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L'individualisme est une conceptionphilosophique,politique,morale etsociologique apparue au XIXe siècle[1] où l'individu prime sur la société, par opposition aux théoriesholistes, qui font au contraire prédominer legroupe social. Il s'agit donc d'une primauté de l'identité personnelle par rapport à l'identité collective. Suivant qu'elle s'attache à prescrire à la société un modèle ou à simplement en décrire la réalité, cette notion peut toutefois être considérée sous plusieurs perspectives distinctes :
En tant qu'idéologiepolitique, s'appuyant sur la prééminence desdroits, des intérêts et de la valeur de l'individu : si l'individualismelibéral ouanarchiste prône l'autonomie individuelle face aux diverses institutions sociales et politiques (famille,clan,corporation,caste…) — perçues comme entravantes, voire oppressives —, l'individualismearistocratique reste, quant à lui, du fait de sonantimodernité, très critique vis-à-vis des conceptions communément admises de cette première forme d'individualisme ;
En tant que phénomènesociologique observable, auquel cas l'individualisme désigne simplement le processus de distanciation de l'individu par rapport à sesgroupes d'appartenance, au sein d'une société où s'établit progressivement la primauté de l'individu sur le collectif ; c'est en ce sens que l'individualisme est souvent assimilé à un égoïsme croissant, dans un rapprochement péjoratif[2] que nombre desociologues perçoivent comme une confusion populaire[3].
Ce terme peut également décrire un prisme d'analyseméthodologique (sujet traité dans l'article correspondant), percevant lescomportements sociaux comme résultant essentiellement d'une agrégation d'actions individuelles ; l'individu — par opposition au groupe — est alors considéré comme l'échelon primordial de l'analyse ensciences sociales[4]. Cette optique sociologique est à l'origine d'une querelle entre les tenants de l'individualisme méthodologique, telsRaymond Boudon, et ceux d'une conception « holiste », « déterministe » ou encore « structuraliste » du corps social, telsÉmile Durkheim ouPierre Bourdieu. Cette deuxième conception considère en effet la société, au contraire de la première, comme une structure avant tout indépendante des individus qui la composent et en tout cas irréductible aux seules interactions particulières de ces derniers.
EnOccident, laRenaissance duXIIe siècle marque un contexte de prospérité inédit qui permet l'émergence d'une bourgeoisie urbaine enrichie par le commerce. Cette nouvelle classe sociale, profitant d'une relative abondance, voit ainsi sa sécurité économique assurée et se met alors en quête d'une plus grande latitudepolitique et dedroits civiques stables[5], notamment à travers des systèmes deprivilèges tels laMagna Cartaanglaise (1215) ou leGrand Privilège desPays-Bas bourguignons (1477). Cette volonté d'indépendance personnelle par rapport aux structures politiques se poursuit durant leMoyen Âge tardif et se déploie définitivement à laRenaissance, notamment grâce l'invention de l'imprimerie, qui favorise la diffusion des idéauxhumanistes et l'activité individuelle de la lecture chez les classes les plus aisées de la population. Le renforcement des réseaux commerciauxeuropéens sur le continent comme avec le reste du monde, sous l'impulsion desgrandes découvertes, reste toutefois la cause profonde de ce processus, en accélérant l'enrichissement de labourgeoisie commerçante évoqué plus haut[6].
L'anthropologueLouis Dumont situe ainsi l'émergence de l'individu et son affirmation en tant qu'incarnation de valeurs à la fin duMoyen Âge et sa véritable entrée en scène à l'époque de laRenaissance et de laRéforme[7]. Le théologien orthodoxeJean-Claude Larchet situe également la naissance de l'individualisme à l'époque de la Renaissance[8].
Le philosopheRené Descartes, mettant l'accent sur lesujet pensant dans sonDiscours de la méthode (1637) — avec le célèbreCogito ergo sum —, s'inscrit pleinement dans la dynamique historique qui fait progressivement basculer le fondement de la société du groupe vers l'individu. Il s'oppose ainsi à laphilosophie scolastique alors déclinante, quoiqu'encore puissante. SelonAndré Glucksman, cité parAlain Laurent, « Descartes signe l'acte de naissance philosophique des individus souverains »[9].
LeXIXe siècle, en tant que période de basculement de lasociété traditionnelle vers l'ère industrielle, est cardinal dans la compréhension de cette montée de l'individualisme. Cette époque est ainsi marquée, observe l’historienAlain Corbin, par une expression accrue de l'identité personnelle et une singularisation progressive de l'individu, dont témoignent de nombreuses traces socio-historiques : diversification des prénoms, popularisation des portraits photographiques, diffusion des épitaphes individuelles dans les cimetières, graffitis laissés sur les monuments ou encore noms gravés sur l’écorce des arbres[10]. Les sources évoquent également une diversification et unepersonnalisation des rêves ; une augmentation des confessions et des examens de conscience, permis par des théologies plus souples, à l'exemple de celle d'Alphonse de Liguori ; la pratique du journal intime, destiné à calmer les angoisses, sans toutefois se détacher des injonctions institutionnelles[11] ; l'essor des chambres individuelles[12]. Globalement, à partir des années 1860, l'expressionromantique de l'intériorité est remplacée par l'analyse de soi et de ses états de conscience, sous l'influence de la philosophiepositiviste et de la psychologie[13].
Liberté individuelle, latitude fondamentale de droits primordiaux assurés à l'individu et sur laquelle l'intérêt de la société ne peut empiéter ;
Autonomiemorale, droit de l'individu à fixer, par sa propre réflexion, des opinions sans subir la contrainte d'un quelconquegroupe social.
Le principe individualiste soulève dès lesXVIIe et XVIIIe siècles la question de la relation — et de l'éventuel conflit — entreintérêt personnel etintérêt général : comment maintenir la cohésion d'une société où l'individu prime le groupe ?
L'affirmation de l'individu peut également servir de faire-valoir auxtalents personnels sans nécessairement s'opposer à l'idée d'une construction collective, voire en y participant. Dans cette optique, l'individualisme peut permettre d'apporter une réponse au problème de la quantité et de la diversité des informations et préoccupations d'une société. La complexité des problèmes soulevés peut alors trouver une issue dans l'intelligence sociale, qui articule individu et collectif.
L'individualismelibertarien propose de recourir à l'autorégulation pour subvenir aux besoins individuels, plutôt qu'à une entité collective supérieure telle que l'État ; dans cette optique, lasociété doit se fonder sur un double principe :
Équilibrage des relations et comportements sociaux par des contrats tacites ou formels — l'État et les autres collectivités n'étant ainsi considérés légitimes que sous la forme de contrats, devant être décidés librement, parmi d'autres ;
Échange de services au niveau dumarché, où chacun obtiendrait satisfaction de son intérêt individuel (par exemple, le pain est ainsi rendu disponible par l'intérêt qu'ont les boulangers à le vendre).
Dans la perspective de l'individualisme anarchiste (ouanarchisme individualiste), s'affranchir de l'autorité oppressive représentée par l'État, lareligion, lamorale ou encore lasociété humaine, est un préalable nécessaire à l'épanouissement de l'individu, à sa réalisation pleine et entière. L'anarchisme individualiste s'oppose donc à la propriété privée telle que conçue par la loi, qu'elle soit personnelle ou collective, celle-ci étant perçue comme un contrat imposé par les structures autoritaires aux dépens de l'individu.
LephilosopheMax Stirner fait figure de fondateur à l'égard ce courant qu'il nomme lui-mêmeégoïste dans son essaiL'Unique et sa propriété ; il critique avant tout dans cet ouvrage les abstractions que sont lasociété humaine, lafoi ou encore les idéespolitiques sur l'homme, abstractions pour lesquelles l'individu se sacrifie en oubliant sa propre personne. Pour Stirner, l'égoïsme et l'individualisme sont deux réalités jumelles, voire confondues, puisqu'elles considèrent toutes deux la satisfaction de l'individu comme une condition nécessaire à celle de la société, faisant donc de l’égoïsme un prélude aubien commun. Max Stirner critique sévèrement ledroit, lamorale, lajustice, l'anthropocentrisme, lesocialisme, lecommunisme, lecapitalisme, la logiquepartisane, ainsi que l'étatisme sous toutes ces formes. Néanmoins, sa place dans l'histoire de l'individualisme libertaire est contestée au sein même de ce mouvement, notamment en raison de son opposition aulibéralisme et audroit naturel moderne[14].Albert Camus estime ainsi, dansL'Homme révolté, que Stirner est plutôtnihiliste, puisqu’il rejette lamorale et cherche à abolir les normes instituées. La radicalité de la thèse de Stirner se manifeste également dans le cheminement intellectuel de l'individualisteBenjamin Tucker, initialement assez réticent à délaisser lejusnaturalisme pour l'égoïsme.
Le philosopheStéphane Sangral a développé, notamment dans son livreL'individuité ou la guerre[15], le concept d'individuité, pour extraire la notion d'individualisme de sa surdétermination d'égoïsme. En effet, il définit l'individuité comme la sacralisation à égalité de tous les individus et comme la désacralisation totale de tous les groupes : les groupes étant ainsi pensés strictement de façon phénoménale, plus du tout de façon identitaire, étant donc appelés à se restructurer pour ne plus générer de surplus transcendants, pour ne plus générer de divinités ni se comporter comme des divinités, pour ne plus avoir de légitimité à imposer une supériorité ontologique sur l'individu. L'individuité est une façon de dépasser l'éventuel paradoxe que l'on pourrait voir dans le fait que, certes le groupe est supérieur à l'individu (sociologiquement), mais l'individu est supérieur au groupe (ontologiquement).
Théorie aristocratique et supériorité individuelle
Certains individualistes se définissent selon un modèlearistocratique — dugrec ancienἀριστοκρατία /aristokratía, « pouvoir des meilleurs, de l'excellence » — ainsi fondé sur l'idée d'une supériorité, qu'elle soit acquise ou innée. Il faut toutefois distinguer avec soin cet individualisme aristocratique du système politique traditionnellement désigné sous le terme d'aristocratie : dans cette conception, la sphère aristocratique ne se définit en effet plus comme un groupe social héréditaire mais seulement par desvaleurs et unmode de vie qu'il convient d'acquérir en vue dese hisser intellectuellement et moralement au-dessus du reste de la société (manifestation de l'excellence des meilleurs, selon le sens étymologique évoqué plus haut). L'individualisme aristocratique se différencie également de l'égoïsme stirnerien par la recherche d'unemorale supérieure opposée aunihilisme.
Cette optique diffère de la solution proposée par les individualistes libertaires car lahiérarchie et l'obéissance reste des valeurs cardinales pour les tenants du courant aristocrate. Pour ce dernier, laliberté et l'individualité sont réservées à une minorité disciplinée etautonome,solitaire etindépendante, auquel cas il n'est pas question de concéder les mêmes droits à l'ensemble dupeuple[20] ; dans l'optiquelibertaire, la résistance morale de l'individualiste se conçoit exclusivement comme une réaction par défaut à lasociété moderne et n'a donc en ce cas pas vocation à représenter un idéal universel et politique.
PourÉmile Durkheim, là où la cohésion des sociétés traditionnelles, qu’il nomme « solidarité mécanique », repose sur des liens communautaires, lasociété industrielle, fondée sur ladivision du travail, requiert une « solidarité organique » qui rend caducs ces liens communautaires. Dans une société où la spécialisation des tâches est faible, il est nécessaire d’entretenir des liens d’ordre affectif ou moral pour amener les individus à coopérer entre eux. Dans une société où les individus doivent se spécialiser, la cohésion sociale est assurée par les seules interdépendances fonctionnelles.
Le type decohésion sociale dans ces deux systèmes est décrit par le modèleliens forts – liens faibles deMark Granovetter : dans une société de type communautaire les individus établissent principalement des liens forts — au sein d’un groupe où les connaissances des individus sont également en relation entre elles — alors qu’une société individualiste repose essentiellement sur des liens faibles — simples connaissances bilatérales et indépendantes[22].
PourMarcel Mauss, le modèle communautaire traditionnel dudon et contre-don entretient la cohésion du groupe par le développement d’une dette éternellement renouvelée, issue des multiples échanges entre ses membres. Avec le développement de l’individualisme, qu’il soit issu d’une volontépolitique ou d’un phénomène naturel, du fait de l’indépendance accrue entre les personnes, les liens communautaires se distendraient et les solidarités traditionnelles péricliteraient.
Suivant la maxime deJean-Jacques Rousseau :« Personne ne doit rien à quiconque prétend ne rien devoir à personne »[23]. Ainsi, rompre avec ses proches, s’émanciper des autres fait prendre le risque de ne plus recevoir aucune aide en cas de difficulté, là où la sociétéholiste traditionnelle pourvoie à ces besoins par unlien social solide et durable, porteur d’unesolidarité mécanique communautaire. Dans cette optique, une société où le manque est fréquent et les ressources variables entraîne donc un renforcement du tissu social de solidarité pour s’assurer contre les risques éventuels. À l’inverse, lasociété industrielle, caractérisée par une certaine abondance, permet aux individus de se sentir moins dépendants et ainsi de se distancier de ces mêmes structures communautaires.
Selon l’historienMarcel Gauchet, l’individualisme n’aurait donc pu se développer sans l’aide d’institutions chargées de soutenir l’individu face auxaléas de la vie tels le chômage, la retraite, la maladie, les catastrophes naturelles ou bien les accidents domestiques :« Que signifierait l’individualisme contemporain sans la sécurité sociale ? »[24].
De même, lesociologue du travailRobert Castel, analyse l’avènement d’une « propriété sociale » comme un élément primordial reconnaissance juridique et symbolique des individus[25]. Le principe deprotection des individus contre lesrisques liés à la vieillesse et la maladie, permet ainsi à l’ensemble des individus, fussent-ils en situation de précarité, d’accéder à une « propriété de soi », compensant d’une certaine manière l’inégal accès à la propriété privée. Le sociologue nuance toutefois son propos en soulignant la fragilisation de ce mécanisme par la désaffiliation des individus, processus de rupture des liens desocialisation et derégulation sociale par le travail.
D’après le philosopheMichel Foucault, c’est le processus disciplinaire qui prime dans la construction de l’individu : « l’individu c’est sans doute l’atome fictif d’une représentation idéologique de la société ; mais il est aussi une réalité fabriquée par cette technologie spécifique de pouvoir qu’on appelle la discipline »[26]. Dans son analyse de l’institution disciplinaire — décrite comme une matérialisation oppressive dumonopole de la violenceétatique théorisé parMax Weber —, Foucault soutient ainsi l’idée que l’individu est un mythe construit en vue d’exercer uncontrôle social : lamédecine, lapsychiatrie ou lapsychologie sont alors perçues comme autant de sources rationnelles de légitimité pour les instances cherchant à isoler, quadriller, surveiller et normaliser l’individu. Le philosophe théorise alors des « rapports depouvoir-savoir[26] », à travers lesquels la science serait utilisée par les détenteurs de la puissance politique et conditionnée par leur contrôle. Les analyses de la psychiatrie, notamment sur la folie, ont ainsi participé à formuler l’idée d’un « sujet psychique » — pris ausens philosophique d’un être doué de pensée, de conscience, et capable de produire des actes[27],[28]. Les identifications policières et les outils associés ont aidé tout autant à renforcer ce lien entre les savoirs-pouvoirs et le processus d’individualisation[29].
Les travaux historiques sur l’émergence de l’individualisme se limitent généralement à des aspects spécifiques de l’individu — sous un prismepolitique,économique,intime,juridique ouphilosophique — ou bien à une analyseanthropologique de long terme[30], dans l’optique d’Émile Durkheim par exemple, pour lequel l’individualisme « est un phénomène qui ne commence nulle part, mais qui se développe sans s’arrêter, tout au long de l’histoire »[31].
Selon le sociologueNorbert Elias, « la conscience de soi correspond à une structure de l’intériorité qui s’instaure dans des phases bien déterminées du processus de civilisation »[32]. Ce dernier analyse ainsi l’individualisme comme concomitant à une intensification des interdépendances sociales entre individus, qui pousserait l’individu à se construire un refuge intérieur. L’individu garde ses pulsions et ses émotions dans la sphère privée et évite de les dévoiler à autrui. Il les contient et les transforme, accentuant ainsi les différences de comportements, de sensations, de pensées, d’objectifs et d’apparence physique entre les individus. De ce fait, l’auto-contrainte et la montée d’une conscience de soi sont liés. Selon Elias, ce phénomène s’est diffusé des élites sociales au reste de la société.
L’historien françaisGeorges Vigarello décrit l’émergence progressive d’un sentiment d’intériorité attaché au corps[33]. LesXVIe et XVIIIe siècles voient ainsi se développer l’analyse de « sens internes », qui viennent s’ajouter aux traditionnels cinqsens externes. De ce fait, le corps joue, à partir duXIXe siècle, un rôle crucial dans la conception de soi : l’expérimentation corporelle et individuelle — quotidien,rêves, nouvelles activités, nouvellessubstances, journal intime… — fait naître de nouveaux concepts, tels lacénesthésie, le sentiment d’existence ou le psychisme. Cette perspective novatrice du corps et de l’esprit mène ainsi à nouveauparadigme, qui remplace l’idée traditionnelle de l’âme par celle de lapsyché, comme somme rationnelle des activités mentales de l’individu. Selon l’historien, leXXe siècle achève la systématisation de cette recherche, l’approfondit et développe des pratiques associées à ces nouveaux concepts comme la relaxation, laméditation ou le sport[34]. Cette théorisation de l’individu comme être pensant et unique conduit également à d’autres pratiques contemporaines, telles que ledéveloppement personnel.
DansLes Tyrannies de l’intimité, le sociologue américainRichard Sennett analyse la distinction entre vie privée et vie publique comme continuellement accrue par lasociété moderne à partir duXIXe siècle et concomitante au phénomène individualiste[35],[36]. Il prend notamment l’exemple de l’Angleterre victorienne et de l’importance exacerbée qu’y prend la mise en scène sociale de l’individu au travers des vêtements, des mots employés, des micro-gestes, menant ainsi progressivement à une confusion entre la personnalité intime de l’individu et l’apparence qui le caractérise socialement. Cette évolution exige de l’observateur qu’il décrypte les moindre signes afin de déceler la réalité de celui qu’il analyse ; imposant en retour à l’individu observé une stratégie de perpétuelle dissimulation. Le sociologue décrit ces nouveaux rapports sociaux comme fragilisés par une spontanéité amoindrie et une anxiété au contraire accrue par l’attention constante apportée à la dissimulation. Richard Sennett perçoit en quelque sorte les exigences d’authenticité parfaite et de transparence absolue prônées par lasociété moderne comme une forme devoyeurisme social, et invite donc paradoxalement à conserver le fard social de la « civilité », permettant selon lui à l’individu de se créer une sphère de liberté intérieure :
« Il est difficile de nos jours de parler de civilité sans paraître snob et réactionnaire. Je définirais quant à moi ce mot de la façon suivante : la civilité est l’activité qui protège le moi des autres moi, et lui permet donc de jouir de la compagnie d’autrui. Le port du masque est l’essence même de la civilité[36]. »
Pour le sociologueRaymond Boudon,« l’individualisme n’est donc pas une valeur caractéristique de la seule société occidentale et qui serait apparue auXIVe siècle »[37]. Il s’oppose ici à la conception du politologue américainSamuel Huntington, qui divise le monde en ensemblescivilisationnels ayant chacun leur système de valeurs propre, avec notamment un bloc occidental qui tiendrait justement l’individualisme parmi ses fondements exclusifs[38].
Toutefois, le développement économique de l’Occident, notamment à partir de laRenaissance, est généralement reconnu comme un facteur prépondérant de la montée de l’individualisme dans cet espace culturel : l’avènement d’une société de relative abondance fait naître chez les individus qui en bénéficient un désir croissant d’indépendance et depouvoir politique, leur sécurité économique étant désormais assurée[5]. Les deux optiques précédemment évoquées ne s’opposent donc pas nécessairement si l’on considère que l’individualisme universel défendu parRaymond Boudon n’a pu naître que dans lasociété occidentale, du fait de son développement massif et précurseur, comme le décritSamuel Huntington. À l’inverse, unesociété traditionnelle, fût-ce même celle de l’Europe duhaut Moyen Âge, se caractérise dans ce modèle par une structure socialeholiste et fortementhiérarchisée, permettant le maintien d’unordre social quiassure l’individu contre les risques liés à une économie du manque :famine,guerre,maladies. En ce cas, la source desnormes et desvaleurs ne réside pas dans l’individu en lui-même, mais essentiellement dans ses divers groupes d’appartenance. Ces groupes desolidarité communautaire sont cruciaux dans la construction de l’individu, puisqu’ils définissent également sa position et son statut au sein de la société, à l’exemple de lasociété d'ordres sous l’Ancien Régime ou dusystème de castes en Inde, qui assigne à chacun sa place dans la société, en fonction de sa naissance[39].
Lasociété occidentale moderne, marquée par lasécularisation et le « désenchantement du monde[40] », tend au contraire à se détacher de cette forme d’autorité supérieure et sacralisée[39],[41] et à pencher vers des valeurs d’égalité et de liberté, caractéristiques de l’individualisme — quoique non nécessairement traduites dans les faits.
Dans cette perspective, les diverses acceptions politiques de l’individualisme, qu’elles soientlibérale,anarchiste oupersonnaliste, peuvent alors être perçues comme autant de manifestations d’un phénomène social plus profond, caractéristique de lasociété moderne. Sous l’effet de multiples bouleversements politiques de grande envergure, accélérés depuis l’après-guerre, le lien entre l’individu et ses diversgroupes sociaux vacille : cette crise donne notamment lieu à une affirmation de l’ego et des valeurs associées, telles que l’autonomie, l’intérêt particulier et la différenciation, ce que le sociologueJacques Guigou analyse comme une « égogestion généralisée »[42].
Représentation de l’intensité du holisme (en rouge) ou de l’individualisme (en vert) de la société en fonction des pays et par rapport à la moyenne mondiale en 2018[43].
Le principe individualiste, à la fois commeidéologiepolitique et commephénomènesociologique, rencontre diverses objections et critiques. Ainsi, l’on pourrait arguer que tout individu, ne pouvant subvenir à lui-seul à l’ensemble de ses besoins, dépend pour sa survie d’autrui, et par extension d’ungroupe social envers lequel il a naturellement desdevoirs : la société lui permet de vivre ; l’idéal individualiste, s’il était réduit à un principe à de négation de la société, serait donc un reniement des conditions de vie de l’individu.
« L’individualisme est un comportement exclusivement négatif, inspiré par la médiocrité et le ressentiment : il ne consiste pas à chercher l’élévation, l’épanouissement, mais à empêcher les autres de s’élever, à étouffer l’épanouissement des autres qui sont ressentis jalousement, comme une concurrence. Une société saine combat nécessairement l’individualisme. Elle cherche l’excellence, et ceci est incompatible avec l’individualisme[45]. »
Lepape François déclare dans l’encycliqueLaudato si' que « quand nous sommes capables de dépasser l’individualisme, un autre style de vie peut réellement se développer et un changement important devient possible dans la société ». Il constate par ailleurs que l’éducation environnementale tend aujourd’hui à inclure la critique des « mythes » de la modernité, parmi lesquels il cite l’individualisme[46].
Dans leur ouvragePolitiques de l’individualisme : entre sociologie et philosophie,Philippe Corcuff, Jacques Ion etFrançois de Singly font ainsi cette observation sur la critique commune de l’individualisme de lasociété moderne :
« Dans la sphère publique, la baisse partout proclamée de la participation électorale, l’affaiblissement des organisations syndicales, les difficultés de recrutement des organisations politiques, le rejet de la politique par une fraction importante de la jeunesse suscitent maints discours sur la « montée de l’individualisme ». […] Dans la sphère privée, se voit […] vilipendé le trop de liberté dont jouiraient les individus. […] Plus généralement, le sentiment d’une exacerbation de la violence [serait] lié à une prétendue perte des repères identitaires, un défaut de social en quelque sorte qui laisserait l’individu […] sans règle de conduite. […] Bref, c’est dans l’ensemble de la vie sociale, de la sphère publique au monde du travail en passant par l’espace public, que se feraient jour les dégâts d’une idéologisation du moi et de l’affaiblissement concomitant des solidarités intermédiaires[47]. »
Selon le sociologue franco-allemand Alfred Elie Matthieu Schmitt, dans son livreLes Dangers de l’individualisme dans notre société profondément fracturée[48],« l’individualisme appelle à la déviance, la déviance à la délinquance, la délinquance à la révolution ». Il critique le renfermement des individus, notamment dans leurs pratiques d’informations de plus en plus « individuelles » et « renfermées », qui pousserait à terme la société à une révolution politique, car les pratiques de personnalisation de l’information poussent à une polarisation politique.
Cette section contient une ou plusieurslistes. Le texte gagnerait à être rédigé sous la forme de paragraphes synthétiques. Les listes peuvent demeurer si elles sont introduites par une partie rédigée et sourcée, de façon à bien restituer les différents éléments (septembre 2024).
↑Robert Nisbet,La Tradition sociologique,PUF, 2012 [1966] :« Pour d'autres, plus pessimistes, elle engendrerait un nouveau type de société, caractérisé principalement par une morale égoïste et par une vie sociale atomisée. »
↑Alain Corbin, « Le secret de l’individu » ;inPhilippe Ariès etGeorges Duby (dir.),Histoire de la vie privée, tome 4 : de la Révolution à la Grande Guerre, Paris,Le Seuil, 1987, p. 419-501.
↑Philippe Lejeune,Le Moi des demoiselles : enquête sur le journal de jeune fille, Paris,Le Seuil, 1993.
↑Robert Castel et Claudine Haroche,Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi : entretiens sur la construction de l’individu moderne, Paris,Fayard, 2001.
↑Alfred Elie Matthieu Schmitt,Les Dangers de l’individualisme dans notre société profondément fracturée, Honoré NoSpès (édition bavaroise),, chapitre III.