À la recherche de laprisca theologia (ou théologie première exposée par les Anciens), il étudia et synthétisa les principales doctrines philosophiques et religieuses connues à son époque, notamment leplatonisme, l'aristotélisme et lascolastique. Il est le fondateur de lakabbale chrétienne.
Yves Hersant, présentant sa traduction de l'ouvrageDe la dignité de l'homme, explique :
« Lorsqu'il écritl'Oratio de hominis dignitate, qui aurait dû introduire sesNeuf cents thèses philosophiques, théologiques et cabalistiques, Pic de la Mirandole a vingt-quatre ans. Bien conscient du fait que « ses façons ne répondent ni à son âge, ni à son rang », c'est pourtant une philosophie nouvelle qu'il propose à ses aînés ; philosophie ouverte, accueillant tout ce qui, depuis lesMystères antiques jusqu'aux religions révélées, émane de ce que l'on pourrait appeler la « volonté de vérité ».
L'homme est au centre de cette philosophie, en ce que le divin a déposé en lui ce « vouloir », cette volonté dont il use à sa guise, le créant « créateur de lui-même »[1]. »
Il passe les quatre années suivantes à fréquenter les centreshumanistes d'Italie. Il engage des traducteurs, d’abord Paul de Heredia[5], puis Samuel ben Nissim Abulfaraj, unJuif sicilienconverti au christianisme sous le nom deFlavius Mithridate, afin d’obtenir des traductions latines des principaux textes de laKabbale[6]. Pic de la Mirandole a probablement, aussi, entretenu des relationshomosexuelles avec Flavius Mithridate[7]. En1485, il se rend à l'Université de Paris, le plus important centre dethéologie et dephilosophiescolastique d'Europe — et un bouillon de culture de l'averroïsme latin. C'est probablement àParis que Pic entreprend la rédaction de ses900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques et qu'il conçoit l'idée de les défendre au cours d'un débat public.
En1486, de retour à Florence, il fait la connaissance deLaurent de Médicis et deMarsile Ficin, le jour même où ce dernier termine sa traduction en latin des œuvres dePlaton, sous le patronage enthousiaste de Laurent. Tous deux sont subjugués par le charme de Pic. Laurent, jusqu'au jour de sa mort, soutiendra et protégera Pic durant les périodes très difficiles que ce dernier connaîtra. En fait, sans Laurent, il est peu probable que l'œuvre de Pic lui eût survécu.
Pic de la Mirandole part pourRome, avec l'intention de publier ses 900Thèses et d'organiser une rencontre où des érudits de toute l'Europe pourront en débattre. Mais en chemin, lors d'une halte àArezzo, il s'embrouille dans une affaire amoureuse avec l'épouse d'un des cousins de Laurent de Médicis. Cela lui coûte presque la vie. Pic tente de s'enfuir avec la dame, mais il est rattrapé, blessé et jeté en prison par le mari. Il ne doit d'être relâché qu'à l'intervention de Laurent lui-même. Cet incident illustre bien le tempérament souvent audacieux de Pic, en même temps que la loyauté et l'affection qu'il pouvait néanmoins inspirer.
Pic de la Mirandole passe plusieurs mois àPérouse et à Fratta, de nos joursUmbertide, située tout près, où il se remet de ses blessures. C'est là, comme il l'écrit à Ficin, qu'il découvre « certains livres qui, par une divine providence, me sont tombés entre les mains. Ce sont des livreschaldaïques ... d'Esdras, deZoroastre et deMelchior, des oracles des mages où se trouve une interprétation, brève et aride, de la philosophie chaldéenne, mais pleine de mystère »[8]. C'est encore à Pérouse qu'il s'initie à lamystique juive de laKabbale, qui le fascine, tout comme les derniers auteurs classiques de l'hermétisme, telHermès Trismégiste. À cette époque, on pensait que la Kabbale et l'hermétisme étaient aussi anciens que l'Ancien Testament, de sorte que Pic de la Mirandole leur accorde presque autant de valeur qu'auxÉcritures. Il est le premier penseur extérieur aujudaïsme à avoir introduit la Kabbale dans les études philosophiques, notamment dans sonHeptaple, consacré à l'interprétation kabbalistique des sept jours de laCréation.
Pic de la Mirandole se proposait toujours de faire le tour complet d'un sujet et de le considérer autant que possible sous plusieurs angles, afin de s'en faire une idée qui fût le plus conforme possible à la réalité. Pour lui, lesyncrétisme consistait à observer un même absolu de plusieurs points de vue différents, une approchescolastique aux résonances très modernes.
Il fondait ses idées principalement surPlaton, tout comme son maîtreFicin, mais il gardait un profond respect pourAristote. Bien qu'il fût lui-même le produit de l'étude deshumanités (lastudia humanitatis), Pic était par nature unéclectique, et représentait à certains égards une réaction contre les exagérations de l'humanisme pur ; ainsi, en1485, dans une longue et célèbre lettre àHermolao Barbaro, il défend ce qu'il y avait de meilleur à ses yeux chez les commentateurs médiévaux et arabes d'Aristote, commeAverroès etAvicenne. Ce fut toujours l'objectif de Pic que de réconcilier les partisans de Platon et ceux d'Aristote, car il était convaincu que l'un et l'autre exprimaient les mêmes concepts, mais avec des mots différents. Voilà peut-être la raison pour laquelle ses amis le surnommaient « princeps concordiae », c'est-à-dire « prince de la concorde », (un jeu de mots, « Concordia » étant l'un desfiefs de sa famille)[9]. De même, il pensait qu'une personne instruite devait aussi étudier les sources hébraïques ettalmudiques, ainsi que l'hermétisme, parce qu'il était convaincu qu'elles présentaient, en d'autres mots, la même image de Dieu que l'Ancien Testament.
Il termine sonDiscours sur la dignité de l'homme, qu'il se propose d'annexer à ses 900Thèses, puis il se rend à Rome pour donner suite à son projet de les défendre. Il les fait publier à Rome en décembre1486 sous le titreConclusiones philosophicae, cabalasticae et theologicae et offre de défrayer les dépenses de tout érudit qui viendrait à Rome pour en débattre publiquement.
En février1487, le papeInnocent VIII interdit le débat proposé, et charge une commission de vérifier l'orthodoxie des thèses de la Mirandole. Bien que Pic réponde aux accusations dont elles font l'objet, treize d'entre elles sont condamnées. Il s'engage par écrit à les retirer, mais ne change pas d'opinion quant à leur validité, et entreprend, pour les défendre, d'écrire uneapologie (Apologia J. Pici Mirandolani, Concordiae comitis, publiée en 1489), qu'il dédie à Laurent de Médicis. Informé de la circulation de ce manuscrit, le pape institue un tribunal d'Inquisition, forçant Pic à renoncer également à l'Apologie — ce qu'il consent encore une fois à faire.
Néanmoins, le pape déclare ses thèses non orthodoxes, affirmant : « Elles sont pour partiehérétiques, et pour partie fleurent l'hérésie ; d'aucunes sont scandaleuses et offensantes pour des oreilles pieuses ; la plupart ne font que reproduire les erreurs des philosophes païens... d'autres sont susceptibles d'exciter l'impertinence des juifs ; nombre d'entre elles, enfin, sous prétexte de philosophie naturelle veulent favoriser des arts ennemis de la foi catholique et du genre humain »[8]. L'un des détracteurs de Pic de la Mirandole soutient même que « Kabbale » est le nom d'un auteur impie hostile àJésus-Christ.
Pic de la Mirandole s'enfuit en France en1488, où il est arrêté parPhilippe II de Savoie, à la demande dunonce apostolique, et emprisonné àVincennes. Grâce à l'intercession de plusieurs princes italiens — tous poussés par Laurent de Médicis — le roiCharles VIII le fait relâcher et le pape se laisse persuader d'autoriser Pic à revenir à Florence pour y résider sous la protection de Laurent. Ce n'est toutefois qu'en1493, après l'accession d'Alexandre VI (RodrigoBorgia) à la papauté, qu'il est libéré des censures et restrictions imposées par le pape.
Pic est profondément ébranlé par cette expérience. Il se réconcilie avecSavonarole, à qui il demeure très attaché, et persuade même Médicis d'inviter Savonarole à Florence. Mais Pic ne renoncera jamais à ses convictionssyncrétistes.
Il s'installe près deFiesole, dans une villa que Médicis a aménagée pour lui, où il écrit et publie leHeptaplus id est de Dei creatoris opere (1489) et leDe Ente et Uno (1491). C'est là également qu'il rédige son autre ouvrage le plus célèbre, lesDisputationes adversus astrologiam divinatricem, qui ne sera publié qu'après sa mort. Il y condamne sévèrement les pratiques desastrologues de son temps, et sape les fondements intellectuels de l'astrologie elle-même. Il s'intéressait à lahaute magie, celle qui rehausse la dignité de l'homme et renforce sa volonté, et il n'y avait pas de place dans une telle conception pour ledéterminisme astral.
Après la mort deLaurent de Médicis, en1492, Pic de la Mirandole s'installe àFerrare, bien qu'il continue de fréquenter Florence, où l'instabilité politique accroît l'influence grandissante deSavonarole dont le style et l'opposition réactionnaire à l'expansion de laRenaissance ont déjà suscité l'hostilité envers la famille desMédicis (ils seront finalement expulsés de Florence) et vont conduire à la destruction généralisée de livres et de tableaux. Pic devient malgré tout un disciple de Savonarole, détruisant ses propres poèmes et se départissant de sa fortune, avec l'intention de se fairemoine, projet qu'il n'accomplira toutefois jamais.
Pic de la Mirandole meurt en1494, dans des circonstances longtemps restées mystérieuses. La rumeur court alors que, trop proche deSavonarole, il aurait été empoisonné par son propre secrétaire à l'instigation desMédicis[8]. Cet empoisonnement est confirmé en 2008 par une équipe scientifique qui analyse les restes exhumés de Pic et dePolitien[2],[3]. Les scientifiques dirigés par Giorgio Gruppioni, professeur d'anthropologie àBologne, concluent à un empoisonnement des deux hommes à l'arsenic, probablement commandité parPierre de Médicis et exécuté dans le cercle des proches de Pic, probablement par son propre secrétaire, Cristoforo da Calamaggiore[10].
Il est enterré àNaples ; Savonarole prononce l'oraison funèbre. Ficin écrit : « Notre cher Pico nous a quittés le jour même oùCharles VIII entrait dans Florence, et les pleurs des lettrés compensaient l'allégresse du peuple. Sans la lumière apportée par le roi de France, peut-être Florence n'eût-elle jamais vu jour plus sombre que celui où s'éteignit la lumière de la Mirandole[8]. »
Selon Pic de la Mirandole, larévélation biblique et laphilosophie grecque procéderaient d’une même origine dont laKabbale serait le témoin le plus fidèle. Les900 Thèses philosophiques, cabalistiques et théologiques provoquent un scandale retentissant en Italie. Toutefois, toujours selon Pic de la Mirandole, la Kabbale ne ferait que confirmer ladoctrine chrétienne : « Aucune science ne peut mieux nous convaincre de la divinité de Jésus-Christ que la magie et la cabale[11] »
Pascal critiqua le projet humaniste de Pic de la Mirandole d'uneculture générale en tant que simple étalage d’uneérudition superficielle. Il se moque ainsi implicitement de lui dansLes Pensées, en faisant allusion à ceux qui prétendent discourir« de omni re scibili » (« de toute chose connaissable »)[12] ; ce à quoiVoltaire aurait ajouté :« et quibusdam aliis » (« et sur quelques autres »)[13].
Selon Louis Valcke,« Telle est la légende de Pic ; accumulant des faits pour la plupart véridiques, mais déformés et magnifiés par le prisme de la mémoire comme par l’expectative des historiens, elle donne de son héros une image essentiellement fallacieuse, tout en oblitérant la place véritable qui lui revient de droit dans l’histoire des idées[14]. »
« Il est encore plus extraordinaire que ce prince, ayant étudié tant de langues, ait pu à vingt-quatre ans soutenir à Rome des thèses sur tous les objets des sciences, sans en excepter une seule. On trouve à la tête de ses ouvrages quatorze cents conclusions générales sur lesquelles il offrit de disputer. Un peu d'éléments de géométrie et de la sphère étaient dans cette étude immense la seule chose qui méritait ses peines. Tout le reste ne sert qu'à faire voir l'esprit du temps. C'est laSomme desaint Thomas ; c'est le précis des ouvrages d'Albert, surnommé le Grand ; c'est un mélange de théologie avec lepéripatétisme. On y voit qu'unange est infinisecundum quid : les animaux et les plantes naissent d'une corruption animée par la vertu productive. Tout est dans ce goût. C'est ce qu'on apprenait dans toutes les universités. Des milliers d'écoliers se remplissaient la tête de ces chimères, et fréquentaient jusqu'à quarante ans les écoles où on les enseignait. On ne savait pas mieux dans le reste de la terre. Ceux qui gouvernaient le monde étaient bien excusables alors de mépriser les sciences, et Pic de La Mirandole bien malheureux d'avoir consumé sa vie et abrégé ses jours dans ces graves démences […] L'histoire du prince de La Mirandole n'est que celle d'un écolier plein de génie, parcourant une vaste carrière d'erreurs, et guidé en aveugle par des maîtres aveugles. »
Même le don apparent de Pic pour les langues le laisse sceptique :
« On dit qu'à l'âge de dix-huit ans il savait vingt-deux langues. Cela n'est certainement pas dans le cours ordinaire de la nature. Il n'y a point de langue qui ne demande environ une année pour bien la savoir. Quiconque dans une si grande jeunesse en sait vingt-deux peut être soupçonné de les savoir bien mal, ou plutôt il en sait les éléments, ce qui est ne rien savoir. »
Oratio de hominis dignitate, Pic de La Mirandole :
« Nec certam sedem, nec propriam faciem, nec munus ullum peculiare tibi dedimus, o Adam, ut quam sedem, quam faciem, quae munera tute optaveris, ea, pro voto, pro tua sententia, habeas et possideas. Definita ceteris natura intra praescriptas a nobis leges coercetur. Tu, nullis angustiis coercitus, pro tuo arbitrio, in cuius manu te posui, tibi illam praefinies. Medium te mundi posui, ut circumspiceres inde commodius quicquid est in mundo. Nec te caelestem neque terrenum, neque mortalem neque immortalem fecimus, ut tui ipsius quasi arbitrarius honorariusque plastes et fictor, in quam malueris tute formam effingas. »
Traduction de M. Yourcenar dansL'Œuvre au Noir :
« Je ne t'ai donné ni visage, ni place qui te soit propre, ni aucun don qui te soit particulier, ô Adam, afin que ton visage, ta place, et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. Nature enferme d'autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t'ai placé, tu te définis toi-même. Je t'ai placé au milieu du monde, afin que tu pusses mieux contempler ce que contient le monde. Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, mortel ou immortel, afin que de toi-même, librement, à la façon d'un bon peintre ou d'un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme. »
De Hominis Dignitate est aussi le nom donné à une œuvre musicale du jeu Europa Universalis IV, un jeu de Grand Stratégie qui plonge le joueur dans l'univers de l'époque moderne et, entre autres, celui de l'humanisme.
↑Bohdan Kieszkowski, préface à Pic de La Mirandole,Conclusiones sive Theses DCCC, Romae anno 1486 publice disputandae, sed non admissae, Droz(Genève), 1973
Commentaire sur une chanson d'amour de Jérôme Benivieni (1486), éd. et trad. Patricia Mari-Fabre, Paris, éd. Guy Trédaniel, 1991, contient l'éd. bilingue français-italien de Chanson d'amour / Jérôme Benivieni ;Commento, éd. et trad. Stéphane Toussaint, Lausanne, L'Âge d'homme, "Contemplation", 1989.
Discours de la dignité de l'homme (1486), inŒuvres philosophiques, éd. et trad.Olivier Boulnois, Giuseppe Tognon, Paris, PUF, coll. "Épiméthée", 1993, éd. bilingue latin-français pour 2 des textes :Sur la dignité de l'homme ;L'Être et l'Un) ;De la dignité de l'homme, Oratio de hominis dignitate, prés. et trad. Yves Hersant, Paris, L'Éclat, "Philosophie imaginaire", 1993.
900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques () ; édition critique et trad. par Delphine Viellard, précédé d'une étude de Louis Valcke "La condamnation de Pic de la Mirandole", Paris, Les Belles Lettres, 2017(ISBN9782251446943) ; trad. Bertrand Schefer, Paris, éd. Allia, 1999, éd. bilingue latin-français ;Conclusiones sive Theses DCCCC. Romae anno 1486 publice disputandae, sed non admissae, Genève, Droz, "Travaux d'humanisme et Renaissance", 1973 [latin-français].
Apologie (1487). Partiellement rééditée dansUne controverse sur Origène à la Renaissance [réunit "Discussion sur le salut d'Origène", extraite de l'Apologie de Pic de La Mirandole, et "13e conclusion apologétique" desDéterminations magistrales de P. Garcia. - texte latin et traduction française en regard], Paris, Vrin, collection "De Pétrarque à Descartes", 1977 [épuisé].
Heptaplus (1489). Extraits dansLes cahiers d'Hermès II, 2007 : "Pic de la Mirandole et l'Heptaplus"sophia.free-h.net
L'Être et l'Un (1491), inŒuvres philosophiques, éd. et trad. Olivier Boulnois, Giuseppe Tognon, Paris, PUF, coll. "Épiméthée", 1993, éd. bilingue latin-français pour 2 des textes :Sur la dignité de l'homme ;L'Être et l'Un) ; in Stéphane Toussaint,L'esprit du Quattrocento, édition bilingue, Paris, H. Champion, 1995.
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