ConstantinIV (latin :Flavius Constantinus Augustus,grec :Κωνσταντίνος Δʹ), né vers 650 et mort entre juillet et septembre 685, souvent appelé incorrectementPogonate, c'est-à-dire « le Barbu », en confusion avec son père[N 1], est le fils aîné deConstantII et de l'impératriceFausta, co-empereur à partir de puisempereurbyzantin de septembre à sa mort.
Constantin IV commence à occuper des fonctions de gouvernement quand son père part pour laSicile dans les années 660. Il le représente alors àConstantinople où il est confronté aux assauts desArabes et à la révolte deSaborios. À la mort de son père, en 668, il doit mater un autre soulèvement pour s'imposer sur le trône. D'emblée, il fait face à la pression croissante des musulmans, quiassaillent Constantinople à plusieurs reprises dans les années 670. Tout occupé à la défense de la ville, il parvient à repousser les musulmans en 678 et obtient un traité de paix favorable. Ce succès lui permet alors de se consacrer à d'autres ambitions.
Il peut notamment repousser lesSlaves qui tentent de s'emparer deThessalonique mais essuie une cuisante défaite lors de labataille d'Ongal en 680, qui signe l'établissement duKhanat bulgare du Danube, dans une région jusque-là occupée par l'Empire. S'il perd également un peu de terrain contre lesLombards en Italie, son règne est surtout l'occasion d'un rapprochement avec unepapauté de plus en plus autonome. Mettant fin à des décennies de conflits théologiques, il renonce aumonothélisme et convoque letroisième concile de Constantinople entre 680 et 681. C'est un succès politique pour l'empereur, qui devient alors le restaurateur de l'orthodoxie et de la concorde religieuse entre Rome et Constantinople, tout en entérinant de fait la place de plus en plus importante prise par le pape.
Il meurt jeune en 685 et c'est son fils,Justinien II, qui lui succède. Il laisse l'image d'un empereur pieux, capable de poursuivre l'œuvre de réforme d'un Empire confronté à de nombreux défis, même s'il doit concéder l'installation des Bulgares dans lesBalkans.
LeBreviarium du patriarcheNicéphore Ier de Constantinople, contemporain de Théophane, est une autre source mais souvent plus laconique. Les Actes dutroisième concile de Constantinople permettent de suivre cet événement et, plus largement, les affaires religieuses sont généralement l'aspect le mieux connu de cette période[4].
En-dehors des sources byzantines, l'exploitation de récits orientaux éclairent certains pans du règne de Constantin, en particulier les affaires militaires contre lesOmeyyades. Les historiens peuvent s'appuyer sur des chroniques plus ou moins contemporaines, allant des récits arméniens comme ceux deGhévond ouMovsès Kaghankatvatsi aux chroniques syriaques, à l'instar de celle deMichel le Syrien ou de laChronique de 1234, plus tardives. Des auteurs musulmans peuvent également être convoqués pour saisir plus finement la chronologie desguerres byzantino-arabes, commeAl-Tabari ouAl-Baladhuri. C'est notamment leur exploitation qui a permis de revoir la chronologie du siège de Constantinople[5].
L'hétérogénéité de ces sources, tant dans leurs origines que dans leurs époques de composition, induit parfois des discordances, voire des incohérences, qui complique leur interprétation. Par ailleurs, les matériaux administratifs datant de cette époque sont quasiment absents, à l'exception des grandes décisions religieuses comme les actes conciliaires et seule lanumismatique vient au secours des historiens[8].
Constantin IV est le premier fils deConstant II et de sa femme,Fausta, une parente du généralValentin. Constant est lui-même le petit-fils d'Héraclius, fondateur de ladynastie des Héraclides qui règne sur l'Empire depuis 610. Constantin voit le jour vers 650[15]. Très tôt, il est associé au trône comme coempereur, vraisemblablement le jour dePâques 654, soit le 13 avril. C'est une pratique de plus en plus courante, instaurée notamment par Héraclius et qui permet de garantir très tôt les droits du fils à succéder à son père. En tant que co-empereur, Constantin représente notamment son père quand il est absent. Il a deux frères,Héraclius etTibère, également couronnés coempereurs en 659. Constantin est régulièrement affublé du surnom de Pogonate (le Barbu) par les chroniqueurs byzantins après leXIe siècle mais c'est le résultat d'une confusion avec son père, Constant II[1]. Comme pour d'autres empereurs de son époque, mal couverte par les chroniques, il est difficile d'approcher la personnalité de Constantin. Du fait de sa politique religieuse marquée par la recherche du consensus, il est globalement valorisé par les chroniqueurs chrétiens, qui mettent en valeur sa piété[16].
Son pèreConstantII quitte Constantinople en et, après un passage en Grèce et une visite à Rome, s'installe en àSyracuse où il souhaite faire venir sa famille ; le sénat et le peuple de Constantinople s'y opposent, notamment lecubiculaire André ou le généralThéodore de Colonée[17]. Pendant cette période, Constantin est investi de l'autorité impériale dans la capitale, et doit faire face début à la révolte deSaborios,stratège duthème desArméniaques qui se proclame empereur près deMélitène avec l'appui des musulmans. Constantin envoie alors André négocier auprès du califeMuawiyaIer pour empêcher une alliance entre les rebelles et les Musulmans mais sans réussite. Toutefois, la menace s'éteint d'elle-même quand Saborios meurt d'une chute de cheval sur le chemin de la capitale, alors que Constantin vient d'ordonner au général Nicéphore de s'opposer à lui. Les Musulmans qui l'accompagnent s'emparent alors d'Amorium mais en sont chassés par André. Cette révolte est malgré tout révélatrice de l'influence de plus en plus grande des troupes provinciales, attachées à un territoire et à un général (lestratège), parfois plus qu'à l'empereur[18].
Après l'assassinat deConstantII à Syracuse le[N 2],[19],ConstantinIV entame son règne personnel, ses frères Héraclius et Tibère étant associés à l'Empire. Le contexte de cet assassinat reste largement obscur et il est difficile de mettre en concordance les récits parfois contradictoires des différentes sources[20]. Selon certaines interprétations, en particulier celle de Vivien Prigent, Constantin pourrait même être impliqué dans la mort de son père. Celle-ci serait alors le fait ducubiculaire André, qui s'est déjà opposé au départ des fils de Constant II pour la Sicile[21]. Selon cette interprétation, la mort de Constant aurait été provoquée par l'imminence d'un assaut musulman sur Constantinople. En effet, la chronologie du siège arabe de la cité impériale reste également obscure et un historien comme Marek Jankowiak l'avance parfois aux années 667-669[22].
Solidus frappé parMezezios en Sicilie, lors de sa tentative d'usurpation. Selon une hypothèse développée par Vivien Prigent, il s'agirait d'une monnaie du fils de Mezezios[23].
Comprenant le danger,ConstantinIV lance un grand programme de construction navale àConstantinople, faisant équiper les vaisseaux d'une toute nouvelle arme, lefeu grégeois, fournie à l'Empire par un ingénieur originaire deSyrie,Callinicus[31]. En, apprenant que les Arabes se préparent à lancer une nouvelle flotte depuis l'Égypte, l'empereur prend l'initiative et y envoie ses navires, qui remportent d'ailleurs sur la côte égyptienne une victoire importante, mais la flotte ducalife est déjà partie ; elle s'empare de l'île deRhodes où douze mille Arabes s'installent pour se livrer entre autres à la piraterie[37]. En cette même année, lecalife envoie une autre armée qui s'empare de la plus grande partie de laCilicie, y compris la ville deTarse. Au printemps, une grande flotte arabe franchit l'Hellespont (les Dardanelles) et, pendant six mois, terrorise toute la côte européenne de lamer de Marmara jusqu'aux murailles deConstantinople[38],[39].
À l'automne, les Arabes s'emparent à nouveau de la presqu'île deCyzique et s'y installent pour l'hiver. C'est en cette année que la tradition historiographique byzantine date le début du premier siège arabe de Constantinople. Les réévaluations modernes parlent plutôt une série d'attaques annuelles sur la ville et ses environs, menées notamment à partir deCyzique, lieu d'hivernage des musulmans[38]. Au printemps, la flotte arabe reprend ses raids sur les côtes de lamer de Marmara, et la marine impériale est tout entière mobilisée pour la défense de la capitale. Une autre armée arabe en profite pour s'attaquer à laCrète, où elle passe l'hiver suivant[31]. Au printemps, la flotte arabe deCyzique est rejointe par une armée terrestre envoyée par lecalife et commandée par son filsYazīd. En, cette armée serre de très prèsConstantinople, dévastant la région alentour, tandis que lesSlaves assiègent à nouveau brièvementThessalonique pendant l'été[40].
C'est à l'automne que Constantin, après avoir bien préparé l'opération, décide de contre-attaquer énergiquement avec ses navires armés dufeu grégeois, semant l'épouvante et la mort dans la flotte arabe[38]. Les musulmans se retirent alors, mais sur le chemin du retour, la flotte est prise dans une violente tempête à la hauteur deSyllaion, au large de laPamphylie, et entièrement détruite (novembre ou décembre). Quant à l'armée terrestre commandée par Yazīd, elle est sévèrement mise à mal par des attaques byzantines pendant sa traversée de l'Asie mineure[38],[41].
En parallèle de ce front principal, plusieurs sources font référence à un raid naval contreSyracuse, qui permet aux musulmans de s'emparer de la part du trésor impérial laissé en Sicile. La datation de cet événement demeure floue, il est généralement situé au début des années 670 et pourrait avoir affaibli la révolte de Mezezios[42].
Avec l'échec du blocus de Constantinople, les Byzantins parviennent à desserrer l'étreinte musulmane. Constantin s'appuie sur la révolte desMardaïtes, des chrétiens syriens en dissidence, qui mènent une résistance contre le califat dans lesmonts Amanus. Ils lancent des opérations dans lemont Liban, jusqu'aux alentours directs deJérusalem, ce qui contraint le calife à redéployer des forces contre eux, juste avant sa mort en 680[43]. Peu avant, il envoie une ambassade qui ramène enSyrie un négociateur byzantin, lepatrice Jean Pitzigaudios. Le traité est probablement signé en : le calife s'engage à un tribut annuel de 300 000 nomismata, cinquante esclaves et cinquante chevaux[38]. La situation du califat appelle d'autant plus à une trêve que le fils de Muawiya,YazīdIer, voit son droit à la succession contesté et préfère évacuerRhodes, occupée depuis, pour éviter une reprise des hostilités avec l'Empire[44].
Le succès de Constantin dans la défense de Constantinople et sa capacité à sécuriser une paix favorable octroient une période de faste pour l'Empire, qui explique notamment que Constantin IV peut alors se concentrer sur les affaires religieuses[45]. Parallèlement, l'Empire jouit d'un certain prestige grâce à ce succès. Ainsi,Paul Diacre cite le cas d'une ambassade envoyée par différents peuples, dont lesAvars, qui se rend à Constantinople à la fin des années 670, chargée de cadeaux, et qui reconnaît formellement la puissance byzantine. De façon plus anecdotique, il s'agit d'ailleurs de la dernière trace d'une action diplomatique entre les Byzantins et les Avars, autrefois puissance concurrente dans les Balkans mais désormais en reflux[46].
Avec l'éclatement de ladeuxième Fitna à la mort de Mu'awiya, les Arabes ne sont plus en mesure de lancer de grandes offensives. Quand Yazīd parvient à stabiliser son pouvoir, il se consacre plutôt à la défense de sa frontière avec l'Empire[47]. Il n'est d'ailleurs pas exclu que Constantin IV mène une dernière campagne aux confins de laCilicie vers 684. Juste avant sa mort, il aurait alors confirmé ou renouvelé le traité précédemment signé avec Mu'awiya, cette fois avecAbd al-Malik, le nouveau calife, avec un tribut journalier de 1 000 pièces d'or[48],[49].
Depuis plusieurs décennies, les Balkans byzantins sont menacés par l'installation progressive de tribus slaves, au sein dessklavinies, qui menacent la souveraineté impériale. La chronologie des événements et l'ampleur de ces installations restent très difficiles à évaluer, mais l'Empire perd progressivement le contrôle de pans entiers de régions au sud des Balkans. La liste des évêques présents au concile de Constantinople montre par exemple une nette surreprésentation de laThrace et de l'Hellespont, les autres régions semblant échapper au moins en partie à l'orbite impériale[58]. Ainsi, dans les années 670, alors qu'il lutte contre Muawiya,ConstantinIV est averti qu'un chef slave du nom dePerboundos, voulant tirer profit des difficultés de l'Empire, a échafaudé un plan pour s'emparer deThessalonique. L'empereur le fait capturer et exécuter. Mais cet acte provoque l'indignation des Slaves deMacédoine, qui assiègentThessalonique et l'attaquent durement pendant deux années (676-678).ConstantinIV n'ayant alors presqu'aucun moyen à sa disposition pour défendre la ville, elle est bientôt réduite à une profonde détresse[40].
Une fois qu'il a éloigné la menace arabe contre Constantinople, Constantin se tourne dès vers lesSlaves, qui ont étendu leurs attaques sur toute la côte septentrionale de lamer Égée et jusqu'à l'Hellespont : pendant l'été, il leur inflige dans la vallée duStrymon une sévère défaite qui les oblige à fuir vers le nord, ce qui permet aux habitants deThessalonique de reprendre le contrôle d'une enclave byzantine autour de leur cité[59],[60].
Mais une nouvelle menace se profile déjà à l'horizon. La « Grande Bulgarie », royaume allié de l'Empire et situé au nord de lamer Noire, a été envahie et vassalisée vers par lesKhazars, un peuple venu d'Asie[61]. Une partie desBulgares s'est alors échappée vers l'ouest, sous la conduite dukhanAsparoukh, et se trouve sur la rive nord duDanube, près du delta, depuis le début des années 670, lançant des raids contre les communautés slaves du Danube. Au début de, un groupe commandé parAsparoukh franchit le fleuve, comptant s'emparer de terres plus au sud[62]. Conscient de la menace grandissante,ConstantinIV a fait venir des troupes d'Asie mineure, il a préparé une flotte, et au printemps les deux forces remontent de concert vers le nord, attaquant les fortins bulgares dans la région du delta. Mais l'empereur, apparemment indisposé, profite d'une pause dans les combats pour se rendre par mer dans la ville deMésembrie, plus au sud.Andreas Stratos suspecte d'ailleurs qu'il aurait cherché divers prétextes pour ne pas participer à la bataille, du fait de son manque d'expérience militaire[63]. Quoi qu'il en soit, en son absence et peut-être à cause de celle-ci[64], les troupes byzantines se débandent et repartent en désordre vers le sud. Les Bulgares les attaquent alors et en tuent et blessent un grand nombre. Asparoukh les poursuit et s'empare deVarna et d'autres villes de la région. Constantin doit signer avec lui un traité lui reconnaissant la possession des territoires qu'il a conquis et prévoyant le versement d'un tribut, officiellement pour que les Bulgares assurent la défense de la frontière danubienne. Rapidement, le khan bulgare s'impose aux populationsslaves désorganisées de la région, à l'image desSept Tribus slaves. Installé àPliska, il fonde un nouvel État balkanique qui va rapidement poser un défi redoutable à l'Empire[65],[N 4],[66],[67].
À la fin de, une révolte se produit dans lekhanat desAvars : il s'agit de populations d'origine romano-byzantine de la région deSirmium, qui vivent sous la domination desAvars depuis les années 610. Sous la conduite d'un Bulgare nomméKuver, un frère d'Asparoukh, ces gens migrent vers le sud jusqu'àThessalonique. Ils auraient été accueillis favorablement par un empereur qui n'est pas cité dans lesMiracles de saint Demetrios mais qui pourrait être Constantin IV[68].
Désormais délivré de toute menace militaire immédiate,ConstantinIV décide de régler la question dumonothélisme, restée en suspens depuis les années 650. L'Empire n'avait jamais officiellement renié cette doctrine, bien que la situation qui avait motivé son adoption parHéraclius en ait été bien dépassée : il s'agissait alors de trouver un compromis avec lesmonophysites deSyrie et d'Égypte, des provinces queConstantinIV n'espère plus recouvrer, tandis que lemonothélisme, en revanche, empêche une pleine communion entreConstantinople etRome[70]. Or, Constantin, probablement sensible au soutien du papeVitalien à Mezezios, n'est pas dans la logique d'affrontement de son père[71],[72]. L'empereur écrit au pape dès (d'abord au papeDonus, mort en avril, mais la lettre parvient à son successeurAgathon, élu en juin) pour leur proposer d'envoyer des délégués à unconcile à venir, dans la perspective d'une réconciliation. Dans l'intervalle, plusieurs conciles locaux se réunissent dans différents territoires occidentaux, que ce soit enAngleterre ou àMilan pour s'accorder sur les questions théologiques, avant l'envoi d'une délégation à Constantinople[73]. Puis, Constantin révoque le patriarcheThéodore, qui se montre hostile à la papauté[74],[75]. Il est remplacé parGeorges Ier de Constantinople[76].
Letroisième concile de Constantinople s'ouvre finalement le dans la salle à coupole du palais impérial appeléeTroullos (d'où son nom de « concilein Trullo ») ; il rassemble au début cent évêques presque tous grecs (à la fin cent soixante-quatorze), sous la présidence de l'empereur, pour les onze premières sessions (sur dix-huit), assisté des patriarches deConstantinople et d'Antioche (les deux résidant à l'époque dans la capitale, car Antioche, en territoire musulman, est inaccessible) ; il y a des délégués desÉglises melkites deJérusalem et d'Alexandrie, à l'époque « acéphales » mais la représentation des Églises d'Orient est plutôt faible, témoignage de leur adhésion courante aumonophysisme[77]. La présence de nombreux légats du pape constitue un indice du soutien du pape au concile. Ils siègent d'ailleurs aux côtés de l'empereur, lequel a reconnu au moins implicitement la primauté spirituelle du pape[78]. La dix-huitième et dernière session a lieu le, en présence de l'empereur, acclamé « nouveauMarcien » et « nouveauJustinien ». La longueur du concile atteste la résistance desmonothélites, nombreux auProche-Orient, et menés par le patriarcheMacaireIer d'Antioche, destitué de son siège à la neuvième session. Incarnant sa fonction de défenseur de la foi, l'empereur intervient cependant peu dans les débats, en dépit de sa présence lors des sessions[45]. Les condamnations finales sont d'une rigueur inattendue : même le papeHonoriusIer, mort en 638, est déclaréhérétique[74],[79]. Le, un édit impérial à destination de tous les diocèses célèbre la restauration de la concorde religieuse[80].
Mosaïque de labasilique de la Nativité de Bethléem, mentionnant le sixième concile œcuménique présidé par Constantin et attestant de la postérité religieuse de celui-ci dans le monde chrétien.
En revanche, l'afflux de réfugiés chrétiens des provinces perdues par l'Empire aboutit à des fondations monastiques relativement nombreuses, auxquelles sont souvent conférées des exemptions fiscales qui affaiblissent les rentrées d'argent dans le Trésor impérial[90].
Dans une thèse soutenue dans un article de 1966, Patricia Karlin-Hayter propose également de voir Constantin IV dans le Nouveau Constantin célébré par certainssynaxaires (sorte de listes de saints) byzantins le3 septembre. Elle s'appuie sur le rôle religieux de Constantin et la possibilité qu'il soit mort en septembre pour soutenir une telle hypothèse, mais elle ne fait pas consensus parmi les historiens[91].
L’idéologie de Constantin IV s’inscrit dans la continuité des modèles forgés depuisConstantin etJustinien. Les sources le présentent fréquemment comme un « nouveau Constantin », garant de l’orthodoxie et restaurateur de l’unité de l’Église[92]. La convocation dusixième concile œcuménique (680-681), perçue en parallèle avecNicée (325), a renforcé cette assimilation. L’empereur apparaît comme le protecteur de l’orthodoxie chalcédonienne, dans la tradition des grands conciles, mais aussi comme l’initiateur d’une nouvelle phase d’équilibre entre Constantinople et Rome[93],[94],[95].
Le pouvoir de Constantin IV repose aussi sur l’armée et sur lesystème thématique en plein développement. Les sources évoquent ses relations étroites avec les corps militaires de Constantinople, dont il dépendait pour assurer son autorité. Cette proximité se traduit par une reconnaissance mutuelle : l’empereur garantit leur place au cœur du dispositif impérial, et l’armée soutient son pouvoir dans les moments de crise[96].L’échec dusiège arabe de Constantinople (674-678) renforce ce lien : la victoire est attribuée autant à la résistance militaire (notamment grâce à l’usage du feu grégeois) qu’à l’autorité impériale. Les Actes du concile signalent la présence de nombreux notables lors de sessions et matérialisent la transformation graduelle de l'aristocratie impériale, dont les membres cumulent désormais autant des fonctions civiles que militaires. On peut citer notamment le cas d'un certain Constantin,patrice etmagistros de l'armée, une fonction nouvelle, tandis que les officiers supérieurs des thèmes sont également présents, comme pour les associer au pouvoir central et les rendre moins prompts à la révolte[97].
L'un des aspects singuliers du règne de Constantin est son souhait de se placer dans la lignée de son glorieux prédécesseurJustinien. Il se fait ainsi surnommer « nouveau Justinien » lors du concile œcuménique, reprend le style iconographique de Justinien pour certaines monnaies et va jusqu'à appelerson fils du nom de Justinien. Dans le contexte d'un Empire en crise, Constantin tente de faire vivre l'héritage de ce qui apparaît comme une période faste. Il rompt ainsi avec la pratique de ses prédécesseurs, tantHéraclius queConstant II, qui mettent plutôt l'accent sur la figure deConstantin le Grand, même si celle-ci ne disparaît pas[98]. Cette comparaison souligne son rôle comme dernier empereur protobyzantin, héritier d’un modèle impérial universel, mais gouvernant déjà dans un cadre médiéval en gestation[99].
La pratique du pouvoir de Constantin s'incarne également dans sa place comme seul empereur régnant. En, quelque temps avant l'ouverture du concile,ConstantinIV a déposé ses deux frèresHéraclius etTibère, qui avaient été couronnés co-empereurs par leur père : il veut peut-être établir son fils aînéJustinien, qui a douze ans, comme héritier incontestable. Cette initiative provoque une mutinerie de soldats duthème desAnatoliques, qui marchent sur la capitale et arrivent jusqu'àChrysopolis ; ils soutiennent qu'il doit y avoir trois empereurs comme il y a trois personnes dans laTrinité. Constantin fait arrêter les meneurs après les avoir dupés et les fait pendre, mais il annule prudemment la déposition de ses deux frères[N 5],[101]. Ce n'est qu'à la fin du concile, un an plus tard en, auréolé de son prestige, qu'il les dépose de nouveau. Si les sources s'accordent sur le principe de la déposition,Théophane le Confesseur la date dès 668-669, ce qui paraît difficile à envisager[102]. Il ajoute que les deux frères ont le nez tranché, ce qui n'est pas le cas dans le récit deMichel le Syrien, lequel lie d'ailleurs plus fermement l'événement à la tenue du concile, comme si la mise à l'écart de Tibère et d'Héraclius permettait d'affirmer la posture de Constantin comme seul garant de l'orthodoxie[103]. Si le geste de Constantin IV lui permet probablement de préparer la succession de son fils, Justinien, rien n'indique qu'il l'ait associé au trône comme lui-même l'a été sous le règne de son père Constant II[104]. Cet épisode montre enfin la tension entre la tradition dynastique (association de plusieurs héritiers) visiblement défendue par certains pans de l'armée et la volonté de centralisation monarchique. Constantin IV rompt ainsi avec la collégialité héritée de ses prédécesseurs et incarne une évolution vers un pouvoir impérial plus personnel[105],[106].Georg Ostrogorsky en veut pour preuve de ce virage autocratique le fait qu'il ne couronne pas son fils comme coempereur[107].
L'administration centrale connaît également des mutations difficiles à retracer, à l'instar de l'apparition dulogothète de l'armée, une fonction occupée par un certain Julien vers 680, chargé de la paie et de l'approvisionnement de l'armée. De plus, des départements dirigés par des logothètes commencent à se généraliser à cette période, en lien avec la disparition progressive des anciennes structures administratives romaines comme lapréfecture du prétoire ou les entités fiscales et financières classiques comme lecomte des largesses sacrées[115].
En outre, les numismates ont constaté un phénomène de double marque sur certaines pièces en cuivre, c'est-à-dire faisant figurer deux marques de valeur (un K pour 20nummi et un M pour 40nummi par exemple). L'interprétation traditionnelle y voit un rapport de valeur entre les anciensfollis et les nouveaux. Récemment, Vivien Prigent estime qu'il s'agit en fait d'une mise en cohérence entre les frappes monétaires de Constantinople et celles de Syracuse. Ces dernières sont souvent plus légères, imposant un système d'équivalence, d'autant que la Sicile occupe à cette époque une place centrale dans les échanges économiques de l'Empire, servant de lieu d'approvisionnement pour la capitale[120].
Sur les solidus, il se fait représenter avec ses frères jusqu'à leur éviction en 681. Quatre types de pièces peuvent alors se distinguer. Sur les trois premiers, antérieurs à 681, il apparaît d'abord imberbe et de face, dans une tenue civile, avec lachlamyde et l'orbe crucigère. Ensuite, il apparaît de trois-quart, toujours imberbe mais dans une tenue militaire. C'est seulement vers 674 qu'il est figuré barbu, tandis qu'un bouclier s'ajoute à sa panoplie martiale. Enfin, il apparaît selon la même iconographie mais seul à partir de 681. Parfois, ces types se mélangent, notamment dans les ateliers excentrés de Syracuse et de Carthage[121].
Constantin IV épouse une certaineAnastasie vers 668. Rien n'est connu à propos de l'impératrice, si ce n'est qu'elle donne naissance à au moins deux fils et qu'elle survit à son époux au moins jusqu'en 711. Les deux enfants sont[128],[63] :
Justinien II, qui règne de 685 à 695 puis de 705 à 711 ;
Héraclius, qui n'est connu qu'au travers d'une missive de Constantin au papeBenoît II et qui semble mourir prématurément[85].
↑Vivien Prigent a également suggéré l'hypothèse d'un siège plutôt daté autour de l'année 670.
↑Cet épisode historique de l'irruption des Bulgares a donné lieu à un film de 1981,Khan Asparoukh, dans lequel figure Constantin IV.
↑Cet acte d'autorité lui aurait fait gagner le respect des troupes des Anatoliques. C'est ce qui transparaît du fait queLéonce, qui renverse Justinien en 695, ne le fait pas exécuter par respect pour son père.
↑Cécile Morrisson et Werner Seibt, « Couverture fascicule Sceaux de commerciaires byzantins du VIIe siècle trouvés à Carthage »,Revue numismatique,vol. 24,,p. 222-241(lire en ligne).
↑(en)John A.Fine,The Early Medieval Balkans, A Critical Survey from the Sixth to the Late Twelfth Century, University of Michigan Press,(ISBN0-472-08149-7),p. 45.
↑Anna Lampadaridi, « Christos Stavrakos, The Sixteenth Century Donor Inscriptions in the Monastery of the Dormition of the Virgin (Theotokos Molybdoskepastos). The Legend of the Emperor Constantine IV as Founder of Monasteries in Epirus. – Harrassowitz, Wiesbaden 2013 [compte-rendu] »,Revue des études byzantines,vol. 75,,p. 381-385(lire en ligne).
↑(en)John Haldon,« Constantine or Justinian ? », dansNew Constantines, the theme of imperial renewal in Byzantium, Society for the Promotion of Byzantine Studies,,p. 95-107.
↑Vivien Prigent,« Nouvelle hypothèse à propos des monnaies de bronze à double marque de valeur de l'empereur Constantin IV », dansPuer Apuliae » : mélanges en l’honneur de Jean-Marie Martin, Editions du CNRS,coll. « Monographies »,(ISBN9782906716193),p. 567-579.
Vivien Prigent,« Des pères et des fils. Note de numismatique sicilienne pour servir à l’histoire du règne de Constantin IV », dansLe saint, le moine et le paysan -Mélanges d'histoire byzantine offerts à Michel Kaplan, Publications de la Sorbonne,coll. « Byzantina Sorbonensia »,(lire en ligne),p. 589-616
Andreas N.Stratos, « Siège ou blocus de Constantinople sous Constantin IV »,Jahrbuch der österreichischen Byzantinistik, Vienne, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften,vol. 33,,p. 89-107
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