Le, la première« exposition marquante » dansParis libéré est celle de ses œuvres à lagalerie René Drouin, alors qu'il n'est encore qu'un peintre inconnu, provoquant un véritable scandale. Il est aussi l’auteur de vigoureuses critiques de la culture dominante, notamment dans son essai,Asphyxiante culture (1968), qui crée une polémique dans le monde de l'art. À l'occasion de la première exposition de sa collection d'art brut qu'il organise en 1949, il rédige un traité,L'Art brut préféré aux arts culturels.
Propulsé sur le devant de la scène artistique par une rétrospective de 400 peintures, gouaches, dessins et sculptures qui a lieu auMusée des arts décoratifs de Paris du au, l'artiste français à la fois le plus contesté et le plus admiré de l'après-guerre crée l'événement de ce début d'année. Il devient l'inspirateur de nombreux artistes, adeptes de « l'art autre », variante de l'art brut, parmi lesquelsAntoni Tàpies, ainsi que des adeptes de la contestation artistique comme le groupe espagnolEquipo Crónica.
Son œuvre est composée de peintures, d'assemblages souvent qualifiés à tort decollages, de sculptures et de monuments dont les plus spectaculaires font partie de l'ensembleL'Hourloupe (1962-1974), ainsi que des architectures : lacloserie Falbala et la villa Falbala. Il a fait l'objet de rétrospectives aupalais Grassi deVenise, aumusée Solomon R. Guggenheim.
Sa collection personnelle, qui regroupait depuis 1945 des artistes découverts dans les prisons, les asiles, des marginaux de toutes sortes, alors propriété de la Compagnie de l'art brut fondée en 1948, devait rester à Paris. Mais les atermoiements de l'administration française ont poussé Dubuffet à accepter l'offre de la ville deLausanne enSuisse, où la collection a été installée auchâteau de Beaulieu et définitivement donnée au bien nommé musée laCollection de l'art brut.
Considéré comme peu amène et procédurier, il avait la réputation de se fâcher régulièrement avec son entourage.Daniel Cordier, qui a écrit que de toutes les personnes qu'il a connues « Jean Dubuffet seul [lui] a donné le sentiment du génie »[3], a aussi souligné qu'il avait « un charme menaçant qui guettait sa proie pour l'engloutir »[4] et que c'était un « crocodile impitoyable » en affaires, « méchant » voire féroce même à l'égard de ses amis[5]. Avant la mort de Dubuffet, en 1985,Jean-Louis Prat a eu toutes les peines du monde à organiser la rétrospective de 150 tableaux de l'artiste, qui s'est finalement tenue du au à lafondation Maeght[note 1].
Fils de Charles-Alexandre Dubuffet et de Jeanne-Léonie Paillette, négociants aisés en vin, Jean Dubuffet appartient à la bonne bourgeoisie havraise[6]. Il entre au lycée du Havre où il fera toutes ses études secondaires. Parmi les élèves du lycée se trouventArmand Salacrou,Georges Limbour etRaymond Queneau[7]. Dubuffet n'est pas passionné par ses études. Il préfère le dessin et il s'inscrit dès la classe de seconde à l'école des beaux-arts du Havre, qui compte aussi parmi ses anciens élèvesGeorges Braque,Raoul Dufy etOthon Friesz[7]. L'été 1917, il prend des cours auprès deHélène Guinepied, à Saint-Moré (Yonne), qui enseigne sa méthode de dessin libre à grande échelle, diteMéthode Helguy et compte parmi ses élèvesGaston Chaissac[8].
« Je cherchais « l'Entrée ». Or ça n'allait pas ; j'avais l'impression que je n'étais pas adapté à ma condition humaine […] j'avais à l'arrière-plan comme une angoisse que tout cela ne pesait pas lourd[9]. »
Il voyage enItalie, enSuisse, il cherche sa voie. Il est convaincu que l'art occidental meurt sous le foisonnement des références plus ou moins académiques :« La peinture de l'après-guerre est en effet une réaction contre les audaces du début du siècle[10]. » Il décide de se consacrer au commerce, et après un voyage d'affaires àBuenos Aires, il retourne au Havre où il travaille dans l'affaire de son père. Il se marie avec Paulette Bret (1906-1999) en 1927 et il décide de s'installer àBercy, où il fonde un commerce de vins en gros. Mais après un voyage enHollande en 1931, le goût de la peinture lui revient et il loue un atelier,rue du Val-de-Grâce, où il va travailler régulièrement. Dès 1934, il met son commerce en gérance et se consacre à de nouvelles expérimentations artistiques. Il est à la recherche d'une forme d'expression nouvelle. Il se lance dans la fabrication de marionnettes et de masques sculptés d'après les empreintes de visages[11], sans grand succès[10]. Il a installé son atelier au 34,rue Lhomond et il envisage de se faire montreur de marionnettes[12].
En réalité, Dubuffet est unautodidacte, ce qui explique sa curiosité pour les trouvailles d'artistes « non culturels », pour « l'art des fous », et sa révolte aussi contre l'art des musées qui lui vaudra de multiples inimitiés nées de multiples batailles[13].
« Naïve est l'idée que quelques pauvres faits et quelques pauvres œuvres des temps passés qui se sont trouvés conservés sont forcément le meilleur et le plus important de ces époques. Leur conservation résulte seulement de ce qu'un petit cénacle les a choisis et applaudis en éliminant tous les autres[13]. »
Découragé, Dubuffet reprend son activité commerciale en 1937. Il a divorcé de Paulette en 1935. En 1937, il épouse Émilie Carlu[14], née le àTubersent[15] et morte le auTouquet-Paris-Plage[16], deux ans après la reprise de son activité commerciale, en 1939, et cette même année, il est mobilisé auministère de l'Air, à Paris. Mais il est bientôt envoyé àRochefort pour indiscipline. Au moment de l'exode, il se réfugie àCéret où il est démobilisé. Et il reprend ses affaires à Paris en 1940. Mais dès 1942, il décide pour la troisième fois de se consacrer exclusivement à la peinture[17]. Dubuffet est un peintre « quasi clandestin », selonGaëtan Picon[18].
LesGardes du corps marquent une rupture brutale dans la peinture de l'artiste qui s'éloigne du souci de ressemblance de ses tableaux précédents. Cette œuvre est considérée par Gaëtan Picon comme« des esprits dressés au seuil de l'œuvre pour en annoncer l'esprit […] ce sont de hauts pavois marqués de son signe[21] ».
L'autre œuvre marquante estMétro (), huile sur toile (162 × 180 cm)[22], présentant des bonshommes et bonnes femmes serrés comme des harengs, avec des nez immenses et des chapeaux rigolos. Dubuffet a choisi des couleurs crues posées rapidement sur la toile.« L'artiste qui a toujours eu pour ambition de peindre l'homme en complet-veston envisage de confectionner sur ce thème un petit album composé de lithographies dont le texte sera écrit par Jean Paulhan[23]. » Sur ce thème, il fera une série composée d'huiles[24] et de gouaches, isolant parfois deux personnages[25]. Son autre thème d'inspiration est la foule qu'il initie avecLa Rue (), huile sur toile (92 × 73 cm), qui sera exposée à la galerie Drouin en 1944 et en, à la galeriePierre Matisse deNew York. Un thème qu'il reprend plus tard dans un nouveau style :Rue passagère (1961), huile sur toile (129,3 × 161,7 cm)[26].
La première exposition personnelle de Dubuffet à lagalerie René Drouin située alors 17,place Vendôme[note 2] comprend 55 huiles et 24 lithographies datées d', la préface du catalogue est signée Jean Paulhan[18].
Les œuvres de Dubuffet exposées entre 1944 et 1947 à la galerie Drouin sont chamarrées, d'allure « barbare » et délirante, dont certains amateurs s'entichent, tandis que la majorité du public crie à la provocation et à l'imposture[17],[27]. Les expositions suivantes : « Mirobolus, Macadame et Cie », « Hautes Pâtes », reçoivent le même accueil controversé. Dubuffet répond aux détracteurs :
« Il est vrai que la manière du dessin est, dans ces peintures exposées, tout à fait exempte d'aucun savoir-faire convenu comme on est habitué à le trouver aux tableaux faits par des peintres professionnels, et telle qu'il n'est nullement besoin d'aucunes études spéciales, ni d'aucuns dons congénitaux pour en exécuter de semblables […]. Il est vrai que les tracés n'ont pas été exécutés avec soin et minutie mais donnent au contraire l'impression d'une négligence […]. Enfin il est vrai que beaucoup de personnes éprouveront d'abord, au vu de ces tableaux, un sentiment d'effroi et d'aversion[28]. »
L'artiste, qui a pourtant de solides connaissances en art (il a fait les Beaux-Arts du Havre), campe sur sa volonté anti-culturelle. Il présente dans ces expositions des œuvres qui jouent avec la gaucherie, le gribouillage, la matière brute où se trouve l'origine de l'art[29]. Ces œuvres rappellent les dessins d'enfant et aussi, pour Dubuffet, l'importance des œuvres des malades mentaux dont il est un grand collectionneur et dont il reconnaît s'être inspiré.« Hautes Pâtes » présente des œuvres de couleurs sombres, boueuses ou en pâte épaisse.
« […] Je tiens pour oiseux ces sortes de savoir-faire et de dons [ceux des artistes professionnels], Il est vrai que les couleurs qui sont dans ces tableaux ne sont pas des couleurs vives et heurtées comme c'est actuellement la mode, mais qu'elles se tiennent dans des registres monochromes et des gammes de tons composites et pour ainsi dire, innommables[30]. »
À vrai dire, Dubuffet ne cherche pas à plaire. Il ne cherche même pas à vendre, puisqu'il est dégagé de tout besoin matériel par la fortune familiale. Il cherche et recherche, en quête d'une voie plastique nouvelle que quelques rares initiés apprécient fortement.Francis Ponge, Paulhan, Limbour, et bientôt d'autres, commeAndré Breton, soutiendront sa démarche. Mais en attendant, le,« la première exposition marquante dans Paris libéré à la galerie Drouin est celle d'un artiste inconnu, Dubuffet, dont la maladresse délibérée provoque un scandale tel qu'on n'en avait pas vu depuis longtemps. La galerie reçoit des lettres anonymes, le livre d'or est couvert d'insultes[29] ».
Le désert d'El Goléa, le « rien » dont Dubuffet a besoin.Le village d'El Goléa où Dubuffet est retourné trois fois.
C'est uniquement sous cette forme que l'artiste conçoit la création. Dubuffet refuse l'idée de don, la vocation-privilège et ses implications. Sans doute le don est-il remplacé par le « travail » dont il donne une définition particulière[31]. Mais c'est surtout le fait qu'un artiste puisse avoir la « main heureuse » qui lui paraît important :
« Tel peintre barbouillant sommairement un ton clair pardessus un préalable ton foncé, ou l'inverse, et de manière que les caprices du pinceau fassent jouer les dessous, […] obtiendra, mais à condition d'avoir la main heureuse, la main enchantée, un résultat bien plus efficace que tel autre peintre s'épuisant lourdement à combiner pendant des semaines des voisinages de nuances laborieusement concertées[32]. »
De 1947 à 1949, Dubuffet a effectué trois voyages auSahara, notamment àEl Goléa, attiré par une « table rase » dont l'artiste a besoin pour parachever son « déconditionnement ». Car malgré ses recherches pour se libérer de toute influence, Dubuffet se heurte encore à certaines limites, notamment le furieux scandale provoqué par ses expositions. Dans le désert, il trouve le « rien » sur lequel il peut construire[33]. De cette période datentMarabout, Arabe, chameau entravé (janvier-), peinture à la colle (37,5 × 54 cm), collection privée, New York ;Chameau entravé accroupi (1948), encre de Chine ;Traces de pas sur le sable, dessin à la plume (16 × 14,5 cm).
DansProspectus aux amateurs de tous genres, l'artiste parle de ces« matières magiques qui paraissent avoir leur volonté propre et tellement plus de pouvoir que les intentions concertées de l'artiste[35] ». Tout l'effort de l'artiste tend vers un déconditionnement. Car il ne peut nier, à quarante ans passés, avoir reçu ce conditionnement. Il doit lutter contre l'Occident et les valeurs duXXe siècle. Au début des années 1960, dans une lettre au critique d'art italien, Renato Barilli, il refuse d'être confondu avec les peintres de la matière qui n'ont fait que suivre ses travaux à partir de 1950, dont l'effet de choc à New York comme à Paris a été très grand. Il a lui-même abandonné cette direction qui devenait, de son point de vue, conventionnelle[36].
« Faisant le portrait de ses amis avec une manière de tendresse barbare, il les colle au mur ! Inscrit comme d'une pointe de clou dans le plâtre enfumé, ce sont les meilleurs portraits des temps modernes[41]. »
De Jean Paulhan, avec lequel il échange un volumineuse correspondance de 1945 à 1968, il fait, dès 1945, de multiplesportraits, que leMetropolitan Museum of Art a évalué au nombre de 27[42].
Dubuffet considère qu'un portrait n'a pas besoin d'accuser beaucoup de traits distinctifs de la personne figurée. Il les a traités dans un esprit d'effigie de la personne, sans qu'il soit besoin de pousser très loin l'exactitude des traits. Utilisant même un procédé pour empêcher la ressemblance[43].
DesCorps de dames auxPetites statues de la vie précaire
Jean Dubuffet, photographié parPaolo Monti en 1960.
Entre 1950 et 1951, il y a peu d'innovations dans les techniques du peintre, à l'exception de ses « peintures émulsionnées[note 3] ». L'essentiel de sa production est un ensemble de paysages,Paysage grotesque violâtre, (), gouache (20 × 26 cm),musée des arts décoratifs de Paris[44], et surtout la série desCorps de dames, œuvres où la tête n'est qu'une toute petite excroissance, tandis que le corps est gonflé démesurément[45]. Le sujet est traité avec différents matériaux, en dessin à l'encre de Chine, plume et calame (1950, 27 × 31 cm),Fondation BeyelerBâle. Mais aussi en aquarelle, en huile sur toile :Corps de dame, pièce de boucherie (1950), huile sur toile (116 × 89 cm), Fondation Beyeler[46], avec des jambes raccourcies à l'extrême. On trouve aussi quelques natures mortes, lesTables, comme si Dubuffet était tenté de mélanger l'humain et la chose[47] :Le Métafisyx (1950), huile sur toile (116 × 89,5 cm) est encore une variation sur le corps de dames dont il conserve la forme[48].
À partir de 1951, à Paris, et à New York, où il réside de à, Dubuffet travaille des peintures en maçonnages lourds, en triturations de pâtes épaisses avec des reliefs. C'est la série desSols et terrains, Paysages mentaux.
« J'ai eu l'impression que certaines de ces peintures aboutissaient à des représentations qui peuvent frapper l'esprit comme une transposition du fonctionnement de la machinerie mentale […]. C'est pourquoi je les ai dénomméesPaysages mentaux. Dans de nombreux tableaux de ce groupe, j'ai par la suite, oscillé continuellement entre le paysage concret et le paysage mental, me rapprochant tantôt de l'un, tantôt de l'autre[49]. »
En 1951, cette année-là, Dubuffet publie un ouvrage sur la peinture d'Alfonso Ossorio avec lequel il est devenu très ami, et qu'il admire parce que sa peinture est une« subtile machine à véhiculer la philosophie[49] ». Jusqu'en 1953, il reste sur ce thème du « mental » avecSols et terrains,Terres radieuses, avec des « pâtes battues », couleurs employées en pâtes épaisses dont les jeunes artistes américains vont s'inspirer. Celui queRené Huyghe qualifiait de« docteur Knock de la peinture », cette peinture qu'Henri Jeanson qualifiait de « cacaïsme » dansLe Canard enchaîné[50] apporte un renouvellement technique qui va faire école.LesPâtes battues forment une série d'une cinquantaine de tableaux dont peu restent dans leur état primitif parce que Dubuffet s'avise qu'en reprenant et en complétant ses œuvres, il obtenait des effets particuliers.
« La technique consistait à caresser légèrement le tableau après qu'il était sec, d'un large pinceau plat, avec des tons, dorés, bistres, qui liaient le tout. Le pinceau ainsi frotté légèrement n'accroche que les reliefs, tout en laissant un peu fuser les couleurs de la peinture antérieure. […] Ce n'est pas une seule fois que j'avais à promener mon large pinceau sur le tableau, mais plusieurs. […] de tout cela, résultait un fin poudroiement doré, comme ombreux, alimenté de l'intérieur d'une bizarre lumière […][51]. »
L'année suivante, Dubuffet se lance dans les objets en trois dimensions, des « sculptures » faites d'un peu tous les matériaux, fragments d'élément naturels, et qui sont plutôt des assemblages qu'il présente en octobre-novembre à la galerie Rive-Gauche, telsL'Âme du Morvan (1954), bois de vigne et sarments montés sur scorie avec goudron, corde, fil de fer, clous et agrafes (46,5 × 38,9 × 32,4 cm),Hirshhorn Museum and Sculpture Garden[52],[53]. Ce sont lesPetites statues de la vie précaire, conçues après une série d'assemblages avec des ailes de papillons[54], puis une série d'assemblages de morceaux de papiers découpés[55], puis des assemblages statuaires qui se rapprochent de l'art brut avec des matériaux humbles. Ce sont de petites figurines commeLe Duc,Le Dépenaillé, à base d'éponges, de charbon de bois, mâchefer, racine, pierre,pierre de Volvic, filasse, scories, dans une sorte de réhabilitation de matières décriées[56].
À l'été 1954, sa femme est malade et doit faire une cure àDurtol dans lePuy-de-Dôme. Jean y loue une maison et pendant cette période, il va se consacrer à des paysages et à une série de vaches très humoristiques[49], parmi lesquelles se trouveLa Vache au nez subtil, conservée auMuseum of Modern Art deNew York[57]. L'année suivante, le couple s'installe àVence.
Les collines autour deVence, où Jean Dubuffet trouve l'inspiration pour sesSols et terrains et sesMatériologies.
Le peintre décrit lui-même son installation à Vence :« À la fin de janvier 1955, les médecins préconisant pour ma femme l'habitat de Vence, je m'y transportai avec elle. J'eus quelque peine à y trouver un local approprié à mes travaux. Ne disposant d'abord que d'un petit atelier très exigu, j'y organisai un chantier d'assemblages d'empreintes à l'encre de Chine[58]. » C'est pour Dubuffet une période de recherches préliminaires qui vont l'amener à une deuxième série dePetit travaux d'ailes de papillons, puis auxPersonnages monolithes, auxEmpreintes de sols avec lesquelles l'artiste confectionne desassemblages en découpant des panneaux peints à l'avance[59]. Ou bien, il conserve ces panneaux quand ils lui plaisent, ce qui aboutit à des tableaux comme la série desRoutes et Chaussées dont fait partieSol du chemin très usagé, le jardin de pierres à Vence, huile sur toile (89 × 116 cm)[60].
« Le vrai art il est toujours là où on ne l'attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L'art, il déteste d'être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L'art est un personnage passionnément épris d'incognito. Sitôt qu'on le décèle, que quelqu'un le montre du doigt, alors il se sauve en laissant à sa place un figurant lauré qui porte sur son dos une grande pancarte où c'est marqué Art, que tout le monde asperge aussitôt de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez »- Jean Dubuffet dans le catalogue de la rétrospective de 1961[61].
Au bout de deux ans, les recherches de Dubuffet aboutissent à d'autres séries de « terrains » qu'il classe sous les intitulés : « Topographies » « Texturologies », « Matériologies », « Aires et sites » dont les résultats vont surprendre le public une fois de plus.
« De toutes les recherches que Jean Dubuffet effectua, la série des Texturologies et des Matériologies est celle qui suscita le maximum de défiance et de quolibets. C'est peut-être parce qu'elle marquait le point ultime (et peut-être le plus accompli) de ses expériences sur le regard et sur les choses. […] Dubuffet avait enfin fabriqué ce qu'il avait toujours souhaité : des machines à rêver avec des nappes de poussière indistinctes. Avec les Texturologies, il atteignait les sommets de la plus aride, mais aussi de la plus poétiqueabstraction. À l'opposé, avec les Matériologies, il révélait les vertus interloquantes duconcret élémentaire »
Dubuffet parle de « dessin au petit point » lorsqu'il décrit ses travaux de 1958 à 1959[63] qui sont des « Empreintes texturologiques » sur papier,« obtenues pour la plupart avec de la peinture à l'huile noire, affectant quelquefois la forme de fins réseaux de traits entrecroisés[64] ».
Plus précisément, la série des texturologies prolonge les recherches « Sols et terrains » commencée au début des années 1950. Ce sont des huiles sur toile « au petit point » qui donnent l'effet d'une matière étoilée[65], comme Chaussée urbaine mouillée (1957), huile sur toile (80 × 100 cm), ouTexturologie XVIII (Fromagée) (1958), huile sur toile (81 × 100 cm)[66].
Les Matériologies sont des œuvres réalisées avec les matériaux les plus travaillés. Les unes sont faites d'éléments de papier d'argent froissé et peint, colmaté et assemblé sur des panneaux d'isorel. D'autres sont faites d'épaisses triturations de papier mâché, appliqué sur panneaux d'Isorel ou sur grillage, certaines comportent du papier mâché mastiqué sur pâte plastique :Joies de la terre, 1959, papier mâché teinté dans la masse dans les tons sépia clair (130 × 162 cm),Vie minérale ardente (1959), papier d'argent (54 × 65 cm)[67],Messe de terre (1959), papier mâché sur Isorel (150 x 195 cm)[68].
Les travaux de cette période seront exposés à Paris au Musée des arts décoratifs en 1961 avec d'autres œuvres datant de ses périodes antérieures. À cette occasion, Dubuffet est de nouveau« l'unique artiste par qui le scandale arrive encore[69] ». Devant la rétrospective qui comporte quatre cents peintures gouache dessins, sculptures, assemblages, le public et une partie de la critique s'interroge encore : charlatan ou génie ? Dubuffet a soixante ans à ce moment-là, ses recherches ont procédé par cycles d'une prodigieuse puissance créatrice. Certains veulent voir en Dubuffet un second Picasso, les deux artistes ayant en commun le renouvellement constant de leurs moyens d'expression[69].
Jusqu'en 1960 et dans les années suivantes, à Vence, la production de Jean sera abondante, on trouve des petites statues en papier d'argent froissé, ou en papier mâché coloré dans la masse avec des encres, et parfois repeintes à l'huile, ainsi que des assemblages d'éléments naturels. En 1960,Daniel Cordier est devenu son marchand pour l'Europe et lesÉtats-Unis. Dubuffet s'installe dans une nouvelle maison à Vence, Le Vortex. Il vit désormais entre Vence et Paris[70]. Pendant la périodeVence, il a fait la connaissance dePhilippe Dereux avec lequel il a lié une solide amitié, et pour lequel il réalise à l'aquarelle un grand papillon en mémoire des« petits tableaux d'ailes de papillon[71] ».
Pendant cette période, Dubuffet noue également une solide amitié avecAlphonse Chave qu'il voit pratiquement tous les jours pendant dix ans[72]. En 1995, la galerie Chave a organisé une rétrospective, réunissant des lettres de l'artiste à Philippe Dereux, des textes de Dereux, celle de son ami très procheAlexandre Vialatte, en particulier la reproduction d'un article écrit pour le journalLa Montagne en 1959 dans lequel Vialatte déclarait[note 4] :« La production de Jean Dubuffet est mystérieuse. Une littérature considérable mais coûteuse la décrit, la célèbre, la numérote […]. Toute son œuvre est une espèce de contre-ciel : un récit plein de fautes d'orthographe ; de fautes voulues et recherchées ; il ne la raconte pas, il la bafouille, […][73]. »
Dubuffet est, dès 1962, suivi par d'autres peintres, notamment Antoni Tàpies qui est venu à « l'art autre », tel queMichel Tapié l'a défini dans son essai au titre homonymeL'Art autre incluant les trouvailles de Dubuffet[74]. Toujours en 1962, pendant l'été, il séjourne auTouquet-Paris-Plage, dans sa nouvelle villa-atelierLe Mirivis, allée des Chevreuils[75], il y réalise, entre le 15 et le, une série de dessins au stylo bille rouge et bleu, qui accompagnés des noms et de textes dans un jargon imaginaire, deviendront un petit livre qui donnera son titre au cycle deL'Hourloupe (1962-1974). Durant l'été 1963, toujours au Touquet-Paris-Plage, il peint les grandsPaysages du Pas-de-Calais, dontLa route d'Étaples[76]. Plus tard, en 1971, il va inspirer les contestataires espagnols deEquipo Crónica dont un des morceaux de bravoure est le tableauCelui-là ne m'échappera pas, qui montre desCRS empoignant sans ménagement un personnage de styleHourloupe. Dans les années 1970, Dubuffet va également réaliser « Praticables et costumes » pour le spectacleCoucou Bazar[réf. nécessaire].
Pour fêter le quarantième anniversaire deCoucou Bazar, lemusée des arts décoratifs de Paris expose du 24 au les découpes de praticables et les costumes deCoucou Bazar[77].
Le « Dubuffet nouveau » se caractérise aussi par des renouvellements incessants. À partir deL'Hourloupe dont il va décliner les dessins hachurés en tableaux d'assemblages découpés. À propos de ces assemblages, le peintre précise bien qu'il ne s'agit pas de« collages comme ceux des mouvements dada, surréalistes, et cubistes qui consistaient à juxtaposer des éléments de rencontre […] des objets non faits par les artistes eux-mêmes et destinés à une utilisation tout autre qu'artistique. L'effet visé résultait précisément du caractère tout à fait non-artistique de ces objets et de la surprise provoquée par leur utilisation dans une œuvre d'art. Mes assemblages procédaient d'un esprit tout différent puisqu'il s'y agit de tableaux formés de morceaux prélevés dans des peintures préalablement faites par moi-même à cette destination[78] ». Dubuffet devient aussi sculpteur, et il réalise des monuments ou architectures qui sont des « sculptures habitables ».
Jean Dubuffet (à droite), l'épouse de Dubuffet et l'artisteJean Vincent de Crozals chez ce dernier, à Vence, en 1964.
En 1964, Dubuffet montre ses travaux récents au Palazzo Grassi lors de laBiennale de Venise. Il a rompu avec les Matériologies et les études de sol pour travailler sur le thème du tissu urbain, des foules, le tout emmêlé dans des couleurs vives et des sinuosités comme :Légende de la rue. Les travaux de cette série qui comprend des toiles, des encres de couleurs, des sculptures et des assemblages sont réunis sous le nom deL'Hourloupe, mot-valise composé du mot « loup » et d'« entourloupe » selon Jean Louis Ferrier etYann Le Pichon[74]. Diverses interprétations sont données selon les biographies sur la naissance de ce style et l'origine du nom qui lui a été donné. Le texte de la fondation Dubuffet l'explique ainsi :« Le mot “Hourloupe” était le titre d'un petit livre publié récemment et dans lequel figuraient, avec un texte en jargon, des reproductions de dessins aux stylo-billes rouge et bleu. Je l'associais, par assonance, à “hurler”, “hululer”, “loup”, “Riquet à la Houppe” et le titreLe Horla du livre de Maupassant inspiré d'égarement mental[79]. ».
Gaëtan Picon y voit une suite des Matériologies et de Paris-Circus dontLégende de rue fait partie, Paris-Circus étant l'ensemble des tableaux sur les foules et la ville[80].
« En répondant au téléphone Jean laisse courir sur le papier son stylo-bille rouge, d'où les dessins semi-automatiques qu'il barde de rayures rouges et bleues. Découpant ces figures, il les pose ensuite sur fond noir et en tire un petit livre de 26 pages de texte jargonnant, chaque page étant ornée d'un dessin au stylo à bille[80]. »
SelonGaëtan Picon,L'Hourloupe« est à une infranchissable distance de l'art brut. Dubuffet doute que cela soit à son avantage, comme s'il regrettait tant de détours et tant de recherches […] comme s'il aurait dû commencer par là, comme s'il eût préféré queL'Hourloupe soit commencement et non fin[84] ».
Coucou bazar présenté pour la première fois à l'occasion d'une rétrospective de ses œuvres aumusée Solomon R. Guggenheim de mai à, est un « tableau animé » comprenant un ensemble de « praticables » sur lesquels l'artiste a fait de nombreuses recherches à partir de ses sculptures deL'Hourloupe, mais également de « costumeshourloupes ». Il s'agit d'un ballet de sculptures, de peintures, de costumes hachurés. La musique est de İlhan Mimaroğluu, compositeur turc de musique électronique, la chorégraphie est de Jean McFaddin. Dubuffet invente une sorte decommedia dell'arte dont les acteurs sont ses propres sculptures, dans le stylehourloupe hachurés. C'est comme une sorte de grand Guignol où chaque élément se déplace très lentement. Les danseurs « entourloupés », dissimulés dans des praticables, exécutent une manière de danse macabre pour société défunte. Entre cérémonie sacrificielle etthéâtre nô, cette animation de gigantesques sculptures veut être, selon son créateur« une réanimation des arts statiques[85] », dont Dubuffet dit« la peinture peut être une subtile machine véhiculer la philosohie[85] ».
Élément duJardin d'émail, aux Pays-Bas.Le Jardin d'émail, vue panoramique.
À partir de 1966, Dubuffet passe aux réalisations en volume. Dans un premier temps, ce sont des objets : chaises, téléphones, arbres meubles à tiroir, tables. Puis des bâtiments : LaTour aux figures (classée monument historique), leCastelet l'Hourloupe,Château bleu,Jardin d'hiver. De laTour aux figures, Dubuffet dit :« Paradoxalement érigés en lourd et massif monument, ce sont les cheminements rêveurs de la pensée que traduisent ces graphismes[86]. »
En 1967, Dubuffet entreprend la construction du cabinet logologique qui sera installé par la suite à la villa Falbala[87], elle -même construite pour l'y abriter[88].LaCloserie Falbala classée monument historique etla Villa Falbala forment un ensemble que Dubuffet a construit et augmenté à partir de 1970. L'année suivante, il construit la maquette duJardin d'émail dont la réalisation a été terminée en 1974. Entretemps, àPérigny-sur-Yerres l'artiste agrandit son espace et construit de nouveaux ateliers où il travaille à la réalisation duGroupe des quatre arbres, commandé par le banquierDavid Rockefeller de la Chase Manhattan Bank deNew York, pour décorer la Chase Manhattan Plaza. Ce sont des sculptures enépoxy inaugurées en 1972.
Dans la même période, entre 1968 et 1970, il travaille auJardin d'hiver, sculpture habitable conservée auCentre national d'art et de culture Georges-Pompidou, dont le visuel et le descriptif se trouvent sur la notice du Centre Pompidou Virtuel[89].
En 1974, laRégie Renault lui commande un Salon d'été dont les travaux commencent en 1975 dans les bâtiments de Renault àBoulogne-Billancourt[87]. Cet épisode va être houleux, ainsi que le résume le journalLibération[90]. Les travaux ayant été interrompus sur ordre du nouveau président de la Régie, Jean Dubuffet se lance dans un procès qui le conduit en appel, en cassation et qui se termine en 1983 selonLibération, en 1981 selon le Collectif de l'exposition de Carcassonne. Jean ne poursuivra pas les travaux du Salon d'automne. Il a d'autres commandes, notamment leManoir d'Essor pour leLouisiana Museum de Humlebæk, auDanemark, qu'il termine en 1982.
Dans le cadre de la fondation qu'il a créée en[95], Jean Dubuffet a acheté un terrain àPérigny-sur-Yerres (Val-de-Marne), où se trouve l'atelier deMarino di Teana. C'est là qu'est installéela closerie, classéemonument historique en 1998[96].De nombreuses œuvres de Dubuffet sont entreposées à Périgny, sous l'égide de la fondation ; on y trouve notamment la maquette de l'œuvre qui avait été destinée à RenaultBoulogne-Billancourt. Le siège social de la fondation est à Périgny, mais elle est également sise à Paris au 137, rue de Sèvres, où elle offre une abondante documentation.
Une œuvre d'Adolf Wölfli dans la collection de Jean Dubuffet.
En 1922, Jean Dubuffet s'intéressait déjà aux travaux du docteurHans Prinzhorn qui avait rassemblé les œuvres de ses malades mentaux, constituant un Musée d'art pathologique àHeidelberg. Il avait découvert aussi l'exposition du psychiatreWalter Morgenthaler, médecin chef de la clinique de la Waldau près deBerne[97]. Dès 1923, Dubuffet accomplit son service militaire au service météorologique de latour Eiffel ou, selon les biographes, au service de la compagnie météorologique duFort de Saint-Cyr[9]. Il a connaissance des cahiers illustrés de Clémentine R. (Clémentine Ripoche), visionnaire démente qui dessine et interprète la configuration des nuages. Cette même année àLiège est créée la Fédération spirite internationale[98]. Dubuffet s'intéresse également à certaines œuvres dufonds Heidelberg qui ont été exposées à la Kunsthalle deMannheim. 1923 est aussi l'année de l'internement deLouis Soutter dont Dubuffet ne découvrira l'œuvre qu'en 1945[99].
Le, Dubuffet baptise « art brut » un art qu'il collectionne depuis plusieurs années, art qui comprend à la fois l'art des « fous » et celui de marginaux de toutes sortes : prisonniers, reclus, mystiques, anarchistes ou révoltés[100]. Grâce à ses amisJean Paulhan etRaymond Queneau, il découvre les créations d'adultes autodidactes ou psychotiques. Et c'estPaul Budry, qui a passé son enfance àVevey, qui le met en contact avec le cercle médical suisse. Dubuffet entreprend alors avec Paulhan son premier voyage de prospection pendant trois semaines dans les hôpitaux psychiatriques suisses. À l'occasion d'un deuxième voyage en Suisse, et après avoir échangé de nombreux courriers avec lui, Dubuffet rencontre le psychiatre genevois Georges de Morsier, dont la patiente,Marguerite Burnat-Provins, intéresse le peintre pour ses recherches sur l'Art Brut[101]. En septembre de la même année, il rend visite àAntonin Artaud, alors interné àRodez. Le docteur Ferdière lui conseille de visiter l'asile deSaint-Alban-sur-Limagnole oùAuguste Forestier est interné. Il visite encore d'autres hôpitaux psychiatriques et des prisons, rencontre des écrivains, artistes, éditeurs, ainsi que des conservateurs de musée et des médecins[102], notammentLe cabinet du professeur Ladame[103].
Le premierFascicule de l'art brut intituléLesBarbus Müller, etAutres pièces de la statuaire provinciale, entièrement écrit par Jean Dubuffet, est imprimé par la libraire Gallimard, mais ne sera pas publié. Il sera réimprimé et publié àGenève en 1979 par lemusée Barbier-Mueller[102].
La compagnie de l'art brut et la collection de l'art brut
En 1945, Dubuffet publieProspectus aux amateurs de tous genres etNotes aux fins lettrés, dans lesquels il fait savoir qu'il n'est pas facile d'innover derrière Kandinsky, Klee, Matisse ou Picasso. Il propose donc d'explorer des territoires inconnus. En partant de l'informe,« animer des surfaces, représenter des aberrations dans la chorale de l'œuvre d'art […] Animer le matériau […] compter avec le hasard[104] ».
Par « art brut », Dubuffet désigne l’art produit par des non-professionnels travaillant en dehors des normes esthétiques convenues, restés à l’écart du milieu artistique, ou ayant subi une rupture sociale et psychologique suffisamment forte pour qu'ils se retrouvent totalement isolés et se mettent à créer[105].
L'intitulé « Art brut » est donné pour la première fois en 1949 à une exposition présentant les artistes réunis par Dubuffet à lagalerie Drouin[108]. À cette occasion, Dubuffet rédige le catalogue de l'exposition qui comprend 200 œuvres d'artistes inconnus qui font partie de sa collection et il publie un traité :L'Art brut préféré aux arts culturels, qui fait scandale[61].
« Le vrai art, il est toujours là où on ne l'attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom. L'art, il déteste d'être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L'art est un personnage passionnément épris d'incognito. Sitôt qu'on le décèle […], il se sauve en laissant à sa place un figurant lauré qui porte sur son dos une grande pancarte où c'est marquéArt, que tout le monde asperge aussitôt de champagne et que les conférenciers promènent de ville en ville avec un anneau dans le nez[108]. »
Dans la préface au livreL'Art brut deMichel Thévoz Jean Dubuffet précise que sa collection est constituée en grande partie d'artistes « hors-normes » mais, selon lui :
« Définir un caractère commun de ces productions — certains ont cherché à le faire — est dénué de sens car elles répondent à des positions d'esprit et à des clefs de transcription en nombre infini, chacune ayant son statut propre inventé par l'auteur, et leur seul caractère commun est le don d'emprunter d'autres voies que celles de l'art homologué[109]. »
Dans la même préface, Dubuffet met en garde contre l'idée fausse qu'on se fait de la folie, contre le fait que l'inclination à s'écarter des normes, culturelles ou autres, soit, au regard d'une morale sociale, justifiable de l'internement, chose qui ne concerne que le psychiatre[110].
En 1952, la compagnie est transférée auxÉtats-Unis àEast Hampton (New York) dans lecomté de Suffolk, sur l'île deLong Island, chezAlfonso Ossorio[61]. Elle se compose alors d'un millier de dessins, peintures, objets et sculptures, pour la plupart œuvres de malades mentaux. Elle va être conservée dans six pièces du second étage de la grande maison d'Ossorio[111]. Ossorio et Dubuffet se sont rencontrés pour la première fois à Paris en 1949, alors que le peintre américano-philippin était venu à Londres. Curieux de voir un artiste aussi décrié, Ossorio demande à voir davantage de tableaux de Dubuffet et noue avec lui une solide amitié[111]. Ossorio, peintre et collectionneur est très riche, ce qui explique la luxueuse propriété dans laquelle il vit. Il est très généreux, il organise à plusieurs reprises des expositions. Mais Dubuffet le prévient : sa générosité risque de masquer son œuvre de peintre, ce qui est en effet le cas ; sa peinture restera peu connue[111].
Rapatriée en France où Dubuffet recherche un lieu pour l'exposer, sa collection est d'abord installée en 1962 dans l'immeuble du 137 rue de Sèvres qui est le siège de la Fondation Dubuffet. Dans l’année qui suit, de nouvelles pièces sont acquises et en 1967, la collection compte 5 000 sujets d'environ 200 auteurs[112]. Des dessins dufacteur Lonné seront achetés d’un coup, ainsi que la première toile d’Augustin Lesage. Les œuvres de la collection seront exposées cette année-là auMusée des arts décoratifs de Paris, dans la plus importante exposition d'art brut jamais organisée. Un catalogue est édité, Dubuffet en signe la préface, « Place à l’incivisme » dans laquelle il déclare en conclusion :« Non seulement nous nous refusons à porter révérence au seul art culturel et à considérer moins recevables que les siennes les œuvres qui sont ici présentées, mais nous ressentons tout au contraire, que ces dernières, fruit de la solitude et d'une pure impulsion créative […] sont de ce fait plus précieuses que les productions professionnelles[113]. » Dès 1964, paraissent les deux premiersfascicules de la Compagnie dans lesquels on trouve la vie et l'œuvre de tous les artistes de la collection. Le public peut ainsi découvrirAugustin Lesage,Le Prisonnier de Bâle (Joseph G.), Clément, lefacteur LonnéPalanc l'écrituriste,Adolf Wölfli et de nombreux autres. Ces publications se sont poursuivies de manière irrégulière jusqu’à nos jours, où vient de paraître lefasciculeno 24.
Dubuffet souhaitait vivement que sa collection reste à Paris. On lui avait fait plusieurs promesses dont aucune n'a été tenue. Devant les atermoiements de l'administration française, Dubuffet a finalement accepté l'offre de la ville deLausanne qui proposait des conditions idéales de conservation de ce trésor auquel, il ne l'a jamais caché, son art doit beaucoup.
Dubuffet a été le premier théoricien et le plus important collectionneur d'art brut, mais aussi, sous son impulsion plusieurs variations d'arts marginaux, non conventionnels, ou ludiques, sont apparus, qui portent des noms différents mais qui, tous, sont des déclinaisons de l'art brut.
Dès 1971, Dubuffet rencontreAlain Bourbonnais, architecte, créateur et surtout collectionneur passionné d'art populaire et marginal qui, sur les conseils de Dubuffet, appelle sa collection « art hors-normes ». Cette collection, commencée d'abord avec des artistes indiqués par Dubuffet, souvent malades mentaux commeAloïse Corbaz, dévie peu à peu vers une forme d'art plus ludique. Lui-même crée lesTurbulents d'énormes bonshommes ou bonnes femmes[115]. Il installe sa collection, plus orientée vers l'art spontané, dans l’Atelier Jacob,rue Jacob.Michel Ragon s'associe à l'aventure, mais, ainsi qu'il le décrit lui-même, l'Atelier Jacob a le défaut d'être une galerie d'art[note 5] :« […] je le tarabustais souvent pour qu'il échappe au conformisme et à l'ambigüité d'une galerie d'art en la transformant en cabinet de curiosités. Il a fait mieux puisqu'il s'est décidé à aménager pour ses collections un ensemble unique :La Fabuloserie[116]. » Ainsi, l'atelier Jacob, très actif de 1972 à 1982, s'est transporté en 1983 àDicy dans ledépartement de l'Yonne enrégionBourgogne-Franche-Comté où il est devenu La Fabuloserie, un « musée campagnard » installé dans plusieurs bâtiments, présentant une autre forme d'art brut plutôt orienté vers un art populaire[117].« L'originalité de la recherche de Dubuffet et de Bourbonnais aura été le dénichage de ces “innocents” qui se situent aussi bien en marge de l'histoire de l'artisanat que de l'histoire de l'art[118]. »
Par ailleurs deux importantes expositions révèlent l'art brut, l'art « hors-norme » et leurs déclinaisons au grand public. En 1978, « Les Singuliers de l’art » est présenté àl'ARC, (Animation, Recherche, Confrontation), le département contemporain dumusée d'art moderne de la ville de Paris. Elle comporte des œuvres plastiques dont Suzanne Pagé, Michel Thévoz, Michel Ragon et Alain Bourbonnais ont fait la sélection. Mais aussi des réalisations audiovisuelles qui font également découvrir les « Habitants paysagistes » les « Jardins ouvriers » et les « Bâtisseurs de l'imaginaire », cette exposition donnera lieu à la création du mouvement de l'« Art singulier »[119]. En, àLondres, l'exposition « Outsiders » organisée par Roger Cardinal[note 6] offre des œuvres qui sont d'autres déclinaisons de l'art brut. Dans la présentation du catalogue de l'exposition de Londres, le poète etgaleristeVictor Musgrave situe le termeoutsider :« Depuis que Dubuffet a nommé l'art brut (raw art), d'autres l'ont suivi, comme Alain Bourbonnais, avec des critères un peu différents. Nous aussi, dans la présente exposition, nous avons légèrement dévié de l'art brut […] mais pas beaucoup, avec notammentScottie Wilson,Henry Darger[120]. » Ces « outsiders » feront le lien avecl'art outsider américain.Parmi les influences postumes de Dubuffet, on compteLinda Naeff[121],[122].
"Marionnettes de la ville et de la campagne", à partir de 1943 parmi laquelle figureMétro (1943) etLe Chemin de la gare (1944).
"Hautes pâtes", à partir de 1946 parmi laquelle figureGambadeuse d'asphalte (1945),Portrait cambouis (1945) etVolonté de puissance (1946). L'Exposition "Mirobolus, Macadam et Cie" fut composé de ces tableaux.
"Corps de dames", dans les années 1950 parmi laquelle figureMiss Araignée (1950).
"Paysages du mental", dans les années 1950 parmi laquelle figureTable corail (1953).
"Petites statues de la vie précaire", dans les années 1950 parmi laquelle figureLe Strabique (1953),Pleurnichon (1954) etL'Âne égaré (1959).
"Barbes", dans les années 1950 parmi laquelle figureBarbe des colères (1956) etAbrassanter (1959).
"Texturologies", dans les années 1950 parmi laquelle figureMacadam à la pluie (1957).
"Matériologies", dans les années 1950 parmi laquelle figureLa Vie interne du minéral (1959 - 1960).
"Paris Circus", dans les années 1960 parmi laquelle figureRue Turlupet (1961) etLe Gredin prospère (1961).
Ler dla canpane par Dubufe J., texte en jargon, autographié sur stencil avec gravures sur linoléum, sur bois de caisses et fonds de boîtes de camembert, Paris, L’Art Brut, 1948[124].
Labonfam Abeber par inbo nom, texte en jargon transcrit en orthographe phonétique avec six dessins à l’encre de Chine, reportés photographiquement sur pierres lithographiques, Pairs, chez l’auteur, 1950.
Plukifekler moinkon nivoua, Saint-Maurice-d’Ételan, Pierre Bettencourt, coll. « L’Air du Temps », 1950. Ouvrage réunissant, dans l'ordre et sous ces titres,Anvouaije, Ler dla canpane etLabonfam Abeber en version typographique. (Rééd. fac-simile aux éditions Lettres Vives, 2005.)
La Fleur de barbe, texte calligraphié et illustré par l’auteur, Paris, chez l’auteur,.
Asphyxiante culture, essai, 1968, réédité en 1986 par Les Éditions de Minuit[126].
La Botte à Nique, texte autographe de Jean Dubuffet, illustré de dessins au marker découpés et collés sur papiers divers, Genève, Éditions Albert Skira, 1973[127].
Bonpiet beau neuille, texte autographe de Jean Dubuffet, calligraphié et illustré de vingt-sept dessins à l’encre de Chine, Paris, Éditions Jeanne Bucher, 1983[128].
Oriflammes, texte autographe de Jean Dubuffet, calligraphié et illustré de seize sérigraphies d’après des dessins, Marseille, Ryôan-Ji, 1984[129].
Prospectus et tous écrits suivants, textes réunis et présentés parHubert Damisch, t. I et t. II, Paris, Gallimard, 1967[130] Tome II à laBibliothèque Forney.
Prospectus et tous écrits suivants, textes réunis et présentés par Hubert Damisch, t. III et t. IV, Paris, Gallimard, 1995[131]. Tous les volumes sont déposés à labibliothèque Forney.
Corps et personnages sont un sujet de recherche de Dubuffet qui va aboutir auxCorps de dames, une variété deNanas dont on retrouve la trace dans les premières œuvres deNiki de Saint Phalle. La proximité entre les premières œuvres « personnifiées » de Niki, et la peinture de Dubuffet a été soulignée de nombreuses fois, en 2014, lors de l'exposition de l'artiste franco-américaine auGrand Palais, à Paris.Le Nouvel Observateur écrit ainsi :« L'exposition présente aussi pour la première fois une sculpture monumentale en métal,Le Rêve de Diane, où se lit l'influence de Jean Dubuffet pour lequel Niki avait une grande admiration[132],[133]. » De fait, les corps de dames de Dubuffet sont des « bonnes femmes », tandis que les personnages ou « portraits » de gens sont des « bonshommes » à la manière des dessins d'enfant.« Les psychanalystes disent qu'il faut tuer un enfant pour faire un adulte. Dubuffet fait partie de ceux qui ont échappé au massacre ou qui n'ont pas capitulé. Il reste capable de réactiver ses propres dispositions enfantines, mais avec la redoutable efficacité d'un adulte, contre les évidences culturelles[134]. »
C'est une des périodes les plus intéressantes de l'artiste qui voulait, comme l'annonceDaniel Cordier dans l'introduction du catalogue,« que son œuvre fût une fête de l'élémentaire, du décrié, du rebut[135] ». Elle comprend desassemblages de peintures, desencres de Chine sur papier, des huiles sur toile, desestampes et deslithographies. L'artiste classe ses œuvres dans des catégories à partir de 1955 : Texturologie, Matériologie, Topographies, Routes et chaussées, qui déclinent les empreintes de la matière des sols et terrains, exécutées àVence. Cette série comprend aussi Les Phénomènes (1958-1962), série de lithographies ayant pour sujet les sols et terrains considérées par Michel Thévoz comme une« aventure lithographique[136] », dans laquelle Dubuffet s'est engagé avec le sentiment« d'échapper aux catégories verbales qui, selon lui, conditionnent notre pensée[136] ». La période de recherche sur les empreintes comprend encore d'autres séries exécutées à Paris, Vence,New York : empreintes d'ailes de papillons, d'animaux dontLa Vache (1954), gouache sur papier (32,6 × 40,2 cm),Centre Pompidou, achat 1983[137], ainsi que des paysages, et des portraits.
Voir l'ensemble de la bibliographie de Jean Dubuffet comprenant lettres et écrits illustrés à la fondation Dubuffet[138]
Jean Dubuffet,Poirer le papillon, lettres de Jean Dubuffet à Pierre Bettencourt 1949-1985, agrémentées de quelques commentaires, Lettres vives,, 151 p.(ISBN978-2-903721-26-8).
Jean Dubuffet et Pierre Carbonel,Lettres à un animateur de combats de densités liquides. Correspondance de Jean Dubuffet à Pierre Carbonel, Paris, Hesse,(ISBN978-2-903721-26-8).
« Raymond Queneau-Jean Dubuffet, correspondance », dans lesCahiers Raymond Queneau,nos 28-29-30, 1993,consultable à la bibliothèque Kandinsky du centre Georges-Pompidou.
Jean Dubuffet etJean Paulhan,Jean Dubuffet, Jean Paulhan, correspondance 1944-1968, Paris, Gallimard-Claire Paulhan,, 848 p.(ISBN978-2-908476-20-0), édition établie, annotée et présentée par Julien Dieudonné et Marianne Jakobi.
Jean Dubuffet, Alexandre Vialatte. Correspondance(s). Lettres, dessins et autres cocasseries 1947-1975, édition annotée, présentée par Delphine Hautois et Marianne Jakobi, Clermont-Ferrand, Au Signe de la Licorne, 2004, préface deWalter Lewino.
Expériences musicales (Edizione del Cavallino, 1961) - réédité en deux volumes,Expériences musicales de Jean Dubuffet ou la musique chauve (Circé, 1991) etExpériences musicales de Jean Dubuffet (II) (Rumpsti Pumsti, 2012)
Musique phénoménale (Edizione del Cavallino, 1961) avecAsger Jorn
Musique brut (Time Records, 1971)
Music for Jean Dubuffet's Coucou Bazar (Finnadar, 1973) avecİlhan Mimaroğlu etCoucou Bazar Turin 1978 (Réunion des musées nationaux, 2002) - ces deux albums ont été réédités en un seul double album sous le titreMusiques pour Coucou Bazar (Sub Rosa, 2013)
Expériences musicales - Un choix d'inédits (Fondation Dubuffet, 2006)
La liste intégrale de toutes les positions personnelles de Jean Dubuffet jusqu'en 2014 se trouve sur le site de la Pace Gallery de New York devenuegalerie PaceWildenstein[139] qui possède cinq lieux d'exposition dont trois à New York, où Jean Dubuffet a été exposé à partir de 1969 : « Simulacres », du au[140].
1960-1961, « As-tu cueilli la fleur de barbe ? », galerieDaniel Cordier (Paris), du au ; « Lithographies, les phénomènes »,galerie Berggruen (Paris), mai, et « Rétrospective dessins », du au (même lieu) ; « Rétrospective Jean Dubuffet, 1942-1960 », du au, catalogue rédigé parGaëtan Picon, Jean Dubuffet,François Mathey[143].
↑« L'art brut perd son génie. L'homme était peu amène,atrabilaire, procédurier. Il n'y a aucun de ses zélateurs avec qui il ne se soit brouillé, et même cette rétrospective à laquelleJean-Louis Prat, directeur de lafondation Maeght travaille depuis trois ans, a été longtemps incertaine, tant il [Dubuffet] était d'humeur changeante. » Jean-Louis Ferrier,Yann Le Pichon,p. 808.
↑René Drouin (1905-1979) ne doit pas être confondu avec l'homme politique homonyme. Sa galerie a été fondée en 1939.
↑Ce texte fait partie d'un recueil des chroniques d'Alexandre Vialatte publié aux éditions Arléa :Jean Dubuffet et le grand magma, 1988,137 p.(ISBN2869590393).
↑Michel Ragon a rédigé la préface du catalogue et commenté les œuvres de la Fabuloserie pour son inauguration du 24 septembre au 12 novembre 1983. Le ministère de la Culture, la direction régionale des Affaires culturelles et le Conseil régional de Bourgogne ont participé à la parution de l'ouvrage dont Alastair McLurg a assuré la traduction en anglais.
↑À ne pas confondre avec le réalisateur québécois homonyme.
↑En retour, Cingria le dépeint à l'éditeurH.-L. Mermod en 1934 : «Aigu, compréhensif, sachant beaucoup de choses et avide d'apprendre encore. Gentil, aimable, serviable, très attaché à ses amis. Terriblement influençable, par exemple, mais cela tient à l'expectative et à une politesse indéfectible. Jamais il ne dira rien de désagréable à personne. À moins de le vouloir, car il est aussi capable d'une violence extrême». Ch.-A. Cingria,Lettres à Henry-Louis Mermod, Lausanne, 2001, p. 108.
↑Société académique du Touquet-Paris-Plage,Mémoires de la Société académique du Touquet-Paris-Plage 2000-2002 : quatre-vingt-quatorzième à quatre-vingt-seizième année, I.E.H. 62170 Montreuil - 03 21 90 15 15, 81 p.,p. 68 écrits de Patrice Deparpe.
Galerie Alphonse Chave,Salut à Jean Dubuffet et Slavko Kopač, Vence, Éditions Galerie Alphonse Chave,, 56 p.
Georges Limbour, « Le carnaval de Dubuffet » (1953) et « Jean Dubuffet lithomane » (extrait d'un livre inédit,Le Recensement universel), dansDans le secret des ateliers, L'Élocoquent, Paris, 1986,p. 21-22 et 73-77(ISBN2868260012).
LuciennePeiry,De la clandestinité à la consécration. Histoire de la Collection de l'art brut, 1945-1996 (thèse de doctorat), Lausanne,université de Lausanne,, 305 p.(OCLC44494227)
Céline Delavaux,Dubuffet. Le grand bazar de l'art, Paris, Éditions Palette,, 28 p. (livre d'art jeunesse).
Daniel Abadie,Dubuffet architecte, Paris, Éditions Hazan, coll. « Beaux Arts », 2011,192 p.(ISBN978-2-7541-0536-1).
Céline Delavaux,L'Art brut, un fantasme de peintre, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2018,416 p. Nouvelle édition deL'Art brut, un fantasme de peintre. Jean Dubuffet et les enjeux d'un discours, Paris, Éditions Palette,, 349 p.(ISBN978-2-35832-048-1)
Baptiste Brun et Isabelle Marquette (dir.),Jean Dubuffet, un barbare en Europe, avec des contributions de Christophe David, Vincent Debaene,Thierry Dufrêne et Maria Stavrinaki, Marseille, éditions du Muceum / Vanves, Éditions Hazan, 2019 - catalogue d'exposition,Musée d'ethnographie de Genève (du 8 septembre 2020 au 28 février 2021).
Baptiste Brun,Jean Dubuffet et la besogne de l'Art Brut. Critique du primitivisme, Dijon, Les presses du réel, 2019, 560 p.(ISBN978-2-84066-754-4)
L'Affaire Dubuffet, film de Cécile Déroudille, 26 min, 1997Ou comment le critique d'artRené Deroudille s'est battu en 1956 avec l'aide et la complicité dePhilippe Dereux pour qu'un premier tableau de Jean Dubuffet soit acheté par un musée français.