Enlinguistique, legenre grammatical est une caractéristique intrinsèque desnoms qui influe sur la forme de certains élémentssatellites[1]. En tant quecatégorie linguistique, il manifeste une classification des mots en tant qu’objets structurant la langue elle-même, par opposition à ce à quoi ces mots réfèrent[2]. Elle fournit une distinction supplémentaire à celle dunombre grammatical, et en un sens se présente en rival au sein deslangues indo-européennes à laclasse nominale[3].
En effet, dans ces langues il divise les noms en un ensemble clos de catégories. Sur un plansynchronique, lesgrammaires retiennent généralement un sous-ensemble de valeurs parmi les couples complémentaires commun et neutre, féminin et masculin,animé et inanimé, humain et non humain, non personnel et personnel[2],[4]. Des superpositions se constatent en particulier entre les trois dernières paires, tandis qu’un mixe s’opère souvent entre les deux premières. Ces dyades ne correspondent donc pas nécessairement aux sélections opérées dans les grammaires scolaires, d’autant qu’elles ne procèdent pas d’une analysediachronique.
Selon les langues, le genre grammatical peut se distinguer du genre lexical, appelé aussiclasse sémantique. En tous les cas, lorsque le genre grammatical existe, il s’agit d’un attribut des mots, qui se distingue nettement du sexe des référés désignés par ces mots, y compris lorsqu’ils indiquent unréférent vivant sexué.
Par exemple enfrançais, si les mots désignant des êtres humains demandent généralement d’adapter le genre au sexe supposé des référés, lorsqu’il désigne d’autres êtres vivants, le genre est en général invariant au sexe du référé, mais dans les deux cas des exceptions existent[5]. En allemand,das Mädchen:la fille, a un genre grammaticalneutre, un genre lexical féminin[1], et le sexe des personnes référées par le mot est évidemment indépendant du mot et, selon les contextes d’emploi, coïncide ou non à la correspondance usuelle entre féminin etfemelle.
Aussi, même dans les langues où le genre grammatical est globalement absent, le genre lexical peut se manifester. Par exemple en anglais, les catégories d'inanimés les plus fréquemment lexicalisées au féminin désignent des moyens de locomotion, des machines, et des noms de pays. Des linguistes commeBenjamin Lee Whorf nomment ce type de phénomènecatégorie grammaticale latente oucryptotype[2].
Selon une étude de Florencia Franceschina, sur un échantillon de 174 langues, environ un quart d'entre elles possédaient un genre ou une autre forme declassification nominale[4].
Parmi les traces écrites les plus anciennes sur le sujet,Aristote[6] peut être cité comme témoin créditant lui-mêmeProtagoras comme première personne ayant identifié le genre grammatical comme catégorie et à avoir classé les noms enmasculins (ἄρρενα),féminins (θήλεα) etobjets inanimés (σκεύη) selon que leréférent possède ou non un certain sexe[7],[8],[9].
« Il y a trois genres : le masculin (ἀρσενικόν), le féminin (θηλυκόν) et le neutre (οὐδέτερον). Certains en ajoutent deux autres : le commun (κοινόν) et l'épicène (ἐπίκοινον). »
L’étymologie indique que neutre dérive dulatinneuter, lui-même combinantne etuter, soit approximativementni l'un ni l'autre,aucune des deux valeurs d’une ambivalence préétablie, soit pour la grammaire ni le masculin, ni le féminin[10],[2]. Dès cette époque donc, se trouve dans les analyses grammaticales les plus notables un primat donné au féminin et masculin, auquel s’adjoint le neutre pour former une tryade essentielle. Hors de celles-ci les valeurs distinctes se voient attribuer une exposition sous forme de reliquat.
Les étudesphilologiques plus récentes dépeignent pour leur part une chronologie bien plus ancienne, en s’appuyant notamment sur de lalinguistique comparée. Elles dressent donc par ce biais l’hypothèse d’unindo-européen commun parlé entre le quatrième et le troisième millénaire avant l’ère commune. Cette langue hypothétique utiliserait principalement le genre animé et inanimé comme catégorie de genre, complétant par féminin et masculin en sous-catégorie[2]. Par la suite l’animé et l’inanimé se seraient graduellement estompés dans ses descendantes, tandis que le féminin et le masculin se seraient majoritairement imposés, de surcroît avec une disparition du neutre dans la plupart des langues romanes. Globalement, seules leslangues slaves conservent la distinction animé et inanimé au cours de ce processus, et avec en quelques rares cas comme lebulgare et lemacédonien, le distinguo du non-personnel et personnel[2].
L’appairage du neutre au commun est relativement récent et n’apparaît que postérieurement au seizième siècle avec la fusion du féminin et masculin en un unique genre dans des langues comme ledanois et lesuédois.
Enfin, dans certaines langues indo-européennes comme l’anglais et une majorité de langues indiennes contemporaines, le genre tend à disparaître complètement de la caractérisation des noms, perdurant seulement dans lespronoms et quelques classes de noms spécifiques. En cela elles tendent à se rapprocher d’une structure que connaissent déjà par exemple leslangues ouraliennes comme lehongrois et lefinnois où le genre n’existe pas, même dans les pronoms[2]. Pour autant, à l’heure actuelle aucune langue indo-européenne ne fait l’économie totale d’un système de genres.
Sur le plan fonctionnel, la persistance de l’existence du genre et sa polarisation courante vers le couple féminin et masculin partage les linguistes sur le caractèremotivé de son emploi et de son évolution. Ainsi tandis qu’Edward Sapir énonce en 1921 :
« II semblerait presque que, à un moment donné du passé, l'inconscient de la race humaine ait accompli un inventaire hâtif de l'expérience, s'en soit remis à des classifications prématurées qui n'admettaient pas de corrections et ait donc fait peser sur les héritiers de sa langue une science dans laquelle ces derniers ne croyaient plus et qu'ils n'avaient pas la force d'abattre. C'est ainsi que le dogme, rigidement imposé dans la tradition, se cristallise en formalisme. Les catégories linguistiques constituent un système d'épaves dogmatiques et il s'agit de dogmes de l'inconscient. »
« Postuler un investissement de sens antérieur à la forme linguistique, signifie lire la différence sexuelle comme une structure déjà signifiante, déjà symbolisée, et capable à son tour de produire un sens et des symbolisations. Il ne s'agit donc pas d'une donnée naturelle, d'un accident matériel biologiquement construit, mais d'une opposition naturelle évidente constituée comme lieu d'investissement de sens qui se reflètent sous des formes linguistiques déterminées.
La catégorie grammaticale du genre, telle qu'elle se présente dans le lexique des diverses langues, résulte, dans cette perspective, d'un fondement sémantique motivé par sa signification interne. Elle reflète un ordre extralinguistique dans le langage et prouve la non-neutralité du système linguistique vis-à-vis des déterminations matérielles de notre expérience. »
Parmi ces classes, une minorité possède un genre fixé par l’usage, et le plus souvent unique, tels lenom et lepronom. Ainsi enallemand,Erde (terre) est féminin,See (lac) masculin etWasser (eau) neutre. Le genre est cependant aussi utilisé pour distinguer des homonymes, qu’ils soient ou non issues du mêmeétymon. Ainsi le pendant féminin deSee signifiemer, dont le sens est également évocable par le neutreMeer. À l’inverse, des mots commeBretzel sont employés avec un genre variable d’un locuteur à l’autre, sans que cela en altère le sens : en français des usages avérés sont attestés au féminin et masculin, en allemand au féminin et neutre mais pas au masculin. La cohérence de l’emploi du genre participe à l’évaluationsémantique des énoncés, et éventuellement à des jugements sociolinguistiques de l’allocutaire. En revanche dans le cas général le genre n’est déductible ni sur des critères sémantiques, ni des critères de morphologie lexicale. Il n’informe donc en rien des attributs innés du référé; par exemple le genre féminin peut tout à fait désigner un animal mâle, donc réputé de sexe masculin.
Ces mots transmettent leur genre aux motsfléchissables qui leur sont liés, ces derniers pouvant être ledéterminant, l'adjectif ou leparticipe. Ces mots possèdent plusieurs formes mais ne sont pas aptes à constituer unsyntagme complet de manière autonome. Ils adoptent le genre du terme dont ils sont satellites, paraccord grammatical.
Par convention et commodité, les dictionnaires optent généralement pour un regroupement des descriptions lexicographiques de l’ensemble des formes d’un mot à une unique adresse, dénommélemme. En fonction de la ligne éditoriale, l’entrée correspondante pourra ou non rappeler les différentes formes du mot à l’adresse du lemme, et éventuellement faire des renvois à celle-ci à l’adresse des autres formes. Par exemple en français, les lemmes seront généralement des infinitifs présents et des masculins singuliers, lorsqu’ils ne correspondent pas à des termes invariables. Ainsi le petit Larousse illustré 2008[11] indique à l’adressebeau :
1. BEAU ouBEL,BELLE adj. (lat.bellus)1. Qui éveille une émotion esthétique, qui suscite un plaisir admiratif.Un bel homme. Un très beau tableau. Une belle vue.
Le même ouvrage fait un renvoi àbeau à l’adresse debel après avoir préciséadj.m.sing, tout comme àbelle qui précise préalablement au renvoiadj.f.
L'accord se fait entre mots de l'énoncé fortement liés par le sens, et selon l’usage et les standards véhiculés dans les interactions sociales : dansce beau livre, ce bel ouvrage, cette belle encyclopédie, le premier adjectif s'accorde en genre aveclivre et apparaît donc sous sa forme masculine. Le troisième adjectif est au féminin, en accord avec le genre usuel d’encyclopédie, sous la formebelle. Dans ces deux cas l'accord s'opère uniquement sur des considérations de lien à un référé commun : etbeau etlivre réfèrent à un même objet, etencyclopédie etbelle réfèrent à une même entité. Si l’exemple est interprété comme trois désignations du même sujet extralinguistique, il apparaît que l’adjectif ne réfère qu’indirectement à ce sujet. L’adjectif s’associe à unnom qui simultanément sert d’auxiliaire référentiel et lui impose des contraintes de morphologie lexicale par sa typologie grammaticale de genre. Et de surcroît, pour la seconde forme d’adjectif,bel, s’ajoutent des contraintes syntaxiques liés à des considérations phonétiques. Sur ces points le genre ne diffère pas dunombre dans ses mécanismes de modulation morphologique, et il pourra être noté quede beaux ouvrages se prononce /də.bo.zu.vʁaʒ/ avec uneconsonne fricative alvéolaire voisée (/z/) énoncée notamment pour des considérationseuphoniques.
Comme pour toutes les pratiques linguistiques, les règles d’accord et leurs modalités d’application varient d’une langue à l’autre et au sein d’une même langue à travers le temps et l’espace.
L’une des approches quand un même terme doit s'accorder en genre avec plusieurs mots de genres distincts est d’appliquer le genre considéré indifférencié. Pour leslangues classiques d’Europe, lelatin et legrec ancien, puis dans nombre delangues dérivées, comme l’aragonais ou lewallon, cette approche revient souvent à attribuer ce rôle à un genre déjà chargé d’autresconnotations. Enfrançais, c’est le masculin qui est imputé de ce rôle additionnel, ce qui n’est pas sans soulever des constatations parmi les linguistes sur le caractère indifférencié du genre résultant[12]. L’application de cette démarche mène donc à des énoncés comme « l’œuvre et l’ouvrage sont consécutifs à l’effort ».
Cette approche peut aussi conduire à un énoncé comme « ils sont tous grands », oùils désigne « des milliards de statues et un autre monument », les quantités respectives en présence n’intervenant aucunement dans l’application de la règle. C’est encore la même pratique qui explique un énoncé comme « lesbronzes et lesrondes-bosses sont beaux ».
Par contre, dans un énoncé comme « les bronzes et les rondes-bosses, tous ces chefs-d’œuvre sont beaux », ça n’est plus le cas : c’est uniquement le genre dechef-d’œuvre qui s’applique à l’adjectif indépendamment des genres des noms précédemment listés. De même « les adultes sont grands », ne gage en rien du genre grammatical des individus composant le groupe d’adultes, et encore moins de leur sexe biologique. Cela explique la formation d’énoncés comme « chez les éléphants,les adultes sont grands » et « chez les girafes,les adultes sont grands ».
La prépondérance de la première pratique dans les usages contemporains du français se développe à partir duXVIIe siècle et s'impose auXVIIIe siècle. L’analyse littéraire retient notamment comme premier moment clé de cette évolution le postulat de l'abbé Bouhours qui affirme dans sesRemarques nouvelles sur la langue françoise écrites en 1675 que« quand les deux genres ſe rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte »[14],[15]. Puis que le grammairienNicolas Beauzée lui emboîte le pas dans saGrammaire générale en 1767 en énonçant : Le genre maſculin eſt réputé plus noble que le féminin, à cauſe de la ſupériorité du mâle ſur la femelle (« Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle »)[16],[15].
La répartition des genres est souvent arbitraire et non motivée (ce n'est donc pas une classification purementsémantique) : simort (arrêt définitif des fonctions vitales) est un mot féminin enlatin ou enfrançais, il est masculin enallemand (der Tod) ou engrec ancienὁ θάνατος (ho thánatos) etmoderneο θάνατος (o thánatos). De même, rien dans la réalité, ne justifie quetable soit féminin ettableau masculin : le signifié de ces mots n'est en effet aucunement lié avec la masculinité ou la féminité. De mêmelivre (à lire) est masculin enfrançais, neutre en allemand et féminin dans toutes leslangues slaves. L'apprentissage d'une langue à genres nécessite donc celui du genre des mots, qui n'est forcément pas le même d'une langue à genres à l'autre, voire d'un dialecte à l'autre (par exemple :job est féminin enfrançais québécois et masculin en français de France ;boutique est féminin enfrançais standard et masculin enpicard). Le genre d'un mot peut aussi changer avec le temps (par exemple :bouge était féminin jusque vers leXVe siècle lorsqu'il désignait encore une bourse, puis est devenu masculin lorsqu'il a désigné un lieu). Le genre d'un mot peut aussi différer entre une langue mère et ses filles (par exemple : sifons est masculin en latin,fonte est féminin en français, italien et portugais ; du masculin latinpons,ponte est masculin en italien, féminin en portugais, masculin et/ou féminin en français selon le sens).
Le genre grammatical peut coïncider avec le sexe biologique par association de l’identification sexuel du référé à celle du mot utilisé pour le désigner. Avec des noms communs commela fille,le garçon,le lion,la lionne, il est généralement entendu que le sexe des référés est inférable du genre des mots, féminin impliquant femelle et masculin impliquant mâle. Ce cas de figure se limite principalement aux oiseaux domestiques et aux mammifères (exemple d'exception : girafe) ; les autres êtres vivants sexués ont généralement un seulnom pour l'espèce et il est arbitrairement décidé s'il est masculin ou féminin.Le terme degenre logique est parfois employé pour ce dernier usage[réf. nécessaire]. En dehors de ces cas particuliers, le sexe n’est pas inférable du genre grammatical du référant et un syntagme comme« regarde, une souris », ne présume en rien du sexe de l’animal désigné.
De manière similaire, la plupart des noms propres désignant des vivants sexués sont choisis en fonction du sexe des individus qui les porteront. L’absence d’article adjoint aunom commun diminue la transparence de ce lien, mais les terminaisons demeurent un facteur relativement fiable. Ainsi des prénoms commeAlbert,Albertine,Alexandra,Alexandre,Zénon etZoé laissent peu de doute sur la catégorie sexuelle des désignés. À l’inverse, un prénom épicène commeDominique ne permet pas à lui seul d’inférer l’assignation sexuelle du référent.
Un autre cas est celui des noms de fonction, dignité, métier, ou autre rôle social endossé par une personne dont le sexe se transcrit dans lenom du rôle. Ainsiempereur,impératrice,ouvrier etouvrière sont pleinement explicites sur le sexe des référents.
En allemand, la correspondance entre genre grammatical etsexe est assez faible : les trois genres peuvent être aussi bien employés pour les êtres animés que pour les êtres inanimés. De plus, une règle veut que tous lesdiminutifs soient neutres. « Mädchen » (« fille » au sens dejeune personne féminine) et « Fräulein » (« mademoiselle » en allemand) sont donc neutres. En conséquence, lorsqu’un énoncé emploie « das Mädchen » puis désigne le même référé par un pronom ultérieurement, la règle est d'employer le pronom neutrees, mais l’usage accepte d'employer le pronom fémininsie (elle).
En russe et en polonais, le fait qu'un mot soit masculin, féminin ou neutre est également aléatoire, mais est lié à la terminaison du mot en question. Ainsi, par exemple, les mots se terminant par « o » ou « e » sont neutres.
Le genre peut conduire à une variétélexicale, où pour une même notion donnée, il existe un vocable différent pour chaque genre.
Ainsi en français, en tant que référent d’un animal unevache désigne toujours a priori un individu femelle, et un mâle adulte de la même espèce sera désigné par le termetaureau, les deux étant des bovins. Cette spécialisation du vocabulaire qui synthétise des traits biologiques dans des vocables distincts n’est cependant que marginalement liée au genre. Ainsi cette même espèce ayant joué un rôle majeur dans l’histoire de l’élevage se voit fournir des termes très spécifiques en fonction du rôle occupé par chaque individu dans cette activité :
un bœuf est un taureau castré ;
un bouvillon est un jeune bœuf ;
un broutard, ou broutart, est un veau (ou agneau) élevé en plein air, nourri au lait maternel et au pâturage ;
une génisse, est une jeune vache (ou bisonne) nullipare, pour la vache le terme taure est aussi utilisable ;
un taurillon est un jeune taureau ;
une vachette est une jeune vache ;
le veau est un jeune enfant de vache ;
la velle est un veau femelle.
Si certains de ces termes se focalisent encore sur une opposition sexuée, commetaurillon et vachette ouveau et velle, d’autres se focalisent sur un trait lié à la reproduction sexuelle sans nécessairement fournir de terme à opposer pour l’autre sexe, comme dans bœuf et taure. Enfin certains termes ne sont pas spécifiques à cette espèce d’animal, comme génisse et broutard.
Tout au moins en français, les substantifs de ce type sont globalement rares, avec moins d’une cinquantaine de noms d’animaux sur près de 8 000, soit moins de 0,63 %[18]. D’autant que si des couples spécifiques pour les adultes enrichissent un brin le vocabulaire synthétique avec des couples commebiche et cerf,chevrette et chevreuil, daim et daine, le vocabulaire pour les enfants réemploie souvent le même vocablefaon et faonne[19] pouvant désigner aussi bien les enfants mis à bas par la biche, la chevrette, la daine, et le renne femelle – ce dernier mammifère n’ayant pas de terme distinct pour femelle et mâle. Ou pour reprendre l’exemple précédemment développéveau et velle s’emploient également pour les enfants desphoques, et desmorses.
Les autres termes portant un tel dimorphisme lexical font partie du groupe restreint des identificateurs de base, qu’ils soient des substantifs commefemme et homme,fille et garçon,frère et sœur, ou des pronoms telscelle-là et celui-ci,il et elle, etc.
Le lexique français de la dénomination humaine pour sa part est composé de milliers de noms alternant en genre. LePetit Robert 2000 par exemple ne compte pas moins de 5 000 entrées de ce type[20].
Sur l’ensemble de ces entrées, près d’un tiers ne connaît aucune distinction lexicale autonome, c’est par exemple le cas des mots se terminant en -aire, -graphe, -logue, -mane, -phile et -iste commewikiversitaire, lexicographe, paléontologue, mélomane etwiktionnariste[20]. Une distinction se manifeste alors seulement extérieurement par l'article, commeun abandonnataire,une agiographe,la psychologue etle chocomane. Les homonymies de ce type sont ditesformesépicènes. Ces cas sont donc purement genrés par variation syntaxique, comme indiqué dans lasection dédiée ci-après.
Dans plus d’un quart des cas, la désinence comporte une alternative qui vaut tant à l’écrit qu’à l’oral. Ainsi se transposent par genre les suffixes-eur et - euse,-teur et -trice,-if et -ive et quelques alternances monosyllabiques faisant figure d’exceptions. Par exemple ces couples suffixaux opèrent danswikivoyageur et wikivoyageuse, fondateur et fondatrice, contemplatif et contemplative. En figures plus exceptionnelles se trouvent par exempleveuf et veuve ainsi queserf et serve.
Il convient de bien distinguer la base morphologique sur laquelle s’opèrent de telles alternances de laracine étymologique. En effet, toute personne parlant une langue peut spontanémentinférer une telle base morphologique en se fondant uniquement sur l’analyse de ses propres pratiques. Retracer l’étymologie d’un mot en revanche nécessite nécessairement de confronter des hypothèses lexicologiques à l’épreuve d’une recherche documentaire. Sur le couplelumineuse et lumineux s’extrait immédiatement la baselumin- sur des considérations morphologiques manifestes, qui n’engagent en rien la pertinence de ce découpage sur le plan étymologique. En l’occurrence les deux termes précédents dérivent directement du lexème latin ayant pour formes nominatives féminine, masculine et neutre respectivementluminosă,luminosus, luminosum, qui pour leur part supposeraient plutôt une base luminos-. Et ces formes dérivent elles-mêmes delumen, lui-même obtenu deluceo avec suffixe-men, aveclūceō apparenté àlux, etc. Il est évident que ce type d’informations, quand bien même seraient-elles connues des personnes utilisant l’alternance entrelumineuse etlumineux, n’intervient généralement pas dans ce processus.
Dans un autre quart des cas, sur un plansynchronique la formation de l’alternance équivaut à tronquer la terminaison de la graphie la plus complète. Sur le plan phonétique cela entraine une mutation plus ou moins complète de la voyelle finale. C’est généralement la forme féminine qui sert de modèle complet, le cas masculin s’obtenant via flexion par terminaison caduque. La littérature indique parfois cette absence d’alternative réifiée par lesymbole de l’ensemble vide∅[21], explicitant un distinguo technique entre la troncature à la base d’alternation et le mot masculin privé de marqueur manifeste.
Ainsi par apocope du fémininvoisine [vwa.zin] se détermine la basevoisin- d’où se construit le masculinvoisin∅ [vwa.zɛ̃]. De même du fémininpetite [pətit(ə)] se détermine la base petit- d’où est tiré le masculinpetit∅ [pəti]. Ou encore desouveraine [su.vʁɛn], viasouverain- se tiresouverain∅ [su.vʁɛ̃]. Ce groupe d’alternances concerne notamment les mots dont le féminin se termine en-ante, -arde, -ette, -ienne, -ière, -ine, -ente, -euse,-otte et-onne et leurs correspondants respectifs se terminant par-ant, -ard, -et, -ien, -ier, -ine, -ente, -euse,-ot et-on.
Des couleurs fort déplaisantes à la vue s’y mêlent les unes aux autres ; une mousse épaisse d’unverd d’airain tacheté de noir se promene dessus au gré des vents, & les bouillons qui s’y forment ne ressemblent qu’au bitume & au gaudron ; le poisson ne peut vivre dans ce lac, les vapeurs qui s’en exhalent brûlent tous les arbres d’alentour, & les animaux fuyent ses bords. Extrait de l’entréeSTYX, dans l’Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (consulter sur Wikisource) Sur l’illustration ci-contre figure une représentation du fleuve mythologique de cette couleur.
Cette primauté morphologique tacite du féminin en matière de détermination des graphies s’imprime dans l’évolutionmorphogrammique. Par exemple, le dictionnaire de l’académie maintient l’adjectif masculin de couleur sous la graphieverd jusqu’en 1878, à côté du fémininverte présent dès 1694. Le français contemporain garde trace de la pertinence morphogrammique sur des usages translexicaux commeverdâtre,verdir etverdure. Mais il a résolument acté qu’au sein d’unelexie donnée, ce sont généralement les formes fléchies graphiquement les plus étendues qui motivent labase flexionnelle d’unparadigme[22], donc majoritairement le féminin ou le pluriel. Par exemple, l’ancienne orthographeamy a évolué versami, aussi bien en raison de la forme féminineamie que du plurielamis. Cette prégnance des formes étendues n’est évidemment pas opérante lorsque lelexème réunit des flexionssupplétives, comme pour unehase et unlièvre, ou d’une alternance de suffixes, comme unoiseau et uneoiselle.
L’analyse de l’ensemble des adjectifs et des noms communs de personne du lexique français conforte cette analyse. Pour les adjectifs, près de la moitié se termine par -e commerapide, logique, optimiste, moins d'un quart sont différenciés par la seule présence ou absence de -e (vrai/vraie, clair/claire), le reste alternant par la finale dont la prononciation change selon le genre (actif et active, cousin et cousine). Les noms communs de personnes, si un tiers environ qui se termine par -e alterne en genre par l'article (le/la collègue), 6 % seulement alternent par présence absence de -e final (ami/amie, principal/principale). Dans les autres cas le féminin est marqué morphologiquement par cette même consonne, sonorisée par le -e final, ou par les suffixes-euse ou -trice[23],[24]. Pour sa part le masculin est marqué morphologiquement soit par une voyelle finale suivie d'une consonne muette (écolier, commerçant), soit par le suffixe-(t)eur (vendeur, acteur).
Engrec ancien, le genre de certains mots s’identifie simplement: aunominatifsingulier, les mots en-ος/-os sont le plus souvent masculins ; ceux en -η/-ē, -ᾱ/ā ou -ᾰ/-a féminins et ceux en -ον/-on neutres. Il existe cependant de nombreux neutres en-ος/-os appartenant à un autremodèle de déclinaison.
Dans d'autres cas, unevoyelle longue dans la dernière syllabe au nominatif signale un masculin ou un féminin, par opposition à la même voyelle brève qui indique un neutre :ἀληθής/alēthḗs (masculin et féminin) s’oppose àἀληθές/alēthés (neutre), «vrai».
En revanche, à certainscas ladésinence ne permet pas de connaître le genre : à l'accusatif, un mot en -ον/-on pourrait être masculin ou neutre ; augénitif pluriel des mots de la troisième déclinaison, la désinence-ων-ōn sert aux trois genres.
Dans leslangues celtiques, le genre joue, au sein de certaines structures syntaxiques, un rôle dans lesmutations consonantiques. Ainsi, enbreton, la mutation dunom et celle du pronom après article, ainsi que la mutation de l’adjectif après unnom ou certains pronoms, dépendent du genre et du nombre. Par exemple, pour ce qui est du singulier, avec :
un nom après article :par (mâle),ur par (un mâle),parez (femelle),ur barez (une femelle) ;
un pronom après article :trede (troisième),an trede (le troisième),an drede (la troisième) ;
un adjectif après un nom :trist (triste),un istor trist (une histoire triste,istor étant masculin),un imor drist (une humeur triste,imor étant féminin) ;
un adjectif après un pronom :bras (grand, grande),unan bras (un grand),unan vras (une grande).
C’est parfois uniquement par les règles d'accord que le genre est révélé, c’est-à-dire par différenciationsyntaxique.
En français, la forme des noms ne permet pas de connaître s'ils sont masculins ou féminins.Arbre pourrait être l'un ou l'autre. Le déterminantun dansun arbre indique cependant que le mot est bien masculin (au féminin, on auraitune). L'allemand fonctionne aussi souvent selon le même principe : dansschönes Kind, c'est l'adjectifschön mis auneutre de la déclinaison forte (suffixe-es) qui joue ce rôle tandis queKind ne laisse rien présager de son genre. Avec unnom masculin, on aurait euschöner et au fémininschöne.
Selon les langues, certaines catégories de mots peuvent avoir un genre marqué au singulier, mais non au pluriel. C’est notamment le cas :
desdéterminants enfrançais : par exemple, lesarticles définis,la (féminin singulier),le (masculin singulier),les (féminin et masculin pluriels), lesarticles indéfinis,des (féminin et masculin pluriels),un (masculin singulier) etune (féminin singulier) ;
despronoms personnels enbreton : par exemple, les pronoms personnels indépendants,eñ(v) (masculin singulier),hi (féminin singulier),i(nt) (féminin et masculin pluriels), les pronoms personnels compléments d’objet direct et déterminants possessifs,e (masculin singulier),he(c'h) (féminin singulier),o (féminin et masculin pluriels).
Dans certaines langues, un des genres grammaticaux sert à désigner un groupe de personnes de genre mixte ou une ou des personnes dont le genre n’est pas connu ou n’est pas pertinent. Certains linguistes parlent alors de genre grammatical « non marqué ». Différentes classes grammaticales (pronoms, noms, déterminants, adjectifs, verbes) peuvent être affectées par ce trait grammatical[25].
De nombreuseslangues indo-européennes, par exemple lefrançais, l’allemand, l’anglais, l’espagnol, leportugais, lesuédois ou lenorvégien, utilisent le genre grammatical masculin comme genre générique. Dans la languearabe ethébraïque, deuxlangues sémitiques, on retrouve également du masculin générique. Pour donner un exemple du français, le pronom masculin pluriel de la troisième personne (ils) peut désigner soit un groupe d’hommes, soit un groupe mixte ou non spécifique quant au genre. Par ailleurs, les adjectifs en français sont accordés au masculin lorsqu’ils qualifient un groupe de genre mixte. Par effet de miroir, le pronom féminin pluriel de la troisième personne (elles) désigne uniquement un groupe de femmes[26].
De nombreux linguistes et féministes ont rendu attentifs aux problèmes que représente l’utilisation du masculin générique. Desétudes psycholinguistiques ont, par exemple, montré que le masculin générique, même s’il se réfère autant à des femmes qu’à des hommes en théorie, est davantage interprété comme du masculin[27]. Unlangage épicène a donc été élaboré dans de nombreuses langues dans le but de remédier à ce problème. Dans certaines langues, un nouveau pronom personnel a même été créé. C’est, par exemple, le cas dusuédois où le pronom masculinhan ‘il’ sert traditionnellement de générique. Le pronomhen, qui est grammaticalement neutre, y a alors été créé. Dans le norvégien, depuis les années quatre-vingt, les pronoms fémininsho ouhun 'elle' sont parfois utilisés en tant que générique, à la place du masculin génériquehan pour désigner une personne dont le genre n'est pas connu ou n'est pas pertinent. Il s'agit donc d'utiliser du féminin générique à la place du masculin générique. Enanglais, le pronomhe est traditionnellement utilisé pour désigner une personne de manière non spécifique. Cependant, aujourd’hui le pronom de la troisième personne du pluriel,they, neutre quant au genre, est communément utilisé, à la place duhe, comme pronom générique singulier. Dans le cas du norvégien et de l'anglais, il ne s'agit pas d'une création lexicale, mais d'unchangement sémantique quant à la signification des pronomsthey,ho ethun[26].
Dans certaines langues, c’est le genre grammatical féminin qui permet de désigner un groupe de personnes de genre mixte ou des personnes dont le genre n’est pas connu ou n’est pas pertinent. Plusieurs langues parlées sur le continent australien utilisent par exemple du féminin générique. Parmi ces langues figurent leslangues pama-nyungan, par exemple le kala lagaw ya, le wangkumara, le wagaya, mais aussi des langues non pama-nyungans, par exemple le murrinh-patha, legaagudju, ngandi. De plus, dans la famille deslangues iroquoiennes, il y a également des langues avec du féminin générique, par exemple dans leseneca. On constate, par ailleurs, un changement linguistique dans le dialecte arakul de la langue caucasiennelak vers la fin duXXe siècle. Le féminin y est devenu le genre générique, probablement en raison de changements sociétaux positifs envers les femmes[25]. On peut également citer la languejarawara parmi les langues avec un féminin générique[26].
Lien entre les structures linguistiques et les structures sociales
Les femmes dans les sociétés iroquoiennes semblent avoir un statut social plutôt élevé. Cela indiquerait que les femmes ont un meilleur statut social dans les sociétés qui parlent une langue avec un féminin générique que dans les sociétés qui parlent une langue avec un masculin générique. Cependant, les sociétés qui parlent une langue avec un féminin générique ne sont pas automatiquement moins patriarcales[25]. En effet, dans la sociétéjarawara dont la langue, lemadí(en), comporte le féminin générique, les hommes y occupent une position fortement dominante[26].
L'utilisation du féminin générique a pu être mise en avant comme un moyen de lutter en faveur de l'égalité des sexes. Par exemple, en 2018, l’Assemblée de l’Université de Neuchâtel a adopté le féminin générique : tous les postes et fonctions y sont désignées au féminin, depuis les étudiantes jusqu'à la rectrice, indépendamment du genre de la personne occupant ces fonctions. Cette décision, à l'initiative d'un professeur de droit, répond avant tout à un objectif pédagogique, pour faire prendre conscience de l'effet que provoque sur les femmes l'utilisation systématique du masculin dans certains milieux malgré l'obligation pour les administrations suisses d'utiliser un langage épicène[28] ou encore l'utilisation du masculin générique pour désigner des groupes mixtes[29].
Dans certains cas les mots n’ont pas un genre unique, différents cas de figures se présentent impliquant ou non le nombre, la sémantique et la pragmatique.
Parfois c’est l’usage qui hésite : le genre varie sans aucun impact sémantique général, mais aucun genre ne s’impose comme unique forme valable. En français c’est par exemple le cas pouraprès-midi, bretzel, enzyme, réglisse. Bien sûr cela n’empêche que desconnotations propres au contexte d’énonciation peuvent influer. Et, évidemment, le genre grammatical retenu dans un énoncé donné est lui bien déterminé et continue d’opérer son influence syntaxique :
Dans d’autres cas, le genre varie en fonction dunombre :duel, pluriel, singulier… En fonction des langues, cette variation peut être soit quasi-systématique, soit relever de cas exceptionnels. Ce phénomène de polarité est par exemple courant en arabe[2].
En français ce sont plutôt des cas exceptionnels, commedélice qui est généralement strictement féminin au pluriel et strictement masculin au singulier. Cependant après des expressions commeun de,un des,le plus grand des, etc., suivies du complémentdélices au pluriel, le masculin est conservé[30].
D’autres cas sont plus ambivalents encore :amour est souvent féminin au pluriel, mais parfois masculin ; il est le plus souvent masculin au singulier mais se trouve aussi au féminin. Les variations se constatent dans l'usage populaire qui se reflète dans divers textes (chansons, etc.), soit dans une langue littéraire assez recherchée (« amour, la vraie, la grande... » chezJean Anouilh ;« la grande amour » chezRaymond Queneau ;« cette amour curieuse » chezPaul Valéry ;« une amour violente », enregistré par l'Académie française)[30],[31]. Le motamour est clairementpolysémique, c'est-à-dire qu’il fera l’objet de plusieurs définitions dans un dictionnaire, et l’emploi volontaire d’un genre rare pour le nombre peut participer à une mise en emphase d’un sens augmentatif. Cela étant, cette ambivalence du genre ne conduit pas pour ce type de cas à une dissociation homonymique : les dictionnaires fournissent généralement tous les sens deamour dans une unique entrée.
C’est également ce qui se produit pourorgue, masculin au singulier, tout comme au pluriel quand il désigne plusieurs instruments:« les orgues anciens de la région ». Il passe cependant au féminin lorsque le pluriel désigne de façon emphatique un seul instrument « les grandes orgues de la cathédrale »[30],[32].
Dans le cas du motgens seul le pluriel est en usage et le genre n'est pas fixé lexicalement, mais les contraintes syntaxiques ne permettent pas non plus un choix aussi arbitraire que pour un mot commebretzel. La déclinaison de l'adjectif dépend en effet de sa position par rapport aunom : « les vieilles gens », « les gens vieux ».
Certains mots adoptent le genre grammatical associé au sexe biologique ou sociologique duréférent[Quoi ?]. En français c’est notamment le cas des noms épicènes désignant une personne humaine :camarade,collègue,partenaire. Cependant certains termes de ce type conservent le genre grammatical quel que soit le référent :un individu, sa majesté, une personne.
Certains mots peuvent être utilisés avec l'autre genre dans des syntagmes figés, des locutions anciennes, ou des expressions régionales :minuit,Noël , etc.
De nombreuses langues non indo-européennes, comme lebasque, lefinnois, l'estonien, lehongrois, leturc, lemalais ou l'indonésien ne connaissent pas la catégorie du genre, bien que des oppositions puissent être marquées par lespronoms. Certaines langues indo-européennes ignorent, dans leur état présent, la notion de genre grammatical :arménien,persan (etdari,tadjik, kurdesorani), mais aussibengali etafrikaans.
Enespéranto la situation est plus nuancée. Dans son usage classique trois pronoms personnels singuliers permettent de rendre les genres féminin, masculin et neutre, respectivementŝi,li etĝi. Côté pluriel cependant, seulili est prévu par leFundamento de Esperanto. Du côté des substantifs, les mots ne sont pas genrés de manière générale[33]. Ainsihomo (humain), peut s’employer avec n’importe quel genre :ŝi estas homo kaj li estas homo, sed, ĉi tiu roboto, ĝi ne estas homo (elle est une humaine, il est un humain, mais, ce robot, il n’est pas humain). Cependant tous les radicaux ne sont pas exempts d’une sémantique genrée, et le genre de base doit donc être appris avec le sens du radical. Ainsifemalo (femelle) etmasklo (mâle) ont une sémantique liée au genre féminin et masculin respectivement. Cela implique donc en cas d’usage d’un pronom référant à l’un ou l’autre de ces substantifs, de recourir à celui du genre correspondant. La plupart des radicaux ont une valeur de genre neutre, y compris pour les noms d’animaux. Au besoin, la distinction entre un être vivant femelle et mâle peut se faire en utilisant les affixes prévus à cet effet : suffixe-in- pour le sexe féminin, préfixevir- pour le sexe masculin. Ainsiŝafo (mouton, sans précision de sexe), donne respectivementŝafino (brebis) etvirŝafo (bélier). Le même mécanisme est employé pour fournir les termes des rejetons d’une espèce sexuée via le suffixe-id-, qui donne donc ŝafido (agneau), et peut se combiner aux autres affixes : ŝafidino (agnelle), virŝafido (agneau, le français amalgamant ici terme générique et terme avec trait mâle). L’espéranto à de plus connu des propositions ultérieures sur le plan du genre, qui comptent notamment l’iĉisme et leriisme. Le premier ajoute le suffixe-iĉ- comme synonyme du préfixevir-. Ainsi sous cette propositionŝafiĉo etvirŝafo sont strictement synonymes. La seconde introduitri comme nouvelle préposition désignant une personne sans tenir compte de son genre, ce qui le distingue donc du neutreĝi, alors plutôt destiné à des entités non sexuées. Il convient de préciser pour compléter que, bien qu'il s’agisse d’une minorité de termes, certains vocables sont critiqués comme introduisant un genrage sexiste du radical, comme le radicalpatr/ formantpatro,patrino etgepatro, pour respectivemet père, mère et parent ; jugé impropre à la promotion de l’égalité entre les personnes indifféremment de leur sexe[34].
Genres grammaticaux dans les langues européennes :
masculin/féminin
masculin/féminin/neutre
commun/neutre
animé/inanimé
pas de genre
Genre masculin (vert) ou féminin (mauve) de chaque pays dans la langue française. Les noms de pays terminés par la voyelle « E » sont féminins, à l'exception duCambodge, duMexique, duMozambique duZimbabwe et duSuriname.
Certaines langues sont à quatre genres : lemasculin ; leféminin ; leneutre, genre ni masculin ni féminin ; et lecommun, genre« utilisé pour le masculin et féminin ensemble »[35].
Leprotoroman avait trois genres[36], comme lelatin[37] ; mais toutes leslangues romanes[38], sauf leroumain[39],[40] et l'Astur-léonais, n'en ont que deux : elles ont assimilé le neutre avec le masculin, même au pluriel[41]. Certaines langues romanes connaissent quelquessubstantifs qui ont un genre ausingulier et un autre aupluriel[42] : le plus souvent, il s'agit de substantifs masculins au singulier mais féminins au pluriel, comme l'italienbraccio (« bras ») dont le pluriel estbraccia[42]. En roumain, ces substantifs sont relativement nombreux et sont considérés comme d'un troisième genre souvent appeléambigène[42].
Enanglais, langue à deux genres, le genre tend à disparaître du lexique[38] : le masculin et le féminin ne concernent que lepronom personnel singulier de la troisième personne et les possessifs.
D'ancienneslangues indo-européennes telles que lelatin ou legrec ancien laissent comprendre qu'enindo-européen commun, l'opposition de genre concernait surtout une opposition du typeanimé (ce qui vit) àinanimé (ce qui ne vit pas) : en effet, dans de nombreux cas, le masculin et le féminin sont identiques et s'opposent ensemble au neutre[43]. C'est d'ailleurs la seule opposition enhittite.
L’animéité opère une dichotomie entreanimé etinanimé, faisant notamment référence au caractère sensible ou vivant du référent. La littérature préfère parfois aussi le distinguopersonnel etnon-personnel[18]. Il se retrouve dans des langues modernes comme ledanois, lesuédois, ou lenorvégien. On parlera alors d'une opposition entre legenus commune (masculin/féminin) et legenus neutrum.
Le français contemporain maintient cette opposition dans certains cas, comme pour lespronomsceci, cela, ça,en ety qui ne servent qu'aux inanimés, ou le distinguo entre les pronoms relatifsqui etquoi. Ainsil’encyclopédie me plaît donne par substitution pronominaleelle me plaît, tandis quela lecture de cet article me plaît donneça me plaît. De mêmeje parle deSandister Tei donneje parle d’elle tandis que « je parle de ma passion pour lesprojets wikimédiens » donnej'en parle. Ou encore,je pense à contribuer au mouvement wikimédien qui produitj'y pense. Aussije ne saisqui fera clairement référence à un individu animé, tandis queje ne sais quoi présume un objet inanimé.
La substitution du référé à un animé par un référant inanimé peut s’opérer sans offense dans unregistre courant, notamment en cas dethématisation par dislocation. Ainsij'en parle souvent, de lui reste relativement convenable, tout commedevine dequoi parle cet article : d’Emna Mizouni !
Leslovène connaît aussi la distinction entre l'animé et l'inanimé mais exclusivement dans le cadre du masculin. On pourrait alors parler de quatre genres pour cette langue : féminin, masculin animé, masculin inanimé et neutre. Lepolonais possède cinq genres : féminin, masculin animé impersonnel, masculin animé personnel, masculin inanimé et neutre. La distinction entre eux se manifeste aussi bien morphologiquement que syntaxiquement. Pour ces deuxlangues slaves, plusieurscas marquent une désinence différente et les adjectifs s'accordent avec les substantifs selon que l'objet est animé (personnel) ou inanimé (impersonnel) :
masculin
traduction
animé
inanimé
personnel
impersonnel
polonais
To jest dobry nauczyciel.
To jest dobry pies.
To jest dobry ser.
C'est un bon professeur /un bon chien/du bon fromage.
Widzę dobrego nauczyciela.
Widzę dobrego psa.
Widzę dobry ser.
Je vois un bon professeur /un bon chien/du bon fromage.
Widzę dobrych nauczycieli.
Widzę dobre psy.
Widzę dobre sery.
Je vois des bons professeurs /des bons chiens / des bons fromages.
slovène
To je dober učitelj/dober pes.
To je dober sir.
C'est un bon professeur /un bon chien/du bon fromage.
Vidim dobrega učitelja/dobrega psa.
Vidim dober sir.
Je vois un bon professeur /un bon chien / du bon fromage.
En polonais, les masculins impersonnel animé et personnel sont confondus au singulier, et les masculins impersonnel animé et inanimé sont confondus au pluriel.
Plus éloignée, une langue comme lenahuatl n'oppose aussi que les animés aux inanimés ; fait notable, seuls les animés y varient ennombre. Leslangues algonquiennes, dont lecri, possèdent des genresanimé etinanimé, qui démontrent cependant la même distribution arbitraire que le genre en français ; par exemple, lessubstantifs, généralement des mots cris commemi:nis (« petit fruit ») est inanimé, mais le motospwa:kan (« pipe ») est animé.
Enalgonquin, le genre animé concerne toutes les vies animales ou ce qui a de l'importance aux yeux des Algonquins. Quelques exemples : des arbres, un arc, les astres, un aviron, certains fruits, la glace, un homme, la neige, unorignal, les peaux, les pipes, le tonnerre. Quant au genre inanimé, il concerne tout ce qui n'a pas de vie et peu d'importance aux yeux desAlgonquins. Quelques exemples : un avion, un canon, un château[44].
Comme précédemment stipulé, même quand il emploie un vocable qui le suggère, le genre n'est pas strictement lié au sexe. Dans les langues qui possèdent un genre grammatical, celui-ci ne recoupe l'opposition de sens « mâle-femelle » que partiellement, même lorsqu’il s'agit d'être animés sexués, humains ou non[45],[46].
Ainsi en grec moderne et en espagnol, les animaux sont parfois cités par leur genre sexué féminin :mia gata/μια γάτα, un chat ;la zorra, le renard... En français, pour de nombreux animaux, unnom masculin peut désigner une femelle : guépard, mammouth, colibri, boa, saumon… Ou inversement unnom féminin peut désigner un mâle : panthère, baleine, cigogne, vipère, truite…
SelonClaude Hagège, les langues naturelles disposent de marqueurs pour rendre compte de la« bipartition naturelle des sexes et [de] ladifférence des générations ». Hagège appelle ces« marques linguistiques » des« indices biolectaux »[47]. Sur la discrimination des femmes par rapport aux hommes, il donne entre autres comme exemples les voyelles (en russe et dans les dialectes arabes), des« faits d'élision en discours rapide », des« courbes intonatives », des diminutifs dans le lexique[47]... Les femmes étant le plus souvent dominées, elles sont« contraintes au conservatisme », tout en« s'affirmant là où elles le peuvent, facteurs essentiels de changements linguistiques qu'elles transmettent »[47].
Genre grammatical, stéréotypes sociaux et inégalités
Lorsque le genre grammatical de substantifs désignant des rôles sociaux est calqué sur le sexe, la langue peut connoter des inégalités entre féminin et masculin, renvoyant à une répartition inégalitaire des rôles selon les sexes dans une société. Une des problématiques majeures, quant à cela, est l'utilisation dumasculin générique dans beaucoup de langues européennes par exemple. En effet, desétudes psycholinguistiques ont montré que les masculins génériques, même s’ils se réfèrent autant à des femmes qu’à des hommes en théorie, sont davantage interprétés comme du masculin[27]. Cela peut avoir des conséquences comme l'occultation du rôle joué par les femmes sur la scène publique ou des résistances psychologiques à la candidature à des postes offerts au masculin par exemple.
Dans différentes langues, diverses stratégies ont été mises en place dans le but de remédier à cette inégalité. Parmi celles-ci, il y a lelangage épicène. Dans certaines langues, un nouveau pronom personnel a même été créé. C’est le cas dusuédois où le pronomhen, grammaticalement neutre, y a été élaboré pour désigner une personne dont le genre n'est pas connu ou n'est pas pertinent, à la place de l'utilisation du pronom masculinhan ‘il’[26].
De plus, dans certains pays anglophones comme l’Australie et lesÉtats-Unis, certains textes emploient le féminin pour désigner une personne dont le genre est indéterminé dans le contexte d’énonciation de façon à contrecarrer lesstéréotypesphallocratiques. Ces textes utilisent donc leféminin générique à la place du masculin générique :
When you find value assumptions, you know pretty well whata writer or speaker wants the world to be like – what goalsshe' thinks are most important ; but you do not know whatshe takes for granted (…)[48]
Have you ever had a client who just wanted to be happy? And that's allshe wanted from therapy?[49]
↑Bernard Cerquiglini,Guide d’aide à la féminisation des nomsde métiers, titres, grades et fonctions, Paris, Documentation française,(lire en ligne[PDF]),p. 34.
↑abcd ete(en)Alexandra Aikhenvald,« Thwarting 'sexist language' », dans Alexandra Aikhenvald,How Gender Shapes the World, Oxford, Oxford University Press,
↑HidenoriKadoja, « La strukturo de Esperanto kiel faktoro por certigi ĝian funkcion rilate al Lingvaj Rajtoj: ĉefe pri la koncepto de lingvolernado kaj pri konscio de lingva normo »,Esperantologio / Esperanto Studies,(lire en ligne, consulté le)
↑Antoine Meillet, « La catégorie du genre et les conceptions indo-européennes », inLinguistique historique et linguistique générale, Paris, Champion, 1965,p. 211-229.
↑G. Lemoine, Prêtre O.M.I.,Dictionnaire français-algonquin,Chicoutimi, Imprimeur G. Delisle, Bureau de journal « Le travailleur », 1909 (Conférence au Congrès des Américanistes à Québec le 10 septembre 1906). Le père oblat Georges Lemoine (1860-1912) est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment leDictionnaire français-montagnais (1901), uneHistoire sainte enmontagnais, et unDictionnaire français-algonquin (1909).
↑CharlyWilder, « Ladies First: German Universities Edit Out Gender Bias »,Spiegel Online,(lire en ligne, consulté le)
↑DanielElmiger, « Les genres récrits : chronique n° 7. Le féminin générique ou : une généricité peut en cacher une autre »,GLAD!. Revue sur le langage, le genre, les sexualités,no 09,(ISSN2551-0819,lire en ligne, consulté le)
Jean Szlamowicz,Le sexe et la langue : Petite grammaire du genre en français, où l'on étudie écriture inclusive, féminisation et autres stratégies militantes de la... suivi de Archéologie et étymologie du genre, Paris, Editions Intervalles, 2018, 184 p.(ISBN978-2-36956-071-5).