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| Grégoire de Narek | |
Grégoire de Narek,Livre des Lamentations, monastère de Skevra[1], 1173, folio 7b par Grigor Mlichetsi (Ms. 1568,Matenadaran,Erevan)[2],[3] ; l'inscription dit « philosophe »[1]. | |
| Saint,compositeur,Docteur de l'Église | |
|---|---|
| Date de naissance | entre945 et951 |
| Date de décès | 1003 ou v.1010 |
| Lieu de décès | Narek,Vaspourakan |
| Nationalité | |
| Docteur de l'Église | 12 avril 2015 basilique Saint-Pierre,Vatican parFrançois |
| Vénéré par | Église apostolique arménienne Église catholique |
| Fête | 2e samedi d'octobre (Église apostolique arménienne) 27 février (Église catholique) |
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Grégoire de Narek,Grigor Narekatsi ouKrikor Naregatsi (enarménienԳրիգոր Նարեկացի), né entre945 et951, et mort àNarek en1003 ou vers1010, est unmoine, unpoètemystique et uncompositeur d'Arménie. Né dans leVaspourakan desArtzrouni, il passe la plus grande partie de sa vie auMonastère de Narek, non loin dulac de Van, près de l'église d'Aghtamar, où il est notamment enseignant.
Vers la fin de sa vie, ce grandmystique[4] a écrit enlangue arménienne classique un poème intituléLivre des Lamentations, chef-d'œuvre de la poésiearménienne médiévale. Ce maître de la discipline[Note 1] a pour ce faire, tiré lalangue arménienne classique de laliturgie pour lui donner, après l'avoir remodelée et sculptée, une autre forme et un autre sens, la poésie arménienne médiévale[5]. Narek a aussi rédigé desodes célébrant laVierge, des chants, et despanégyriques. SelonBernard Coulie, « il introduisit à cette époque le vers monorime dans la poésie arménienne »[6]. Son influence a marqué lalittérature arménienne et se retrouve chez d'autres poètes, commeSayat-Nova,Yéghiché Tcharents etParouir Sévak. Par son dialogue avec l'invisible et sasotériologie, son œuvre est l'un des sommets de la littérature universelle[7].
Saint de l'Église apostolique arménienne et de l'Église catholique, sa proclamation commedocteur de l'Église est annoncée le par lepape François. Le suivant, soit douze jours avant lecentième anniversaire du génocide arménien, il devient ainsi le36e docteur de l'Église.
Sa fête est célébrée le27 février par l'Église catholique[8].

Grégoire de Narek est contemporain du « lumineux Xe siècle », l'une des rares périodes presque paisibles de l'histoire arménienne[9]. Deux royaumes s'affrontent alors : lesBagratouni au Nord, et lesArtzrouni au Sud, qui dominent leVaspourakan. Le protectorat deConstantinople et le protectorat desArabes exercent leur pouvoir sur ces nouvelles monarchies. « En884,Achot Bagratouni n'a pu se faire couronner qu'avec l'assentiment deBasileIer et du calife deBagdad. Quelque vingt-cinq ans plus tard, c'est par l'émir d'Azerbaïdjan queGagik Artzrouni sera autorisé à se proclamer roi du Vaspourakan, avant d'être reconnu comme tel par l'empereur byzantin[9]. »
Au cours de ce siècle relativement prospère, ces deux royaumes connaissent un large essor économique et culturel, ainsi que politique et religieux. Ceci se manifeste par le grand nombre d'églises et de monastères édifiés, ainsi que par les réalisations desenlumineurs et sculpteurs dekhatchkars. Dans la ville d'Ani, capitale des Bagratouni, ou au Vaspourakan, Gagik édifie une cathédrale, un joyau d'architecture, le monastère Sainte-Croix et l'église de la Sainte-Croix, sur l'îlot d'Aghtamar, au Sud dulac de Van[10]. C'est non loin du sanctuaire d'Aghtamar, sur lehaut-plateau arménien, qu'en935 est fondéNarekavank, le monastère de Narek[11]. « Narek où sans doute se réfugient, chassés deCappadoce, victimes de l'intolérance byzantine, un certain nombre de religieux arméniens, fidèles àsaint Grégoire l'Illuminateur et àsaint Mesrop le « Scripteur » ; Narek, citadelle de l'Âme, foyer brûlant, dont la gloire et le nom vont s'immortaliser grâce à ceLivre de Prières que le moine Grégoire achève de composer vers la fin de sa vie »[12].

Né entre945 et951 dans la région d'Andzévatsiats, dans la province duVaspourakan (Arménie historique), et ayant perdu sa mère alors qu'il est encore un enfant[4], Grégoire de Narek est éduqué par son père, l'évêqueKhosrov Andzévatsi (le Grand) qui composa d'importants ouvrages théologiques[13]. Son éducation est ensuite prise en charge par son oncle, Anania Narékatsi, qui dirige le monastère deNarek. Ces tuteurs ont une position critique envers les méthodes de l'Église arménienne de l'époque, et développent l'idée d'un contact direct avec Dieu[14].
En effet, l'adresse à ce « Dieu Lumière » est faite selon un ton très lyrique et fort singulier, marqué par un vrai sentiment de solitude de l'auteur, paradoxalement déchiré dans l'abîme de ses vices, dans le labyrinthe de son âme obscure et à la fois éperdu d'amour[15]. Cette éducation religieuse et la formation hellénisante qu'il reçoit, obligent par la suite Grégoire à se défendre d'accusations d'hérésie àAni, la capitalebagratide[16] : on le taxe de « chalcédonisme », comme son père,excommunié pour cette raison par le CatholicosAnaniasIer de Moks[17].
Grégoire a deux frères aînés[4], dont l'un, Jean ou Hovhannès, un moine copiste, l'aide à parachever son œuvre. Godel tente une piste biographique : « En épousant l'Église, peut-être comblèrent-ils le vide créé par la mort de leur mère — par l'absence de la Femme »[18]. Cette absence de la mère se retrouverait dans saPrière à la Sainte Vierge qu'il loue en ces termes : « Toi la seule bénie par les lèvres chastes des bouches bienheureuses, une seule goutte du lait de ta virginité, pleuvant en moi, me donnerait la vie… »[19]. Vahé Godel poursuit son analyse : « Mais dans l'expérience conjugale de Grégoire l'Éveillé, de Narek le Veilleur, l'amour de Dieu — la folie de croire — allait devenir inséparable de la passion poétique du Verbe — de la folie d'écrire[18]. » La vie de l'autre frère, Sahak, est largement inconnue[5].
Grégoire passe sa vie au monastère deNarek[Note 2]. Il y devient prêtre en977, puisvardapet et enseignant[5]. Il vit à l'une des rares périodes relativement paisibles[Note 3] de l'histoire de l'Arménie[Note 4]. Il meurt à Narek en1003[4] ou aux environs de l'an1010[17]. Unmausolée lui est consacré à Narek, mais il est détruit lors dugénocide arménien[20].

Grégoire de Narek est ultérieurementcanonisé par l'Église arménienne[21] ; il est fêté avec lessaints traducteurs (Mesrop,Sahak,Yéghichê,Moïse de Khorène,Davit Anhaght etNersès Chnorhali) le deuxième samedi d'octobre[22]. L'Église catholique l'a également proclamé saint (fête le, description auMartyrologe romain : « Au monastère de Narets en Arménie, vers 1005, saint Grégoire, moine, docteur des Arméniens, illustre par sa doctrine, ses écrits et sa connaissance mystique »[8]).
Le, conformément à son annonce du, le papeFrançois le proclame officiellementdocteur de l’Église lors d’une messe célébrée en labasilique Saint-Pierre à l'occasion ducentième anniversaire du génocide arménien. Saint Grégoire devient ainsi le36e docteur de l'Église et le second à provenir d’une Église orientale aprèsÉphrem le Syrien, élevé au doctorat en 1920 par le papeBenoît XV[23],[24].

SelonSerge Venturini, ses œuvres recèlent un profond savoir doublé d'un grand pouvoir créateur ; il a ainsi ouvert les portes à la poésie arménienne et il est celui qui représente, à lui tout seul, la « Renaissance arménienne ». Situé entreMoïse de Khorène (VIIIe siècle[Note 5]) etNersès le Gracieux (1102-1173), son influence s'étend depuis à toutes les époques[Note 6]. « Je suis un livre vivant où sont accumulés, dedans comme dehors, lamentations, cris, gémissements, comme le livre dontÉzéchiel eut la vision… »[26].
LeMémorial sur la composition de son livre, écrit en l'an 451 de l'ère arménienne (en l'an1002 ducalendrier grégorien)[27], fournit plusieurs repères chronologiques : « c'est donc trois ans plus tard, après l'écrasement total des ennemis de notre Église, que j'entrepris de composer ce livre, à la faveur d'une paix provisoire... » Il ajoute à propos de son œuvre maîtresse de cinq cents pages, leLivre des Lamentations (Մատեան ողբերգութեան (Matean Ołbergout‘ean)) : « Je l'ai fondé, construit, meublé, poli, ornementé, conclu, parachevé ; en une œuvre bellement homogène, j'ai rassemblé tous mes écrits, moi, Grégoire, moine cloîtré, poète dérisoire, savant de peu de poids, avec l'appui de mon saint frère Jean, moine lui-même du très honorable et très glorieux monastère deNarek… »[28].
Krikor Beledian décrit ainsi cette œuvre : « [c]e long dialogue composé de quatre-vingt-quinze chapitres en prose rythmée ou en vers libres est une somme poético-théologique pendant longtemps vénérée par la piété populaire comme une œuvre sacrée[29]. » Vahé Godel pointe ce qu'il ressort d'une lecture engrabar (en arménien ancien) : « Sans doute, ce qui frappe d'abord dans leLivre des Prières, ce qui d'emblée subjugue l'œil et l'oreille, ce sont les éruptions, les déferlements, les ressassements, les convulsions, lessupplications »[30].
Outre leLivre des Lamentations, Grégoire de Narek a laissé unCommentaire sur le chant des chants de Salomon (977)[5], uneHistoire de la croix d'Aparan, un traité contre lesThondrakiens, ainsi que plusieurs chants, prières ettagher (équivalent arménien dulai)[31].
De récentes recherches enarménologie tendent à montrer que Narek aurait eu connaissance des œuvres de l'Antiquité et de la période hellénistique déjà traduites enarménien classique.

Jean Mécérian, parlant du style de Grégoire de Narek qui de prime abord est d'intelligence difficile, précise : « En périodes tumultueuses, dans un langage rythmé et même souvent rimé, avec des allitérations et des néologismes qui abondent dans le texte original arménien, les mêmes pensées, les mêmes sentiments se répètent sous des formes nouvelles ; ou plutôt, ils dévalent devant nous, comme un torrent, en images, en tableaux d'un saisissant réalisme »[32]. « Tel un homme violemment bouleversé par une interminable et torturante agitation dans la mer aux vagues périlleuses tourmentées par le vent, et qui serait entraîné et roulé en un torrent sauvage, remuant çà et là les doigts des mains dans le courant impétueux grossi par les pluies du printemps, emporté malgré lui en une lamentable dégringolade, avalant l'eau trouble étrangleuse, poussé en des douleurs mortelles dans la vase fétide, moussue et embroussaillée, où il se noierait écrasé sous les flots : Tel moi, misérable, on me parle et je ne comprends plus ; on me crie, et je n'entends plus ; on m'appelle, et je ne me réveille plus ; on sonne, et je ne reviens plus à moi-même ; je suis blessé, et je ne me sens plus »[33].Archag Tchobanian dans son ode à lalangue arménienne écrivit deConstantinople, le : « Un jour, un orage t'ébranla, et tes eaux écumantes, tourbillonnantes, rugissantes, ténébreuses et déchirées d'éclairs, élevèrent un étrange chant, frénétique et harmonieux, noblement âpre et suavement terrible, un chant qu'on eût dit entonné par la trompette d'un archange saisi d'épouvante et de pitié au-dessus des horreurs de l'enfer béant. C'était l'âme du moine de Narek qui passait sur toi »[34].
Isaac Kéchichian, dans son introduction auxPrières ouÉlégies sacrées de Narek remarque : « Au point de vue littéraire, la grammaire, la rhétorique, laprosodie, la variété et la majesté du style, l'éloquence n'ont pas de secret pour lui ; une imagination puissante, un esprit curieux, une sensibilité délicate font de lui un grand écrivain, un grand poète — justement appelé “lePindare de l'Arménie” — et un orateur de classe »[35]. Son style est construit sur le rythme du martèlement, même si souvent il critique et passe au crible son art d'écrire. Il doute : « À quoi bon ces syllabes, ces rythmes dérisoires, ces minables combinaisons de vocables morbides ? » (5/IV) ou « Pourquoi donc, sous tes Yeux, m'obstinerais-je à fabriquer de longs poèmes alambiqués, insaisissables, truffés de métaphores, de symboles ? »[36]. Il prend peur : « Nul être, nulle créature, rien ne peut recueillir le fuyard que je suis : ni les crevasses, ni les gouffres sans fond, ni les plus hautes cimes, (...) ni les cris, ni les râles, ni les déluges de larmes, ni les doigts qui remuent, ni les bras qui se tordent, ni les bouches qui prient… »[37]. Sa pensée[Note 7] est fondée sur l'utilisation complexe de comparaisons, demétaphores et d'allégories : « Pour dire ma démarche obscure et tortueuse, j'userai comme il convient de la forme visible des allégories... » ; et, dans la prière suivante, « Une fois encore je m'en vais avoir recours aux métaphores pour accabler, pour humilier mon âme condamnée... dans ce seul but je vais multiplier les comparaisons synonymes… »[38].
Ce style incantatoire utilise la synonymie jusqu'à l'ostinato. L'un des traducteurs, Luc-André Marcel, note : « Sa manœuvre serait d'atteindre à untotal chromatique du langage. Il veut combler ce vide immense qui réside entre un mot et tel autre. De là, cet art de la synonymie, entre autres, dont il use inlassablement avec une outrance sans égale, même en Orient, à seule fin de souder les pouvoirs des termes, de les totaliser jusqu'à ce qu'un événement se produise »[39]. Ce style est réputé posséder des vertus médicinales et roboratives : « Tout vieil Arménien vous contera les miracles du Livre, et que lui-même, tel jour, en telles circonstances frappé de tel mal, il fut guéri... Et certes, il le fut soit par auto-suggestion, soit que ce livre ait un réel pouvoir magique... le verbe seul fortifie-t-il la confiance et la volonté du malade »[40]. « Répétitions interminables, énumérations obsédantes, martèlements impitoyables, parole lapidante, flagellation verbale » pointe Vahé Godel, avant d'ajouter : « On songe àJob, bien sûr, àJérémie... mais aussi àArtaud, àMichaux, àBeckett... à tous les grands exorcistes de ce siècle »[41]. Grégoire de Narek décrit ainsi la construction de son œuvre : « le rythme et le nombre auxquels j'ai recouru dans le poème précédent n'avaient d'autre fin que d'aviver la douleur, la plainte, les soupirs, l'amèrelitanie des larmes... je m'en vais donc reprendre ici la même forme, dans chaque phrase, commeanaphore et comme épistrophe[Note 8], et faire en sorte que le ressassement figure avec fidélité l'esprit, le pouvoir vivifiant de la prière… » (27/I).

Dans sa présentation de l'œuvre de Grégoire de Narek, L.-A. Marcel témoigne : « L'œuvre de Grégoire de Narek apparaît comme un de ces monolithes que le retrait des eaux diluviennes découvre. Il est cimenté des limons, des coquillages et des algues qu'y laissèrent les ressacs et le sombre pullulement des fonds marins. C'est un roc de langue morte, parfaitement isolé de tout et dissemblable. Mais à le toucher, le cœur s'éclaire »[42]. « Quand il compose son Livre, Grégoire de Narek sait fort bien qu'il innove, car la tradition littéraire arménienne ne lui fournit aucun modèle. Les lamentations bibliques et les rituels despleureuses sont des analogons. Grégoire invente un genre — une espèce dethrène sur une âme en détresse extrême — et un type de livre — une chaîne de prières. Colloque avec Dieu, les discours du Veilleur se meuvent dans un espace de parole où le Moi de l'homme “à la triste beauté” et le silence éloquent de Dieu se croisent, se conjuguent et se répondent. Ils feront école et seront imités tout au long de la littérature arménienne »[43].
« Ce ton personnel, cette audace de l'appel, cette alternance continuelle entre la flagellation de soi et l'exaltation, ce sentiment de perte totale, de désastre, dû à l'éloignement divin, cette tension perpétuelle, ce désir inconsumable de la présence de Dieu, lié à la sensation contraire deproximité immédiate (en arménien :anandmidjeli merdzavor) du divin, donné comme une expérience en l'absence de tout médiateur, enfin cet espoir répété de parvenir à “Le voir Lui-même” sont exceptionnels et ont fait considérer Grégoire de Narek comme un poète mystique, dans la tradition desaint Éphrem le Syrien, ou parfois comme un devancier desaint François d'Assise »[44].
La poésie de Narek influença de très nombreux poètes et musiciens de toutes les époques. EnArménie, cette influence se retrouve notamment chezSayat-Nova[45],Yéghiché Tcharents[46],Parouir Sévak[Note 9]… « On croirait la mer qui, chez Narek, parle, chante, s'émeut, gronde », écrivait dans ses carnets le poèteAvetik Issahakian[47]. « Un interprète moderne (Krikor Bélédian) a ainsi cherché à lire dans Grégoire de Narek unethéologie du langage, montrant que la venue de Dieu dans la langue provoque une mise en évidence des limites de celle-ci, c'est-à-dire aussi une révélation de son essence »[44].
Enfin, en 1984-1985, le compositeurAlfred Schnittke écrit unConcerto pour chœur, s'inspirant de la musique liturgique orthodoxe russe de la période présoviétique, mettant en musique leLivre des Lamentations dans une traduction russe de Naum Grebnev[48].
Grégoire, l'Éveillé (au sens grec), « religieux et poète arménien dont leLivre des Lamentations reste le chef-d'œuvre de la langue arménienne »[49].
Le ministère de la culture d'Arménie décerne chaque année un prix international sous forme de médaille pour la reconnaissance du travail concernant un auteur, pour son respect envers la culture et l’identité arménienne, de la justice et des valeurs humaines. Les derniers lauréats du prix Grégoire de Narek (Grikor Narekatsi) sont :
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