Après unepériode transitoire où un gouvernement relativement unanime prend des mesures sociales demandées par la frange ouvrière des révolutionnaires, le régime se stabilise, prend un net virage conservateur, tente de limiter l’accès au suffrage universel tout juste introduit, et évince lessocialistes, puis se dote d’uneconstitution.
À partir de, la République a unprésident,Louis-Napoléon Bonaparte, élu pour quatre ans comme champion duparti de l’Ordre. S’ensuivent plusieurs années de politique conservatrice, marquées notamment par laloi Falloux qui implique plus fortement l’Église catholique dans le domaine de l’éducation et la nette restriction du suffrage universel pour freiner le retour de lagauche, incarnée par laMontagne. Les conceptions sociales de Bonaparte l’éloignent du parti qui l’a amené au pouvoir, et il rassemble progressivement autour de sa personne une nouvelle sphèrebonapartiste, tandis que le parti de l’Ordre espère faire arriver à la présidence, en1852, un candidatmonarchiste.
Bonaparte, à qui la Constitution interdit de se représenter au terme de son mandat, fait pression pour obtenir qu’elle soit amendée, mais en vain. Il orchestre donc avec ses proches lecoup d’État du 2 décembre 1851 qui lui permet par la suite d’instaurer unrégime autoritaire, approuvé par le peuple par le biais d’unplébiscite. Lanouvelle constitution est promulguée le de l'année suivante, et Bonaparte reçoit la dignité impériale le à la suite d'un autre plébiscite, mettant fin au régime républicain au profit duSecond Empire. Le souvenir de la fin agitée de la Deuxième République marque durablement la classe politique française, qui refusera pendant plus de cent ans que le président de la République puisse à nouveau êtreélu ausuffrage universel.
Le centre desannées 1840 est marqué par une crise à la fois économique, sociale et politique qui touche lamonarchie de Juillet et conduit le régime à sa fin. Les mauvaises récoltes de 1845 et 1846 et la déficience des moyens de transport pour acheminer des secours donnent lieu à unecrise économique marquée par unehausse des prix alimentaires, avec son cortège de misère et d’émeutes (comme celles deBuzançais en, qui se soldent par trois condamnations à mort)[3]. Cette crise cumule par ailleurs des aspects anciens et modernes : il s'agit notamment de la dernière grande crise de subsistance en France, mais aussi de la première véritable crisecapitaliste desurproduction[3].
En effet, si la crise est d'abord agricole, elle s'amplifie par la suite dans d'autres secteurs[4]. L'exode rural s'amplifie. De plus, le monde rural (75 % de la population) réduit sa consommation de produits artisanaux et industriels. Une crise économique secoue ce dernier secteur, qui s'est fortement développé depuis 1840[5]. La crise économique et monétaire conduit des entreprises à la faillite, notamment dans les domaines de lamétallurgie et de la construction ferroviaire, mettant à la fin de 1847 près de 700 000 ouvriers au chômage[6]. Ce climat de crise fait baisser la natalité, augmenter la mortalité, et crée un important sentiment de peur sociale. La perte de confiance ne favorise pas la reprise, et nombre des victimes de la crise recherchent des responsables à leur situation, se retournant donc contre un pouvoir déjà fragilisé[7] et se révélant incapable de trouver des solutions à cette crise.
Une crise plus ancienne touche en effet le régime. Divers scandales impliquant des notables d'influence locale et nationale ruinent leur prestige aux yeux de la petite bourgeoisie, et inquiètent certains dirigeants quant à leur légitimité[8]. À cela s'ajoute le débat croissant sur la réforme électorale : en 1848, le pays ne compte que 241 000 électeurs pour près de 35,5 millions d'habitants. Une part croissante du corps législatif, notamment les membres de la petite bourgeoisie attendent un nouvel abaissement ducens[N 2] et l'introduction de plus de« capacités » (corps de métier bénéficiant du droit de vote sans condition de cens), ainsi que l'impossibilité pour un fonctionnaire d'accéder à un mandat législatif. L'opposition espère ainsi doubler le nombre de votants, et réduire l'importance deFrançois Guizot, à la tête du gouvernement depuis 1840 et qui avait encore obtenu une importante majorité auxélections de 1846. En 1847, cette majorité refuse l'abaissement du cens de 200 à 100francs, conduisant à un inévitable blocage[10].
Conscients de la nécessité d'une réforme pour arriver au pouvoir, et de l'impossibilité de cette réforme avec la majorité au pouvoir, les monarchistes de l'« opposition dynastique » organisent partout une vastecampagne de banquets par laquelle, en contournant l'interdiction de réunions politiques, ils tentent de convaincre Guizot d'élargir les conditions d'accès au vote en sollicitant l'opinion. Le premier banquet a lieu à Paris le avec 1 200 personnes, dont 85 députés. D'autres s'enchaînent en province, souvent dirigés par des opposants de renom. Pour contourner l'interdiction de réunions politiques, les participants portent des toasts à connotation politique, par exemple :« à la fin de la corruption », et parfois plus sociale comme« à l'amélioration du sort des classes laborieuses ». Cependant, malgré l'importante mobilisation, qui pousse un conservateur à proposer à la Chambre et à Guizot des réformes« sages, modérées, parlementaires », le chef du gouvernement reste inflexible[11].
La crise conduit à lacampagne des banquets, comme celui duChâteau Rouge le 9 juillet 1847. Celui de Paris le 22 février suivant sonne le départ de la révolution.Le 24 février 1848,Louis-Philippe signe son acte d'abdication.
Face à ce refus, l'opposition décide d'organiser à nouveau un banquet d'importance à Paris, en février 1848, dans un quartier populaire. La crainte de dérives insurrectionnelles pousse les chefs de l'opposition dynastique, commeOdilon Barrot, à faire machine arrière, mais il est trop tard. Pour limiter les risques, le banquet est déplacé auxChamps-Élysées et reporté au mardi au lieu du dimanche initialement prévu, mais l'arrivée du peuple dans la rue semble inévitable. De fait, si le banquet est officiellement interdit, une manifestation survient. Dès le, des barricades sont dressées et le maintien deGuizot semble un obstacle à l'apaisement[12]. De plus, lagarde nationale, chargée de maintenir l'ordre, n'est guère favorable au ministre. Sa démission le jour même n'empêche pas un drame : dans la soirée, des manifestants venus se féliciter de son départ devant leministère des Affaires étrangères,boulevard des Capucines, sont fusillés dans la confusion. Seize d'entre eux sont tués, donnant un nouveau tour à la révolution[13].
Le roiLouis-Philippe met alors en œuvre plusieurs solutions successives, faisant appel en l'espace de quelques heures à deux de ses anciens ministres,Mathieu Molé etAdolphe Thiers, qui ne satisfont pas les manifestants, puis àOdilon Barrot, l'un des chefs de l'opposition dynastique, qui ne parvient pas non plus à rétablir la situation. Le, la marche des insurgés vers lepalais des Tuileries pousse le roi vieillissant à abdiquer rapidement en faveur de son petit-fils, lecomte de Paris, âgé de neuf ans. Il s'empresse ensuite de fuir enAngleterre, signant dans le même geste la fin de lamonarchie de Juillet. La Chambre démissionne dans la foulée[14].
Le pouvoir tend alors à se regrouper dans les mains des chefs républicains à la tête des insurgés, mais aussi autour des journaux d'opinion que sontLe National (républicain modéré) etLa Réforme (socialiste)[15]. Le nouveau roi désigné étant trop jeune, une régence s'annonce pour laduchesse d'Orléans qui, selon ses principeslibéraux, choisit de se faire investir par les députés et se rend aupalais Bourbon, où la salle des séances est déjà envahie par les insurgés. Les indécis les plus influents, qui auraient pu permettre au régime de perdurer (commeLamartine), penchent finalement dans le sens de l'insurrection — et donc de la République — et préparent un gouvernement provisoire[16]. Des manœuvres semblables ayant lieu à l'hôtel de ville, les députés s'y précipitent. C'est là qu'est finalement mis au point legouvernement provisoire, autour de cadres des courants deLa Réforme et duNational, ce dernier étant prépondérant. La République est proclamée dans la foulée, pour éviter une nouvellehésitation comme en 1830[15],[17].
Le gouvernement provisoire de 1848 réunit donc deux tendances, démocrates et libéraux. La tendance majoritaire est celle des libéraux non socialistes, représentée par les députésDupont de l'Eure (qui en a la présidence symbolique, pour sa participation à laRévolution française),Lamartine,Crémieux,Arago,Ledru-Rollin,Garnier-Pagès,Marie, auxquels se jointMarrast duNational. Si les démocrates se reconnaissent en Ledru-Rollin, ainsi qu'enFlocon, du journalLa Réforme, ils demandent une plus grande représentation de leurs idées au gouvernement. S'y ajoutent doncLouis Blanc etAlexandre Martin, dit« l'ouvrier Albert ». Cependant, ces trois derniers ne bénéficient d'aucune fonction de ministre, signe de l'inégalité des forces entre les deux partis[18]. Décidés à revendiquer l'héritage de la Révolution, mais pas de laTerreur, les représentants de la République, notamment Lamartine, souhaitent une conciliation des classes, une amélioration des conditions de travail, et rejettent ledrapeau rouge que veut imposer la foule au profit dudrapeau tricolore déjà adopté[19].
Jacques Charles Dupont de l'Eure devientde facto et de façon honorifique le premier chef de gouvernement de la Deuxième République.Drapeau utilisé du 24 février au 5 mars 1848.
Leurs premières mesures sont révélatrices de la tonalité qu'ils souhaitent donner au nouveau régime. Le, ils instituent le suffrage universel masculin. Lapeine de mort pour raisons politiques est également abolie, comme désaveu de cette Terreur[20],[21]. Les« principes de 1789 », comme la liberté individuelle, sont mis en application : le un décret annoncé dès le début du régime met définitivementfin à l'esclavage dans les colonies françaises. Se réclamant de laRévolution française, ils souhaitent que les peuples puissent librement choisir leur destin et ils souhaitent que la République soutienneles Polonais et les Italiensde Milan etde Sicile insurgés contre leurs souverains, ou lesAutrichiens, mais certains, comme Lamartine, prônent la prudence en ce domaine. Ce dernier, chef de la diplomatie, définit la politique de la France en ce domaine comme un équilibre entre les principes qu'elle défend et l'étendue de ses forces. Aussi la nouvelle République ne s'engage-t-elle pas à soutenir toutes les révolutions, et renonce aux guerres de conquête qui avaient marqué laPremière République[22].
Les socialistes et les républicains radicaux souhaitent que la république adopte la Constitution de 1793, qui prévoyait pour la première fois le suffrage universel et une démocratie semi-directe, avec une concentration des pouvoirs en faveur de l'Assemblée (et non du chef de l’État) et la possibilité pour le peuple de proposer directement des candidats au conseil exécutif ou de se prononcer sur les lois[23].
Pour satisfaire la frange de gauche de ce gouvernement provisoire très hétérogène, l'État se dote de moyens de lutter contre le chômage qui touche de nombreux Français. Un compromis entre les ateliers sociauxgérés par les ouvriers voulu parLouis Blanc et la défense de lapropriété défendue par ses opposants est trouvé avec la création desateliers nationaux le. Ces grands travaux ont le double avantage de diminuer le chômage et d'éloigner les ouvriers de possibles révoltes[24]. Faute d'obtenir la création d'un ministère du Travail, les socialistes bénéficient de la création de lacommission du Luxembourg, où l'on réfléchit sous la présidence de Louis Blanc et d'Albert à une nouvelle organisation du travail en vue d'améliorer le sort des« classes populaires ». Cette commission permet aux ouvriers d'obtenir, le, que le gouvernementdiminue d'une heure la durée de la journée de travail, qui passe de onze à dix heures à Paris et de douze à onze heures en province[25].
En province, l'information circule vite et de nouveaux fonctionnaires favorables au régime sont mis en place. De nombreux notableslégitimistes, heureux de l'éviction deLouis-Philippe, et même desorléanistes, rallient la République, tandis que les républicains, censurés sous lamonarchie de Juillet, manifestent leur enthousiasme[26]. Aux républicains« de la veille » se joignent donc les républicains« du lendemain », gagnés au nouveau régime : les légitimistes, notamment, profitent de cette occasion pour se débarrasser desOrléans. Nombre decatholiques se rallient également[27]. Les populations de province profitent cependant dans un premier temps de la désorganisation suscitée par le changement de régime pour laisser exploser des tensions plus anciennes, et certains règlements de compte ont lieu, sous forme de pillages et destructions, avant que la majorité de la population rejoigne la République[28]. Les paysans, oubliés par les réformes, restent en revanche distants vis-à-vis du nouveau régime[29].
L'unanimisme « républicain » est de mise pendant quelques semaines : les prêtres bénissent lesarbres de la liberté qui sont plantés dans de nombreuses communes, dans l'illusion de l'avènement d'une « ère nouvelle », celle de lafraternité universelle[31]. La situation change avec l'approche d'élections en vue de former l'Assemblée constituante, qui doit poser les bases d'un nouveau régime politique. Les républicains avancés, conscients du contrôle des ruraux par les notables, redoutent les résultats du suffrage universel. Afin d'avoir le temps de développer leur propagande en province, ils demandent, sous la direction deBlanqui, un report des élections. Ils obtiennent maigrement satisfaction, les élections étant décalées du au. Déçu, Blanqui s'obstine et mène des ouvriers dans la rue le. Ils font face à lagarde nationale devant l'hôtel de ville, mais la journée se termine sans effusion de sang, et sans modification du calendrier électoral[32]. Un front de l'ordre se forme, décidé à contrer les revendications des ouvriers en passant dans un premier temps par les urnes[33].
Lesélections du 23 avril confirment les craintes des républicains avancés. Au début du mois,Ledru-Rollin avait demandé à ses commissaires d'éclairer le peuple provincial pour l'inciter à voter pour des républicains de la veille. Ainsi, si on cherche à contrer le courant socialiste à Paris, c'est le courant monarchiste qui est craint en province[34]. Les élections mobilisent 84 % de l'électorat, qui doit souvent marcher longuement jusqu'au chef-lieu de canton dans ce qui est parfois une véritable procession civique guidée par le maire et quelquefois par le curé[35]. La nouvelleAssemblée, d'environ 900 membres, est dominée par les républicains modérés (environ 500 élus). Mais les monarchistes, qui vont former leparti de l'Ordre, représentent 200 députés. Le courant socialiste occupe alors moins du quart de l'Assemblée et ses chefs ne sont pas élus, à l'exception d'Armand Barbès[36]. Les membres dugouvernement provisoire sont réinvestis pour leur part, en particulierLamartine qui est élu dans 17 départements[37]. Par crainte de la fermeture desateliers nationaux, seul moyen de subsistance d'une partie de la population ouvrière, une émeute survient àRouen, première effusion de sang entre républicains sous ce régime[38]. Le, l'Assemblée proclame à nouveau la République, à une date qui devient symboliquement sa fête[39].
L'élection de l'Assemblée constituante permet de mettre en place un système de gouvernement moins confus. En s'inspirant duDirectoire, il est décidé de créer unecommission exécutive de cinq membres, choisis parmi l'anciengouvernement provisoire. Les socialistes en sont exclus, et elle est composée deFrançois Arago (qui la préside), ainsi queLouis-Antoine Garnier-Pagès,Pierre Marie de Saint-Georges,Alphonse de Lamartine etAlexandre Ledru-Rollin. Ce dernier, jugé par certains comme le responsable des tumultes parisiens, ne doit son entrée à la commission qu'à Lamartine, qui en fait une condition de sa propre participation[40]. À la suite de la création de la commission, un gouvernement est formé dans la même tendance, proche duNational, malgré deux concessions aux socialistes : le maintien d'Hippolyte Carnot à l’Instruction, et l'arrivée deFerdinand Flocon à l’Agriculture et au Commerce[41].
Des troubles se produisent rapidement. Le, à la suite d'unemanifestation en faveur de laPologne,Barbès,Blanqui,Raspail et l'ouvrierAlbert rentrent de force dans l'assemblée élue trois semaines plus tôt.Aloysius Huber la déclare dissoute et acclame les noms des dirigeants révolutionnaires susceptibles de former un nouveau gouvernement, mais ils sont finalement arrêtés[42]. L'historienHenri Guillemin y voit pour sa part un« piège », dans la mesure où Huber aurait pu être un provocateur de la police, rôle qu'il avait rempli sousLouis-Philippe[43]. Sa personnalité douteuse entretient dans tous les cas la confusion sur l'origine réelle de l'événement[44]. Qu'il s'agisse d'une provocation ou non, le résultat est la décapitation de la gauche et les premières arrestations politiques du régime[45].
L'élection en plusieurs lieux de certains des députés (notamment Lamartine, qui l'est 17 fois), laisse de nombreux sièges libres, et entraîne de nouvelles élections, le. Arrivent ainsi de nouveaux venus, notammentVictor Hugo, mais aussiLouis-Napoléon Bonaparte (qui démissionne aussitôt), et pour la gauche,Marc Caussidière,Pierre-Joseph Proudhon etPierre Leroux. Cela n'est pas sans danger pour le gouvernement, d'autant que les idées socialistes, mais aussi la popularité croissante de Bonaparte, ont trouvé un puissant moteur dans lesateliers nationaux dont la majorité craint qu'ils ne suscitent des mouvements insurrectionnels[46]. Leur fort coût accroit encore la motivation de la majorité des constituants pour les détruire[47].
Le, sous la pression de l'Assemblée, la Commission exécutive prend un décret demandant aux ouvriers de moins de 25 ans de rejoindre l'armée, et les autres à se disperser en province. Il s'agit de fait d'une dissolution des ateliers nationaux[48]. Une partie du Paris populaire entre en insurrection le pour protester contre cette fermeture. L'armée, commandée par le général républicainCavaignac (l'assemblée et la commission, incapables de trouver une solution, lui confient tous les pouvoirs le), réprime durement les insurgés avec ses 50 000 soldats, rejoints par 100 000 gardes nationaux de province. Ce sont lesjournées de Juin, qui durent jusqu'au 28 se soldant par la mort de plusieurs milliers d'insurgés, près de 1500 fusillés et dix mille prisonniers.
Outre l'agitation, qui marque aussi un certain recul de la domination de Paris sur la province (recul symbolisé par le suffrage universel), les journées de Juin marquent aussi l'avènement dugouvernement Cavaignac, et le retrait des cinq de la Commission[49]. La peur bourgeoise face à ces événements est très forte, et les conséquences de ces violences sont durables dans les esprits[50]. Le régime en sort affaibli et est désormais marqué par une forte peur sociale, renforcée par les rumeurs souvent infondées sur les atrocités commises par les insurgés[51].
Au cours des journées de juin,Eugène Cavaignac, fervent républicain, est devenu chef du gouvernement, et le reste jusqu'en décembre.
L'hypothèse d'une république sociale étant brutalement levée, la majorité de l'Assemblée (républicains modérés et monarchistes) soutient legouvernement du général Cavaignac, républicain mais conservateur et autoritaire. Le gouvernement perd ses derniers éléments socialistes avec le départ deFlocon, mais aussi d'Hippolyte Carnot qui doit quitter l’Instruction publique le à la suite d'un vote de défiance, pour satisfaire notamment la droite cléricale qui apprécie peu d'avoir un tellibre penseur à ce poste[52]. Le gouvernement annule les mesures sociales prises au printemps 1848 (limitation du temps de travail, notamment), il limite drastiquement la liberté d'expression (loi sur la presse et censure des théâtres), et poursuit certains des derniers socialistes, commeLouis Blanc, qui préfère s'exiler. Lorsque Proudhon propose son projet socialiste à l'Assemblée, il ne reçoit que 2 voix, contre 600[53].
L'élimination de la gauche semble accroître les chances d'une république bourgeoise et modérée, sous l'égide de Cavaignac. C'est pourtant rapidement un échec[54]. Pendant l'été 1848, lesélections municipales du, et les cantonales des et, montrent une évolution de l'électorat. Les ruraux sont mécontents de la baisse des prix, liée à une bonne récolte, et ulcérés des moyens militaires utilisés pour percevoir l’impôt des 45 centimes, et désavouent par conséquent la République. Plus de 35 000 maires et adjoints élus (sur 65 000) occupaient déjà ces fonctions sous lamonarchie de Juillet[55]. Les élections législatives des et confirment l'évolution : dans treize départements, sur dix-sept députés élus, quinze sont monarchistes[56].
Organigramme de la constitution de 1848.
Le, l'Assemblée vote le texte d'une Constitution élaborée par une commission depuis le. À côté d'un président de la République, chef de l'exécutif, élu pour quatre ans ausuffrage universel masculin et non rééligible immédiatement, siège uneAssemblée législative élue pour trois ans au suffrage universel toujours masculin, qui vote les lois et contrôle le gouvernement. Rien n'est prévu pour régler pacifiquement un possible conflit durable entre le président et l’assemblée. À gauche, certains, commeJules Grévy, se sont opposés à cette fonction suprême, jugeant que l'exécutif devait revenir au chef de gouvernement, révocable par l'assemblée ; mais leur proposition a été très nettement rejetée[57]. La Constitution annonce les grandes valeurs de la République :« Elle a pour principes la Liberté, l’Égalité, la Fraternité. Elle a pour base la Famille, le Travail, la Propriété, l'Ordre public. » En revanche, l'extrême gauche ne parvient pas à y faire exprimer le principe de« droit au travail »[58]. L'élection du président par le peuple suscite la crainte d'un retour à la monarchie, et un amendement supprimant cette élection est proposé, sans succès. Des dispositions sont cependant prises pour garantir la non-rééligibilité du président, et des mesures en cas de coup d’État de sa part[59].
L'automne est occupé par la préparation de l'élection présidentielle qui doit avoir lieu le. Regroupés autour duNational, les Républicains modérés pensent que la popularité d'Eugène Cavaignac assurera son élection. Face à lui se présenteLouis-Napoléon Bonaparte qui, en septembre, a été réélu à l'Assemblée. Entre eux s'engage une lutte pour séduire l'électorat conservateur de droite, qu'il s'agisse de libéraux ou de catholiques. Pour ce faire, Cavaignac fait entrer deux orléanistes au gouvernement, et propose d'accueillir lepapePie IX, chassé de ses États par la révolution et la proclamation de laRépublique romaine. Cela lui fait perdre une partie du soutien des modérés, tandis que la gauche lui est opposée depuis les événements de juin[60]. De leur côté, les chefs du« parti de l'Ordre », peu convaincus, se rabattent sur Bonaparte, dontAdolphe Thiers juge qu'il sera ensuite facile à manipuler[61].
À gauche,Alexandre Ledru-Rollin propose sa candidature, afin de rassembler les déçus de Cavaignac et les socialistes modérés, tandis que les socialistes intransigeants présententRaspail, alors emprisonné. Comptant sur sa popularité démontrée par ses succès aux législatives,Lamartine se présente également. Quelques légitimistes portent pour leur part la candidature du généralNicolas Changarnier[62].
Le résultat est sans appel : Bonaparte obtient plus de 5 millions de voix, soit 74,2 % des suffrages exprimés, alors que Cavaignac, arrivé second, ne récolte qu'un million et demi de voix[61]. Ledru-Rollin en obtient moins de 400 000, Raspail 37 000, et Lamartine moins de 18 000 tandis que Changarnier, bon dernier, est encore nettement derrière. Il est alors évident que l'assemblée élue en avril n'est plus représentative de l'électorat[63]. Les campagnes, notamment, ont plébiscité Bonaparte car, chose rare, il leur est possible de voter pour un nom qu'ils connaissent. Ce jour de vote fait donc figure d'entrée en scène du monde rural sur la scène politique française[64].
Les voix des républicains démocrates-socialistes en mai 1849
Le président nommeOdilon Barrot à la tête d'un gouvernement à forte coloration monarchiste. Très représentatif des visées du parti de l'Ordre, ce gouvernement ne compte aucun républicain. La nouvelle tendance est clairement affichée et, rapidement, certains préfets républicains sont remplacés par des anciens de lamonarchie de Juillet ou des bonapartistes[66]. Le gouvernement œuvre pour affaiblir le camp républicain en vue desélections législatives que l'Assemblée, à majorité républicaine, est contrainte d'accepter le sous pression militaire (l'armée étant mobilisée au vague prétexte d'émeutes). Elles doivent avoir lieu le[67].
Leministre de l'Intérieur,Léon Faucher, obtient difficilement le l'interdiction des clubs politiques. L'expression publique desrépublicains démocrates-socialistes regroupés au sein de laSolidarité républicaine (créée pourLedru-Rollin lors de l'élection présidentielle), est ainsi rendue plus difficile. Cette nouvelle Montagne (dont le nom fait référence à laMontagne de 1793) se retrouve être la seule opposition importante face auparti de l'Ordre, puisque les quelques républicains modérés ne parviennent pas à créer une faction centrale importante après la défaite de Cavaignac. Si leparti de l'Ordre remporte ces élections (53 % des voix, 64 % des élus), les démocrates-socialistes progressent (25 % des voix), alors que les républicains modérés sont laminés (11 % des voix). La géographie politique de la France à cette époque pose les foyers durables de l'extrême gauche dans le pays[68]. L'espoir est alors grand pour les démocrates-socialistes (qui voient fortement progresser le vote paysan en leur faveur depuis l'élection présidentielle) d’une plus forte progression à l’avenir, ce qui est symétriquement une crainte pour les conservateurs effrayés par le« spectre rouge »[69].
Cependant, le pouvoir est aux mains du parti de l'Ordre, et c'est donc dans le sens d'une politique conservatrice et catholique qu’agit le gouvernement. C'est notamment le cas lors de l'expédition de Rome, où le corps envoyé pour défendre lajeune République romaine contre les Autrichiens est détourné de sa mission pour rétablir le papePie IX dans ses prérogatives temporelles[70]. Certains républicains sont choqués que la République française s'attaque à une autre république pour restaurer une monarchie, etLedru-Rollin appelle à des manifestations le. Cependant, il n’est pas suivi, une partie des chefs sont arrêtés, et Ledru-Rollin lui-même s'exile pour vingt ans en Angleterre[71]. Des manifestations ont lieu en province, notamment àLyon où des barricades sont dressées : on compte des dizaines de morts et des centaines d'arrestations[72].
Le 16 avril 1849, uneexpédition française est votée par l'Assemblée nationale afin de porter secours aux républicains romains insurgés contre les prétentions papales et la domination autrichienne[73],[74]. Elle s'accompagne du vote d'un crédit de 1 200 000 francs pour les dépenses des trois premiers mois de l'opération auquel s'opposent les socialistes dirigés parLedru-Rollin. Le 4 juillet de la même année, laRépublique romaine est vaincue.
Laloi du 31 mai 1850, réduisant le corps électoral, suscite des critiques. Dans cette caricature d'Honoré Daumier, les chefs conservateurs duparti de l'Ordre font goûter leur« assez mauvaise cuisine » électorale à une France visiblement dégoûtée.
La reprise des hostilités contre la République romaine permet au gouvernement de se débarrasser des chefs républicains qui s'y opposent après le fiasco de leur manifestation du : 34 députés sont suspendus de leur mandat, la plupart se trouvent sur le chemin de l'exil. L’état de siège est déclaré dans les départements qui se sont révoltés, et de nouveaux délits sont créés, notamment celui d'offense au président dans la presse. Peu à peu, une répression des idées républicaines se met en place, servant les intérêts communs de Bonaparte et du parti de l'Ordre[75]. Afin d'éviter de nouvelles révoltes, notamment à Paris, et suivant le courant ducatholicisme social, le gouvernement entreprend de lutter contre la misère. Les conservateurs innovent dans leur démarche en reconnaissant que l’État doit intervenir dans la question sociale[76]. Ainsi apparaît le une loi sur leslogements insalubres ; en juillet de la même année, une loi encadre lessociétés de secours mutuels, en, une loi est adoptée sur l'apprentissage, et le, une autre concerne lescaisses d'épargne. Ces innovations n'ont qu'un effet limité, et ne parviennent à combler les attentes de 1848, tout en créant le débat entre les députés[77].
D'autre part, les catholiques effrayés par lesocialisme et, notamment, les projets d'Hippolyte Carnot pour l'éducation, renforcent leur lutte contre le monopole de l'Université. Laloi Falloux, votée en, donne une plus grande place à l’Église dans l'enseignement, et une plus grande liberté aux préfets concernant la nomination et l'éviction des instituteurs. Cela a également pour effet d'entraîner une poussée d'anticléricalisme chez les intellectuels et l'effacement du courant socialiste chrétien par rapport à la défense de l'ordre[78].
Cependant, l'harmonie n'est pas parfaite entre le président et la majorité de la Chambre. Le, le président renvoie le gouvernement Barrot pour former à la place unministère de partisans qui dépend davantage de son autorité. Sa politique restant la même, le parti de l'Ordre finit par s'en accommoder[79]. Face à lui, l'opinion républicaine poursuit sa résistance, notamment lors des élections législatives complémentaires du et du. Les républicains parviennent à faire élire vingt-et-un des leurs pour remplacer trente-et-un de leurs chefs, déchus de leur mandat par laHaute Cour. Cette persistance d'une faction montagnarde qu'elle croyait avoir éliminée effraie la majorité, qui décide d'agir[80].
Laloi électorale du 31 mai 1850, dite« loi des Burgraves »[81], réduit ainsi l'électorat de 30 % sans pour autant remettre en cause le principe du suffrage universel : elle s'assure notamment que les électeurs ont résidé trois ans dans leur canton et prend d'autres dispositions qui éliminent dans les faits les plus pauvres et les militants du corps électoral[82]. La loi suscite des critiques pour son hypocrisie, et réduit de 9 600 000 à 6 800 000 le nombre des électeurs, laissant penser au pouvoir que la menace montagnarde est définitivement passée. De nouvelles perspectives apparaissent donc pour l'élection présidentielle de 1852[83].
Une nouvelle loi réduit la liberté d'expression dans la presse (). Les républicains se scindent : la majorité opte pour une action légale, la minorité, soutenue par les chefs en exil, préconise l'action desociétés secrètes, qui sont particulièrement nombreuses dans lavallée du Rhône[84]. Cette mise au silence de la faction républicaine n'est pas sans conséquences sur les relations entre le président et le parti de l'Ordre, qui se sent désormais libre d'afficher des désaccords croissants avec Bonaparte, notamment en ce qui concerne ses idées sociales. Ce dernier rend également les conservateurs responsables de la mutilation du suffrage universel, qu'il condamne. Peu à peu, un« parti de l’Élysée » se crée[85].
La mort du députéBaudin est un des événements symboliques de la résistance parisienne au coup d’État.
Ayant jugulé l'opposition républicaine, leparti de l'Ordre prépare l'avenir et tente la fusion des courants monarchisteslégitimiste etorléaniste en vue d'établir une monarchie constitutionnelle. La mort deLouis-Philippe en 1850 semble en effet permettre d'établir une voie commune entre les deux factions. Cependant, l'intransigeance ducomte de Chambord et de ses partisans légitimistes (notamment au sujet dudrapeau tricolore et de l'idée d'une constitution libérale) ainsi que la perspective probable pour les orléanistes de voir l'un des héritiers de Louis-Philippe se présenter à l'élection en 1852 font échouer cette fusion. La position de Bonaparte en sort renforcée[86].
Pendant ce temps, le président se rend populaire auprès des militaires et effectue une tournée en province, séduisant tour à tour les républicains (en critiquant à mots voilés laloi électorale de mai 1850) et les conservateurs[87]. Il se retrouve cependant confronté à un obstacle de taille : laConstitution lui interdit de se représenter en 1852. Au printemps 1851, il lance par l'entremise des préfets une campagne visant à populariser l'idée d'une révision de cette Constitution, mais il n'obtient pas les trois quarts des voix nécessaires à l'Assemblée le suivant[88]. Envisageant alors un coup d’État, Bonaparte place ses fidèles à des positions stratégiques, notammentSaint-Arnaud auministère de la Guerre. Ce dernier venant de rappeler aux soldats de Paris qu'ils lui doivent une totale obéissance, une partie de l'Assemblée prend peur, et rédige (principalement sous la plume des royalistes) la« proposition des questeurs », qui cherche à rappeler à l'armée que la Constitution prime sur toute hiérarchie militaire. Cependant, une grande partie de la Montagne rejoint les bonapartistes pour voter contre cette proposition, voyant dans les orléanistes le plus grand danger[89].
Lecoup d’État survient le, date symbolique, anniversaire dusacre de NapoléonIer et de labataille d'Austerlitz. Au matin, une double proclamation à l'armée et au peuple est placardée dans Paris. La proclamation au peuple tient une ligne démagogique plus à gauche que l'Assemblée, promettant notamment le retour du suffrage universel et la fin des lentes délibérations[90]. L'Assemblée est dissoute, lepalais Bourbon envahi, les chefs républicains et orléanistes arrêtés. Lorsque 300 députés se réunissent dans un édifice voisin pour délibérer de la marche à suivre et décréter la déchéance de Louis-Napoléon pour crime de haute trahison, environ 200 sont arrêtés. Quelques élus ayant échappé aux rafles, commeVictor Hugo etVictor Schœlcher, tentent de mobiliser la population de Paris, qui n'a pas oublié les massacres de juin 1848 et reste donc plutôt en retrait[91]. Le députéBaudin est tué sur une barricade, ce qui suscite une amplification de l'insurrection. Dans le même temps, Saint-Arnaud demande que quiconque participe à la construction ou la défense de barricades soit exécuté. Une fusillade éclate également sur les boulevards, créant ensuite une certaine panique. Le au soir, la situation est calmée dans une ville de Paris terrorisée[92].
Alors que la province avait jusqu'à présent la réputation de toujours suivre les changements parisiens, elle marque son indépendance en. C'est en effet hors de Paris qu'une réelle résistance républicaine apparaît, originalité de ce coup d’État[93]. Cette résistance républicaine en province, dans le Centre, le Sud-Ouest, enLanguedoc et dans leVar, terrorise les notables par son ampleur en certains lieux où le sang coule. Certaines villes et même des départements tombent aux mains des insurgés, puis sont reconquis. Cependant, une grande majorité des régions ne bouge pas, et la répression importante permet au régime de rassurer les notables[94].
Des proscriptions touchent de nombreux républicains, et les condamnations contre ceux qui se sont insurgés sont souvent dures. Cependant,Louis-Napoléon Bonaparte est gêné par cet état de fait : il ne souhaitait pas que son régime naquît dans un bain de sang, et prononce donc un certain nombre de grâces[95]. Malgré cela, le prince-président s'est aliéné une grande partie des intellectuels français : beaucoup émigrent lorsqu'un serment de fidélité à Bonaparte est rendu obligatoire pour occuper certaines fonctions[96].
Les et, après avoir rétabli lesuffrage universel masculin, le chef de l’État fait valider par la population son coup d’État, sous la forme d'unplébiscite. Avec 7,5 millions de« oui », contre 640 000« non » et un million et demi d'abstentions, le changement est approuvé. Les rares villes où le« non » recueille la majorité des suffrages ne s'étaient pas insurgées : les villes révoltées, en revanche, ne se sont pas opposées par leur vote, trop effrayées par la répression[98].
Constitution de 1852
À la suite de ce vote, Bonaparte met en place une nouvelleConstitution en 1852. Celle-ci prévoit que Bonaparte demeure président de la République, pendant dix ans. Le parlement est divisé en deux chambres, Corps législatif et Sénat, contrairement à l'unique assemblée de 1848. LeSénat, dont les membres sont nommés à vie par le prince, est chargé de contrôler les lois votées par rapport à la constitution et à certains principes fondamentaux, et il peut seul proposer une modification de la constitution. LeCorps législatif, qui ne peut ni proposer ni amender les lois, est pour sa part élu au suffrage universel. Cependant, le régime use fortement decandidatures officielles pour garantir un corps législatif docile. De même, la liberté de la presse est limitée. Si le régime n'a pas officiellement recours à la censure, il envoie des« avertissements » lorsqu'un article lui déplaît, qui peuvent aboutir à la fin de la publication. Les journaux sont donc poussés à s'autocensurer[99]. De fait, lesélections de 1852 ne font sortir des urnes qu'une poignée d'opposants qui, refusant de prêter serment, n'entrent pas en exercice[95].
Constitution de 1852 modifiée
La transition de la Deuxième République vers leSecond Empire est alors presque terminée. Le prince-président entreprend une tournée officielle en province, au cours de laquelle il prononce àBordeaux en octobre :« L'Empire, c'est la paix. » Peu à peu, la nouvelle du changement de régime annoncé se répand. Le, ce changement est proposé par le biais d'unsénatus-consulte[100].
Le, un nouveau plébiscite appelle le peuple à se prononcer sur ce choix. On compte 7 824 000« oui » contre 253 000« non ». Après cette validation populaire, Louis-Napoléon Bonaparte se faitproclamer empereur sous le nom de Napoléon III, le, un an jour pour jour après le coup d’État, mais, avec une volonté plus symbolique, quarante-huit ans après lesacre de NapoléonIer[101].
Composition de l'Assemblée législative après les élections de mai 1849.
Plusieurscourants de pensée coexistent durant la Deuxième République, dont l'évolution se révèle très forte. Ainsi, lors des débuts du régime, la polarisation se fait principalement entre les partisans d'une république sociale et les républicains plus modérés, ces derniers regroupant également des royalistes opportunément ralliés, provisoirement, au nouveau régime. L'entente est d'abord bonne entre les deux factions, organisées autour des journauxLa Réforme etLe National. Si ce dernier domine très nettement, les deux courants sont représentés au sein dugouvernement provisoire. C’est à l’époque de cette union républicaine que sont adoptées un certain nombre de mesures progressistes et sociales (abolition de l'esclavage, fin de lapeine de mort politique, baisse du temps de travail,ateliers nationaux). Les élections législatives de mai 1848 marquant une nette faiblesse du courant socialiste, celui-ci est progressivement exclu de la vie politique[53].
Le« danger rouge » étant provisoirement écarté, les monarchistes et conservateurs s'éloignent peu à peu des républicains modérés pour former leparti de l'Ordre, réuni autour des valeurs du catholicisme et du conservatisme, qui favorise l'accession deLouis-Napoléon Bonaparte au pouvoir. Aux élections législatives de, les modérés sont marginalisés, leur courant étant dépassé à sa droite par le parti de l'Ordre, et à sa gauche par l’émergence du courant démocrate-socialiste, laMontagne. S'il est en partie décapité en juin, ce courant parvient à se maintenir à l'Assemblée jusqu'à la fin de 1851 malgré les persécutions[55].
À l'opposé, le parti de l'Ordre voit émerger un nouveau concurrent qu'il a contribué à créer. Bonaparte s'émancipe en effet peu à peu des conservateurs, et rallie à lui des partisans attirés notamment par ses idées sociales. Un« parti de l’Élysée »,bonapartiste, se forme, permettant la marche vers lecoup d’État[85].
La Deuxième République favorise, par le biais du suffrage universel, la politisation de la population. Dès le début du régime, la fin de lacensure permet une circulation plus facile des idées, notamment au sein des milieux ouvriers. De très nombreux journaux, souvent éphémères, se créent : plus de 300 titres à Paris et quasiment autant en province[102]. Lesateliers nationaux deviennent également un biais pour la propagation de la pensée socialiste chez les ouvriers, ce qui est un des motifs de leur fermeture[46]. Cependant, au début de la République, cette circulation est surtout aisée dans la capitale, ce qui explique la crainte des socialistes face à des élections législatives qu'ils jugent prématurées, mais aussi la différence des cibles de la propagande gouvernementale lors de ces mêmes élections : alors que les idées socialistes sont combattues à Paris, c'est la monarchie qui est crainte en province, où la population pourrait être amenée à suivre les notables[32].
En province, les idées de laMontagne circulent aussi par le biais du folklore, des danses et des chansons[103]. Les clubs et associations sont également un moyen important pour cette propagation au sein de la gauche, ce qui conduit le parti de l'Ordre à en faire interdire plusieurs[104]. Ses propres idées, pour leur part, circulent surtout par le biais de l’Église, de ses missions et processions, et plus généralement par le rôle d'encadrement qu'il juge avoir sur la population[105]. Une division provinciale se crée (notamment visible lors des élections de 1849) avec une France conservatrice au nord et à l'ouest, et une France montagnarde au centre et à l'est : cette carte politique qui se révèle en 1849 s'avère durable[106].
La réaction aucoup d’État du 2 décembre est représentative de l'évolution de l'engagement des populations. Alors que la population ouvrière parisienne, encore marquée par lesjournées de juin 1848, rechigne à défendre un régime qui l’a combattue, la province se mobilise fortement en plusieurs endroits[93]. Cette insurrection de province suscite un long débat entre les conservateurs, qui y voient avant tout unejacquerie tant redoutée avec son lot de destructions et de pillages, et, au contraire, les républicains qui y voient un mouvement de défense de la République. Il est en effet difficile d'évaluer avec précision la limite entre l'engagement politique des paysans et les exactions aux causes plus locales, mais aussi la part d'implication des paysans dans ces mouvements[107].
Honoré Daumier raille l'engagement politique des femmes (Les Divorceuses, lithographie publiée dansLe Charivari du 4 août 1848).
La révolution de 1848 et la Deuxième République marquent une étape importante dans l'émergence politique des femmes, à l'époque encore considérées aux yeux de la loi comme mineures[108]. Certaines femmes de lettres se manifestent ainsi politiquement, commeGeorge Sand qui s'engage au côté dugouvernement provisoire. Plus encore, les libertés nouvellement acquises, notamment en ce qui concerne les droits de réunion et les publications, entrainent la naissance de plusieurs journauxféministes commeLa Voix des femmes,La Politique des femmes ou encoreL'Opinion des femmes. Au sein de ces journaux émergent des personnalités de premier plan, telles qu'Eugénie Niboyet,Jeanne Deroin etDésirée Gay[109]. Il est cependant difficile de quantifier cette implication des femmes dans la révolution[110].
Bien que les femmes restent exclues dusuffrage universel mis en place à l'époque, elles s'expriment notamment par divers types de publications. Le fond de leur propos varie sans réelle unité. Certaines s'engagent pour le droit au travail, ce qui leur permet d'obtenir desateliers nationaux qui leur sont destinés. Le désir d'égalité sur des sujets sociaux est également présent, et certaines s'engagent pour le rétablissement dudivorce. Enfin, la question politique est importante, et des comités sont créés pour obtenir auprès du gouvernement un réel suffrage universel. Niboyet tente même d'obtenir la candidature de George Sand aux élections législatives, ce que celle-ci refuse[109]. Elles bénéficient d'une certaine audience : ainsi,Armand Marrast, alorsmaire de Paris, reçoit une délégation de femmes et promet de rapporter leur parole à l'Assemblée[108].
Après lesjournées de Juin et le tournant conservateur, une vague d'antiféminisme déferle. Les femmes sont en effet soupçonnées d'avoir contribué aux soulèvements, et leur présence au sein des clubs est interdite dès le mois de juillet. Peu à peu, également, l'image d'une femme mal éduquée et trop soumise à la volonté du clergé émerge chez les républicains. Cette image, durable, reste longtemps leur argument rejetant lesuffrage des femmes[109].
Les arts reflètent l'ambiance politique de l'époque. Les peintres se font l'écho de l'évolution du régime :L'Abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1848 deFrançois-Auguste Biard illustre bien l'utopie quarante-huitarde[111], tandis que le célèbre tableauUn enterrement à Ornans, deGustave Courbet, crée la polémique en étant perçu comme une illustration de la déception du peintre après la victoire des conservateurs en 1849[112]. Si on ne peut parler d'une peinture révolutionnaire, un tournant décisif s'amorce néanmoins, avec l'émergence d'une peinture davantage empreinte d'émotion et la naissance de la peinture de reportage, qui anticipe l'avènement de laphotographie[113]. Cette dernière est quant à elle utilisée comme source documentaire.L'Illustration emploie ainsi des photos des personnalités ou des événements, comme la barricade de la rue Saint-Maur-Popincourt du 1848, pour en tirer des gravures qu'elle publie[114].
Le théâtre, pour séduire un public que la crise politique et l'épidémie de choléra pourraient détourner, brocarde le régime à partir de la fin de l'année 1848, présentant la République comme l'héritière de laTerreur[115]. Il s'en prend aussi violemment aux femmes qui militent pour leurs droits[116].
L'effroi d'un coup d’État comme celui qui met fin à la Deuxième République est tel qu'il faudra cent ans, et l'arrivée au pouvoir deCharles de Gaulle, pour que le président de la République soit à nouveau élu ausuffrage universel.
Bien qu'il s'agisse d'une période particulièrement courte, la Deuxième République fait figure de« laboratoire » et d'expérience dans la pratique républicaine en France. Dès1852,Victor Hugo écrit dansNapoléon le Petit que, désormais, l'idée de République ne sera plus liée à celle deTerreur, car le régime n'a pas vécu dans le sang[117]. Lesjournées de Juin contribuent pour leur part à la théorie delutte des classes que définissentKarl Marx etFriedrich Engels à la même époque[118]. L'enthousiasme des premiers mois de 1848 est également une période fondatrice pour les socialistes, et fait naître chez eux l'idée que le socialisme est l'aboutissement de l'idéal républicain. C'est une idée que reprend notammentJean Jaurès dans son discours d'Albi, en1903[119]. Les années conservatrices de 1849 et 1850, avec notamment laloi Falloux, ont également un effet sur la mentalité républicaine en accroissant leuranticléricalisme. C'est ainsi que le combat pour la laïcité sera un des grands enjeux de laTroisième République[120].
Cependant, cette période républicaine ne donne pas d'héritage qu'à la gauche. Cette période sans monarque permet en effet à certains conservateurs, qu'ils soient légitimistes ou orléanistes, de voir que le concept de république ne remet pas forcément en cause ni leurs biens, ni leurs principes. C'est ainsi qu'un homme commeAdolphe Thiers, qui a accepté la Deuxième République comme une contrainte temporaire, deviendra l'un des fondateurs de la Troisième[121]. C'est donc de cette période que lagauche et ladroite contemporaines tirent une partie de leurs racines communes[122].
La fin de la Deuxième République et lecoup d’État de Bonaparte ont également durablement marqué la vie politique française, en donnant naissance à une certaine peur du suffrage universel. La dérive du régime fait apparaître la nécessité d'éduquer le peuple pour lui permettre de voter : l'éducation des masses sera un enjeu de la Troisième République[123]. L'élection de Louis-Napoléon Bonaparte en 1848 a prouvé que le suffrage universel pouvait devenir un danger pour la démocratie lorsqu'il sert à plébisciter un nom célèbre suscitant des espérances diverses et contradictoires[124]
Cette élection du président de la République au suffrage universel est donc durablement rejetée. Lors de l'établissement deslois constitutionnelles de 1875, les radicaux vont jusqu'à demander la suppression de la fonction présidentielle, et son élection est finalement l’œuvre des chambres législatives[125]. Il en va de même au début de laQuatrième République où le souvenir de Bonaparte, mêlé à celui, plus récent, dePétain, pousse à rejeter à nouveau le suffrage universel pour l'élection présidentielle[126]. De même, lorsqueCharles de Gaulle propose unréférendum pour que le président soit de nouveau élu au suffrage universel, le tollé de la part de la classe politique (à l'exception des gaullistes de l'UNR) est général, sans pour autant empêcher une nette majorité du« oui » de l'emporter[127],[128]
Persistance de la Deuxième République dans la culture
L'historiographie de la Deuxième République a longtemps été principalement limitée aux mois de 1848 suivant larévolution : ceux qui ont traité cette période ont souvent été guidés par leurs opinions politiques lorsqu'ils ont mis en place, tantôt la« légende rose » d'une République progressiste apportant la fin de l'esclavage, le suffrage universel et le début de la résolution de la question sociale, traitreusement abattue par« Badinguet » ; tantôt la« légende noire » d'une République idéaliste, sombrant dans l'improvisation stérile et dangereuse[132]. Cela s'est longtemps traduit par une opposition entre historiens spécialistes de la Seconde République et du Second Empire, les uns et les autres s'accusant mutuellement d'une trop grande complaisance à l'égard de leur sujet d'étude[133].
↑S’il a longtemps été considéré que« second » ne devait servir qu’en présence de deux éléments (or, il y acinq républiques françaises), l’Académie française reconnait désormais un usage équivalent entre« deuxième » et« second », ce dernier étant plus soutenu[1].
↑Le 19 avril 1831, le cens a déjà été abaissé mais est toujours de 200 francs pour être électeur et 500 francs pour être éligible[9].
↑pour une analyse de l'intérieur Lebey, Louis-Napoléon Bonaparte et le ministère Odilon Barrot, Cornely, 1912 ou A. Coutant, 1848, quand la République combattait la Démocratie, Mare et Martin, 2009.
↑GérardPouchain, « Honoré Daumier et Victor Hugo : divergences et sympathies d'un artiste et d'un poète »,Cahiers Daumier,no 6,,p. 39,n. 39(lire en ligne).
Éric Anceau (dir.)Les Quarante-huitards et les autres. Dictionnaire des dirigeants de 1848, Sorbonne Université Presses, 2024, 1800 p.(ISBN979-10-231-0622-0).
La version du 16 octobre 2013 de cet article a été reconnue comme « article de qualité », c'est-à-dire qu'elle répond à des critères de qualité concernant le style, la clarté, la pertinence, la citation des sources et l'illustration.