
Par ledécret de l'Alhambra, lesJuifs sontexpulsés d'Espagne en1492. Certains choisissent lePortugal comme refuge mais le, ils sont à nouveau expulsés qu'ils soient de longue date établis au Portugal ou nouveaux arrivants d'Espagne. Puis en octobre1497, le roiManuel transforme l'expulsion enconversion forcée.
Pendant les deux siècles qui suivent, lesJuifs d'Espagne et du Portugal qui pratiquent toujours secrètement lejudaïsme (lescrypto-juifs ditMarranes) vont fuir lapéninsule et s'établir pour quelques-uns enFrance, pour beaucoup d'autres auxPays-Bas ou enAngleterre. Ils y formeront une grande part des communautés de ces pays. Lessynagogues portugaises d'Amsterdam etLondres témoignent de leur séjour. Certains émigrèrent même vers leBrésil hollandais puis lescolonies anglaises d'Amérique du Nord où la plus vieille synagogue desÉtats-Unis, lasynagogue Touro, rappelle leur épopée. D'autres encore vont s'établir dans lebassin méditerranéen.
On appellera donc « Juifs portugais » les Juifs ibériques, essentiellement Portugais cependant, émigrés en France, aux Pays-Bas, en Angleterre ou en Amérique[1].

Au début duXVIe siècle, une forte immigration se développe dans le sud de laFrance qui bénéficie de conditions économiques favorables. De nombreux Espagnols etPortugais s'établissent dans tout le sud-ouest dont les ports du Pays basque[2], comme João Pinheiro, neveu de l'évêque deBragance (Trás-os-montes,Portugal) qui devientdominicain àToulouse. Parmi ces Espagnols et ces Portugais se trouvent de nombreux « Nouveaux chrétiens » qui ont dûse convertir pour échapper à l'Inquisition. Certains ont abandonné lejudaïsme comme la famille arragonaise Lopes (d'origine portugaise) établie àToulouse en tant que marchande depastel, dont est issue Antoinette de Loupès, la mère deMichel de Montaigne[2]. Mais d'autres judaïsent, c'est-à-dire qu'ils pratiquent encore lejudaïsme en secret et sont appelés « marranes » (porcs). L'Inquisition est moins sévère en France où elle n'a plus d'existence officielle, que dans la Péninsule ibérique, même si l'Inquisition espagnole a le bras long en Europe pour rattraper ceux qui veulent lui échapper et même si un marrane est brûlé vif à Toulouse en 1512.
Au Portugal, l'Inquisition organise le premierautodafé en1540[3]. En Espagne, la qualité de « nouveau chrétien » (Cristiano Nuevo) était suspecte. Aussi, ceux établis en France cherchent-ils à faire officialiser leur statut. En août1550,Henri II publie deslettres patentes[2] « concernant les marchands et autres portugais appelés Nouveaux Chrétiens » auxquels sont accordés « tous les droits et privilèges des habitants des villes où ils demeureront ». De plus, en cas d'expulsion, ces lettres patentes assuraient un délai d'un an, ce qui montre le caractère éminemment révocable de cette législation. Les termes de ces lettres patentes sont pittoresques :
« Les rois ont toujours protégé les marchands duroyaume et leur ont accordé de beaux privilèges… Le royaume est abondant en blé, vins et autres commodités… ce qui attire les étrangers. Le moyen de bien vivre est ouvert à un chacun qui se veut employer de quelque sorte que ce soit. [Quant] aux dits Portugais, dits Nouveaux Chrétiens, il leur est venu singulier désir de venir résider en notre royaume, et amener leurs femmes et familles et apporter leur argent et meubles. [Donc, le roi] se plaît à leur accorder lettres de naturalité et congés de jouir des privilèges dont ont joui et jouissent les autres étrangers du royaume. [Répondant] libéralement à la supplication et requête des dits Portugais, comme gens desquels nous voyons le bon zèle et affection qu'ils ont de vivre sous notre obéissance, de s'employer pour notre service, d'aider le royaume de leurs biens, manufactures et industries de sorte que cela nous meut à les bien et gracieusement traiter »[4]. »

En1574, à la suite de troublesantijuifs, leParlement de Bordeaux interdit de molester « les Espagnols et Portugais bons catholiques ». La même année, les lettres patentes sont renouvelées parHenri III et enregistrées en1580 au même Parlement de Bordeaux[5]. À partir de cette date, l'immigration en provenance d'Espagne s'accélère car l'Inquisition redouble d'activité et de plus, lesstatuts de pureté du sang (limpieza de sangre) interdisent à ceux issus de Juifs ou deMaures (morisques) toute fonction importante. Les Juifs fuyant l'Espagne séjournent souvent de façon temporaire en France, plus rarement de façon définitive car l'Inquisition peut encore y sévir. Mais les Juifs se défendent et en1632, l'émissaire de l'Inquisition àBayonne, Juan Bautista de Villadiego, est arrêté et emprisonné comme espion espagnol auParlement de Rouen ; Villadiego ramènera néanmoins en terre ibérique, 70 judéo-convers pour y revivre en bonscatholiques[6].

Si les Nouveaux Chrétiens s'établissent en de nombreux villes ou villages, seules certaines communautés vont perdurer. En effet, l'édit deLouis XIV en1656 autorisant les « marchands portugais » à s’installer en France et à y commercer, sera pratiquement renouvelé chaque année jusqu'à laRévolution[7]. En 1570 est organisée la toute première Communauté juive à Bidache[8]. En effet dans cette ville,Principauté indépendante bénéficiant d'un statut autonome, les juifs sont protégés par la bienveillance des ducs de Gramont, souverains de Bidache, vice-rois de Navarre et gouverneurs du Béarn. En 1600 est organisée la communauté deLa Bastide-Clairence puis ce sont celles dePeyrehorade, deSaint-Esprit, dans les faubourgs deBayonne et enfin deBordeaux où la communauté, bien que jouissant d'une certaine sécurité, augmente peu car a tendance à émigrer[9]. Des Portugais séjournent ou s'installent également à Saint-Eloi, Saint-André,Sainte-Eulalie,Saint-Projet, Saint-Michel[9]…
En 1633, on estime qu'il y a 80 familles à La Bastide-Clairence, 60 à Saint-Esprit, 40 à Peyrehorade etBordeaux[10]. À travers sa recherche généalogique, l'astrophysicienJacques Blamont indique que les archives notariales de 1636 désignent 167 noms de Portugais (36 familles, 260 personnes) demeurant à Bordeaux, auxquelles il manque 93 noms soit 36 % de la population juive représentant les nécessiteux[7],[9]. Ces familles sont toujours catholiques de façade, les enfants sontbaptisés, les mariages célébrés d'abord à l'église et les morts ensevelis en terre chrétienne. Toutefois, le carré des Nouveaux Chrétiens est souvent bien délimité dans le cimetière comme c'est le cas à La Bastide-Clairence où il existe aussi unmikveh. La famille Castro Tartas, juivemarrane arrivée àAmsterdam en 1640, avait vécu àTartas (Landes). Leur filsDavid de Castro Tartaas y a fondé le journal laGazeta de Amsterdam.
En 1630, les bourgeois de Bordeaux se plaignent du succès commercial desPortugais : « bien que diverses ordonnances eussent enjoint aux Portugais de vider la ville… ils y tiennent les plus belles boutiques et magasins de toutes sortes de marchandises ». Pour amoindrir cette souffrance et obtenir le soutien desjurats, les Juifs font régulièrement des dons aux nécessiteux de la ville[11].
Dans un contexte économique morose, l'importation de laines d'Espagne par le Portugais Pierre Soares Rivière(Ribera) associé à Gaspard Gonzalles subsiste en grande ampleur avec un négoce installé d'abord à Toulouse en 1647, qui s'étend ensuite àAuch,Montpellier,Cahors,Pamiers,Saint-Flour,Castelnaudary… avec un trafic élargi à d'autres textiles et au crédit (prêt de numéraire, escompte delettres de changes). Vers 1660, arrivent alors dans le HautLanguedoc, un autre marrane, Jean Lopes Alvin d’origine probablementmadrilène puis François Pereire de Louzade[2]. La décennie suivante voit s'installer à Toulouse une vingtaine de familles dont les Roque de Leon, Silva Moreno, Mirande ou Cardoze qui entreprennent l'importation de marchandises anglaises ou hollandaises transitant par Bordeaux et le port d'Aquitaine, et diffusée dans le sud duMassif central et l’ensemble du Languedoc jusque vers 1675. Mais cette réussite alimente la jalousie qui s'appuie sur le crypto-judaïsme dénoncé par des domestiques dans les années 1680 pour pousser les marranes à fuir en abandonnant tous leurs biens[12], et expédier deux procèspar contumace[2]. Les communautés de Montpellier et de Toulouse ne peuvent donc surmonter l'hostilité ambiante et en 1685, leParlement de Toulouse fait brûler vifs les 17 membres d'une crypto communauté « soy-disants Marchands Portugais », après avoir confisqué leurs biens[13],[2]. Sept ans plus tard, le, on brûle encoreen effigie ces « coupables » marranes[7]. En parallèle,Madrid organise le plus grandauto-da-fe de l'Histoire en1680[7].

Ainsi en 1685, larévocation de l'édit de Nantes conduit de nombreux Juifs etprotestants français sur lesroutes de l'exil malgré l'interdiction de quitter le royaume, et entraîne un déclin économique. Le gouvernement réagit rapidement et édicte que la France est ouverte à tous les étrangers de quelque religion que ce soit sous réserve de ne pas célébrer de culte public. De plus en plus, les intendants fermeront les yeux sur la pratique du judaïsme de façon à faciliter les rentrées fiscales. Aussi, dès le début duXVIIIe siècle, l'usage des mariages et des enterrementscatholiques se perd-il.
En 1705, la famille portugaise Mendes Dacosta, établis autrefois à Bayonne et à présent à Amsterdam, demandent qu'il leur soit permis de transporter des marchandises (cacao, cire, cannelle, girofle, muscade, poivre, laiton, fer, garance, amidon, vins, eaux de vie, graines de lin, laines d'Espagne) de Hollande à Bayonne et inversement - permission refusée[14].
On dénombre à Bordeaux en 1718, environ quatre à cinq cents personnes juives décrites comme dociles, discrètes et de bonne conduite, soit 100 familles dont 70 investies dans le commerce et la banque donc subvenant à leurs besoins et permettant aux 30 autres de subsister[15].
En 1722, il est arrêté que les Portugais doivent être dénombrés et leurs biens inventoriés avec interdiction de vente. Devant cette menace, les Portugais réagissent auprès du pouvoir et obtiennent en 1723 moyennant une nouvelle taxe de cent dix mille livres, denouvelles lettres patentes concernant « les Juifs desdites généralités [Bordeaux etAuch] connus et établis en notre royaume sous les titres de Portugais, autrement Nouveaux Chrétiens… ». Officiellement et légalement, 230 ans après l'expulsion des Juifs d'Espagne et du Portugal, lesmarranes de France sont reconnus comme Juifs[16].
Les Juifs portugais forment la communauté juive la plus florissante du royaume, laNaçao, la « nation juive portugaise ». Les exploitations agricoles sont limitées aux vignes produisant le vincasher. L'industrie et surtout la transformation des denrées coloniales sont la spécialité juive. LesGradis sont spécialisés dans lesucre, les Da Costa dans lechocolat qui a été introduit en France par les Juifs deBayonne[17],[18]. D'autres sont médecins notamment à La Bastide-Clairence.

À Bordeaux, lecommerce de gros international est l'affaire des Juifs et particulièrement desGradis. Leurs activités incluent la course, la banque, l'armement des vaisseaux, les assurances, latraite des esclaves[19] et le fret pour les colonies d'Amérique et particulièrement leCanada encore français.
En1724, Gradis est « syndic de la nation juive portugaise » (lanaçao) - position et rôle bien plus importants que celui derabbin[20], à l'époque[21] - comme le seront après lui des membres des familles Peixotto, Brandon,Furtado, Delvaille ouPereire[22],[23]. Il achète un terrain avec la permission desjurats de la ville[24], qu'il affecte aupremier cimetière juif de Bordeaux[25],[24], à une époque où les Juifs sont encore tenus de procéder à l'enterrement de leurs morts « après soleil couché »[24]. L'acte notarié indique que « David Gradis ne fait la dite vente que pour faire plaisir à la dite communauté de la dite Nation portugaise »[24].
À la veille de laRévolution, 2 400 Juifs habitent Bordeaux, moins qu'àSaint-Esprit (Pyrénées-Atlantiques), mais ils sont beaucoup plus influents. Pereire junior est reçu en1774 à l'Académie des Arts de Bordeaux.
À la même époque, les Juifs restent interdits de commerce et d'habitation à Bayonne. Ils doivent séjourner à Saint-Esprit où la communauté décline peu à peu tout en restant vivace sur le plan religieux. Elle avait atteint 3 500 personnes en 1750 mais ne compte plus que 2 500 personnes en1785, soit tout de même la moitié de la population de Saint-Esprit. Quant aux communautés de Bidache, La Bastide-Clairence et Peyrehorade, elles sont réduites à la portion congrue.
C'est en fait àParis qu'on retrouve des Juifs portugais, notamment lafamille Pereire ou encore Isaac de Pinto[26].
Uncimetière des Juifs portugais est créé en 1780 parJacob Rodrigue Pereire au 44 de larue de Flandre dans leXIXe[27]. C'est le premier cimetière juif à Paris depuis leMoyen Âge.

L'édit de tolérance () de Louis XVI aligne le statut des Juifs de Bordeaux sur celui des autres sujets du roi et ils participent donc aux élections auxÉtats généraux. Le, l'Assemblée nationale reconnaît la pleinecitoyenneté aux Juifs portugais, puis l'année suivante, généralisera cette mesure aux Juifs dits « allemands », c'est-à-dire à tous les Juifs de l'est. Dès lors, ils partageront lesort des Juifs en France. Un grand nombre émigrera vers Paris où ils sont à l'origine de lasynagogue de la rue Buffault principalement financée par le BordelaisIffla Osiris.
Un membre de cette communauté,Pierre Mendès France, estprésident du Conseil de 1954 à 1955.
Le père du peintreCamille Pissarro est un juif d'origine portugaise originaire deBragance, né àBordeaux. Sa mère est unecréole des Antilles danoises du nom de Rachel Thétis Manzano-Pomie. Ses ancêtres sont desmarranes et cette double appartenance religieuse encore présente chez son père le conduira à se déclarerathée[28]. Ses parents possédaient une entreprise florissante de quincaillerie dans le port deCharlotte-Amélie sur l'île deSaint-Thomas, alors possession danoise. Leur fils Camille y est né le 10 juillet 1830 et enregistré à la synagogue sous le nom de Jacob Abraham Pizarro. Cela lui confère la nationalité danoise, qu'il gardera toute sa vie[29]. Après des études à Paris il retourne à Saint Thomas en 1847 où il reste cinq ans à travailler dans le commerce familial avant de renoncer définitivement au commerce et de rejoindre Paris.
Parmi les Juifs portugais français s'étant illustrés dans l'histoire, on compte notamment, le financierJules Mirès, l'entrepreneurMoïse Millaud, l'écrivainGeorges de Porto-Riche, la femme de lettresEugénie Foa, le poèteBernard Delvaille, le peintre et décorateurHenry Caro-Delvaille (oncle deClaude Levi-Strauss), le pédagogueDavid Lévi Alvarès, le poèteCatulle Mendès, lesFrères Pereire, le banquierIsaac Rodrigues-Henriques, l'idéologueOlinde Rodrigues, les comtesde Camondo, le mécèneDaniel Iffla Osiris, le médecinJean-Baptiste Silva, le banquierSamuel Peixotto, le banquier et armateurAbraham Furtado, le comte, armateur et consulHenri Castro, les hommes politiquesSalomon Camille Lopes-Dubec et le Président du Conseil de laIVe RépubliquePierre Mendès-France, l'ingénieur et l'un des fondateurs de l'Alliance israélite universelleJules Carvallo, etc.
Ce fut un fermier néo-chrétien, Fernao de Noronha, qui introduisit dès le début duXVIe siècle (avant 1515) lacanne à sucre auBrésil. En 1550, un autre « nouveau chrétien », Diogo Fernandès, originaire deMadère, était le meilleur connaisseur de cette culture. Il administrait une des cinq exploitations sucrières que le Brésil comptait à cette époque. Dans les années suivantes, la production prit un essor formidable ; en 1570, le nombre de plantations dépassait la soixantaine, en 1600 il était monté à cent-vingt, et en 1628 à deux-cent-trente-huit[30].
De 1577 à 1587,Anvers était gouvernée par un régimecalviniste qui se montra de plus en plus intransigeant à l'encontre descatholiques. Les familles néo-catholiques Rodriguès d'Evora et Ximenès transféraient leurs affaires àCologne, et à peine trois semaines après la prise de la ville par les partisans duprince d'Orange, des familles de judaïsants se présentèrent le demandant le droit de s'établir sur le territoire avec la qualité de juifs. Les nouvelles autorités acceptèrent, sans établir de nouvelle charte. Ce furent ensuite un groupe dejuifs marocains qui furent autorisés à se fixer en ville en 1580, ensuite desséfarades d'Orient en 1582, puis la municipalité conclut une alliance avec laSublime Porte[30].
Avec lareconquête espagnole de 1586, le culte juif dut retourner à la clandestinité. Une enquête de l'Inquisition faite en 1588 montre que des marchands juifs possédaient d'immenses fortunes : Simoa Suero avait une fortune de 120 000cruzados. Une partie d'entre eux choisit de s'établir àVenise[31].
Suivant une recommandation du célèbre juristeHugo Grotius, la municipalité d'Amsterdam qui avait rappelé dès 1598 aux immigrés juifs que le culte calviniste était le seul autorisé, changea de politique dans une ordonnance du qui octroyait une reconnaissance juridique à l'établissement de judaïsants dans la ville, sous couvert de formuler un catalogue de restrictions anodines (interdiction d'offenser la religion dominante, de convertir des personnes d'origines non ibériques, etc.)[32].


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