Le mythe représenteLaocoon, prêtre dePoséidon àTroie, fils deCapys et frère d’Anchise. Il met les Troyens en garde contre lecheval de Troie laissé par les Grecs en déclarant (d'aprèsL'Énéide deVirgile)« Timeo Danaos, et dona ferentes (je crains les Grecs même lorsqu’ils offrent des présents) », et lancera son javelot contre ses flancs : le cheval sonne creux, mais personne ne le remarque. Deux serpents venus de l’île de Ténédos le tuent, ainsi que ses deux fils. Les Troyens attribuent sa mort à un châtiment dePoséidon ou d’Athéna, offensés qu’il ait blessé l’offrande qui leur était destinée. Convaincus du sacrilège, les Troyens feront entrer le cheval dans l’enceinte de la ville.
« (…) le Laocoon qui se trouve dans la demeure de l'empereur Titus, qu'il faut préférer à toute la peinture et toute la sculpture. D'un seul bloc de pierre, les grands artistes Agésandros, Polydoros et Athénodoros de Rhodes réalisèrent Laocoon, ses fils et des nœuds de serpents magnifiques, grâce à l'accord de leur idée[4]. »
Le groupe avec la reconstitution du bras en diagonale parMontorsoli, copie d'atelier,Mannheim.
Le groupe trouvé à l'époque est incomplet. Dès1523Montorsoli, élève deMichel-Ange, complète le groupe[5] : les manques sont comblés, le bras du prêtre s'étirera dans une diagonale qu'admireraWinckelmann (Réflexions sur l'imitation des œuvres grecques en sculpture et en peinture) et nourrira de nombreux textes d'esthétique. En1798, après letraité deTolentino, l'œuvre est transférée auLouvre où elle est considérée comme « l'un des plus parfaits ouvrages qu'ait produits le ciseau »[6]. En 1815, le groupe regagne le Vatican.
Bras du groupe du Laocoon retrouvé en 1905.
Ce n'est qu'en1905 que le collectionneur et archéologueLudwig Pollak(de) retrouve dans la cour d'un tailleur de pierre le bras droit du prêtre, bras plié, qui reprendra sa place lors d'une restauration, en1957-1960[7].
Cette œuvre reflète la grande maîtrise technique des trois sculpteurs rhodiens. La recherche du détail, notamment dans l'anatomie et la musculature montre l'héritage grec. La puissance de celle-ci est parfaitement rendue dans l'atmosphère très tendue de la scène. Le goût du pathétique, le "pathos", l'expressionnisme ou le baroque de la sculpture hellénistique, trouvent ici l'un de ses grands représentants. Les trois Rhodiens choisissent de représenter un moment précis du récit de la prise deTroie. Il s'agit d'une scène comme prise sur le vif, où la tension dramatique est traduite sur les visages des personnages, l'expressivité est rendue par des yeux exorbités, désespérés et éperdus.Laocoon, les muscles tendus, tente de se débarrasser du serpent qui l'enserre. Les sculpteurs se sont permis beaucoup de libertés : les trois personnages sont représentés nus, nudité traditionnellement réservée aux dieux, aux héros ou aux athlètes. Laocoôn et ses fils sont tordus, torturés, physiquement et moralement. Les serpents qui s'enroulent autour des personnages impuissants assurent un lien logique qui harmonise la lecture de l’œuvre. Laocoôn et un de ses fils sont acculés à l'autel ce qui accentue la notion de fatalité. C'est un dieu qui a envoyé ces serpents, il n'y a donc pas d'échappatoire possible. Les jambes et les bras des personnages sont emprisonnés. Cependant, les Rhodiens n'ont pas choisi de représenter la mort de Laocoôn, mais le moment précis de sa souffrance et de celle de ses enfants, comme les sculpteurs deMarsyas ont choisi de le représenter attaché à un arbre, attendant son châtiment.
Il s'agit donc bien de la tension immédiate, prise sur le vif et dramatique qui intéresse les artistes du monde hellénistique "pathétique". De plus, on retrouve certains traits des caractéristiques du goût hellénistique. La chevelure abondante, impétueuse aux mèches légèrement bouclées de Laocoôn, rappelle celle des portraits d'Alexandre ou celle du Vieux Centaure en bronze de laVilla d'Hadrien. L'expressivité et les visages torturés traduisent la même force, la même volonté de capter un infime moment, le plus dramatique.
Les connaisseurs eurent beaucoup de difficultés pour dater le groupe du Laocoôn et déterminer s'il dérive d'un original en bronze, mais il appartient sans conteste à la grande sculpture hellénistique. En effet, par la "gigantesque" composition et son déploiement dans l'espace, il rappelle le style qui fut développé sur les géants qui s'opposent à Athéna surl'autel de Pergame. La composition frontale du groupe est destinée à n'être contemplée que d'un seul point de vue ce qui relève certainement de son emplacement d'origine, par exemple dans une exèdre et non sur un socle établi dans un espace ouvert.
Depuis laRenaissance, on attribue le groupe àAgésandros,Athénodore etPolydore, de qui l'on connaît les quatre groupes monumentaux découverts dans la grotte deSperlonga de lavilla de Tibère, non loin de Rome, en 1957. On n'en connaît pas d'autres versions antiques. On a longtemps cru qu'il s'agissait d'un original de l'époque hellénistique. Cependant, il est apparu que le marbre de l'autel sur lequel est assis Laocoon est un marbre italien datant au moins de la deuxième moitié duIer siècle : il s'agit donc d'une copie ou d'une adaptation. On sait par ailleurs, grâce au témoignage de Sperlonga, que les trois Rhodiens étaient spécialisés dans la reproduction d'œuvres hellénistiques à thèmemythologique[11]. Il est difficile de savoir dans quelle mesure ils pouvaient improviser dans leur travail de copie. Cependant, cette découverte ne revient qu'à déplacer le problème de la datation sur l'original.
La question de la datation n'est pas interne à l'histoire de l'art, mais a également des répercussions sur l'histoire de la littérature. En effet,Virgile est le premier auteur à s'étendre sur cet épisode[12]. Le groupe illustre-t-il l’Énéide ? Au contraire, Virgile s'est-il inspiré duLaocoon ? Virgile représenteLaocoon comme une victime innocente : alors qu'il prévient à juste titre lesTroyens, il est écarté comme gêneur par les dieux. Dans d'autres traditions, comme celle deSophocle dans satragédie perdue, Laocoon est puni parApollon pour s'être marié et avoir transgressé son devoir de célibat : il est condamné à voir ses fils déchirés par les serpents. Chez un poète hellénistique,Euphorion, Laocoon est également tué par les serpents. Les sculpteurs grecs étant friands de thèmes tragiques, il semble que ce soit plutôt ce Laocoon-là qui soit représenté dans la pierre.
En 2005, l'historienne d’art américaineLynn Catterson, lors d’une communication à l’Académie italienne de l’Université Columbia, attribua l’œuvre àMichel-Ange, connu pour avoir réalisé de nombreux faux antiques[13]. Elle prétendit disposer de nombreuses justifications et notamment d'un dessin de Michel-Ange représentant le torse, détenu par l’Ashmolean Museum.
↑Jerome J. Pollitt, « Introduction: masters and masterworks », dans O. Palagia et J. J. Pollitt (éd.),Personal Styles in Greek Sculptures, Cambridge University Press, 1999,p. 3.
↑Qui lui a consacré un essai en1766,Laokoon oder uber die Grenzen der Malerei und Poesie [« Laocoon, ou Des frontières de la peinture et de la poésie »].
↑Le Monde comme volonté et comme représentation, III, 46.
↑Les quatre groupes de Sperlonga représententMénélas portant le corps dePatrocle (groupe plus connu sous le nom de Pasquin), le vol duPalladium, l'aveuglement dePolyphème etUlysse affrontantScylla.
Dominique Radrizzani, « Entre le serpent et la pomme. Le Laocoon chez les néo-classiques suisses »,Art + Architecture en Suisse, XLVI, 4, 1995 (= numéro spécial Néo-classicisme),p. 356-67