins célèbre « Cecchina »[116], qui influèrent sur la traditions française.Philippe Beaussant, insiste particulièrement sur la troisième vague, la plus éclatante, la plus puissante[117] — chapitre qu'a contéHenry Prunières. Elle doit tout à Mazarin, mais fut très bien accueillie par lareine.
Il soutint passionnément la plus célèbre cantatrice du temps,Leonora Baroni, qu'il invita àParis où elle séduisit littéralementla reine qui ne cessait de l'entendre et la couvrait de cadeaux. Amoureux des arts, il introduisit l'opéra italien en France, invitant le chorégrapheGiovan Battista Balbi, le machinisteGiacomo Torelli ou le compositeurFrancesco Cavalli[118].
Collège et bibliothèque
Par testament, Mazarin fit réaliser lecollège des Quatre-Nations[119] (devenu l'Institut de France), ainsi qu'en atteste l'inscription sur la façade du bâtiment« JUL. MAZARIN S.R.E CARD BASILICAM ET GYMNAS F.C.A M.D.C.LXI », qui signifie« Jules Mazarin, cardinal de la sainte église romaine catholique, a ordonné de construire cette église et ce collège en 1661 ». L'acquisition, en, de labibliothèque du chanoine Descordes[120] constitue l'acte fondateur de celle-ci : labibliothèque Mazarine, issue de la bibliothèque personnelle du cardinal.
La richesse du cardinal Mazarin et sa volonté de se lier à la haute aristocratie créèrent une dynastie. Ses deux sœurs non religieusesLaura Margherita etGeronima Mazzarini lui donnèrent une dizaine de neveux et nièces qu'il fit accéder aux situations les plus hautes en leur octroyant des postes (comme celui de lieutenant-capitaine deschevau-légers du roi pour son neveuPaul Jules Mancini) ou en favorisant des mariages avantageux pour ses nièces (moyen pour les Grands de bénéficier des grâces royales) surnommées « Mazarinettes » ou « Manchines » par les gens de la Cour surpris par leur teint mat[121].
Les sœurs Olympe, Marie,Hortense etMarie Anne Mancini furent célèbres pour leur beauté, leur esprit et leurs amours libérées.
D'azur au faisceau de licteur d'or lié d'argent, la hache du même, à la faces de gueules brochant sur le tout chargée de trois étoiles d'or.
Le cardinal choisit comme pièce principale de son blason lefaisceau de licteur, un signe de romanité (emblème duSénat romain) qui permet de le rattacher aux grandes figures de l'Antiquité[122].
Lecardinal de Retz, ennemi bien connu de Mazarin, dresse de lui dans sesmémoires[123] un portrait subjectif :
« Sa naissance était basse et son enfance honteuse. Au sortir du Colisée, il apprit à piper, ce qui lui attira des coups de bâtons d'un orfèvre de Rome appelé Moreto. Il fut capitaine d'infanterie enValteline ; et Bagni, qui était son général, m'a dit qu'il ne passa dans sa guerre, qui ne fut que de trois mois, que pour un escroc. Il eut la nonciature extraordinaire en France, par la faveur ducardinal Antoine Barberini, qui ne s'acquérait pas, en ce temps-là, par de bons moyens. Il plut àChavigny par ses contes libertins d'Italie, et par Chavigny à Richelieu, qui le fit cardinal, par le même esprit, à ce que l'on a cru, qui obligeaAuguste à laisser àTibère la succession de l'Empire. La pourpre ne l'empêcha pas de demeurer valet sous Richelieu. La Reine l'ayant choisi faute d'autre, ce qui est vrai quoi qu'on en dise, il parut d'abord l'original deTrivelino Principe. La fortune l'ayant ébloui et tous les autres, il s'érigea et on l'érigea en Richelieu ; mais il n'en eut que l'impudence de l'imitation. Il se fit de la honte de tout ce que l'autre s'était fait de l'honneur. Il se moqua de la religion. Il promit tout, parce qu'il ne voulut rien tenir. Il ne fut ni doux ni cruel, parce qu'il ne se ressouvenait ni des bienfaits ni des injures. Il s'aimait trop, ce qui est le naturel des âmes lâches ; il se craignait trop peu, ce qui est le caractère de ceux qui n'ont pas de soin de leur réputation. Il prévoyait assez bien le mal, parce qu'il avait souvent peur ; mais il n'y remédiait pas à proportion, parce qu'il n'avait pas tant de prudence que de peur. Il avait de l'esprit, de l'insinuation, de l'enjouement, des manières ; mais le vilain cœur paraissait toujours au travers, et au point que ces qualités eurent, dans l'adversité, tout l'air du ridicule, et ne perdirent pas, dans la plus grande prospérité, celui de fourberie. Il porta le filoutage dans le ministère, ce qui n'est jamais arrivé qu'à lui ; et ce filoutage faisait que le ministère, même heureux et absolu, ne lui seyait pas bien, et que le mépris s'y glissa, qui est la maladie la plus dangereuse d'un État, et dont la contagion se répand le plus aisément et le plus promptement du chef dans les membres. »
Gondi est aussi proche duparti dévot opposé à la lutte jugée fratricide des deux royautéscatholiques, la France et l'Espagne. Il se montre dans les rues de Paris, à cheval, en habits gris, des pistolets à l'arçon de sa selle.
La maison originale de Mazarin àPescina était en forme de château, mais elle a été complètement détruite par un tremblement de terre en1915. La nouvelle maison a été reconstruite en respectant le style architectural d'origine, mais a quelques différences. Le musée contient des souvenirs et manuscrits du cardinal, et abrite une collection privée d'art baroque.
Bréviaire des politiciens, ouvrage publié aux éditions Arléa, présenté parUmberto Eco qui indique que la première parution date de 1684. Umberto Eco indique que Dumas a dû en entendre parler et n'avoir qu'un résumé de ce bréviaire, ce qui expliquerait le personnage dont il a tracé le portrait dansVingt ans après.
Alexandre Dumas le met en scène dansVingt ans après. D'Artagnan ainsi que Porthos deviennent ses créatures. Athos et Aramis se glissent du côté des princes, opposés au cardinal. Dumas le présente comme amant d'Anne d'Autriche.
Dumas le remet en scène dansLe Vicomte de Bragelonne, où l'on assiste à sa fin dans le premier tiers du livre.
L'émissionSecrets d'Histoire, intituléeMazarin, les liaisons dangereuses, lui est consacrée. Le documentaire retrace les grandes étapes de sa vie, sa carrière au service du Pape, son influence politique vis-à-vis d'Anne d'Autriche, ainsi que la période de troubles politiques qui frappent le royaume de France durantLa Fronde et auxquels il doit faire face[127],[128].
↑Nom de famille dont il francisa peu à peu l'écriture en Mazarin, même s'il signe encore Mazarini,« à l'italienne », à la fin de sa vie au bas dutraité des Pyrénées.
↑Le Roi ne tergiversa pas : quatre jours après la mort de Richelieu, dans une audience privée, il déclarait, selon l'ambassadeur vénitien Giustiniani, fidèle « reporter » :« Je veux que les choses restent comme elles sont, sans les modifier. Je veux me servir des mêmes ministres, et comme le cardinal Mazarin est plus que tout autre au courant des projets et des maximes du susdit cardinal, j'ai voulu l'agréger à mon conseil. »Pierre Chevallier (historien),Louis XIII, Roi cornélien, Fayard, 1979,p. 631(ISBN978-2-2130-0723-6)
↑On peut suivre, sous la plume caustique deGuy Patin, les bulletins de santé du cardinal dont il parsème ses lettres à ses confrères de province. Elles ont le mérite d'apporter des précisions techniques, puisque l'auteur est le doyen de la Faculté de médecine.
↑Claude Dulong en a dénombré48 pour la seule journée du — encore certaines ont-elles pu se perdre !
↑À l'automne de 1660, les médecins jugent le cardinal condamné. Il se délabre de partout. « Touts ces symptômes arthritiques, pneumatiques, coliques, néphrétiques et hémorroïdaux, expliqueGuy Patin, ne sont autre chose que des épanchements. »
↑Elle tient de sa main droite un miroir entouré par un serpent, de sa main gauche une rame et pose son pied sur le globe du monde.
↑Assise sur un trophée d'armes avec un bouclier à ses pieds, elle porte une couronnée d'olivier. Elle renverse de la main droite une torche enflammée et tient de la main gauche unecorne d'abondance.
↑Allégorie symbolisée par le chien qui se blottit dans sa robe, elle a la tête à demi voilée. Sa main droite retient un bouclier aux fleurs de lys et sa main gauche porte la couronne royale.
↑Les débuts de la « guerre ouverte » ne sont pas brillants pour la France. 1635 voit la débandade de son armée qui accuse les faiblesses dues à son inorganisation et son impréparation. 1636 est l'année dramatique de la double invasion du territoire par les Espagnoles qui s'ouvrent la route de Paris àCorbie et des impériaux qui échouent devantSaint-Jean-de-Losne.Françoise Hildesheimer.Du Siècle d'or au Grand Siècle,p. 38.
↑Rappelons qu'il avoisinait la Russie, la Pologne, l'Autriche et les territoires vénitiens.
↑Ce dernier conflit occupant Mazarin après Richelieu, puisque la Suède était alors alliée.
↑Les ennemis avaient menacé en 1636, Dijon et Paris, suscitant une panique momentanée.
↑Tout cela était heureux, mais non décisif, d'autant que le nouveau règne et la nouvelle régence étaient généralement interprétés comme un virtuel affaiblissement du royaume de France.
↑Dans ce dernier cas, villes et provinces étaient appelées à participer au financement des fêtes, cavalcades et festins et n'y manquaient guère.
↑Correspondant à plus de800 tonnes d'argent et près de60 d'or.
↑Le conseiller Videau qui traita Mazarin de « plus grande ordure du siècle », fut le premier à le haranguer avec honneur !, la triade – queGuy Patin appelait « Trinité » – dut reconstituer un gouvernement.
↑Conseil d'en haut, premier étage des palais royaux
↑Cette gravure permet de voir les collections du cardinal dans la « galerie Mazarine » : bustes en porphyre, cabinets en bois précieux, tableaux dont leDavid avec la tête de Goliath deGuido Reni (1605).
↑[Le baroque] –Jean Delumeau, dans un premier temps historien de Rome, la amené à le concevoir comme « une synthèse de la beauté, de l'eau et de la mort, et une conscience aiguë de la fuite du temps », avec « une large place faite à l'illusion, aux espaces artificiellement dilatés, aux décors irréels ». Jean Delumeau,L'Italie, de Botticelli à Bonaparte,p. 225. (Bibliographie).
↑Il connaît son apogée sousLouisXIV, qui en fait progressivement un outil de propagande politique, avec l'aide de Mazarin, mettant en évidence la puissance de la France et de son monarque.
↑Sa nomination n'a pas été reconnue par le pape qui déclara Henri de Bourbon démissionnaire en 1659 (Jean Julg,Les évêques dans l'histoire de la Francep. 264, 2004(ISBN2-7403-1135-4)).
↑France,Jourdan,Decrusy,Isambert (M., François André),Recueil général des anciennes lois françaises : 1643-1661, Belin-Le-Prieur,(lire en ligne),p. 123 et seq..
↑Annuaire-bulletin de la Société de l'histoire de France,Librairie Droz,(lire en ligne), « Liste chronologique 1547-1791 »,p. 99 cité dansMireille Touzery,Les hommes de l'administration centrale des finances', 2006 ??
↑« L'S fermé et les signes d'amour dans la correspondance Anne d'Autriche-Mazarin »,Revue française d'héraldique et de sigillographie,no 50, 1980,p. 31-38.
↑DansLettres à la reine, Ravanel a publié aussi des lettres d'exil de Mazarin à d'autres correspondants que la reine, de même que Chéruel et d'Avenel dansLettres de Mazarin,op. cit.,t. IV.
↑C'est ce que prétendent un certain nombre demazarinades; Les historiens contemporains sont partagés :Claude_Dulong, biographe de Mazarin, conclut positivement, contrairement àFrançois_Bluche ouRuth_Kleinmann qui repoussent cette hypothèse.
↑« Une analyse ADN remet en question l'authenticité de la tête d'Henri IV »,Science_et_Vie,[6].
↑Arlette Jouanna,Le Pouvoir absolu : Naissance de l'imaginaire politique de la royauté, Gallimard, 2013, 448 p.(ISBN978-2070120475).
↑Lire les nombreux témoignages desmémorialistes du temps, dontMme de Motteville, amie de la reine Anne. Voir aussi letome 1 desLettres, instructions et mémoires de Colbert publiées par Pierre Clement en 1861, en 10 tomes.
↑Mazarin, prince des collectionneurs : Les collections et l'ameublement du Cardinal Mazarin (1602-1661) : histoire et analyse[7].
↑« Mazarin, Benedetti et l'escalier de la Trinité des Monts » [Paris] :Gazette des beaux-arts, 1968,1 pièce (paginé 273-294) ; extrait de laGazette des beaux-arts,.
↑Michèle Bimbenet-Privat,Les orfèvres et l'orfèvrerie de Paris au XVIIe siècle: Les hommes, Paris, Commission des travaux historiques de la ville de Paris, 2002,p. 107-108 —extraits en ligne.
↑Claude Dulong, « Du nouveau sur le Palais Mazarin : l'achat de l'hôtel Tubeuf par le cardinal »,Bibliothèque de l'école des chartes,vol. 153,,p. 132-133.
↑Patrick Michel,Les peintres du roi, 1648-1793, Réunion des Musées nationaux,,p. 73.
↑Patrick Michel,Mazarin, prince des collectionneurs. Les collections et l'ameublement du Cardinal Mazarin (1602-1661), Réunion des Musées nationaux,, 665 p..
Histoire anecdotique de la jeunesse de Mazarin, (par un « ami d'enfance » ?) publ. parCélestin Moreau en 1863.
Angelo Bissaro,La mort du cardinal Mazarin, relation secrète retrouvée et publiée par R. Darricau et Mad. Laurain-Portemer,Annuaire-Bulletin de la Société de l'Histoire de France, 1960,p. 59-110.
G. Gualdo Priorato,Storia del Ministerio del Cardinale Giulio Mazzarino, Cologne, 1669, 3 vol.
Marie-Noëlle Grand-Mesnil,Mazarin, la Fronde et la presse, 1967.
Mazarin. les Lettres et les Arts. Ouvrage collectif, dir. Isabelle Conihout et Patrick Michel, préface d'Hélène Carrère d'Encausse, de l'Académie française, Paris, Bibliothèque Mazarine/Monelle Hayot. 2006.
Richelieu,Les Papiers de Richelieu, Paris, éd. P. Crillon (Monumenta Europae historica), 1975-85, 6 vol.
Retz, (cardinal de),Œuvres complètes, éd. M.-T. Hipp et M. Pernot, Paris, Gallimard, 1984,coll. La Pléiade.
Gabriel Naudé,Mémoire confidentiel adressé à Mazarin après la mort de Richelieu, éd. A. Franklin, Paris, 1870.
Lettre deLouisXIII annonçant au parlement de Paris la mort de Richelieu et l'entrée de Mazarin au Conseil (Paris,).
Original : Archive nationale, X1B 8853.
Transcrite dans les registres du parlement de Paris : Arch. nat., X1A 8387., matin.
Alexandre Cojannot, « Mazarin et le « grand dessein » du Louvre : projets et réalisations de 1652 à 1664 »,Bibliothèque de l'École des chartes, Paris / Genève, Librairie Droz,t. 161,1re livraison,,p. 133-219(lire en ligne).
Madeleine Laurain-Portemer, « Les statuts de Mazarin dans l'Église : aperçus sur le haut clergé de la Contre-Réforme »,Bibliothèque de l'École des chartes, Paris / Genève, Librairie Droz,t. 127,2e livraison,,p. 355-419(lire en ligne).
Madeleine Laurain-Portemer, « Le statut de Mazarin dans l'Église : aperçus sur le haut clergé de la Contre-Réforme »,Bibliothèque de l'École des chartes, Paris / Genève, Librairie Droz,t. 128,1re livraison,,p. 5-80(lire en ligne).
Tirage à part des deux articles :Madeleine Laurain-Portemer,Le Statut de Mazarin dans l'Église : aperçus sur le haut clergé de la Contre-Réforme, Bibliothèque de l'École des chartes,, 141 p.(présentation en ligne).
Études mazarines, Paris, de Boccard, [puis] Paris, [Madeleine Laurain-Portemer] ; Nogent-le-Roi, distrib. J. Laget, Librairie des Arts et Métiers, 1981-1997.Études mazarines, deux volumes.
Mémoires de la société historique de Pontoise, du Val d'Oise et du Vexin,t. LXXXVII, 2005 (),La Fronde vue du Nord et du Nord-Ouest de la région parisienne.
Alain-Gilles Minella,Pour l'amour de l'enfant roi : Anne d'Autriche-Jules Mazarin, Paris, Perrin, 2008(ISBN978-2-2620-2316-4).
P. Delafosse et C. Laveau,Le Commerce du sel à Brouage auxXVIe et XVIIe siècles, Paris, 1960.
Jules Sottas, « Le Gouvernement de Brouage et La Rochelle sous Mazarin »,Revue de Saintonge et d'Aunis,t. 39 à 42.
Pierre Gasnault, « De la bibliothèque de Mazarin à laBibliothèque Mazarine », dansHistoire de bibliothèques françaises. Les bibliothèques sous l'Ancien Régime, 1530-1789, Paris, 1988, (Administrateur, puis directeur de la B.M. 1976 à 1994).
Le Cardinal, la Fronde et le Bibliothécaire : les trente plus beaux livres de Mazarin (catalogue d'exposition), Paris, Le Mécène, 2002, 96 p., ill. en coul.
Hubert Védrine (Sous la direction de, Préface),Grands diplomates : Les maîtres des relations internationales de Mazarin à nos jours, Perrin,, 416 p.(ISBN978-2262101398)..
Patrick Michel, « Les pierres du cardinal Mazarin », dans Francesco Solinas, Marie-Laure Cassius-Duranton, Guillaume Glorieux (dir.),L'Ornement précieux, 2, actes des journées d'études du Collège de France, 25-26 janvier 2024, Rome, De Luca, 2024, p. 177-187.