Il naît en Écosse, cinquième enfant de JeanneCampbell et de William Law de Brunton, du clan Law de Lawbridge, fondateur de lafamille Law de Lauriston (baronnet de Lauriston et propriétaire duchâteau de Lauriston).
Sa parenté ne survit donc que par sa fratrie : son frère William II, qui émigre également vers la France et épouse Rebecca Desves, de lafamille de Percy, dont il a cinq enfants qui forment ainsi la branche française desLaw de Lauriston ; Andrew, resté enAngleterre, qui se marie à Bethia de Melvil, union dont naissent deux fils, notammentEdward Law, baron Ellenborough et membre duConseil du roi, d'où descendent les comtes d'Ellenborough, les comtes deCottenham, les vicomtes d'Oxfuird et lesMakgill(en) ; enfin Jeanne, épouse de John Hay de Latham, et Agnes, devenue lady Hamilton, desducs d'Abercorn.
Baptisé le[3], il est le fils d'un banquier d'Édimbourg très influent dans sacorporation, sans doute à l'origine, par son habileté dans lesopérations de change, de la propre vocation de John Law dans le domaine de la banque et de la prise de risque. À 17 ans, il hérite de la fortune de son père. Le, lors d'unduel, il tue son adversaire, Edward Wilson, pour obtenir les faveurs d'Elizabeth Villiers(en), plus tardcomtesse d'Orkney. À 23 ans, il est jugé coupable et condamné à mort, parpendaison. Du fait qu'il s'agit d'un homicide involontaire, la peine est commuée en amende, mais le frère de Wilson fait appel et Law est condamné à une peine deprison. Il échappe à cette nouvelle sentence en s'enfuyant àAmsterdam, où, tirant profit de ses capacités decalcul mental, il s'essaie au jeu, avant de se pencher sur le fonctionnement de l'économie et sur l'étude de labanque.
Il publie plusieurs essais théoriques sur la masse monétaire dans l'économie, mais ses écrits n'ont pas un grand retentissement. Pendant vingt ans, il parcourt l'Europe — Amsterdam,Paris,Genève,Venise… — pour proposer ses idées, sans parvenir à les faire adopter. ÀVenise, il étudie les jeux d'argent et ses observations lui permettent d'accumuler méthodiquement une fortune considérable. Toujours à Venise, il s'initie également aux techniques bancaires les plus avant-gardistes de l'époque. Il observe notamment que les négociants vénitiens se séparent sans difficulté de leur monnaie d'or et d'argent en échange de leur équivalentpapier, afin de faciliter leurs affaires et d’ainsi accroître leurs profits.
Il mûrit alors l'idée de créer une banque dans l'un des nombreux royaumes européens qui en sont alors dépourvus. Les banques commerciales qui fonctionnent déjà àAmsterdam, àNuremberg, àStockholm et àLondres émettent des billets à ordre en échange de dépôts en monnaie métallique, ce qui assure la convertibilité des billets à tout moment, gage de sécurité pour les clients, mais interdit à la banque de prêter à grande échelle. Pour s'en distinguer, il imagine attester la fiabilité de ses billets par les revenus d'une certaine quantité de terres agricoles, constituant lecapital de base. La convertibilité à tout moment, contre desespèces métalliques, ne serait alors pas garantie, mais les clients auraient l'assurance que la valeur indiquée sur chaque billet émis correspondrait bien à une richesse foncière existante. Cette structure est véritablement novatrice, et fondamentale dans l'histoire de la monnaie en tant que première étape de l'abandon progressif dubimétallisme au profit de lamonnaie fiduciaire.
Son système, où une nouvelle monnaie, indépendante de l'or et de l'argent, pourrait les remplacer, correspond alors à un réel besoin des économies européennes de disposer de beaucoup plus de moyens de paiement, plus souples et plus modulables. L'Europe est alors à la veille de sarévolution industrielle. Or, du fait de la diminution des arrivages de métaux précieux, notamment en provenance desAmériques, la monnaie se raréfie et les économies s'ankylosent, confirmant les théoriesmercantilistes selon lesquelles la prospérité est fonction de la quantité d'or et d'argent en circulation. Un autre avantage de son système était de pouvoir régler l'émission de la nouvelle monnaie en tenant compte des besoins de l'économie et de l'État.
Il fait une série de propositions, d'abord auroi de Sicile, puis auduc de Savoie, qui sont rejetées, l'incitant à venir en France. Au cours de l'année1708, il est reçu en audience par lecontrôleur général des financesNicolas Desmarets. Celui-ci « avait accueilli un grand projet de banque organisée par John Law qui, en cas d'insuccès, avait offert cinq cent mille francs pour les pauvres. MaisLouis XIV n'avait pas voulu entendre seulement parler des plans de cet “aventurierhuguenot”[4] ».
En1715, à la mort deLouis XIV, Law revient enFrance pour offrir ses services en tant qu'économiste àPhilippe d'Orléans,régent jusqu'à la majorité deLouis XV, qui n'a alors que cinq ans. La situation financière du pays est alors extrêmement préoccupante : ladette de l'État français représentedix années de recettes fiscales du Royaume, notamment en raison de l'accumulation des dépenses pendant le règne précédent dans les guerres et les constructions. De plus, quelques dizaines de financiers en quête d'affaires se sont fortement enrichis aux dépens du royaume. Les ministres et les personnalités influentes ne proposent aucune solution durable sur le long terme. D'abord réticent à la suite de l'avis perspicace deRouillé du Coudray, leRégent se décide à suivre les théories de Law, quoique considérées comme très audacieuses par ses contemporains, mais qui lui semblent permettre de régler le problème de l'endettement et de relancer l'activité économique du pays, alors paralysée par de lourds impôts et un manque de confiance dans la santé financière du royaume, incitant davantage à lathésaurisation qu'à la dépense (voirthéorie de l'offre et de la demande). John Law est autorisé à créer en1716 laBanque générale et à émettre du papier-monnaie contre de l'or. Le Régent lui-même participe à la souscription des actions de la nouvelle banque. Il ne s'agit pas d'une banque foncière, mais d'une banque ordinaire, sur le modèle hollandais, qui échange des dépôts de monnaie métallique contre des billets, sansfrais de courtage, les bénéfices étant obtenus grâce auchange et aux opérations d'escompte. Elle connaît rapidement un certain succès, la monnaie émise représentant un gain d'efficacité pour lesnégociants. La banque commence alors à accroître le volume de ses émissions, imprimant plus de papier-monnaie qu'elle n'a réellement d'or et d'argent en dépôt. À ce niveau, lacréation monétaire est garantie par divers revenus que la banque peut s'assurer grâce à l'appui du Régent.
En1717, pour se lancer lui-même dans le grand commerce avec l'outre-mer, John Law crée laCompagnie d'Occident, après avoir racheté laCompagnie du Mississippi, fondée en1713 par le financierAntoine Crozat et responsable de la mise en valeur du considérable territoire de laLouisiane française, alors perçue comme symbole des opportunités duNouveau Monde. Une vaste opération depropagande en faveur de la colonisation est lancée. John Law fait valoir auprès du grand public qu'il a lui-même investi dans un immense domaine en Louisiane, par pur besoin deconfiance, n'ayant en réalité pas de véritable intention de développer ces terres lointaines[6].
En1718, la Banque générale devientBanque royale, garantie par le roi. Law achète cette année-là l'hôtel Langlée,nos 46-50,rue Neuve-des-Petits-Champs, qu'il échange en1720 contre l'hôtel Tubeuf, situé auno 8 de la rue, et qui appartenait auduc de Mazarin. En1719, la Compagnie d'Occident absorbe d'autrescompagnies coloniales françaises, dont laCompagnie du Sénégal, laCompagnie de Chine et laCompagnie française des Indes orientales, et devient laCompagnie perpétuelle des Indes. La nouvelle compagnie dispose d'une souveraineté de fait sur le port deLorient qui connaît alors une activité commerciale sans précédent. Cette même année, la Compagnie renégocie pour le compte du Royaume les nombreusesrentes dont il était redevable, et qu'elle obtient à des taux rabaissés. Elle offre au Royaume de lui prêter les 1 200 millions delivres nécessaires à cette vaste opération de rachat, contre uneannuité égale à 3 % du total, et dont les règlements se font en billets de banque. Les nouvelles souscriptions sont particulièrement bien accueillies alors que les nouveaux billets ont une valeur supérieure à leur équivalent en monnaie métallique, engendrant un début d'inflation cachée par l'appréciation des billets-papier, dont seuls les plus importants possesseurs commencent à douter.
Ce mois-là, plus d'un milliard de livres de billets de banque sont émises, et le capital de la société se monte à 322 millions de livres. La fin du système Law s'annonce cependant tandis que les ennemis de John Law — notamment leduc de Bourbon et leprince de Conti — poussent à unespéculation à la hausse dans le but de faire s'effondrer le système. Le prix de l'action de la compagnie, multiplié par 40, passe alors de 500 à20 000 livres. À la suite de quoi certains des plus importants possesseurs de billets commencent à demander à réaliser leurs avoirs en pièces d'or et d'argent, causant immédiatement l'effondrement de la confiance dans le système. Dès le24 mars, le système de Law est enbanqueroute et les déposants se présentent en masse pour échanger leur papier-monnaie contre des espèces métalliques que la société ne possède déjà plus. Cette crise, l'un des premierskrachs de l'histoire, cause la ruine des déposants, et par là-même une totale rupture de confiance. Malgré l'échec de sa tentative de relance de l'économie française, Law et son système ont toujours, trois siècles plus tard, une influence cardinale sur lathéorie monétaire moderne, qui en intègre de nombreux concepts clefs.
En, John Law, ruiné, est obligé de fuir le royaume. Sous la protection officieuse du Régent, Law se réfugie àVenise.
Financièrement exsangue lors de son arrivée, la France se voit à son départ environ un dixième ruinée ou appauvrie, principalement chez les riches actionnaires. Quelques autres,bénéficiant de renseignements de première main, se sont en revanche considérablement enrichis. S'il fait perdre confiance dans lepapier-monnaie et dans l'État, son système permet pourtant l'assainissement de la dette de celui-ci en en déplaçant la charge sur de nombreux épargnants. L'économie du pays est défaite de l'endettement généralisé et de la pénurie de liquidités, dont elle était paralysée. Les agents économiques sont en effet libérés de l'endettement chronique, et l'inflation allège à tout le moins les dettes privées de moitié. Les principales victimes de la banqueroute sont en réalité les rentiers, hors immobilier ; en revanche, la remise en mouvement de l'économie voit la situation générale des sujets de plus basse condition s'améliorer.
À la mort duRégent en décembre1723, John Law perd son principal protecteur. Il estinterdit de séjour en France mais une bonne partie de ses biens,placés sous séquestre, passent par la suite dans le giron de sa famille, non à sa veuve Catherine Knollys, qui meurt en1747, mais à leurs enfants John et Mary Catherine, qui suivent John Law dans son exil, d'abord àUtrecht puis àBruxelles, et héritent à sa mort d'une importante rente dont ils vivent après1729.
« D’ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l’esprit même de ses sujets ; il les fait penser comme il veut. S’il n’a qu’un million d’écus dans son trésor, et qu’il en ait besoin de deux, il n’a qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux, et ils le croient. S’il a une guerre difficile à soutenir, et qu’il n’ait point d’argent, il n’a qu’à leur mettre dans la tête qu’un morceau de papier est de l’argent, et ils en sont aussitôt convaincus. »
« Voulez-vous être riches ? Imaginez-vous que je le suis beaucoup, et que vous l’êtes beaucoup aussi ; mettez-vous tous les matins dans l’esprit que votre fortune a doublé pendant la nuit ; levez-vous ensuite ; et, si vous avez des créanciers, allez les payer de ce que vous aurez imaginé ; et dites-leur d’imaginer à leur tour. [...] Je sais que vous avez des pierres précieuses ; au nom de Jupiter, défaites-vous-en : rien ne vous appauvrit comme ces sortes de choses ; défaites-vous-en, vous dis-je : si vous ne le pouvez pas par vous-mêmes, je vous donnerai des hommes d’affaires excellents. »
↑Sur la prononciation de Law, voir Edgar Faure,La banqueroute de Law, 17 juillet 1720, Paris, Gallimard, 1977, p. 3 et 4. Selon Faure, le nom de Law, prononcé en Écosse/lɑ/, serait souvent orthographié « Laws », comme contraction de « Lawson », soit « fils de Law », prononcé/lɑs/. Dès lors, John Law se serait présenté à ses interlocuteurs de l'aristocratie en prononçant son nom à l'écossaise. Ceci expliquerait la différence entre la prononciation qui nous est parvenue (issue des cercles aristocratiques, attestée notamment parSaint-Simon) et celle qui semblait être pratiquée par la petite bourgeoisie (/lɑu/), résultat de la lecture phonétique du nom Law.
↑Terres et marquisat de Toucy acquits par le financier deMme de Ventadour en1719 d'après « Notes et documents pour servir à l'Histoire de Toucy » par Antonin Lesire,Bulletin des Sciences… de l'Yonne, 1908,p. 47.
↑Antoin E. Murphy,John Law : économiste et homme d'État, éd. P.I.E. Peter Lang,,p. 33.
Arnaud de Maurepas, Antoine Boulant,Les ministres et les ministères du siècle des Lumières (1715-1789). Étude et dictionnaire, Paris, Christian-JAS, 1996, 452 p.
Nicolas Dutot,Histoire du Système de John Law – Publication intégrale du manuscrit inédit de Poitiers, établie et introduite par Antoin E. Murphy, Paris, INED, 2000, 406 p.
Antoin E. Murphy,« John Law et la gestion de la dette publique », dansLa dette publique dans l'histoire. « Les Journées du Centre de Recherches Historiques » des 26, 27 et 28 novembre 2001, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France,(ISBN978-2-11-094800-7,lire en ligne),p. 269-296
Antoin E. Murphy,John Law, économiste et homme d’État, Peter Lang, 2007,(ISBN978-9052013664).
Nicolas Buat,John Law. La dette ou comment s'en débarrasser, Les Belles Lettres, 262 pages, 2015.
Bertrand Martinot,John Law : le magicien de la dette, Nouveau Monde éditions, 320 pages, 2015.
François R. Velde,« La dette en France de 1715 à 1726 », dansLes crises de la dette publique.XVIIIe-XXe, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France,(ISBN978-2-11-129463-9,lire en ligne),p. 213-238