Gracchus Babeuf, de son vrai nomFrançois Noël Babeuf, né le àSaint-Quentin et mort guillotiné le àVendôme, est un protagoniste de laRévolution française, à l'origine d'une tentative d'orientation démocratique contre le régime duDirectoire, la « Conjuration des Égaux », dont l'échec aboutit à son exécution par la guillotine.
Le courant de pensée correspondant à ses idées, le « babouvisme », préfigure lecommunisme et l'anarchisme[1].
Baptisé le en la paroisse Saint-Nicaise (Saint-Quentin), François Noël Babeuf est le fils de Claude Babeuf, employé dans les fermes du Roi, et de Marie Catherine Ancherel.
Dès l’âge de 12 ans, il travaille comme terrassier aucanal de Picardie. À 17 ans, il réussit à se faire engager comme apprenti chez un notairefeudiste àFlixecourt. Babeuf devient alors un spécialiste dudroit féodal[2]. En 1781, âgé de 21 ans, il commence à exercer pour son propre compte àRoye commegéomètre. Il y est égalementcommissaire à terrier[3].
Le, il épouse àDamery (Somme) Marie Anne Victoire Langlet (baptisée àAmiens le, morte après 1840), fille d’un quincaillier d’Amiens et ancienne femme de chambre, avec laquelle il a cinq enfants : Catherine-Adélaïde-Sophie, née en, morte à Roye le ;Robert, dit Émile, né le à Roye ; Catherine-Adélaïde-Sophie, née le à Roye, morte le 18messidoran III (); Jean-Baptiste-Claude, dit Camille, né le, interné comme fou en 1808, mort le en se jetant du quatrième étage de la maison où il logeait et travaillait, chez le bijoutier Lirot ; Caïus Gracchus, né le 9pluviôsean V () àVendôme, tué par une balle perdue en 1814, lors de l'invasion[4],[5].
Inspiré par la lecture deRousseau, et constatant les conditions de vie très dures de l’immense majorité de la population, il développe des théories en faveur de l’égalité. En 1788, il commence la rédaction duCadastre perpétuel. Dans cette brochure, publiée en 1790 à Paris, il propose une évolution de la législation pour collectiviser les terres tout en gardant leur exploitation individuelle[3]. Babeuf est également partisan de l’abolition de l’esclavage[6].
Débuts de la Révolution française (1789-février 1793)
En mars 1789, Babeuf participe à la rédaction ducahier de doléances des habitants deRoye. À la suite de l’échec de sonCadastre perpétuel et surtout au début de laRévolution française, il devient journaliste, vivant entre Paris et Roye. Il est ainsi correspondant duCourrier de l’Europe (édité àLondres) à partir de septembre 1789.
Premier numéro du Journal de la Confédération par Gracchus Babeuf, juillet 1790.
Il se bat contre les impôts indirects, organise pétitions et réunions. Son activité et son audience lui valent d’être accusé d’incitation à la rébellion[7]. Il est arrêté le et emprisonné. Il est libéré en juillet, grâce à la pression du révolutionnaireJean-Paul Marat. Le, il assiste à laFête de la Fédération. À la même époque, il rompt avec lecatholicisme (il écrit en 1793 :« Le christianisme et la liberté sont incompatibles »). En, Babeuf imprime un nouveau journal qui n'aura que trois numéros,Le Journal de la Confédération :« …On assure que les ténébreux cachots, ces sépultures des vivants dont nous avons tiré nos frères d'armes par nos justes clameurs, se repeuplent journellement d'une foule considérable d'autres victimes toujours prévenues du fameux crime de lèse-nation. Les plus scrupuleuses précautions et les plus invincibles mystères sont employés pour éviter qu'aucuns renseignements puissent transpirer sur le compte de ces derniers, et de là, il n'est plus difficile de consommer l'horreur, de les garder dans ces souterrains mortels… ».
Il lance son propre journal en octobre 1790,Le Correspondant picard, journal révolutionnaire fort avancé dans lequel il s’insurge contre lesuffrage censitaire mis en place pour les élections de 1791. Le journal est contraint à la disparition quelques mois plus tard, mais Babeuf continue à se mobiliser aux côtés des paysans et des ouvrierspicards. Le, il est élu commissaire pour la recherche desbiens communaux de la ville de Roye. Dans une brochure qu’il publie en, il écrit que la propriété féodale est« le fruit de l’expropriation et de la violence »[8]. La même année, il se prononce publiquement pour la mise en place de la République.
En, Babeuf est élu à l’assemblée électorale de laSomme[9]. Il est ensuite administrateur au district deMontdidier. Mis en cause dans une affaire de droit commun, il doit fuir à Paris en février 1793[10].
Période de la République montagnarde (juin 1793-juillet 1794)
À son arrivée dans la capitale, Babeuf noue contact avec l’écrivainSylvain Maréchal et prend parti pour lesjacobins contre lesgirondins. Il entre en mai 1793 à la Commission des subsistances de Paris. Il y soutient les revendications dessans-culottes, osant dénoncer un nouveau pacte de famine organisé parPierre-Louis Manuel, procureur général de laCommune ; ce qui suscita contre lui des haines violentes.
Accusé dans l’affaire qui avait entraîné son départ de Montdidier, il est emprisonné du24 brumaire anII () au30 messidor anII (), et est acquitté à Laon oùPierre Charles Pottofeux exerce la fonction de procureur général syndic. Dix jours après sa libération, c’est lecoup d’État contre Robespierre, et lesMontagnards, dont il était le partisan, perdent le pouvoir le9 thermidor anII (). Babeuf critique l’action des Montagnards concernant laTerreur, disant :« Je réprouve ce point particulier de leur système », mais inscrit son action dans leur continuité, tout en voulant passer de l’égalité « proclamée » à l’égalité dans les faits (la « parfaite égalité », pour laquelle il milite). Sous sa plume, Robespierre devient « Maximilien l'Exterminateur ». Il le présente, lui et son adversaireJean-Baptiste Carrier, comme les auteurs d'un plan « populicide » orchestré à deux[11],[12].
Période de la Convention thermidorienne (août 1794-octobre 1795)
Journal de la Liberté de la Presse,8 vendémiaire anIII () par Gracchus Babeuf.
À partir du, Babeuf publie leJournal de la Liberté de la presse, qui devient le14 vendémiaire anIII ()Le Tribun du peuple. Ce journal, où il combat avec la dernière violence la réaction thermidorienne, acquiert une forte audience. Il adhère, à la même période, au Club électoral, club de discussion desans-culottes. Le 3 novembre, il demande que les femmes soient admises dans les clubs.
Abandonnant le prénom Camille, qu’il avait adopté en 1792, il se fait alors appeler Gracchus, en hommage auxGracques, initiateurs d’une réforme agraire dans laRome antique. Babeuf défend la nécessité d’une « insurrection pacifique ».
Accusé parTallien d'outrage envers la Convention nationale, il est de nouveau arrêté, et incarcéré à la prison d’Arras, le19 pluviôse anIII (). Nombre de révolutionnaires étant alors sous les verrous, c'est l’occasion pour Babeuf de se lier avec des démocrates commeSimon Duplay,Augustin Darthé ouPhilippe Buonarroti. À leur contact, il modifie ses idées[13]. Il ne semble pas jouer de rôle dans l’insurrection du1er prairial anIII ()[14].
Rendu à la liberté le26 vendémiaire anIV () par la loi d’amnistie qui termine la session de laConvention nationale, il relance rapidement la publication duTribun du peuple.
Le gouvernement a une politique de répression de plus en plus forte, avec la fermeture duclub du Panthéon, où sont présents nombre d’amis et de partisans de Babeuf, et tente d'arrêter ce dernier en janvier 1796. Étant parvenu à s’enfuir, il entre dans la clandestinité.
Le but est de continuer laRévolution, d’appliquer laConstitution de l'an I (1793), et d’aboutir à la collectivisation des terres et des moyens de production, pour obtenir « la parfaite égalité » et « le bonheur commun ». Pour Babeuf et ses acolytes, l'Égalité est l'axe qui donne un sens à la Révolution. La démocratie est également un objectif majeur, par exemple dans le numéro 42 duTribun du peuple, Babeuf écrit :« Les gouvernants ne font des révolutions que pour gouverner. Nous en voulons enfin une pour assurer à jamais le bonheur du peuple, par la vraie démocratie »[16]. Bientôt des pamphlets circulent : ils annoncent l'abolition de la monnaie, le logement des pauvres chez les riches et les distributions gratuites de vivres[13].
Le Directoire est bientôt alerté par des indiscrétions.Paul Barras, attentiste, préfère se concentrer sur le danger royaliste[13].Lazare Carnot, lui, est résolu d'écraser la conjuration[13],[17]. Le, il fait voter une loi qui punit de mort l’apologie de laConstitution de 1793 et les appels à la dissolution duDirectoire[18].
Le complot est stoppé le21 floréal anIV ()[3] : grâce aux informations d’un indicateur,Georges Grisel, la police arrête Babeuf ainsi queBuonarroti,Darthé et les principaux meneurs des Égaux. Une tentative populaire de les libérer échoue le (11messidor). Une seconde tentative échoue également. Pour éviter que le peuple ne les libère, les Égaux sont transférés àVendôme.
Une haute cour est constituée et le procès s’ouvre àVendôme le en présence de deux ministres. Il ne s’achève que le[19]. Babeuf, à qui l'on reproche l’initiative du complot, etDarthé, qui s’est enfermé lors des débats dans le mutisme le plus total et à qui l’on reproche la rédaction de l’ordre d’exécution des Directeurs, sont condamnés à mort[18]. En entendant sa condamnation à mort, Babeuf se frappa, dans le prétoire même, de plusieurs coups de stylet, et fut porté mourant, le lendemain, à l'échafaud. Darthé, qui avait également tenté de se suicider, est guillotiné avec lui le8 prairial anV ().Buonarroti,Charles Germain et cinq autres accusés sont condamnés à la déportation. Cinquante-six autres accusés, dontJean Pierre André Amar etPierre-Charles Pottofeux, sont acquittés, bénéficiant probablement de la solidarité des anciens parlementaires montagnards[13],[17].
Le corps de Babeuf aurait été transporté et enterré dans une fosse commune de l'ancien cimetière du Grand Faubourg deVendôme, dans leLoir-et-Cher[20]. Ses enfants furent adoptés parLepeletier etTurreau.
Babeuf est l'auteur d'une doctrine politique, le babouvisme, qui a inspiré des révolutionnaires desannées 1830 et1840 revendiquant l’égalitarisme et esquissant unprésocialisme utopique, qualifiés de « néo-babouvistes »[21],[22].
L'historiographie donne au personnage une grande importance. L'historien robespierristeAlbert Mathiez condamne son attitude lors du9 Thermidor mais salue en lui un continuateur de Robespierre[13].Georges Lefebvre, Victor Daline et leurs continuateurs affirment l'originalité de sa pensée communiste[13].
Cadastre perpétuel, ou Démonstration des procédés convenables à la formation de cet important ouvrage, pour assurer les principes de l'Assiette & de la Répartition justes & permanentes, & de la perception facile d'une contribution unique, tant sur les possessions territoriales, que sur les revenus personnels ; Avec l'exposé de la Méthode d'arpentage de M. Audiffred, par son nouvel instrument, dit graphomètre-trigonométrique ; Dédié à l'Assemblée nationale, Paris, Garnery et Volland, tous les marchands de nouveautés ; Versailles, Blaizot, 1789, XLVI-192 p. (lire en ligne)
De la nouvelle distinction des ordres par M. de Mirabeau, Paris, Volland, 1789, 8 p.
À Messieurs du Comité des recherches de l'Assemblée nationale, 1790, 4 p.
Nouveau calendrier de la République française, conforme au décret de la Convention nationale, Paris, l'auteur, 1793, 20 p.
Les Battus payent l'amende, ou les Jacobins jeannots, Paris, Imprimerie de Franklin, 1794, 24 p.
Voyage des Jacobins dans les quatre parties du monde : avec la constitution mise à l'ordre du jour par Audouin et Barrère, Paris, Imprimerie de Franklin, 1794, 16 p.
Du Système de dépopulation, ou la Vie et les crimes de Carrier, son procès et celui du Comité révolutionnaire de Nantes, Paris, Imprimerie de Franklin, an iii (1794), 194 p.(lire en ligne) ed. du cerf, 2008,(ISBN978-2-204-08732-2)
On veut sauver Carrier. On veut faire le procès au Tribunal révolutionnaire. Peuple, prends garde à toi !, an iii (1794), 15 p.(lire en ligne)
G. Babeuf, tribun du peuple, à ses concitoyens, Paris, Imprimerie de Franklin, 1796, 8 p.
Adresse du tribun du peuple à l'armée de l'intérieur, Paris, Imprimerie du tribun du peuple, 1796, 12 p.
Péroraison de la défense de Gracchus Babeuf, tribun du peuple, prononcée devant la Haute-Cour de justice, Paris, Imprimerie de R.-F. Lebois, 7 p.
Dernière Lettre de Gracchus Babeuf, assassiné par la prétendue Haute-cour de justice, à sa femme et à ses enfans, à l'approche de la mort, Imprimerie de R.-F. Lebois,, 7 p.(lire en ligne)
Correspondance de Babeuf avec l'Académie d'Arras (1785-1788), présenté par Marcel Reinhard, Institut d'histoire de la Révolution française, Paris, Presses universitaires de France, 1961.
Textes choisis, édité par Claude Mazauric, Les Éditions sociales, 1965, 253 p.
Le Tribun du peuple ou le Défenseur des droits de l'homme, G. Thierry, 1966 (réimpression en fac-similé de l'édition originale, conservée à la Bibliothèque nationale,no 1-32 et 34-43).
Le scrutateur des décrets, et le rédacteur des cahiers de la seconde législature, Éditions d'histoire sociale, 1966,no 6.
L'éclaireur du peuple: ou le défenseur de 24 millions d'opprimés, Éditions d'histoire sociale, 1966, 90 p.
The defense of Gracchus Babeuf before the High Court of Vendôme, édité par John Anthony Scott, Thomas Cornell,Herbert Marcuse, University of Massachusetts Press, 1967, 112 p.
Œuvres de Babeuf, édité par Viktor Moiseevich Dalin, Armando Saitta etAlbert Soboul, Bibliothèque nationale, 1977.
La Guerre de la Vendée et le système de dépopulation (titre originel :Du système de dépopulation ou La vie et les crimes de Carrier), préface de Jean-Joël Brégeon, introduction deReynald Secher, Paris, Tallandier, 1987, 225 p. (rééd. Cerf, collection L'histoire à vif, 2008, préface deStéphane Courtois, introduction deReynald Secher).
Le Tribun du Peuple, ou Le Défenseur des Droits de l'Homme, n° 34 et 35, préface de Sébastien Degorce,Éditions Degorce, 2017, 188 p.
↑La Guerre de la Vendée et le système de dépopulation (titre originel : Du système de dépopulation ou La vie et les crimes de Carrier), préface de Jean-Joël Brégeon, introduction de Reynald Secher, Paris, Tallandier, 1987, 225 p. (rééd. Cerf, collection L'histoire à vif, 2008, préface de Stéphane Courtois, introduction de Reynald Secher).
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↑AlainMaillard,Présence de Babeuf : lumières, révolution, communisme : actes du colloque international Babeuf, Amiens, les 7, 8 et 9 décembre 1989, Publications de la Sorbonne,, 334 p.(lire en ligne), « De Babeuf au babouvisme : Réceptions et appropriations de Babeuf auxXIXe et XXe siècles »,p. 261-280.
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Débats du procès instruit par la haute cour de justice, contre Drouet, Baboeuf et autres, recueillis par des sténographes, Paris, Baudouin, 1797, tome 1,lire en ligne.
Débats du procès instruit par la haute cour de justice, contre Drouet, Baboeuf et autres, recueillis par des sténographes, Paris, Baudouin, 1797, tome 2,lire en ligne.
Débats du procès instruit par la haute cour de justice, contre Drouet, Baboeuf et autres, recueillis par des sténographes, Paris, Baudouin, 1797, tome 3,lire en ligne.
Débats du procès instruit par la haute cour de justice, contre Drouet, Baboeuf et autres, recueillis par des sténographes, Paris, Baudouin, 1797, tome 4,lire en ligne.
Maurice Dommanget,Babeuf et les problèmes du babouvisme : colloque international de Stockholm, (sous la direction de), Les Éditions sociales, 1963, 318 p.
Philippe Buonarroti,Gracchus Babeuf et la conjuration des égaux (ouHistoire de la Conjuration pour l'Égalité, dite de Babeuf), 1828. Réédition :Conspiration pour l'égalité dite de Babeuf, Éditions La Ville brûle, Montreuil, 2014, édition critique établie par Jean-Marc Schiappa,Jean-Numa Ducange, Alain Maillard etStéphanie Roza.
Raymonde Monnier, «Philippe Riviale,L'impatience du bonheur. Apologie de Gracchus Babeuf, Paris, Payot et Rivages, Critique de la Politique Payot, 2001, 275 p.», inAnnales historiques de la Révolution française,no 330,En ligne, mis en ligne le.