En 1874, Fauré arrête de travailler à Saint-Sulpice et remplace Saint-Saëns, qui est souvent absent, à l’église de la Madeleine. QuandThéodore Dubois devient titulaire du grand orgue en 1877, Fauré devientmaître de chapelle (maître du chœur, qu'il dirige). À la même époque, il se fiance avec Marianne Viardot, la fille de Pauline, mais ces fiançailles sont rompues par Marianne à la fin octobre. Malheureux, il voyage àWeimar, où il rencontreLiszt, et àCologne pour y assister aux productions deL'Anneau du Nibelung deRichard Wagner. Si Fauré admire Wagner, il est néanmoins l'un des rares compositeurs de sa génération à ne pas tomber sous son influence.
Pendant sa jeunesse, Fauré était très heureux, mais la rupture de ses fiançailles, et ce qu’il perçoit comme un manque de reconnaissance musicale le mènent à ladépression, qu’il qualifie de « spleen ».
Marie Frémiet, épouse de Gabriel Fauré, photographie anonyme.
En 1883, Fauré épouse Marie Frémiet (1856-1926)[3], fille du sculpteurEmmanuel Frémiet, avec qui il adeux fils. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il assure les services quotidiens à l’église de la Madeleine et donne des leçons de piano et d’harmonie. C’est seulement l’été qu’il a le temps de composer. Il tire peu d’argent de ses compositions. Durant cette période, il écrit plusieurs œuvres importantes, de nombreuses pièces pour piano et desmélodies, mais les détruit pour la plupart après quelques présentations et n’en retient que quelques éléments pour en réutiliser les motifs.L'Élégie est interprétée parJules Loeb le jour de ses 38 ans, à laSociété nationale de musique de Paris.
En 1886, il fait la connaissance de lacomtesse Greffulhe par l'intermédiaire deRobert de Montesquiou. Dès lors, celle-ci lui apporte un soutien actif. Elle l'associe à la création de la Société des grandes auditions musicales, en 1890. Elle fait jouer ses œuvres et l'invite régulièrement en villégiature à Dieppe. Il l'appelle « Madame ma Fée », « mon roi de Bavière », et l'initie à la musique de Wagner. Il lui dédie saPavane, véritable « portrait musical » et lui en offre la partition[5]. La chance lui sourit enfin. Dans les années 1890, il voyage àVenise, où il rencontre des amis et écrit plusieurs œuvres. En 1892, il devient inspecteur des conservatoires de musique en province, ce qui signifie qu’il n’a plus à enseigner à des jeunes garçons ou à des adolescents. Cette même année, il fait la rencontre d'Emma Bardac, qui deviendra l'épouse deClaude Debussy en 1908. Gabriel Fauré et Emma Bardac entament une liaison, dont résulte lasuite Dolly, dédiée à Hélène Bardac, dont le surnom était Dolly, ainsi queLa Bonne Chanson, d'aprèsl'œuvre éponyme dePaul Verlaine, qu'il dédie directement à Emma Bardac[6].
En 1896, il est nommé organiste en chef à l’église de la Madeleine et succède àJules Massenet comme professeur de composition auConservatoire de Paris. Il enseigne alors à de grands compositeurs commeGeorges Enesco etMaurice Ravel, ou encore àNadia Boulanger. Sa situation financière s'améliore et sa réputation de compositeur s’affirme. En 1899, vraisemblablement dans le projet d'écrireProméthée pour lethéâtre des Arènes, sûrement à Béziers pour appréhender les conditions de représentation des œuvres, Gabriel Fauré secondeCamille Saint-Saëns pour la reprise deDéjanire (créée en 1898) et sera appelé à diriger la seconde représentation de 1899[7].
Ernest Laurent,Portrait de Gabriel Fauré (vers 1900), Musée et Domaine National de Versailles et de Trianon, Versailles, France. 65x54cm
De 1903 à 1921, Fauré est critique auFigaro. En 1905, il succède àThéodore Dubois comme directeur duConservatoire de Paris. Aussitôt, il procède à de nombreux changements, rétablit la discipline et apporte plus de sérieux à un enseignement qui avait beaucoup vieilli. Cette attitude intransigeante lui est d’ailleurs reprochée.
Dans le même temps, Fauré doit faire face, à partir de 1903, à unesurdité presque totale. Il entend les graves mais est sourd aux aigus, handicap qui pourtant n’entrave en rien sa carrière[8].
Fauré est élu à l’Institut de France en 1909. Lacomtesse Greffulhe a soutenu activement sa candidature[9], et il l'en remercie avec émotion : « Merci d’avoir fait tinter mon nom dans toutes ces vénérables oreilles ! […] Et moi qui croyais vous aimer autant que je puis aimer ! Et il faut que je vous aime encore davantage ! Je vais sécher !!! » Il rompt alors avec la vieilleSociété nationale de musique.
Sa responsabilité au Conservatoire et sa perte d’audition amènent Fauré à réduire grandement sa production.Claire Croiza rapporte :« Fauré était un vivant métronome. C’était d’autant plus frappant à la fin de sa vie, quand il était devenu sourd. Avant, il était galant homme, il aimait les jolies femmes, il faisait quelques concessions. Mais à la fin de sa vie, quand il n’entendait plus, il allait son chemin, impeccablement, sans se douter que la chanteuse avait quelquefois deux ou trois mesures d’écart avec lui, parce qu’elle ralentissait tandis que lui restait fidèle au mouvement »[10]. Proche du jeuneJean Wiéner, il invite le jeune homme à entrer au conservatoire. Pendant laPremière Guerre mondiale, il reste en France.
En 1920, à soixante-quinze ans, il prend sa retraite du Conservatoire. Il reçoit la même année lagrand-croix de la Légion d'honneur[11], une distinction encore rare pour un musicien. Sa santé est devenue fragile, en partie en raison d’une consommation excessive de tabac. Malgré cela, il reste à l’écoute des jeunes compositeurs, en particulier les membres dugroupe des Six.
Les œuvres de Fauré se distinguent par la finesse de leur mélodie ainsi que par l’équilibre de leur composition. Le langage harmonique de Gabriel Fauré reste de nos jours étudié dans les conservatoires. C’est un style d’écriture à part entière, présentant de nombreuses idées originales. Si Gabriel Fauré est reconnu pour son génie harmonique (Henri Challan lui consacre même plusieurs exercices dans ses célèbres380 basses et chants donnés), il est en outre considéré comme le maître de lamélodie française.
Gabriel Fauré s’intéresse manifestement davantage à l’idée musicale qu’à l’orchestration. Ainsi, il laisse près d’une centaine demélodies, et un répertoire important en matière de musique de chambre et de salon, mais seulement une dizaine de pièces pour orchestre, notamment destinées au théâtre, et généralement orchestrées par d'autres compositeurs. Celles-ci comptent de grandes réussites (Pelléas et Mélisande orchestrée parCharles Koechlin), mais leur orchestration reste plutôt classique et, de manière générale, les formations adoptées par Gabriel Fauré n’apportent pas de grandes innovations de timbres (il n’utilise pratiquement jamais d’instruments à vent dans sa musique de chambre, par exemple).
Le message fauréen est en effet tout en intimité, en intériorité et tend vers la pureté de l’idée musicale. Ceci l’amène à se détourner des grands effets parfois prisés de son époque, telles les audaces orchestrales deWagner,Debussy ouStravinsky (voir citation plus bas). Si la musique de Fauré n’exclut pas des accents romantiques et des violences passagères, notamment dans saFantaisie, cet aspect « intérieur » de sa musique s’est accentué avec l’âge, notamment dans les œuvres de la fin de sa vie, qui font preuve d’un « ascétisme » musical qui a dérouté, en son temps et même aujourd’hui, ses adeptes comme ses détracteurs.
Du fait de ce classicisme d’apparence, l’originalité du message fauréen a pu être parfois mal comprise.
Ses œuvres vont du purclassicisme — lorsqu’au début de sa carrière, il imite le style deHaydn etMendelssohn — auromantisme, pour aboutir à une esthétique duXXe siècle. Elles sont basées sur une profonde assimilation des structures harmoniques qu’il avait apprises, à l’École Niedermeyer, de son professeurGustave Lefèvre, qui a écrit en 1889 unTraité d’harmonie. Cet ouvrage présente une théorie de l’harmonie sensiblement différente de la théorie classique deJean-Philippe Rameau : les accords de septième et de neuvième n’y sont plus considérés commedissonants et la quinte peut être altérée sans changer le mode. Ainsi, avant même de découvrir la musique romantique de son temps, le jeune Gabriel Fauré a d’abord suivi un enseignement dans le cadre de l’école Niedermeyer qui laissait une large place à la musique religieuse et aux modes d’église. Cette influence essentielle contribue à l’originalité de l’écriture fauréenne par rapport aux compositeurs de son temps et se retrouve tout au long de son œuvre, tant par l’usage d’enchaînements harmoniques modaux que par l’écriture de lignes mélodiques à l’ambitus réduit et sans grandes ruptures d’intervalle qui dénotent l’influence du chant grégorien, notamment dans sesmélodies ou encore dans son deuxième quintette pour cordes et piano.
En opposition avec son style harmonique et mélodique très novateur à cette époque, les subtils motifs rythmiques sont répétitifs, avec des modulations similaires à celles que l’on peut trouver dans la musique deBrahms. Ainsi, Fauré sous-tend souvent sa ligne mélodique par un flux continu qui divise ses œuvres en grandes courbes dynamiques. Ceci est surtout perceptible dans ses mélodies ou encore ses œuvres pour piano (Nocturnes et Barcarolles).
Ces dernières font en effet usage d’arpèges et d’une mélodie entremêlée des deux mains, avec des substitutions de doigtés, naturelles chez l’organiste, mais dont l’interprétation est parfois difficile pour le pianiste. Son œuvre pianistique en général n’est pas sans rappeler certaines pièces deLiszt,Schumann ouChopin, compositeurs queCamille Saint-Saëns avait fait découvrir au jeune Gabriel Fauré.
L’influence de Wagner sur la musique de Fauré est d’autant plus discrète que leur tempérament diffère, mais elle reste sensible dans certaines pièces, telles que le Prélude dePelléas et Mélisande ou l’introduction deTendresse de la suiteDolly.
Il fut un des musiciens longuement étudiés par le philosopheVladimir Jankélévitch (1903-1985).
On décrit souvent l’évolution de Gabriel Fauré en distinguant dans son œuvre trois périodes (oumanières)[13].
La première période s’étend jusqu’en 1890 et comprend certaines de ses œuvres les plus connues telles que la mélodieAprès un rêve (issue deTrois mélodies,op. 7) ou sonÉlégie pour violoncelle et piano. LaSicilienne issue de sa suitePelléas et Mélisande se rattache également à cette première manière. Celle-ci se caractérise par l’influence des musiques allemandes et italiennes et par un certain classicisme.
La troisième période comprend les cycles de mélodies de la fin de la vie de Fauré (La Chanson d'Ève (1910),Mirages (1919) ou encoreL'Horizon chimérique (1921). On y range également son deuxième quintette en ut mineur (1921) ou encore ses remarquables deux dernières œuvres, leTrio pour piano et cordes opus 120 (1922-23) et leQuatuor à cordes en mi mineur opus 121 (1923-24). Cette période est contemporaine des problèmes desurdité qui affectent Gabriel Fauré. On a souvent expliqué de cette manière l'évolution de la musique de Fauré, caractéristique de cette troisième manière, vers un plus grand dépouillement, un plus grand statisme, jusqu’à devenir parfois comme immatérielle.
Cette « troisième manière » a été parfois sujette à controverse et reste la moins bien connue. Certains l'ont considérée comme une période d’aridité et de déclin mais beaucoup de musiciens et de mélomanes y voient bien plutôt le génial aboutissement d’une quête musicale qui ne doit rien aux évolutions de son temps.
Si pratique qu’elle soit pour décrire l’évolution fauréenne, cette subdivision n’a rien d’absolu, d’autant que ces « périodes » se chevauchent parfois dans le temps. Ainsi laSérénade pour violoncelle et piano se classe dans la troisième période par sa date de composition (1908), mais se rattache par son style plutôt à la première manière.
Extrait du manuscrit duRequiem de Fauré. Mesures 4–7 de l’« Introït » et du « Kyrie ».
SonCantique de Jean Racine pour chœur avec accompagnement au clavier est probablement sa pièce la plus connue actuellement[14]. Néanmoins, c'est bien sonRequiem de1887 qui est considéré comme une de ses œuvres les plus abouties. Il faut également citer son opéraPénélope (1913)[15], en trois actes, sur un livret deRené Fauchois.
Un certain nombre de œuvres de Fauré ont été utilisées en danse classique, en raison de la beauté de sa musique, et parfois de la caractéristique destinée au théâtre.
↑Extrait de l'acte de naissance daté du 13 mai 1845 : Gabriel-Urbain Fauré né hier à 4 h du matin, fils de Mr Toussaint Fauré, inspecteur de l'instruction primaire, 36 a et de Marie Antoinette Hélène Lalene 37 a[2]
↑Voir notammentHistoire de la Musique, In Extenso, Larousse, 1998,p. 876
↑« Attentat de Nice - La playlist de la cérémonie : Nissa La Bella, Chœur de l'opéra, Calogero… »,France 3 Provence-Alpes-Côte d'Azur,(lire en ligne, consulté le)
↑Livretlire en ligne surGallica (avec une erreur de date de représentation) ; Archives Municipales de Béziers, 2 R 8 : Dossier du Comité des Fêtes. Répétitions et représentationsRessources iconographique surGallica.
↑Programme de l'Opéra national de Paris, novembre 2005
↑Programme de l'Opéra national de Paris, mars 2007
↑Selon l'office de tourisme de Pamiers ; visité le 20 septembre 2003
Contient 5 correspondances de Ravel à Fauré (1910-1922), 8 correspondances de Fauré à Ravel (1900-1902) et 4 correspondances de Fauré sur Ravel (1899-1922)