Avant de devenir uneprovince romaine, l'Illyrie, région où s'est développée la langue dalmate, était habitée entre autres par le peuple desDalmates, dont le centre était l'oppidum deDelminium (ou Dalmium).
Après la chute de l'Empire romain d'Occident, l'Illyrie appartint un temps auxOstrogoths, repassa sous dominationromaine d'Orient à l'époque de l'empereurJustinien, et continua à parler une langue romane qui évolua relativement indépendamment des autres langues romanes, devenant progressivement une langue distincte : le dalmate. Sans supplanter lesubstratlatin, d'autres langues vinrent par la suite influencer le dalmate : lessuperstratsslave méridional puis levénitien (dialecteitalo-roman deVenise). Un certain nombre de villes de la région portent d'ailleurs des noms vénitiens. Le papeJean IV le Dalmate (640-642) parlait peut-être cette langue[2].
levégliote, parlé dans l'île de Veglia (aujourd'huiKrk). Son dernier locuteur s'appelaitTuone Udaina ; il est mort le et la langue s'est éteinte avec lui. Elle est néanmoins bien connue, car elle a été relevée et étudiée par lelinguiste italienMatteo Bartoli auprès de ce dernier locuteur dalmate.
C'est à Bernardino Biondelli que revient le mérite d'avoir, le premier, signalé l'existence de la langue dalmate. En effet, en 1840, lorsqu'il travaillait à son ouvrageAtlante linguistico d'Europa, il s'adressa au médecin deVeglia, Gian Battista Kubić (Kubitsch pour l'état-civil de l'empire d'Autriche, Cubici enitalien), pour qu'il lui fournisse un spécimen du parler roman de cette île de l'Adriatique. Kubić envoya le spécimen en 1842, mais Biondelli ne s'en est pas servi. En 1849 la revue deTrieste,Istria, publie des spécimens de parlers de l'Istrie et, en 1861, Kubić lui-même fait paraître, dans la revueL'Istriano, une partie de sa récolte linguistique.
Ce fut A. Ive, professeur de langue italienne à l'université de Graz, qui, le premier, dans son étude « L'antico dialetto di Veglia »[3] réunit les matériaux de ses devanciers (Kubić, Pétris, A. Adelmann et M. Celeberini) en les complétant par des matériaux recueillis personnellement. Il avait parmi ses informateurs « le dernier Dalmate »,Tuone Udaina, âgé de 59 ans.
Matteo Bartoli (1873-1946), à son tour, consacre à cette langue romane, dans son travailDas Dalmatische, une étude de la plus grande envergure.
La contribution de Bartoli forme une sorte d'encyclopédie du dalmate, car elle renferme non seulement les matériaux linguistiques recueillis par l'auteur sur place, mais aussi ceux qu'il a pu découvrir dans les archives. L'auteur indique en même temps tous les matériaux publiés auparavant, montrant leur valeur scientifique.
Après avoir indiqué les documents concernant le dalmate de Raguse, l'auteur mentionne les travaux faits à ce sujet par plusieurs spécialistes[4].
Le premier tome se termine par un aperçu étendu sur l'ethnographie de l'Illyrie. Le second tome contient les textes recueillis par l'auteur et ceux découverts dans les archives, de même que les matériaux enregistrés par ses devanciers.
À l'aide de tous les matériaux concernant le dalmate, Bartoli fait ensuite une description linguistique du développement de cette langue romane, disparue depuis.
Lapolysémie du terme « dalmate » peut créer des confusions dans les sources secondaires qui, ignorant l'existence de la langue romane dalmate, emploient ce mot pour désigner les variantestchakaviennes duserbo-croate, lalangue slave méridionale parlée enDalmatie et officiellement appeléecroate en Croatie etmonténégrin au Monténégro[5]. Le terme « dalmate » peut ainsi se référer aux habitants de la Dalmatie, romanophones ou devenusslavophones, et c'est aussi le cas du terme « Morlaques » signifiant « Valaques de la mer »}[6] : cela a amené les linguistes roumains à considérer le dalmate comme une sorte de « pont linguistique » entre leslangues italo-romanes etromanes orientales[7],[8] ; cependant, les parlers romans appelés « dalmates » étaient, selon les éléments collectés à la fin duXIXe siècle, aussi différents de l'italien que dufrioulan et duroumain[9].
Longtemps considérée comme la principale source et l'étude la plus remarquable sur la langue dalmate, la contribution scientifique de Bartoli a été contestée et revue dans la seconde moitié duXXe siècle par les romanistes contemporainscroates etalbanais qui ont défini non pas « une » langue avec desdialectes, mais un « diasystème illyro-roman » composé d'un nombre non défini de langues, dont une langue « albano-romane »[10],[11].
Scientifiquement, l'albanais a davantage d'affinités avec les languesthrace etromanes orientales qu'avec le dalmate (cf.Albanais: approche linguistique, surBiblolangues), et les linguistes modernes non-albanais ne souscrivent donc pas au récit national albanais d'une filiation directe entre l'illyrien, disparu à l'époque romaine, et l'albanais dont l'existence n'est attestée qu'à partir duXVe siècle[13].
Des linguistes albanais continuent pourtant à promouvoir l'idée que l'albanais descend d'un parler illyrien romanisé de la côte albanaise, ce qui pour eux a le triple avantage d'expliquer les toponymes côtiers et le lexique maritime albanais qui ont d'évidentes racines romanes, d'expliquer les affinités entre l'albanais et leslangues romanes orientales, et surtout de préserver l'idée d'une continuité linguistique illyro-albanaise, fût-ce à travers une étape « albano-romane »[14].
↑Nikola Vuletić,Histoire Épistémologie Langage : Le dalmate : panorama des idées sur un mythe de la linguistique romane,vol. 35/1,(lire en ligne),p. 14-64
↑Žarko Muljačić,Das Dalmatische. Studien zu einer untergegangenen Sprache (« Le dalmate, étude sur une langue submergée ») in :Quellen und Beiträge zur kroatischen Kulturgeschichte n° 10, Cologne 2000,(ISBN3-412-09300-9)
↑Calvert Watkins, « The Indo-European linguistic family : genetic and typological perspectives », dans Anna Giacalone Ramat & Paolo Ramat (dir.),The Indo-European languages, Routledge, London, 1998.
↑Eric Hamp, « The position of Albanian », in : Henrik Birnbaum & Jaan Puhvel (dir.),Ancient Indo-European dialects: proceedings, University of California Press, Berkeley 1966, p. 95 etIaroslav Lebedynsky,Les Indo-Européens : faits, débats, solutions, éd. Errance, Paris 2006(ISBN2-87772-321-6), pp. 24-25).
↑Serge Métais,Histoire des Albanais : des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Fayard 2006, p. 98.
Martin Maiden,(it)« Sul futuro dalmatico (e guascone) », in :Bolletino linguistico campano n° 11/12, 2007, pp. 1-19 (analyse du futur en "dalmate" selon les écrits de Bartoli en comparaison avec le gascon de Haute-Bigorre en ce qui concerne l’accentuation).
Žarko Muljačić,(it)« I contatti greco-, croato- e albano-tardolatino come fattori della “genesi” delle lingue dalmato-romanze », in :Integrazione Mescolanza Rifiuto. Incontri di popoli, lingue e culture in Europa dall'Antichità all'Umanesimo, actes du colloque international de Cividale du Frioul, 21-23 septembre 2000 sous les auspices de Gianpaolo Urso, Fondation Niccolò Canussio, Centre de rechesches et de documantation sur l'antiquité classique n° 22; éd. L'Erma di Bretschneider, Rome 2001(ISBN88-8265-166-5), pp. 277-285 (essai d'explication de la diversité dalmatoromane par les contacts avec d’autres langues).
Žarko Muljačić,(it)« Noterelle dalmatoromanze » in :Estudis Romànics, vol. 28, 2006, pp. 319-328 (dénonce le nationalisme italien de Bartoli qui apparemment falsifia des traductions du dalmate pour soutenir l'irrédentisme italien).