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Lagrande peste de Londres de1665 (enanglais :the Great Plague) est uneépidémie depeste bubonique qui frappa la ville deLondres enAngleterre et fit environ 75 000 morts (peut-être même 100 000), soit environ 20 % de sa population.
C'est la dernière grande épidémie de peste du Royaume-Uni. Elle constitue une étape marquante dans l'avènement d'une pensée épidémiologique moderne. Avec la grandepeste de Marseille de 1720, elle représente aussi l'émergence d'une gestion épidémique menée à l'échelle d'une nation (politique de santé publique menée par un pouvoir central).
Fondée par lesRomains, avec toutes les routes qui y mènent, Londres est toujours, auXIVe siècle, le centre politique, culturel et commercial de l'Angleterre. La ville comptait alors près de 50 000 habitants occupant le territoire actuel de laCity (Cité de Londres), 30 000 à 40 000 autres personnes vivent dans des petites villes ou villages environnants[1].
La grandepeste noire médiévale touche Londres vers l'automne 1348[2], par la route et par trafic fluvial, causant la mort de près de 40 % de la population. La peste est attribuée aux mauvaises odeurs (pestilences) par les contemporains. Le roiÉdouard III ordonne de nettoyer et d'assainir la ville en 1349 et en 1361[1].
Comme les autres villes européennes, Londres se repeuple rapidement par déplacement de population d'origine rurale environnante. La peste revient 18 fois entre 1369 et 1485 (au moins 27 années de peste durant cette période). La population ne retrouve son niveau d'origine (50 000 habitants) que vers le début duXVIe siècle, lors d'un repeuplement d'une épidémie plus forte (1498-1500)[1].

Il n'existe pas de mesures nationales règlementaires contre la peste avant 1518. Les autorités de Londres prennent alors diverses mesures : adoption d'un registre de cause de décès (1519), fondations de nouveaux hôpitaux et cimetières, règlementations diverses : nettoyage des rues, fermeture des théâtres en période épidémique, enfermement chez eux des malades pauvres, signalement des maisons infectées par unebotte de paille suspendue devant une fenêtre, etc[1],[3].
En 1578, toutes ces mesures sont rassemblées dans lesRoyal Plague Orders. Cette publication ne représente qu'une collection de dispositions de toutes sortes qui ont été prises en situation épidémique. Elle reste en vigueur, à peu près inchangée, jusqu'en 1665[3]. Elle apparait comme rudimentaire par rapport aux règlements européens, plus cohérents et plus rigoureux, de la même époque, à l'exception de laquarantaine maritime, strictement appliquée par laRoyal Navy à partir de 1580[1].
AuXVIIe siècle, les épidémies londoniennes de peste se poursuivent, dont celles de 1604-1610 (près de 15 000 décès) et de 1629-1636 (plus de 12 000 morts)[1].
Cette situation suscite une riche littérature critique, sociale ou politique, morale ou religieuse, comme celle deThomas Dekker (1572-1632) auteur de plusieurspamphlets de peste (de 1603 à 1630)[4], deWilliam Winstanley (1628-1698)The Christians Refuge (1665)[5], ou deRobert Boyle (1627-1691)The Plague of London from the Hand of God (1665)[6].
L'œuvre dominante est celle deDaniel Defoe (1660-1731) qui publie en 1722A Journal of the Plague Year à propos de la plus grande épidémie de peste de Londres, celle de 1665-1666, qui sera aussi la dernière épidémie de peste de cette ampleur en Angleterre[1].

De 1649 à 1664, la peste à Londres connait une accalmie : durant cette période le registre des causes de décès note au maximum jusqu'à 36 morts de peste par an[7]. Il s'agit d'épisodes très minimes de peste que les contemporains, notamment en France, appellent « séminaires de peste », et correspondant (d'un point de vue moderne) à un état semi-endémique, de bénignité relative[8].
Les autorités anglaises sont alertées dès 1663 par une épidémie de peste qui frappeAmsterdam. Les fermetures portuaires et les quarantaines maritimes sont d'autant plus rigoureuses que les Pays-Bas sont en guerre contre l'Angleterre en (Deuxième guerre anglo-néerlandaise)[7].
Les contemporains attribuent la peste de Londres à des importations provenant de Hollande : lots de fourrure, ou ballots de soie selon les auteurs. Les historiens sont partagés : les uns penchent plutôt pour une hypothèseenzootique locale, à cause de la quarantaine et du fait que l'épidémie débute en périphérie de la ville et non près du port, d'autres pour une enzootie par importation, la quarantaine pouvant être contournée pour les besoins immédiats de la famille royale ou de laRoyal Navy[9].
La peste commença par frapper les milieux les plus pauvres en passant relativement inaperçue au départ. Une première victime, Margaret Ponteus, ou Ponteous, est enregistrée par la paroisse deSaint Paul Covent Garden le, mais les premiers cas ne sont publiés dans lesBills of Mortality (publicationhebdomadaire) qu'à partir de la première semaine de mai[9],[10].
Le principal témoin historique de la peste de 1665 estSamuel Pepys (1633-1703), administrateur de la Royal Navy, chargé du ravitaillement, et qui tenait sonjournal personnelThe Diary of Samuel Pepys. Selon lui, la présence de la maladie n'est connue des autorités que le[7].

Le, un comité d'urgence, lePrivy Council Committee décide d'appliquer lesPlague Orders, en particulier : isolement par des gardes des paroisses touchées et des maisons suspectes, réouverture despest houses (lazarets), nettoyage des rues et élimination des animaux errants en ville[9].
La fin mai et le début juin sont inhabituellement chauds, et malgré les mesures prises, le nombre de morts continue d'augmenter[11]. Lors de la première semaine de, on compte près d'une centaine de morts de peste (soit le triple du maximum annuel des années précédentes), la semaine suivante enregistre 267 décès[7].
À partir de la mi-juin, les personnes en bonne santé et qui en ont les moyens, s'enfuient de Londres par milliers. Les plus riches se réfugient dans leurs résidences secondaires, les autres en allant habiter chez des amis ou chez leur famille, à l'extérieur de la ville.[réf. nécessaire]
Le, laCour Royale de Justice quitteWestminster pourSyon House, puis le pourHampton Court, et deux semaines après pourSalisbury, elle s'établira finalement àOxford en (jusqu'à fin)[7]. Lafamille royale quitte la ville dès et ne revient à Londres qu'en.

Ne restent en ville que les mendiants, les pauvres, les domestiques et les apprentis, le plus souvent abandonnés à leur sort par leurs maîtres. Par ironie de l'histoire, ces derniers peuvent se retrouver eux-mêmes en terrain hostile, car ils ne sont pas toujours les bienvenus par peur de la contagion[7].
En juillet, le Lord Maire ordonne d'enlever les carcasses de chats et de chiens « et autres vermines » qui encombrent la ville, le massacre des animaux errants des rues faisant partie des mesures contre la peste à Londres depuis 1563. Au printemps 1666, ledogcatcher (employé municipal chargé des chiens errants) sera crédité d'avoir tué 4 380 chiens, ce qui revient à éliminer un important prédateur des rats[12].
Au cours de l'été, le nombre de victimes continue d'augmenter, de 350 par semaine jusqu'à un pic de 8 000 victimes durant une seule semaine de septembre. La ville apparait comme dévastée, avec ses rues vides et ses boutiques closes[7].
Fin septembre, la peste décroit pour disparaître fin novembre. Dès, des londoniens enfuis commencent leur retour qui devient massif en. Des cas de peste, beaucoup moins nombreux (1800 décès), surviennent en 1666, le plus souvent au printemps[7].
Parmi les officiels qui restent en ville pour assurer l'essentiel, on trouve outre Samuel Pepys,George Monk (1608-1670)amiral, et Sir John Lawrence (mort en 1691)lord-maire de Londres. Ils se chargent du maintien de l'ordre public (sécurité et propriété), de la recherche des malades et de leur isolement. Cependant ce sont les administrateurs de niveau paroissial qui font l'essentiel du travail (enfermer les malades, enterrer les morts, noter et enregistrer). Les ressources des paroisses de Londres sont gérées par l'Évêque de Londres[7].
Comme sur le continent, l'application de ces mesures ne dépend pas des médecins, mais des juges (justice de paix au Royaume-Uni). L'originalité anglaise est une combinaison de pouvoir politique central et un financement local géré par les paroisses (Poor Laws)[3].
Les Anglais, comme le reste de l'Europe, voient la peste comme une punition divine pour les péchés de la communauté tout entière[3]. La peste est unedreadful visitation[13], la visite redoutée d'une vieille connaissance qui vient discuter à domicile[14]. Toutefois le conflit ou l'interférence entre autorités civiles et religieuses est moindre qu'en Europe catholique, car l'Égliseanglicane a aboli leculte des saints, et laprocession dereliques est considérée comme uneidolâtrie[3].

Les victimes de la peste sont enfermées chez elles et, pour éviter tout contact avec l'extérieur, leurs familles sont enfermées à leur côté, même lorsque les membres de ces familles sont sains. Une croix rouge ou blanche, ou l'inscriptionLord have mercy « Seigneur prends pitié » sont dessinées ou marquées sur laporte des contaminés[15].
Il existe aussi despest houses (en françaislazaret), établissements d'isolement des pestiférés surtout répandus en Europe du Sud depuis leXIVe siècle. En Angleterre, les premièrespest houses apparaissent après l'épidémie de peste de 1603 àOxford,Newcastle etWindsor, sur ordre du roiJacquesIer. Londres n'avait que quelques « cabanes dans les champs » lors de l'épidémie de 1625. En 1665, Londres dispose de cinqpest houses ne pouvant recevoir au total que 600 malades[16].
Unepest house ne fonctionnait qu'en situation épidémique, marquant ainsi le fait que les autorités reconnaissaient la présence de la peste. En Angleterre, le financement despest houses provient d'une taxe paroissiale. Le fonctionnement et la vie quotidienne dans ces établissements transitoires font l'objet de sévères critiques[16]. En, sous la pression de l'opinion publique cultivée, les autorités royales décident d'épargner autant que possible la famille d'un malade destiné à être enfermé dans une « pest house »[7].
Les victimes de peste meurent dans diverses circonstances. Ceux qui ont une famille, qui meurent à l'hôpital ou qui appartiennent à une communauté religieuse sont le plus souvent enterrés par les proches ou des professionnels. Mais beaucoup meurent seuls ou abandonnés, leurs cadavres se trouvent dans les maisons, dans les fossés, ou dans les rues. Dans les pays catholiques, ceux qui recherchent les morts et assistent les mourants sont le plus souvent des moines[17] (frères mendiants comme lescapucins).
En Angleterreanglicane, depuis 1578[18], lesparoisses attribuent cette fonction de « chercheur de morts (en) » à de vieilles femmes pauvres contre un salaire modique. Elles sont chargées d'examiner les cadavres, de déterminer la cause du décès, et du signalement aux autorités[17].
Ce système anglais fait l'objet de critiques depuis son origine. Ces femmes sont accusées d'amateurisme, suspectées de fraude, vol, voire de meurtres. En 1720, le médecin anglaisRichard Mead (1673-1754) demande que les « vieilles femmes ignorantes » soient remplacées par des « hommes sérieux et instruits »[17],[19]. Le système de chercheurs pour signaler la cause du décès se poursuivit jusqu'en 1836[18].
En, les enterrements de masse enfosse commune apparaissent dans des paroisses de la banlieue de Londres[7].
Durant l'épidémie de 1665, les principaux moyens de protection furent le feu, le tabac et le vinaigre.

Des feux de plein air, ou desbraseros, auxquels on peut ajouter des bois ouplantes aromatiques, sont placés dans les rues de façon à purifier l'atmosphère des miasmes de la peste, selon un ordre royal datant de 1578[1].
Durant la peste de 1665, un personnage devient célèbre : il parcourait les rues de Londres, à demi-nu, un brasero sur la tête, en appelant à larepentance. C'était unquaker, nomméSolomon Eccles (en)(1618-1682) ou Eagles, et connu aussi comme compositeur de musique[20].
Letabac est introduit d'Amérique en Europe entre 1556 et 1565. Comme les autres plantes duNouveau-Monde, on lui prête de nombreuses vertus médicinales. Le médecin hollandaisIsbandis de Diemerbroeck (1609-1674) fait du tabac le meilleur préservatif contre la peste, lors de l'épidémie deNimègue de 1635-1636[21].
À la différence d'autresfumigations, grâce à lapipe, le tabac peut être fumé près de la figure, ce qui la protège mieux tout en libérant les deux mains. La pipe est un moyen très commode pour les ramasseurs et fossoyeurs de cadavres. Le tabac peut aussi être mâché, prisé, ou pris en potion (en poudre dans du vin, pour servir d'émétique)[21].
Le, Samuel Pepys note dans son journal qu'il se sent obligé d'acheter du tabac devant la menace. Cette année-là les autorités rendent letabagisme obligatoire pour les écoliers, et les élèves ducollège d'Eton qui refusent de fumer sont fouettés[21],[8].
Un dépôt de pipes a été découvert lors du percement de laligne de métro de Picadilly, à proximité d'une fosse commune de la peste de 1665[21].

Dans leCautionary Rules for Preventing the Sickness (Règles de précaution pour éviter la maladie), publié à Londres en 1665, se trouve la recommandation de diffuser dans la pièce où l'on vit des vapeurs basées sur levinaigre, l'eau de rose, et d'autres plantes aromatiques[22].
Il existe toujours dans la banlieue de Londres, uneVinegar Alley (Allée du vinaigre) située àWalthamstow, à proximité de l'église St Mary, où se trouverait une fosse commune de la peste de 1665. Ce nom proviendrait du vinaigre alors utilisé en grande quantité pour assainir le sol[23].
AuXVIIe siècle, la monarchie anglaise dispose de nombreux médecins deCour, attachés à la famille royale. Durant la peste de 1665, trois des médecins personnels deCharles II sont restés à Londres pour soigner les pauvres, les trois ont survécu[24].

LaRoyal Society ouRoyal Society of London for the Improvement of Natural Knowledge, fondée en 1660, représente l'élite savante du royaume.
Le Collège des médecins de Londres est fondé en 1518, sur le modèle des villes d'Italie. En 1600, il compte une cinquantaine de médecins licenciés, auxquels il faut ajouter une centaine de chirurgiens, une centaine d'apothicaires et près de 250 praticiens non licenciés (nurses, matrones et sages-femmes non incluses)[25].
Depuis 1540, existe à Londres une Compagnie de Barbiers-Chirurgiens, au nombre de 263 en 1641. Beaucoup plus nombreux que les médecins licenciés, ils apparaissent indispensables en temps de peste pour leurs contemporains : identifier les malades, pratiquer les saignées, les incisions et les cautérisations[26].
L'Angleterre de la Renaissance refuse les femmes chirurgiens par crainte dessorcières, contrairement à l'Italie (Naples, Venise...) où des femmes et filles debarbier-chirurgien peuvent exercer comme telles depuis leXIVe siècle. Cependant en période de peste, les barrières s'estompent, les autorités font appel à elles, pour les interdire à nouveau en période normale[26].
La plupart de la population de Londres utilise les services des barbiers-chirurgiens et des apothicaires, plus nombreux, moins chers et plus accessibles que les médecins. Même à Londres, et comme à la campagne, il est habituel de se soigner soi-même ou de recourir à des soignants empiriques ou illégaux[25].
Les femmes, absentes des milieux académiques et des professions règlementées, jouent un rôle important, y compris pour les maladies graves, pour soigner la famille ou les voisins. Elles sont chargées de tous les problèmes liés à lanaissance et à la médecine domestique, sans avoir les moyens de partager ou faire connaître leur savoir ou expérience. Lamédicalisation masculine de ces domaines débute en Angleterre à partir de la fin duXVIIe siècle[24],[26].
Nathaniel Hodges (en) (1629-1688), du Collège des médecins de Londres, est un représentant dugalénisme traditionnel. Lors de la peste de 1665, il fait partie d'un comité d'urgence mis en place, composé de deux médecins, deux conseilleurs municipaux et deuxshérifs. Il reconnaît les limites de la médecine et, pour combattre l'épidémie, il se fait l'avocat de quarantaines strictes, de mesures sévères contre les criminels et contrevenants, de contrôle ou d'interdiction des drogues dangereuses ou mortelles[27].

En 1672, il publie son expérience, ses observations et ses conclusions, d'abord en latin puis en anglais, dansLoimologia ; or, Historical Account of the Plague in London in 1665 : with Precautionnary Direction against the like Contagion. Il est traduit et publié en français en 1720, lors de la peste de Marseille. Il est aussi la source principale de Daniel Defoe pour sonA Journal of the Plague Year (1722)[27].
Hodges fait une synthèse entre lathéorie humorale, lathéorie des miasmes, etAthanasius Kircher (1602-1680) qui avait vu des « animalcules » dans le sang des pestiférés. Il limite la discussion aux « causes naturelles et évidentes », en écartant l'astrologie, les superstitions et les peurs, qui mènent à des mesures prises dans la panique ou le désespoir. Son ouvrage fait partie des textes précurseurs dans l'histoire de la santé publique[27].
Robert Boyle (1627-1691), de laRoyal Society, considère le corps humain comme une « machine chimique ». La peste se manifeste par des corpuscules morbifiques, effluves qui émanent du corps des pestiférés. Ces corpuscules sont absorbés par les pores de la peau des sujets sains. Pour s'en défendre, il faut porter sur soi d'autres effluves similaires qui bloquent les pores et empêchent la pénétration des particules pesteuses[27].
Le plus grand médecin anglais de cette période,Thomas Sydenham (1624-1689) surnommé « l'Hippocrate anglais », est à Londres en 1665. Au début de l'épidémie, il reste àWestminster pour soigner les pauvres, avant de s'enfuir avec sa famille, il est aussi l'un des premiers à revenir. Il publie son expérience sous le titre deMethod of Curing Fevers Based on His Own Observations (1666)[28].
Sydenham prend ses distances avec legalénisme. Il rejette l'astrologie pour se consacrer à l'observation clinique et aux conditions d'environnement, à la manière d'Hippocrate. La peste est due à un changement caché de l'atmosphère à partir de putréfactions. Sa pratique est celle de son temps : régime alimentaire « rafaîchissant », purgation, sudation et saignée, mais il la justifie en précisant : « Je ne propose rien d'autre que ce que j'ai personnellement essayé »[28].
L'apport principal de Sydenham est clinique : il distingue plus finement diverses maladies fébriles, mais faute d'en connaître les causes, il conclut à tort que, en situation épidémique, toutes les maladies tendent à se transformer en une même maladie dominante. La réputation de Sydenham fait que cette notion persistera jusqu'à la fin duXIXe siècle[28].

Pour corriger le déséquilibre humoral provoqué par la peste, les médecins disposent de produits « froids » (vinaigre,concombre...) et « chauds » (ail,gingembre...), d'autres sont « humidifiants » ou « asséchants ». Il existe d'innombrables recettes contre la peste, de composition variable parfois secrète[29].
En Angleterre, leStatute of Monopolies de 1624 protège par exemple le secret desAnderson's Scots Pills (pilules écossaises d'Anderson) et de laCountesse of Kent's Powder (poudre de la Comtesse du Kent). En 1720, le Régent de FrancePhilippe d'Orléans fait acheter une de ces recettes secrètes pour la distribuer lors de la peste de Marseille, où elle aura peu d'effets[29].
Lathériaque est un contre-poison universel (composé de plusieurs dizaines d'antidotes présumés) datant de l'Antiquité. En Europe, la thériaque deVenise est réputée comme la meilleure. En 1626, le Collège des médecins de Londres décide que lavipère n'a pas besoin d'entrer dans la composition, en donnant la préférence aumithridatum, une forme de thériaque à plus forte teneur enopium[30].
Le poison pesteux est évacué médicalement parémétiques,purgatifs... ; chirurgicalement parsaignées, ou desbubons mûrs par incision etcautérisation[29].
En 1665, le Collège des médecins de Londres recommande de plumer lecroupion d'un poulet ou d'un pigeon vivant, et d'appliquer l'anus du volatile sur le bubon pesteux de façon à aspirer le poison (les poisons ducloaque attirant le poison pesteux parsympathie). Selon le même principe, divers ingrédients (herbes,bézoard, peau séchée decrapaud, minéraux –arsenic,antimoine...–) sont placés enonguent sur la peau, ou en sachet suspendu à un ruban ou un collier[29].
La peste affecte également d'autres régions anglaises[31]. Des cas sont encore signalés en 1667 dans quelques villes commeNottingham, avec une dernière alerte douteuse àWinchester en 1668[32].

Des petits villages ont perdu de 40 à 75 % de la population. Ce serait le cas du village d'Eyam : 241 décès sur 350 habitants en 14 mois, mais des études plus récentes estiment que cette population était plus proche de 700 au début de l'épidémie. Les habitants, touchés par la peste en 1665, se seraient mis d'eux-mêmes en quarantaine (-) pour protéger les villages voisins. De ce fait même, Eyam est devenu un exemple d'héroïsme et un site touristique en tant que « village de la peste »[33].
Dans la campagne anglaise, on peut trouver des « églises de peste » isolées. Elles marquent la situation d'anciens villages frappés de peste, dont la population a disparu ou s'est déplacée[34].
Probablement venue d'Amsterdam, la peste de Londres revient sur le continent. La France du nord est d'abord épargnée grâce à l'application de mesures rigoureuses prises par leparlement de Rouen et leparlement de Paris. Mais en, la peste est àLille et àCambrai. Au printemps et à l'été 1668, la peste se propage àAmiens,Laon,Beauvais,Reims,Le Havre,Dieppe et leurs campagnes environnantes[35].
La peste reste cantonnée dans le nord par uncordon sanitaire, qui sauve Paris[36],[37]. La lutte contre l'épidémie est dirigée par le ministreJean-Baptiste Colbert (1619-1683). Colbert ne se contente pas de remettre en vigueur des règlements, il veille personnellement à leur stricte application par lesintendants sous ses ordres, malgré les plaintes de toute part d'entraves à l'activité économique. La peste recule à l'automne-hiver 1668, et après quelques alertes au printemps-été 1669, elle disparaît totalement au début de 1670[35].
Cette politique active, menée lors de la peste de Londres de 1665, sera confirmée lors de la peste de Marseille de 1720. Les deux évènements marquent le passage à une gestion des épidémies au niveau d'une nation (pouvoir central) et non plus à celui d'une ville ou d'un parlement régional[35].

Le plus grand impact de la peste reste le nombre de victimes. En 1650, la population de l’Angleterre était d’environ 5,25 millions d’habitants ; elle est tombée à environ 4,9 millions en 1680, pour atteindre un peu plus de 5 millions en 1700[1].
Pour pouvoir juger de la gravité d’une épidémie, il faut d’abord connaître la taille de la population dans laquelle elle s’est produite. Il n’existe aucun recensement officiel de la population pour fournir ce chiffre. Cependant les historiens estiment que la population de Londres était de l'ordre de 200 000 habitants en 1600, 375 000 en 1650, et d'environ 400 000 lors de la peste de 1665[1],[7]
Les données de l'époque (Bills of mortality) indiquent exactement 68 956 décès par peste pour l'année 1665. Selon les historiens, les pertes totales (1665-1666) ont dû être de 75 000 à 80 000[7] ou 100 000 victimes[38], compte tenu d'une sous-notification (par exemple absence de signalement des non-anglicans ou des enfants en bas âge)[7].
En chiffres absolus, la grande peste de Londres mérite son nom : c'est la dernière et la plus grande peste d'Angleterre[7]. Toutefois, en pourcentage par rapport à la population (de 15 à 20 % de décès selon les historiens), elle est « relativement bénigne » par rapport aux pertes (40 à 50 %) subies par d'autres villes au milieu duXVIIe siècle comme celle deBarcelone (1651-1653) ou laGrande peste de Naples (1656) et deGênes (1657)[39],[40].
Cependant la population de Londres retrouve rapidement son niveau de population par déplacement de population rurale, et continue sa croissance avec près de 490 000 habitants en 1700[1].
Selon Biraben, il ne manque pas d'exemples, auxXVIIe et XVIIIe siècles, où de grandes villes durement frappées par une violente épidémie de peste retrouvent rapidement leur population et leur commerce en quelques années. Après Londres, ce sera le cas deMarseille (1720) et deMoscou (1770). La peste a moins d'influence sur la démographie des grandes villes, à cause de l'importance croissante du commerce international[41].
En revanche, sur la même période, les petites villes subissent des conséquences durables en raison de leur moindre importance économique, et des petits villages peuvent disparaître après une grave épidémie (villages longtemps abandonnés, plutôt que morts)[41].

Durant leXVIIe siècle, et depuis 1603, Londres publie de manière irrégulière desBills of mortality (bilan hebdomadaire des causes de décès, détaillées par paroisses), notamment à l'occasion d'épidémies de peste. Cette parution suscite en retour une vaste « littérature de peste » prenant la forme d'un libre débat public (parfois anonyme, ou sous initiales) sur la peste, d'un point de vue savant, politique, moral ou religieux. D'autant plus qu'après lapremière révolution anglaise, la monarchie restaurée en 1660 n'a plus les moyens d'imposer une censure efficace. Ce serait un premier modèle « d'information du grand public » en continu, les autorités de Londres estimant qu'une population informée était mieux capable d'affronter une épidémie, même de grande ampleur[13].
La meilleure analyse contemporaine des décès lors des épidémies de Londres auXVIIe siècle provient des travaux deJohn Graunt (1620-1674) publiés en 1662 sous le titreNatural and Political Observations of the Bills of Mortality. Graunt démontre, de façon quantitative, que les épidémies de peste à Londres dépendent de fluctuations environnementales telles que le trafic fluvial et maritime et l'arrivée de personnes venant de régions où la peste sévit[43].
Par coïncidence, cette publication précède de peu la grande peste de 1665. Ces travaux, qui utilisent les données desBills of mortality, marquent l'émergence d'une scienceépidémiologique, pensée en termes modernes de politique de santé. Ils auront peu d'influence immédiate sur les pratiques médicales ou sur les croyances en un déterminisme astrologique de la peste, mais ils conduiront les autorités anglaises à prendre des mesures plus rigoureuses de contrôle sanitaires et de santé publique[43].
En, John Graunt publie une compilation de données sous le titreLondon's dreadful visitation, or, A collection of all the bills of mortality for this present year. Graunt pense que savoir c'est pouvoir, et qu'un État mieux informé peut créer de meilleures conditions pour tous[44].
Londres 1665 fait partie des grandes épidémies de peste qui terminent, pour un pays donné, la deuxième pandémie de peste en Europe (qui a débuté en 1348). Les dernières grandes épidémies européennes (en dizaines de milliers de victimes) qui suivent sont celles deVienne 1679 et 1712, de 1703 enPrusse, Marseille 1720, de 1737 enUkraine,Messine 1743, et la dernière à Moscou (1770-1771)[45],[46].
De façon générale, la fin des grandes épidémies de peste en Europe reste mal expliquée. Si les hypothèses sont nombreuses, aucune explication simple et unique ne fait l'unanimité. Elles se classent en deux grandes catégories : facteurs naturels et biologiques (modifications climatiques, bactériologiques, des vecteurs ou des hôtes...) et facteurs humains (mesures de lutte, échanges commerciaux, hygiène et comportements...)[46].
Il est de même en ce qui concerne plus particulièrement la Grande-Bretagne et la grande peste de Londres. Parmi les explications proposées :

Legrand incendie de Londres de aurait aidé à l'éradication de la peste en brûlant les rats et les bactéries responsables de la maladie et de sa propagation en ville. Lors de la reconstruction qui s'ensuit, des normes strictes sont imposées pour améliorer l'hygiène générale. La capitale de l'Angleterre est reconstruite après la promulgation de laloi de 1666 sur la reconstruction de Londres par le Parlement. Pour éviter de pareils drames à l'avenir, les bâtiments sont reconstruits en briques et en pierre, les bâtiments en bois sont rasés, des trottoirs sont créés et la ville est ainsi rajeunie.
Cette hypothèse a été critiquée sur le fait que l'incendie a détruit le centre de la ville (les quartiers les plus aisés) en épargnant les quartiers périphériques les plus pauvres. Ces quartiers n'ont pas été rénovés, et sont restés tels qu'ils étaient, mais sans épidémie de peste. De la même façon, à Naples après 1656, la peste n'est plus revenue malgré la persistance de bas-quartiers longtemps connus pour leur misère[46].
Quelques auteurs ont invoqué l'influence de facteurs climatiques ou astronomiques, tels que lepetit âge glaciaire et leminimum de Maunder, qui auraient affecté le comportement des puces et des rats en Europe. Le caractère terminal de la peste de Londres 1665 pour l'Europe du Nord, et pour la peste de Marseille 1720 pour l'Europe du Sud, s'expliquerait dans ce cadre[47]. Cependant, il n'a pas été retrouvé de liens entre l'activité solaire et les épidémies de pestes, et les influences climatiques ne sont acceptées que de façon occasionnelle et localisée[45].
Les hypothèses de modifications biologiques (comme la mutation deYersinia pestis en une forme moins virulente) ne sont généralement pas acceptées comme explication locale, soit par manque d'indices, soit parce qu'elles n'expliquent pas ou mal les différences chronologiques entre divers pays[46].
D'autres auteurs mettent en avant des actions humaines. Les mesures de contrôle du trafic commercial et les quarantaines auraient freiné les réimportations de peste. Ce qui explique au mieux les décalages observés selon les pays (nord-sud, et occident-orient). De plus, le commerce londonien se développe vers l'Atlantique et au-delà, plutôt que vers la Méditerranée[45],[47].
Le rôle d'une meilleure nutrition, d'une amélioration du commerce régional limitant les famines et les disettes[47], reste discuté, car la peste est suffisamment forte par elle-même pour n'avoir pas besoin de sujets dénutris[45].
Les hypothèseshygiénistes indiquent des nouveautés, telles que l'utilisation du savon pour le corps et les vêtements, et l'habitude de se déshabiller pour dormir, ce qui réduit les populations de puces et de poux dans les vêtements[45].
Une dernière hypothèse propose la production bon marché et la commercialisation, à la fin duXVIIe siècle, de l'arsenic largement utilisé pour la destruction des rongeurs consommateurs de grains[45],[46].
En 2015, une fosse commune de la peste de 1665 a été découverte à l'occasion de travaux effectués pour une nouvelle station du métro de Londres. Des analyses de l'ADN prélevé sur lapulpe dentaire de cinq victimes de l'épidémie indiquent que labactérie responsable était bienYersinia pestis[48].
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