Guillaume IX nait le[1]. Il est le fils deGuillaume VIII d'Aquitaine et d'Hildegarde (Audéarde) de Bourgogne. La validité du mariage de ses parents est tout d'abord contestée, en raison d'un degré de parenté prohibé par l'Église, et la légitimité de ce premier fils est remise en question. Le duc d'Aquitaine doit se rendre à Rome, auprès du papeGrégoire VII, au printemps 1076, pour plaider sa cause. Finalement en raison d'un risque sérieux de guerre civile, le jeune Guillaume est légitimé par le pape, et si le mariage est officiellement annulé, il se poursuit toutefois sous une forme morganatique[2]. À la mort de son père en 1085, Guillaume IX, âgé de seulement quinze ans, lui succède comme duc d'Aquitaine et comte de Poitiers[1]. Le nouveau duc étant encore un enfant, l'habitude est prise de l'appeler « Guillaume le Jeune », si bien que ce surnom lui reste pendant toute sa vie[3].
Ayant acquis des droits surToulouse par sa femme Philippa, il les fait valoir par les armes en prenantToulouse en 1098. Ville qu'il revend àBertrand de Saint-Gilles pour financer son expédition en Terre sainte, en 1101[4],[5].
Après l'annonce de la prise de Jérusalem en 1099 par les participants de lapremière croisade, Guillaume prend à son tour la croix et part pour laTerre sainte en compagnie du ducWelf Ier de Bavière. Cette« croisade de secours », menée par le duc d'Aquitaine, quitteConstantinople en juin 1101 et suit la route qu’avait suivie la première croisade. Elle atteintIconium puisEregli, dans les montagnes d'Anatolie, où elle est attaquée en septembre et presque entièrement massacrée[6]. Guillaume réussit à en réchapper, sans gloire, et après avoir reçu quelque temps l'hospitalité deTancrède de Hauteville et participé à quelques combats, il revient en Poitou, après un peu plus d'un an et demi d'absence[7],[5].
À partir de 1108, Bertrand de Saint-Gilles étant parti pour Tripoli, Guillaume et Philippa reprennent par les armes Toulouse et occupent le Toulousain, le Quercy et l'Albigeois, repoussantAlphonse Jourdain vers l'est du Rhône[8].
En 1110, une terrible guerre éclate enPoitou. Guerre de sièges avec son triste lot de ravages et de souffrances, conséquence d'une alliance entre les seigneurs deParthenay et deLusignan, alliés au comte Foulques le Jeuned'Anjou, trop heureux de s'en prendre au duc. Une trêve est finalement signée. Guillaume est grièvement blessé à la cuisse devantTaillebourg[9].
En 1113, pour financer sa campagne contre Toulouse, qu'il reprend pratiquement sans combat, Guillaume doit taxer lourdement les biens appartenant aux communautés religieuses. Cette fois c'en est trop etPierre II, évêque dePoitiers, décide d'excommunier le duc. Au début de 1114, Il prononce l'anathème dans la cathédrale dePoitiers, devant un Guillaume furieux[10]. Emprisonné dès le lendemain dans son château deChauvigny, Pierre y meurt le 4 avril 1115, enodeur de sainteté[11],[12].
En l'absence de Philippa, partie à Toulouse recevoir l'hommage de ses vassaux, Guillaume, revenu en Poitou, rencontre la fille de Barthélémy de l’Isle Bouchard, épouse de son vassal le vicomteAimery Ier de Châtellerault, Amalberge ou Amauberge, surnomméeDangereuse ou plus familièrement la Maubergeonne (1079-1151)[13]. Il en fait sa maîtresse officielle en 1114 et l'installe dans la tour Maubergeon (appelée ainsi par les Poitevins car occupée par Amauberge) dupalais ducal dePoitiers, qu'il vient de faire reconstruire après le violent incendie qui l'avait ravagé[14],[15] . Cette liaison affichée est un scandale permanent qui vaut à Guillaume une nouvelle excommunication de la part du nouveau légat,Girard. Guillaume y répond par une plaisanterie restée célèbre: « Le peigne frisera les cheveux de ton front avant que je ne m'éloigne de la vicomtesse », faisant allusion à la calvitie de Girard[16],[13]. Philippa, au beau milieu de cette liaison, donne naissance, à Toulouse, à leur dernier fils,Raymond de Poitiers, en 1115[17]. Elle se retire ensuite auprieuré fontevriste qu'elle a fondé àLespinasse (Haute-Garonne). Elle y prend le voile, en compagnie d'une de ses filles, Audéarde, et y meurt le 28 novembre 1118[18],[19],[15],[20],[21]. Guillaume ne sera définitivement relevé de son excommunication qu'en 1118, à la condition de pourvoir à la vacance des évêchés, particulièrement à celle de l'évêché dePoitiers[22].
En 1121[27], il marie son fils aîné Guillaume à la fille de sa maîtresse,Aénor de Châtellerault. Il démontre ainsi son attachement envers Dangereuse, à qui il restera fidèle jusqu'à la fin de sa vie[28],[29] . En 1124, le jeune couple donnera naissance à son premier enfant,Aliénor d'Aquitaine[30].
En 1123, après un renversement d'alliance, Guillaume est désormais aux côtés deRaimond-Bérenger III de Barcelone contre son ancien allié, le roi d'Aragon[31] .
Il est lui-même un poète, utilisant lalangue d'oc, proche de sa langue habituelle lepoitevin-saintongeais, dans ses créations[32]. Ce sont des chansons (cansos), des poèmes mis en musique[33]. Il est considéré comme le premiertroubadour connu[34],[35],[36]. Son surnom deTroubadour, sous lequel il apparaît souvent, ne lui est attribué qu'au début duXIXe siècle[37].
C'est le plus ancien poète médiéval, depuissaint Fortunat auVIe siècle (qui réside longtemps à l'abbaye Sainte-Croix de Poitiers), dont des œuvres en langue vulgaire, ni sacrées ni à la gloire de héros guerriers, soient conservées. Ses vers traitent le plus souvent des femmes, d'amour et de ses prouesses sexuelles. On lui attribue onze chansons[33]. Sa poésie est parfois très crue, notamment dans lachanson convenable (chanson I,Companho faray un vers...convinen), lorsqu'il demande à ses compagnons quel cheval il doit monter,d'Agnès ou d'Arsens[38],[39]. Considéré comme l'inventeur de l'amour courtois (fin' amor enoccitan), il est l'un des modèles influents de l'art destroubadours, dont la poésie va devenir plus galante[40].
Après avoir renoncé à ses nombreuses liaisons[29],[26], il se consacre à la vicomtesse de Châtellerault[41](Dangereuse de L'Isle Bouchard), qu'il invoque comme sa dame dans ses poèmes. Sa poésie se fait alors plus courtoise[42],[43]. On évoque aussi à son propos la fondation d'un couvent parodique, dont les nonnes seraient choisies parmi les plus belles femmes du comté. Cette légende noire tout droit sortie de l'imagination « a priori défavorable envers le premier Troubadour » deGuillaume de Malmesbury[44], n'a d'autre fondement que les préjugés du moine anglo-normand à son encontre[45]. À labataille de Cutanda, il aurait, toujours selon Guillaume de Malmesbury, combattu avec le corps nu de sa maîtresse peint sur son bouclier[29],[15].
Il évoque également la guerre et ses conséquences pour lui : selonOrderic Vital, il raconte sa captivité en Orient de manière plaisante, alors qu'il n'a en réalité jamais été emprisonné au cours de sa croisade[46],[47].
Il fait de grosses donations à l'Église, dont certaines pour la fondation de monastères et ajoute un donjon (tour Maubergeon) aupalais ducal dePoitiers[15].
Voici une des œuvres composées par le comte duc, enlangue d'oc, en limousin[57], accompagnée de la traduction française, la chanson VIII :
Farai chansoneta nueva , Je ferai chansonnette nouvelle[58]
(occitan)
Farai chansoneta nueva, Ans que vent ni gel ni plueva : Ma dona m'assaya e-m prueva, Quossi de qual guiza l'am ; E ja per plag que m'en mueva No-m solvera de son liam.
(français)
Je ferai chansonnette nouvelle Avant qu'il vente, pleuve ou gèle : Ma dame me teste, m'éprouve, Pour savoir combien je l'aime ; Et elle a beau me chercher querelle, Jamais je ne renoncerai à elle.
Qu'ans mi rent a lieys e-m liure, Qu'en sa carta-m pot escriure. E no m'en tenguatz per yure, S'ieu ma bona dompna am ! Quar senes lieys non puesc viure, Tant ai pres de s'amor gran fam.
Je me rends à elle, je me livre Elle peut m'inscrire en sa charte ; Et ne me tenez pour ivre Si j'aime ma bonne dame, Car sans elle je ne puis vivre, Tant de son amour j'ai grand faim.
Per aquesta fri e tremble, Quar de tam bon'amor l'am, Qu'anc no cug qu'en nasques semble En semblan del gran linh n'Adam.
Pour elle je frissonne et tremble, Je l'aime tant de si bon amour ! Je n'en crois jamais née de si belle En la lignée du seigneur Adam.
Que plus es blanca qu'evori, Per qu'ieu autra non azori : Si-m breu non ai aiutori, Cum ma bona dompna m'am, Morrai, pel cap sanh Gregori, Si no-m bayza en cambr'o sotz ram.
Elle est plus blanche qu'ivoire, Je n'adorerai qu'elle ! Mais, si je n'ai prompt secours, Si ma bonne dame ne m'aime, Je mourrai, par la tête deSaint Grégoire, Un baiser en chambre ou sous l'arbre !
Qual pro-y auretz, dompna conja, Si vostr'amors mi deslonja Par que-us vulhatz metre monja! E sapchatz, quar tan vos am, Tem que la dolors me ponja, Si no-m faitz dreg dels tortz q'ie-us clam.
Qu'y gagnerez-vous, belle dame, Si de votre amour vous m'éloignez ? Vous semblez vous mettre nonne, Mais sachez que je vous aime tant Que je crains la douleur blessante Si vous ne faites droit des torts dont je me plains.
Qual pro i auretz s'ieu m'enclostre E no-m retenetz per vostre Totz lo joys del mon es nostre, Dompna, s'amduy nos amam. Lay al mieu amic Daurostre, Dic e man que chan e bram.
Que gagnerez-vous si je me cloître, Si vous ne me tenez pas pour vôtre ? Toute la joie du monde est nôtre, Dame, si nous nous aimons, Je demande à l'ami Daurostre De chanter, et non plus crier.
↑Joshua Prawer,« Ch. II. Les États latins et le réveil du monde musulman », dansHistoire du royaume latin de Jérusalem. Tome premier, Paris, CNRS Éditions,(lire en ligne),p. 279-310.
PierreBec,Le comte de Poitiers, premier troubadour : à l'aube d'un verbe et d'une érotique, Montpellier, Publications de l'Université de Montpellier,, 289 p.
MichelDillange,Les comtes de Poitou, ducs d'Aquitaine (778-1204), La Crèche, Geste Editions / histoire,, 303 p.(ISBN2-910919-09-9).